Sully prudhomme: la parole


abdeslam slimani (Prof) [345 msg envoyés ]
Publié le:2012-05-17 07:45:18 Lu :1418 fois
Rubrique :CPGE  


La Parole
                                                    √Ä L√©on Chaillou.
Voix antiques des flots, de la terre et des airs,
Ecroulements lointains qui suivent les éclairs,
Frisson du lourd blé jaune aux taches de pivoines,
Chuchotement léger des fuyantes avoines,
Clairon des ouragans, fracas des grandes eaux,
Respiration vague et molle des roseaux,
√Čl√©gie encha√ģn√©e au fond des sources creuses,
Lamentable soupir des forêts ténébreuses,
Taisez-vous ! Trop longtemps de crainte ou de langueur,
Par un accent humain vous troubltes le coeur,
Vous mentiez, taisez-vous ! Il n'est qu'un souffle au monde
À qui la raison fière en se levant réponde :
C'est la parole, √ī bruits, et vous n'enseignez rien.
Ah ! si l'on vit s'asseoir sur le tigre indien
Le vainqueur indolent au front chargé de treilles.
Les arbres s'incliner jusque dans les corbeilles,
Et les marbres, sortis des monts aux larges flancs,
Se ranger dans l'azur comme des palmiers blancs,
C'est qu'une voix savante accompagnait la lyre,
Et, des peuples domptant le primitif délire,
Par l'harmonie apprit à ces troupeaux humains
La féconde union des esprits et des mains,
L'ordre, ce lent bienfait des paisibles querelles,
Et l'art, ce jeu voulu des forces naturelles.
Les hommes se parlaient sans un langage appris :
La peine et le plaisir s'exhalaient dans les cris ;
La terreur bégayait des prières farouches ;
Le soupir échangeait les mes sur les bouches ;
Dans le rire éclatait l'étonnement joyeux,
Et le discours trahi s'achevait dans les yeux ;
Peut-être au bord des eaux, seul et baissant la tête,
Quelque sauvage enfant qu'on e√Ľt nomm√© po√®te,
Las de son ignorance et plein d'un vague ennui,
Sollicitait les joncs à pleurer avec lui,
Mais quoi ! si la Nature a fait cette merveille
D'accorder les frissons du coeur et de l'oreille,
Quel art plus merveilleux, disciplinant le bruit,
L'a, pour les exprimer, de nos pensers instruit ?
Quand l'invisible esprit d'une secousse forte
De sa prison de chair a-t-il forcé la porte ?
Et quel étrange accord des lèvres et des fronts
Lui permit d'échanger des messages si prompts ?
Qui sait comment, tirés de leurs sombres demeures,
Tous les pensers d'un peuple, ombres intérieures,
Fant√īmes fugitifs qu'on ne se peut montrer,
Dans des mots inconnus purent se rencontrer ;
Comment l'esprit enfin, proclamant sa présence,
Put dire √† son pareil avec de l'air : ¬ęJe pense¬Ľ ?
Ne se pourrait-il pas qu'au même lieu conduits,
Deux hommes tourmentés du silence des nuits,
Communiant déjà de leurs mains fraternelles,
Eussent ensemble aux deux élevé leurs prunelles,
Qu'ils eussent embrassé les mondes infinis,
Puis, se sentant plus grands, d'intelligence unis
Et dignes d'obtenir le verbe en récompense,
Se fussent dit tout bas l'un √† l'autre : ¬ęJe pense¬Ľ ?
Vous avez nommé l'me, et vos noms sont perdus,
Vous à qui ces moments délicieux sont dus
O√Ļ, d'un ami comprise, une profonde id√©e
Par le concert des coeurs semble mieux possédée,
O√Ļ l'entretien fait poindre √† l'intime horizon
L'évidence divine, aube de la raison !
Votre parole même a péri d'ge en ge ;
Les mots se sont polis pour un moins fier langage,
Tels, devenus un fleuve aux pompeuses lenteurs,
Les torrents effacés sont plus loin des hauteurs.
Les vieux mots sont sacrés. L'enfant qui balbutie
En re√ßoit le d√©p√īt d√®s qu'il re√ßoit la vie ;
La vierge, qui les aime au refrain des chansons,
Du timbre de sa voix en rajeunit les sons ;
Les r√©cits des a√Įeux les rendent v√©n√©rables,
