Le français, est-il encore en statut ambigu au maroc ?


Mahtane Hicham (Prof) [5 msg envoyés ]
Publié le :2019-04-07 12:55:33 Lu :419 fois
Rubrique :Crmef,ENS,Université  
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Introduction :
La langue française est la langue la plus controversée du paysage linguistique marocain. Son statut a fait l’objet d’un bon nombre de recherches. Un débat houleux marqué par un nombre considérable d’études, qui se succèdent et surtout celles qui s’inscrivent dans une optique sociolinguistique, dans la mesure où il semble très difficile à lui afficher une étiquette d’une épithète pour le qualifier : S’agit-il d’une langue étrangère ou d’une langue seconde ?
Etant donné que la situation linguistique au Maroc est assez diversifiée et complexée, nous nous interrogeons sur le statut actuel de la langue française dans un bref aperçu. Après la présentation d’un parcours historique de cette langue, nous allons montrer la fréquence de son emploi dans des domaines précis, voire institutionnel, didactique, médiatique et urbain.
1.Un peu d’histoire :
La langue française est la langue la plus controversée du paysage linguistique marocain. Son origine remonte à l’ère coloniale. Du point de vue historique, sa présence au Maroc date de 1907 avec l’arrivée de l’armée française à Casablanca. Mais, Elle s’est implantée officiellement en 1912 par le protectorat. H. ESMILI souligne qu’elle " est entrée au Maroc officiellement avec le traité de protectorat signé le 30 mars 1912. Elle s’est installée progressivement avec la création de la Résidence Générale et la mise en place des services qui en dépendaient " (1994 : 391).Pour des fins impériales, le colonisateur français mettait des stratégies en vue de mettre en œuvre une désarabisation ou à plus forte raison une francisation et parvenir à officialiser cette langue dans les institutions protectorales. Donc, il voulait compléter la conquête du pays. D’ailleurs, son apprentissage se limitait uniquement aux écoliers et aux alliés. Elle devenait comme la seule langue de modernité, du développement et de la culture.
2.Sur le plan institutionnel :
Durant les premières années succédant à l’indépendance du Maroc, la mise en œuvre d’une politique d’arabisation, qui a touché l’enseignement et l’administration, a rétréci l’utilisation de la langue française à l’exception des secteurs clés de l’industrie et des branches spécialisées de l’enseignement qui l’utilisent exclusivement.
Officiellement, elle occupe la position d’une langue étrangère, c’est-à-dire, ni nationale ni officielle dans la constitution marocaine. Cependant, son statut actuel est confus, indéfini et ne cesse d’alimenter débats et commentaires. Dans ce sens, A. AKOUAOU écrit, dans un article : Le Français dans le Monde, " la langue française au Maroc n’est plus la langue vernaculaire ni langue d’enseignement (à vocation scientifique et technique) qu’elle était naguère, mais elle n’est pas encore devenue une langue étrangère au sens didactique du terme. Elle est désignée dans les textes officiels tantôt comme langue fonctionnelle, véhiculaire, instrumentale, tantôt comme langue seconde ou complémentaire, tantôt comme langue étrangère à « un statut particulier » ou « privilégiée » " (1984 : 27).
3.Sur le plan didactique :
Du point de vue didactique, la langue française est la première langue étrangère enseignée à l’école marocaine. Elle est initiée dès la maternelle dans les écoles privées et à partir de la troisième année primaire de l’enseignement publique. L’horaire réservé à l’enseignement du français (8 heures par semaine)[1].Sans doute, elle possède sa place au sein de la société au même titre que l’arabe standard et les autres langues. L’arabe et le français sont en contact permanent et ce bilinguisme [2]est le plus souvent cloisonné dans le cadre éducatif. Ainsi, ces deux langues se rapportent à un bilinguisme éducatif (ou un bilinguisme scolaire).Appris tous les deux à l’école, l’arabe standard et le français entrent dans un contact qui ne prend pas place uniquement sur le plan de l’oral mais aussi le plan de l’écrit avec l’affrontement sous-jacent de deux cultures différentes, un bilinguisme renforcé par l’attribution étatique à ces deux langues d’un statut formel comme langue d’enseignement. Dans cette optique, le français, langue d’enseignement, partage les domaines d’emploi avec l’arabe. Cette dernière se pratique dans les domaines qui relèvent de la légitimité et la souveraineté tandis que la première est employée dans les domaines techniques et scientifiques.
Néanmoins, si on examine l’évolution récente des instructions officielles [3] et de la place accordée au français, les disciplines scientifiques sont enseignées en français, ce qui avantageait jusqu’alors les filières scientifiques qui produisaient paradoxalement de meilleurs bilingues.Le paysage linguistique au niveau scolaire et universitaire est donc assez clair : la maîtrise du français constitue un atout majeur pour l’accès à des filières d’excellence. Ainsi, sur le plan institutionnel le français est une " langue vivante étrangère à statut privilégié ".
Le français constitue à côté de l’arabe une langue repère de par son impact sur la poursuite des études supérieures et sur l’accès à des postes importants, de ce fait elle rejoint également la définition de la langue seconde selon L. DABÈNE (1994) : « La maîtrise d’une langue dotée d’un certain prestige représentera, pour l’individu, un bien appréciable, dans la mesure où il la considérera comme un atout pour son image et sa position sociale, et où il en attendra des bénéfices pour une éventuelle progression ».
