Le miroir difformant dans meursault contre-enquête de kamel daoud


Kouider Hamza (Etudiant(e)) [1 msg envoyés ]
Publié le :2018-11-05 14:05:09 Lu :1009 fois
Rubrique :Etudes littéraires et questions pédagogiques  
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Université Med V, Rabat

Faculté de science de l'éducation

Master littérature et éducation

module :littérature maghrébine, identité et différence

Semestre : 2

Professeure : Mme Assia BELHABIB

Présentation sous le thème :

Le miroir difformant dans Meursault contre-enquête de Kamel Daoud.

Travail fait et présenté par : Hamza KOUIDER

Année universitaire 2017/2018

Table des matières


Introduction

Plus de soixante dix ans se sont écoulés après la publication de l'incontournable ouvrage d'Albert Camus, L'Etranger, qui, dès sa sortie a eu une influence telle qu'il a été classé dernièrement dans le palmarès de cent livres les plus lus de l'histoire de l'humanité. Ce grand succès littéraire ne doit, en effet, rien au hasard. Car, c'est évidemment le fruit d'un long travail acharné, et d'une sensibilité sans faille qui ont mené à l'écriture d'une telle œuvre si exigeante, si bien ciselée et surtout si intemporelle.

C'est, en vérité, la raison pour laquelle elle continue à interroger notre condition humaine. Si l'absurde en est le mot d'ordre, c'est bien parce que l'existence humaine, si tragique soit-elle, le prouve à chaque bout de champs de son histoire. De ce fait, l'œuvre continue d'émouvoir face à un monde en perte de repères. C'est dans cette perspective que s'inscrit le projet de Kamel Daoud qui a entrepris, dans Meursault contre-enquête, la réécriture du chef d'œuvre camusien en l'adaptant avec la conjoncture historique actuelle.

Dialoguer donc avec L'Etranger tout en restant à sa hauteur, tel est le pari difficile que s'est assigné le chroniqueur algérien dans son remake. Ce dialogue stipule, de fait, un va-et-vient permanent entre les deux textes. Autrement dit, la réécriture de Daoud ne peut se faire que dans le miroir de L'Etranger, un miroir qui reprend l'itinéraire et le cheminement de l'antihéros camusien tout en le déformant.

En quoi donc ce jeu de miroir permet-il à Daoud de déconstruire tout en reconstruisant l'histoire de Moussa et celle de son peuple et aboutir, par là même, à l'obtention d'un certificat d'existence qui lui a-été renie dans L'Etranger ?

Pour traiter cette problématique, nous allons d'abord procéder à un travail de conceptualisation de ce phénomène d'interaction textuelle, pour se pencher, par la suite, sur l'effet de miroir dans Meursault contre-enquête. La dernière partie sera consacrée à voir dans quelle mesure le jeu de miroir permet-il de déconstruire la version des faits de L'Etranger tout en étant dans un esprit d'affirmation identitaire.

I- L'effet de miroir, une transtextualité transfictionnelle.

Les textes fictionnels, parfois comme des êtres en chair et en os, peuvent dialoguer, s'interagir voire inspirer ou donner naissance à d'autres textes. S'appuyant sur un subtil jeu de miroir, les auteurs parviennent souvent à prolonger ou à élargir les horizons d'un univers diégétique déjà existant. En réalité, l'effet de miroir entre les textes peut varier d'un texte à l'autre selon la dose d'interaction. S'il est, en effet, parfois clair et perceptible, il n'en reste pas moins que dans un bon nombre de cas il puisse aussi être secret et latent.

Ce jeu de miroir a, en effet, déjà un nom. Dans son livre intitulé Palimpsestes1, le théoricien et critique Gérard Genette a mis au jour le terme de transtextualité. Il s'agit, selon ses dires, d'une certaine transcendance textuelle qui se tisse entre parfois des textes fictionnels et univers diégétiques. C'est ce qu'il essaie de mettre en évidence en ces termes « je dirais plutôt aujourd'hui, plus largement, que cet objet est la transtextualité, ou transcendance textuelle du texte, que je définissais déjà, grossièrement, par « tout ce qui le met en relation, manifeste ou secrète, avec d'autres textes».)2. Cette transcendance textuelle renvoie donc à tout un réseau de relation textuel qui se manifeste d'une manière ou d'une autre à travers un ensemble de paradigmes que Genette décline en nombre de cinq.

