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Appel à contribution (Revue CHIASME Num1)


Imaginaires de la frontière

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Lieu : Maroc

Echéances:


Date limite pour soumettre une proposition : mardi 15 novembre 2022
L'événement aura lieu à partir de : dimanche 1 janvier 2023
Responsable scientifique:Mohamed SEMLALI


Revue Chiasme Num1


Imaginaires de la frontière


Argumentaire :

Au grand dam des adeptes de l'effacement des frontières, de l'ouverture totale et de la libre circulation des hommes, des capitaux et des marchandises, l'épidémie du Covid-19 a renforcé les dispositifs frontaliers en imposant une fermeture stricte et simultanée dans la majorité des pays du globe. Alors que le virus circulait librement, les hommes étaient confinés chez eux, soumis à la loi de la distance. De nouvelles frontières ont été instaurées entre les régions d'un même pays, entre l'espace public et l'espace privé et entre les individus eux-mêmes (gestes barrière). Non seulement la frontière n'a pas perdu sa force et sa nécessité, mais elle s'impose plus fortement que jamais. Les épidémies, les tensions politiques et militaires, les migrations clandestines, les mouvements des réfugiés, les groupes terroristes à vocation internationale, les commerces illicites (drogue, contrebande, etc.), tous ces phénomènes exacerbés par la mondialisation sont porteurs de grands risques pour la sécurité des pays et pour leur souveraineté, ce qui fait de la frontière un lieu de tous les dangers, car, faut-il l'oublier, la frontière, étymologiquement, désigne le front, une place gardée qui doit faire front à un ennemi qui prend plusieurs visages.

Comme tous les lieux de suture, la frontière, à la fois espace réel et symbolique, nourrit l'imaginaire et influence les représentations. Souvent perçue comme une marge et comme une périphérie, la frontière n'influence pas moins le centre qu'elle ne se contente pas de contenir et de protéger, mais lui donne une identité, une définition ; elle remplit des fonctions multiples similaires à celles assurées par la peau ou l'écorce pour un corps vivant, d'où la complexité, voire l'ambivalence de cet espace : « les fonctions de la frontière sont par essence contradictoires1 », remarque Anne-Laure Amilhat Szary. Elle est à la fois repli et ouverture, séparation et jonction, lieu de rupture et lieu de transition, commencement et terminus, protection et emprisonnement.

En arabe, le terme houdūd désigne à la fois les frontières géopolitiques, les frontières imposées par le dogme (le licite et l'illicite) et les punitions imposées à ceux qui osent transgresser ces limites sacrées. Le lieu ou l'objet sacré est d'ailleurs associé à la notion de l'interdit (al haram, al harīm), un lieu auquel on ne peut accéder que selon certaines conditions et en respectant un ensemble de règles qui ne sont pas exigées dans le lieu profane. Que ce soit en religion ou en politique, la frontière est nimbée d'une aura de sacralité qui la rattache aux notions de la norme, de l'interdit, et de la transgression.

Les chercheurs (géographes, historiens, sociologues, ethnologues, philosophes, etc.) qui ont consacré des études à la frontière s'accordent à souligner sa dimension paradoxale : « conçue pour diviser, [elle] s'avère, potentiellement et souvent effectivement, un lien, un élément créateur de solidarités2 ». En revanche, lorsque la frontière, pour une raison ou pour une autre, devient complètement étanche, lorsqu'elle devient barrière et mur de séparation, la tension monte inexorablement, car, la vocation première d'une frontière n'est pas d'instaurer une autarcie, de trancher les liens, d'étouffer et d'enserrer, elle est avant tout une marque de souveraineté qui délimite le territoire où s'exercent les lois, les juridictions, les normes et l'autorité d'un État-nation. Si la fermeture occasionnelle de la frontière s'impose quelques fois pour des raisons sécuritaires ou sanitaires, la fermeture totale, sur décision politique ou militaire, est souvent l'expression d'une déclaration d'hostilité, d'un mauvais voisinage qui empêche l'intégration des nations voisines et la prospérité des échanges commerciaux et culturels.