4.Le français dans l’espace médiatique et urbain :
Dans l’environnement médiatique marocain, aussi, le français est très présent. Son usage particulier s’étend, à l’évidence, jusqu’aux médias et se manifeste, comme dans la presse écrite francophone, par des formes d’alternance codique [4] et de créativité langagière extrêmement riches. La mobilité des ressources linguistiques et la façon dont les gens des médias investissent dans leurs discours écrits et oraux nous permettent de distinguer ce qui relève d’une situation bilingue. La mise en contact du français et de l’arabe dans les pratiques langagières de ceux-ci donne lieu à des alternances diverses. Nous retrouvons surtout des expressions et des unités en arabe marocain qui sont insérées dans les énoncés en français et vice versa.
Elles sont rendues possibles grâce à la prise de conscience des journalistes de l’importance des enjeux linguistiques et sociolinguistiques dans l’instauration d’une identité propre à leur écriture, et ce dans la plupart des revues, des magazines et des journaux locaux …
En effet, ce phénomène linguistique et sociolinguistique [5] est manifeste non seulement dans la presse écrite, ou dite « traditionnelle », mais aussi dans tous les autres médias, à titre d’exemple la publicité sous toutes ses formes, ou encore les médias basés sur les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication.
Dans l’espace urbain, la présence du français dans ce milieu est partout (dans la rue, au marché, dans le transport commun, aux restaurants, au travail…), à titre d’exemple dans les enseignes, dans les noms des rues, alors que le milieu rural est caractérisé par un niveau socio-culturel différent du premier où le français n’a pas vraiment sa place, conséquence d’un mode de vie difficile, d’un isolement du monde extérieur…La pratique du français permet d’avoir l’image de quelqu’un de cultivé, et d’être valorisé. L’élite francophone se représente aussi le français comme étant une langue qui va lui permettre de s’ouvrir sur la culture occidentale et de nouer des relations avec l’occident. Toutefois, autre catégorie la rejette, en avançant que celle-ci est la langue de l’ennemi et du colonisateur.
Conclusion :
A l’heure actuelle, le français a profondément marqué l’inconscient du peuple marocain à travers plusieurs générations malgré l’adoption étatique d’une dynamique arabisante. Elle est de grand usage. Alors, elle n’est plus considérée comme une simple langue étrangère parallèlement à l’anglais et l’espagnol. Contrairement à ces langues étrangères présentes au Maroc, son utilisation dépasse le simple cadre de l’école, de la télévision ou de l’administration car elle est omniprésente dans le milieu social et culturel des Marocains.
Certes, interroger le statut du français pourrait sembler facile, mais, c’est tout à fait le contraire par le fait, que même les données du terrain permettent une lecture beaucoup plus subjective et n’est pas fiable que celle du discours étatique et officiel, et nous n’éclairent pas davantage la place réelle qu’occupe cette langue au Maroc.A la lumière de ce que nous avons vu, nous constatons qu’il reste toujours à clarifier son statut et déterminer son vrai positionnement dans la réalité sociolinguistique. Si l’arabe standard sous sa forme classique est une langue de formation religieuse et de la culture arabo-musulmane, si l’arabe marocain et l’Amazighe [6] sont rangés au rayon des dialectes et de la tradition orale, la place qu’occupe le français dans le concert des langues en présence la dote d’un rôle instrumental, voire culturel. Il s’agit d’une langue fonctionnelle qui continue d’intervenir dans plusieurs champs de la vie socio-économique ainsi que dans la diffusion du savoir scientifique et technologique.
*Notes :
[1]Le volume horaire se diffère d’un niveau à un autre ; au lycée entre 4 et 5 heures, au collège 6 heures hebdomadaire.
[2]Un bilingue est un locuteur qui possède avant tout une compétence orale. La connaissance du bilingue implique la connaissance des deux systèmes et la capacité à passer d’un code à l’autre.
[3] Selon les instructions officielles (2018), toutes les disciplines scientifiques doivent être enseignées en français dès la première année du collège.
[4]Un phénomène linguistique issu des études sur le bilinguisme et le contact de langues est l’un des phénomènes caractéristiques du parler bilingue. Il s’agit de l’une des manifestations particulières et majeures du contact de langues où les locuteurs sont susceptibles d’utiliser les ressources de plusieurs systèmes linguistiques et d’alterner entre les uns et les autres au cours d’un même énoncé ou d’un même acte de parole ou encore d’une même interaction.
[5]La sociolinguistique est une discipline vieille de quelques décennies qui veut bien dire cette corrélation entre les paramètres sociologiques (âge, sexe, …) et les traits linguistiques), L. MESSAOUDI (2003).
[6]Nous voulons bien dire l’Amazighe, avec ses trois dialectes (tichlhit, tirifit et tamazight).
*Bibliographie :
- AKOUAOU Ahmed, « Pourquoi le français et quel français au Maroc ? » in, Le français dans le monde, 189, 1984.
- DABÈNE Louise, Repères sociolinguistiques pour l'enseignement des langues: situations plurilingues (Collection F/références), Paris: Hachette FLE, 1994, p. 191.
- ESMILI Hassan, « Statut, usage et rôle du français au Maroc », in Une francophonie différentielle, Editions de l’Harmattan, 1994, p. 391.
- MESSAOUDI Leila, Etudes sociolinguistiques, Rabat, Okad, 2003.

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