Par un souci de pertinence, nous allons essayer de s'attarder sur trois paradigmes qui, nous semble-t-il, entre en jeu pour mieux éclairer cet effet de miroir dont il est question dans Meursault contre-enquête. Il s'agit d'abord, de l'intertextualité qu'il définit comme étant « une coprésence entre deux ou plusieurs textes, c'est-à-dire, eidétiquement et le plus souvent, par la présence effective d'un texte dans un autre. Sous sa forme la plus explicite et la plus littérale, c'est la pratique traditionnelle de la citation (avec guillemets, avec ou sans référence précise) ; sous une forme moins explicite et moins canonique, celle du plagiat (chez Lautréamont, par exemple), qui est un emprunt non déclaré, mais encore littéral ; sous forme encore moins explicite et moins littérale, celle de l'allusion »3. Le deuxième paradigme si important dans cette équation de miroir est la métatextualité. C'est-à-dire la relation, de « commentaire », qui unit un texte à un autre texte dont il parle, sans nécessairement le citer (ou le convoquer), voire, à la limite, sans le nommer4. Cette relation métatextuel peut se concrétiser également d'une manière allusive. Pourtant, le paradigme qui colle le plus, nous parait-il, avec la problématique que nous traitons ici est bien celui que Genette appelle l'hypertextualité. Pour lui, cette dernière désigne « toute relation unissant un texte B (hypertexte) à un texte antérieur A (hypotexte) sur lequel il se greffe d'une manière qui n'est pas celle du commentaire.5». Il est donc à remarquer que l'hypertexte est un texte dérivé d'un autre texte préexistant au terme d'une opération de transformation ou de réécriture. L'hypertexte, c'est-à-dire le texte dit sequel( qui fait suite au texte original) n'est qu'un écho de l'hypotexte( le texte original).

Force donc est de constater que la transtextualité et notamment la relation hypertextuelle implique en effet l'idée d'une reproduction ou du moins d'une réactivation d'un même monde fictionnel. Autant dire que la transtextualité fait appel à ce que Richard Saint-Gelais appelle la transfictionnalité6. Pour l'auteur de Fictions transfuges, celle-ci désigne est « un phénomène par lequel au moins deux textes, du même auteur ou non, se rapportent conjointement à une même fiction, que ce soit par reprise de personnages, prolongement d'une intrigue préalable ou partage d'univers fictionnel7».

C'est dire qu'en effet les deux procédés à savoir d'un coté, la transtextualité, avec les paradigmes qu'elle engage, et d'un autre la transfictionnalité s'implique mutuellement. Car, elles permettent tour à tour à des protagonistes existants d'élargir leur univers fictionnel et d'investir par là même de nouveaux espaces d'imagination. Car Les influences littéraires sont à la fois un prétexte à la création et un pré-texte qui inspire de nouvelles œuvres, distinctes et innovatrices, entretenant différents rapports avec le texte original en s'intéressant à la reprise de textes autant qu'au recyclage de personnages et de diégèses . Ainsi, après cette brève mise au point, il faut en venir à la question : que serait l'Etranger d'Albert Camus pour l'œuvre qui fait l'objet de notre réflexion Meursault contre-enquête ?

II- L'effet de miroir dans Meursault contre-enquête.

Dès les premières pages de son roman, Kamel Daoud précise les motivations de sa contre-enquête. Il s'agit de réécrire autrement cette histoire devenue célèbre dans l'histoire de la littérature et où la mort de la victime, frère du narrateur-personnage est passée inaperçue. C'est de fait en ces termes que Haroun dévoile les raisons de son entreprises « c'est simple : cette histoire devrait donc être réécrite, dans la même langue, mais de droite à gauche. C'est-à-dire en commençant par le corps encore vivant, les ruelles qui l'ont mené à sa fin, le prénom de l'arabe, jusqu'à sa rencontre avec la balle8 ». C'est dire que Meursault contre-enquête entend refaire à rebours l'histoire de l'arabe sans nom ni identité, mais cette fois, c'est l'arabe qui rapporte sa version des faits au sujet de cette mort présentée comme absurde.

