"les braises fulgurantes d'antan" - nouvelle


GUERBELMOUS Noura  (Agrégatif) [19 msg envoyés ]
Publié le :2017-05-03 08:20:47   Lu :277 fois
Rubrique :Productions littéraires  
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Nora GUERBELMOUS

Les Braises fulgurantes d'antan

Nouvelle

Kibriae était une femme fière qui s'illustrait par rapport aux autres femmes de sa tribu. Son mari, le voyait bien dans ses beaux yeux de miel ; et le sentait bien dans ses gestes d'une petite bête farouche qu'il ne parvenait à dompter.

Sa belle-mère, Tamirat, ne l'avait-t-elle pas élue parmi toutes les jeunes filles de son âge pour son fils aîné Sultan ? Mais, Kibriae, l'orgueilleuse Kibriae, n'était nullement satisfaite de cette préséance. Elle aurait voulu dire non. Ce mariage ne se concluait pas sans souffrances pour elle. La belle jeune femme, dix ans durant, endurait le caractère inexplicable de son époux. Lorsqu'il fut de retour la nuit, il la giflait sans raison aucune. Sinon il rentrait tard, son absence durait des jours, voire des semaines…C'étaient des habitudes chez lui.

Ce qu'il y avait de plus insolent, c'est que Sultan l'exhortait à s'enfermer dans la maison du patriarche auquel il se plaisait à jouer ; et l'empêchait de recevoir quiconque chez elle, y compris ses parents. Car, il était de ces hommes qui éprouvaient de la jalousie en amour. Ce verdict seigneurial, la jeune femme le subit avec peine sans jamais manifester ses tortures lancinantes. Son cœur fervent, aurait brûlé les forêts de Sous que Kibriae ; l'amoureuse de la nature libérant ses cheveux de la tresse que sa mère, Lalla Zaina, lui imposait ; parcourait autrefois dans toutes leurs étendues.

La terreur, la jeune femme l'ignorait. Non, ce n'était point de la terreur qu'il s'agissait. C'était bien la honte qu'elle redoutait. N'avait-t-elle pas, un soir –où son époux devait être de très bonne humeur pour lui permettre de rendre visite à ses parents- imploré sa mère de la sauver de l'existence invivable qu'elle menait.

Indignée, Lalla Zaina délivra, de sa voix criarde, cette sentence irrévocable qui résonnait encore dans les oreilles de sa fille : « regagne ta maison et oublie ces inepties qui hantent ton esprit ! Sultan, quoiqu'il fasse, est ton mari, tu lui dois toute obéissance ! » Et acheva sa discussion par le proverbe issu de ces aires amazighes : « si tu maries ta fille, plante des oignons à sa place ». La jeune femme se rendit compte qu'elle devait se résigner à son destin, que toute révolte était vaine et condamnée à l'échec avant même qu'elle ne voie le jour dans une société imprégnée de décrets invétérés.

Hélas ! Elle n'accusa même pas sa mère, car elle savait que la vieille femme n'était pas plus heureuse qu'elle. Ce soir-là, Kibriae rentra chez elle muette, l'âme outragée, les ambitions rabaissées…elle consacra toute la nuit, sans s'en lasser, à exhumer ses souvenirs amers mais combien indélébiles pourvu qu'elle trouve un jour qui soit digne d'être vécu. Les ronflements profonds de Sultan la rejetèrent brusquement dans la réalité. Il avait passé certainement, pensa-t-elle, comme il en prit l'habitude, une journée jalonnée d'aventures. Elle le regarda longuement et réalisa combien cet homme, lui était étranger.

La jeune femme ne savait ni quand ni pourquoi cette rupture s'était installée entre eux ; ils menèrent deux vies parfaitement distinctes, assimilées à deux trajets éternellement parallèles au point que semble impossible leur convergence. Kibriae, n'était pas une vraie dupe. Son conjoint sentait l'infidélité ; les burnous du riche bourgeois, quoique distingués, étaient souillés de fange. Qu'il l'aimait, elle en était certaine. Ne lui jura-t-il pas, une nuit, où il était ivre mort, un éternel amour ? Mais elle était plus certaine qu'il s'évertuait, de son mieux, à la tromper. Il aimait en elle sa beauté rare, sa douce voix et sa fierté mais il tenait secret cet amour immodéré ; et était sûr qu'il ne possédait cette jolie tête même au moment où il la tenait entre ses mains. Plutôt que de le haïr, elle ressentait de la compassion à son égard. Car, elle perça son mystère et fondit la matière dont il était fait. Dix ans depuis, elle cherchait à défier son faux orgueil, à dévoiler sa faiblesse qu'il dissimulait lâchement derrière ses chics gandouras...Nul ne saurait prétendre le connaître plus qu'elle. Le prétentieux Sultan, à l'instar des grands de sa tribu, s'ingéniait à exercer son autorité aussi bien qu'il pouvait au sein de son petit chez-soi. Kibriae, l'orgueilleuse Kibriae, le narguait, le provoquait avec son regard droit, son nez hautain…Loin de se reconnaître déchu de son rang supérieur, le maître comblait son épouse presque quotidiennement d'offenses sous prétexte qu'elle fit preuve d'échec en contrevenant au système patriarcal.

Le seigneur ignorait que, pendant tout le temps qu'il s'absentait, la jeune femme se sentait mieux. Quand il n'était pas là, elle s'empressait d'accomplir les travaux domestiques pour allumer sa petite radio et écouter curieusement les poésies d'illustres artistes ainsi : AHROUCH, ALBNSIR, AMNTAG…Elle les apprenait avidement, les chantait avec brio de sa voix de rossignol mais douloureusement.

Un jour, Sultan rentra chez lui et surprit Kibriae écouter une poésie de TALBNSIRT. Elle entoura sa radio de ses bras car elle savait qu'il allait l'en priver. Il l'accabla d'injures, lui arracha l'appareil, l'écrasa et le réduit en débris à l'image de sa propriétaire en criant : “ C'est à cause de ces poésies inutiles qui t'enflamment que tu n'as pas su vivre heureuse.“

Des mois passèrent, cet acte lâche, tel que le jugea la fille de Lalla Zaina qui refusa de ramasser les morceaux de sa radio cassée, ne fit qu'exacerber sa rébellion. Sultan ne savait pas que faute de proches, les compositions musicales avaient fini au fil des ans par devenir les amis intimes auxquels son épouse confiait le soin de traduire les peines qui broyaient son cœur.

Un petit matin, Kibriae sembla, après tant d'années, répondre à l'appel de son for intérieur en se disant : “ Ni poésies ni chants mélodieux, que va devenir Kibriae la rêveuse ? Non, il ne s'agit nullement de racheter une radio. C'est ma liberté qu'il faut récupérer. Il serait absurde de périr entre les murs de cette prison. Je dois défoncer les portes de Sultan.“ Le jour brilla à peine lorsque Kibriae, enveloppée dans son Tamelhaft noir, ouvrit la porte et disparut.




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