Même lorsque la frontière est ouverte et que la circulation des gens est garantie sur simple présentation d'un passeport ou d'une pièce d'identité, elle reste omniprésente comme espace symbolique qui appelle, un passage, une traversée : « franchir une barrière, ce n'est pas nier la limite : la traversée est un processus qui utilise et transforme la frontière3. » Toutefois, si la frontière juridique et géographique est plus au moins nette et se traduit par un trait artificiel sur la carte, la frontière culturelle l'est beaucoup moins, car les peuples frontaliers s'influencent mutuellement. La frontière est le lieu spéculaire où le moi (identité) se reflète et se jauge dans l'alter ego (altérité) et vice versa.

À la frontière, mobilité quotidienne aidant, on se rencontre, se toise, se fréquente, on interagit, s'ignore, se boude, se dédaigne. Quoi encore ? On apprend à se connaître, se comprendre, s'apprécier, s'éviter ou se détester. Parfois sans doute, on n'apprend rien du tout. Curieusement, d'un point de vue très concret, la frontière crée des incitations pour aller à la rencontre de l'Autre en même temps que des raisons de ne pas le faire4.

Là réside la contradiction intrinsèque de la frontière : elle peut encourager le dialogue et l'échange (l'hybridité) comme elle peut raviver les tensions et les hostilités (conflits).

Mais ce serait réduire le sujet que de ne penser qu'à la frontière géographique et politique qui peuvent d'ailleurs se manifester au sein d'une même nation, voir au sein d'une même ville à travers des séparations entre les quartiers, entre les pauvres et les riches, entre l'espace urbain (intra-muros) et la banlieue ou la province (extra-muros). On pense aussi aux frontières entre les espèces (l'humain # l'animal), entre les genres (masculin # féminin), entre les disciplines (disciplines scientifiques, sociales, littéraires, etc.), etc.

Nous voulons, dans ce premier numéro de la revue Chiasme, voir comment la littérature et les arts abordent cette question de la frontière, des limites, des marges et de l'entre-deux. Quelles sont les différentes représentations qu'ils en donnent. Nous attendons des articles qui explorent ces notions en favorisant des approches pluridisciplinaires, mais aussi des études consacrées à des œuvres littéraires et à des œuvres d'art en général. Voici quelques axes non exhaustifs :


Axes suggérés :

Frontières, limites, limes, marges, houdūd, barrières, murs, etc.

Représentations de la frontière dans la littérature et dans les arts.

Les récits de la frontière.

Frontières politiques et frontières culturelles.

La frontière et l'interculturel.

Frontières : le dedans et le dehors, l'étanche et le poreux.

Frontières et migrations volontaires ou forcées.

La frontière entre l'histoire et la géographie, entre le temps et l'espace.

Représentations des espaces frontaliers, de l'entre-deux, du no man's land.

La frontière comme notion religieuse (Al Houdud en Islam par exemple).

La frontière, le sacré et la loi.

Le retour des frontières : cas du Covid par exemple.

L'utopie d'un monde sans frontières.


Bibliographie sélective :

Anne-Laure Amilhat Szary, Géopolitique des frontières, éd. Le cavalier bleu, Paris, 2020.

Jacques ANCEL, Géographie des frontières, librairie Gallimard, 1938.

Thierry BAUDET, Indispensables frontières, Éditions du Toucan, 2015.

Régis DEBRAY, Éloge des frontières, Gallimard, Folio (n° 5598), 2010.

Micher FOUCHER, Le Retour des frontières, éd. CNRS, Paris, 2016.

Micher FOUCHER, Arpenter le monde, éd. Robert Laffont, Paris, 2021.

Michel FOUCHER, L'Invention des frontières, Fondation pour les Études de Défense Nationale, Paris, 1986.

Anne Gilbert, Luisa Veronis, Marc Brosseau, Brian Ray, La Frontière au quotidien, Les presses de l'université d'Ottawa, 2014.

Alain Morel, Christian Bromberger, Limites floues, frontières vives, Éditions de la Maison des sciences de l'homme, Ministère de la Culture, 2001.

Florine BALLIF, Stéphane Rosière, Le défi des « teichopolitiques ». Analyser la fermeture contemporaine des territoires, Belin | « L'Espace géographique », 2009/3 Vol. 38 | pages 193 à 206

1Anne-Laure Amilhat Szary, Géopolitique des frontières, éd. Le cavalier bleu, Paris, 2020,

2Collectif, La Frontière au quotidien, Les presses de l'université d'Ottawa, 2014,

3Anne-Laure Amilhat Szary, Géopolitique des frontières, op.cit.

4Collectif, La Frontière au quotidien, Les presses de l'université d'Ottawa, 2014,



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