Une histoire qui passe en effet par un exercice de restitution audacieuse mais habile de L'Étranger. Une sorte de nouvelle vision puisque le point de vue, au sens optique du terme, a changé. D'où le fascinant jeu de miroirs où explosent à la figure du lecteur des oppositions inattendues et révélatrices : M'ma vs maman, vivante vs morte, el roumi vs l'Arabe, la lune vs le soleil et vendredi vs dimanche.

Assis dans un bar d'Oran où il passe la majorité de son temps, Haroun raconte à un enquêteur incertain changeant à chaque fois de référent, ce qui est supposé être le meurtre de son frère et les déboires que ce meurtre a eu sur lui et sa mère. Puisque le corps de Moussa n'a jamais été retrouvé, ils se lancent dans une quête absurde des circonstances de la mort qui a duré selon les dires du personnage soixante-dix ans. Pour fermer la boucle de cette quête et rétablir un certain équilibre impossible, Haroun doit tuer, au lendemain de l'indépendance, un français de nom de Josef Larquais.

Il sera interrogé donc par un Colonel de l'AFN, auquel il devra expliquer non pas pourquoi il avait tué le Français, mais pourquoi il ne l'a pas fait durant la Révolution, ce qui lui aurait valu le titre d'un héros. Contrairement donc à l'Etranger, où Meursault est jugé et condamné à mort pour des raisons qui n'ont rien avoir avec son crime, Haroun de son coté n'a pas eu droit ni à un procès, ni à un une condamnation. Il sera remis en liberté avec la sur le dos la pesanteur du remord de n'avoir été jugé « Je rêverais d'un procès ! Et je t'assure que, contrairement à ton héros, je le vivrais avec l'ardeur du délivré. Je rêve de cette salle pleine de gens. Une grande salle avec M'ma rendue enfin muette, incapable de me défendre faute d'une langue précise, assise, hébétée, sur un banc, reconnaissant à peine son ventre ou mon corps »9.

De l'aveu de l'auteur de Meursault contre-enquête, l'Etranger n'est ni un point de fixation ni un point d'arrivée, mais surtout un point de départ. C'est un prétexte dont se sert l'auteur pour justement donner naissance à une nouvelle création. Une création qui est, à coup sur, loin d'être entièrement indépendante. Car, à proprement parler, elle est régie par un effet de miroir. Autrement dit, Kamel Daoud a justement entrepris l'écriture ou plutôt la réécriture d'un roman et ce, dans le miroir d'un autre. La valeur symbolique de l'univers diégétique et fictionnel dans Meursault contre-enquête ne peut se comprendre ni avoir du sens que dans le miroir de L'Etranger. C'est dire, en effet, toute la relation intime de transtextualité qui unit les deux textes.

En effet, l'ampleur de ce rapport hypertextuel se met à l'ordre du jour dans cette relation qui associe ( ou dissocie) les deux protagonistes Meursault et Haroun. Dans l'œuvre hypotexte, Meursault se présente tel un étranger se trouvant dans monde sans raison et auquel il semble ne rien comprendre. Il est, en un sens, embourbé dans un flot d'aléas de hasard et d'absurde sans pouvoir pour autant y trouver quoi que ce soit en mesure de justifier sa présence au monde. Le héros de l'Etranger vit dans un décalage et un écart permanent entre lui d'un coté et le monde ambiant d'un autre. De ce décalage en question témoigne à juste titre la ferme déclaration de Marie qui lui avoue son sur un ton à la fois tranchant et ludique son divorce avec le reste du monde « Elle s'est demandé alors si elle m'aimait et moi, je ne pouvais rien savoir sur ce point. Après un autre moment de silence, elle a murmuré que j'étais bizarre, qu'elle m'aimait sans doute à cause de cela mais que peut-être un jour je la dégoûterais pour les mêmes raisons»10. Le personnage est donc voué à l'étrangeté pour la raison qu'il remet en question les règles du jeu à la fois du mécanisme du monde où il vit mais aussi les mécanismes de l'univers social auquel il est en peine d'appartenir. A ce titre, J.P Sartre dans situation I soutient, à propos de Meursault, qu'il est « un de ses terribles innocent qui font le scandale d'une société parce qu'il n'accepte les règles de son jeu »11.