Et la loi les transmet redoutés dans ses tables.
Et ne sentez-vous pas que les mots sous la main
Naissent avec des traits comme un visage humain ?
Ils font de la chaleur, du jour, comme la flamme,
Et l'air tressaille en eux des secousses de l'me.
Jadis, dans les cités, mères des longs discours,
Les mots étaient les rois, ils y règnent toujours :
Toujours dans les rumeurs d'une vaste assemblée
Se dresse tout √† coup l'√Čloquence troubl√©e.
Son bras lance une cha√ģne au peuple furieux ;
Elle arrête sur lui la force de ses yeux,
Et son regard déjà fait redouter en elle
Tous les cris que sa bouche en silence amoncelle.
Un frisson court dans l'air, on écoute, elle dit,
Et le discours vibrant se déroule et grandit.
Comme le rameau plie au soupir du feuillage,
Son geste harmonieux rythme son beau langage,
Et, comme un vol d'oiseaux palpite au fond des bois,
Les ailes des pensers bruissent dans sa voix.
Un génie échappé de ses lèvres divines
Va secouer l'honneur dans toutes les poitrines :
L'h√©ro√Įsme jaillit de l'unanimit√© !
Magnanime √Čloquence, me de la cit√© !
Quel peuple est terrass√©, s'il peut ou√Įr encore
Sous la toge aux grands plis battre ton coeur sonore ?
Par ta bouche sacrés, les mots sont souverains ;
Quand bondit Mirabeau, lesquels sont le plus craints
Ou des mots ou des rois ? On dit que Démosthènes,
Haranguant la tempête avant d'instruire Athènes,
Les bras levés, front nu, les pieds dans le limon,
Marchait, sommant les flots qui disent toujours non ;
Et les flots verts jetaient, plus purs que nous ne sommes,
Des insultes de neige à l'orateur des hommes.
Mais, plus ma√ģtre que lui, Mirabeau, c'est la met.
Il sévit, océan fougueux, mobile, amer,
Dont la vague soulève et dont le gouffre attire,
Et le peuple emporté n'est plus que le navire.
Il l'agite, il lui montre un péril sans salut,
Le fait errer longtemps sans étoile et sans but,
Lui remplit tour à tour les yeux d'éclairs et d'ombre,
L'ébranlé en le heurtant à des écueils sans nombre,
Et quand, pris de vertige, il a crié merci,
L'entra√ģne √† voile pleine au port qu'il a choisi !
Mais un jour, quand, sauvés des tempêtes civiles,
Les hommes dans l'air libre élargiront les villes
Et des champs divisés aboliront les murs,
Paisibles et nombreux comme les √©pis m√Ľrs
O√Ļ s'√©veille sans cesse et meurt et recommence
Un grand hymne qui court dans un sourire immense,
Quand le bronze maudit, pourvoyeur des tombeaux,
Coulera, plus puissant, dans des moules plus beaux ;
Que la vigne aux grains d'or pleins d'oublis et d'ivresses
Suspendra sa guirlande au front des forteresses,
√É‚ÄĚ divine Eloquence, alors tu n'auras plus
Pour image la mer aux éternels reflux,
Tu prendras pour symbole une source féconde,
Un fleuve large et pur, le flot de la Gironde,
Qui, donnant son murmure aux lèvres qui l'ont bu
Trempe au coeur des enfants l'amour et la vertu ;
Et comme l'eau descend des cimes aux vallées
En charriant l'argile et les pierres salées,
Et, sans niveler l'herbe et les chênes entre eux,
Les baigne également d'un torrent savoureux,
Ainsi dans les cités, à travers les campagnes,
Tu répandras ce baume épanché des montagnes :
Heureux les simples coeurs, ils seront rois au ciel ;
Heureux les offensés qui s'éloignent sans fiel,
Car ils seront jugés par leur miséricorde ;
Heureux les fils de Dieu, les hommes de concorde ;
Heureux les désolés, ils vont lever le front ;
Heureux les altérés de justice, ils boiront ;
Heureux les purs, leurs yeux vont go√Ľter la lumi√®re ;
Heureux les doux, les doux posséderont la terre.



Sully Prudhomme, Stances et Poèmes, 1865

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