Aussi est-il que dès qu'il se soustrait aux règles sociales qu'un mur infranchissable s'installe entre lui et ses prétendus semblables. Les scènes d'audience de son procès sont particulièrement illustratives à cet égard. N'ayant pas voulu ou plutôt pu jouer le jeu ni celui du criminel, ni celui de la victime qui devait se lamenter sur son sort tragique pendant le procès et après le verdict, Meursault a suscité, par son indifférentisme agaçant, la haine et l'antipathie de l'assise ainsi que de tous ceux qui se trouvent dans son entourage. Toutefois, l'ampleur de ce divorce entre le personnage et son univers ambiant ne va prendre tout son étendu que dans le face-à-face avec le prêtre. En effet, Meursault, refusant tout subterfuge religieux et qui dépasse sa condition d'homme, a tenu en échec toutes les possibilités de dialogues avec l'aumônier « alors, je ne sais pas pourquoi, il y a quelque chose qui a crevé en moi. Je me suis mis à crier à plein gosier et je l'ai insulté et je lui ai dit de ne pas prier[ pour moi ]. Je l'avais pris par le collet de sa soutane. Je déversais sur lui tout le fond de mon cœur avec des bondissements mêlés de joie et de colère. Il avait l'air si certain, n'est-ce pas ? Pourtant, aucune de ses certitudes ne valait un cheveu de femme. Il n'était même pas sûr d'être en vie puisqu'il vivait comme un mort. Moi, j'avais l'air d'avoir les mains vides. Mais j'étais sûr de moi, sûr de tout, plus sûr que lui, sur de ma vie et de cette mort qui allait venir. » ou encore. Force donc est de reconnaitre que cette conception antireligieuse est le signe certain de la solitude et l'acceptation d'un destin tragique, certes, mais il n'en demeure pas moins qu'il soit une fatalité liée à la condition humaine.

Ainsi, s'appuyant sur un subtil jeu de miroir, dans Meursault contre-enquête, Daoud a fait passer son personnage à travers le reflet d'un miroir qui reprend en le déformant l' itinéraire de Meursault. En effet, Haroun dans son dialogue, par exemple, avec l'Imam ne fait répondre en écho à l'héros camusien. Une réponse qui est, à bien des égards, remise à l'ordre des jours et qui semble être recontextualisé selon la conjoncture culturelle « Un jour, l'imam a essayé de me parler de Dieu en me disant que j'étais vieux et que je devais au moins prier comme les autres, mais je me suis avancé vers lui et j'ai tenté de lui expliquer qu'il me restait si peu de temps que je ne voulais pas le perdre avec Dieu. Il a essayé de changer de sujet en me demandant pourquoi je l'appelais “Monsieur” et non pas “El-Cheikh”. Cela m'a énervé, je lui ai répondu qu'il n'était pas mon guide, qu'il était avec les autres. “Non, mon frère, a-t-il dit en mettant la main sur mon épaule, je suis avec toi. Mais tu ne peux pas le savoir parce que tu as un cœur aveugle. Je prierai pour toi. “Alors, je ne sais pas pourquoi, quelque chose a crevé en moi. Je me suis mis à crier à plein gosier et je l'ai insulté et je lui ai dit qu'il n'était pas question qu'il prie pour moi. Je l'ai pris par le col de sa gandoura. J'ai déversé sur lui tout le fond de mon coeur, joie et colère mêlées. Il avait l'air si sûr de lui, n'est-ce pas ? Pourtant, aucune de ses certitudes ne valait un cheveu de la femme que j'ai aimée. Il n'était même pas sûr d'être en vie puisqu'il vivait comme un mort. Moi, j'avais l'air d'avoir les mains vides, mais j'étais sûr de moi, sûr de tout, sûr de ma vie et de cette mort qui allait venir. 12». Ainsi, en se livrant à ce jeu d'intertextualité manifeste, l'auteur a fait en un sens transposer en l'adaptant à son contexte notamment la réponse de Meursault. La religion ne peut, à vrai dire, rien faire d'autre que de fausser le poids du monde. Haroun, à l'instar de Meursault, se révèle un personnage antireligieux, comme le prouve sans ambages la citation « Quant à moi, je n'aime pas ce qui s'élève vers le ciel, mais seulement ce qui partage la gravité. J'ose te le dire, j'ai en horreur les religions »13. Cette horreur de Haroun est une expression explicite de son étrangeté vis-à-vis d'un monde qui l'a tant déçu. Le vieux héros semble faire , par là, procès de la religion qui a été fortement engagé dans la guerre civile de son pays qui a par ailleurs n'a fait que l'enfoncer dans le sang et la terreur.

Dans le même ordre d'idée, l'effet de miroirs entre le destin de Meursault et celui d'Haroun ainsi que les croisements de caractères se répercutent d'un livre à l'autre. Si Meursault semble être tenu à l'écart par ses semblables ou du moins ne pas être compris par eux. Après plus d'un demi-siècle, Le narrateur-personnage dans Meursault contre-enquête réplique en miroir, à cette attitude absurde. Il est, à proprement parler, en exil dans sa cité. Un exil du à l'écart et l'incompréhension qui s'institue entre lui et les autres. En effet, à la fougue religieuse qui semble emporter ses concitoyens, il répond par le silence. Son silence est à prendre au sens heideggérien. Autrement dit, le silence du personnage dans un monde qu'il est en peine de comprendre est un mode authentique de la parole voire de la résistance. Car, seul se tait celui qui peut parler. De fait, si Haroun a préféré garder le silence, c'est bien qu'il est soucieux de maintenir sa lucidité et son indépendance. A ce propos, il déclare « bien sûr, dans la cité, je garde le silence et mes voisins n'aiment pas cette indépendance qu'ils m'envient – et voudraient me faire payer. Les enfants se taisent quand je m'approche, d'autres murmurent des insultes sur mon passage, prêts à s'enfuir si je me retourne, les lâches. Il y a des siècles, on m'aurait peut-être brûlé vif à cause de mes certitudes et des bouteilles de vin rouge trouvées dans les poubelles collectives. Aujourd'hui, ils m'évitent. Je ressens une pitié presque divine envers cette fourmilière et ses espoirs désordonnés »14.

III- Le miroir déformant entre déconstruction et reconstruction.

Ce jeu de miroir auquel le chroniqueur algérien s'est livré n'est, au fond, ni gratuit ni innocent. A vrai dire, l'ambition de Kamel est de réfléchir sur son présent en déformant le miroir de L'Etranger. Un miroir grâce auquel le personnage appréhende son vécu et sa condition de marginal voire de maudit dans son pays où il est tenu pour un solitaire étranger.

Toutefois, tout bouillonnant de colère qu'il était, Haroun dévoile toute son indignation d'abord face à la présence effacée de son frère dans l'histoire de Meursault mais également à cause de la version des faits telle qu'il est présentée par ce dernier. La colère et l'indignation du personnage sont si fortes qu'il lui tient à cœur de démonter de bout en bout la véracité de cette histoire. C'est donc dans ce sens il s'est permet de la comparer à une putain réduite à l'hébétude par l'excès des hommes. Ce qui est en effet une façon pour la désacraliser.

Dans le même sens, le narrateur est allé jusqu'à démentir certains faits qu'il juge d'être fabriqué dans l'histoire de Meursault et n'avoir pas de rapport avec la réalité, en tout cas sa réalité à lui. C'est ce qui est entre autre à l'origine de sa colère « quand je repasse cette histoire dans ma tête, je suis en colère – du moins à chaque fois que j'ai assez de force pour l'être.15» parce que ajoute-t-il plus loin dans le texte on peut retourner cette histoire dans tous les sens, elle ne tient pas la route16. La plage où été tué, par exemple, Moussa n'existe pas ou du moins ce n'est pas le lieu de l'assassinat de son frère. Il s'agit de fait d'un déni de réalité qu'il tient à exprimer en ces termes « je cultive d'ailleurs une folle hypothèse : Moussa n'a pas été tué sur cette fameuse plage d'Alger ! Il doit y avoir un autre lieu caché, une scène escamotée. Ce qui expliquerait tout, du coup ! Pourquoi le meurtrier a été relâché après sa condamnation à mort et même après son exécution, pourquoi mon frère n'a jamais été retrouvé, et pourquoi le procès a préféré juger un homme qui ne pleure pas la mort de sa mère plutôt qu'un homme qui a tué un Arabe.17 »

Il en va de même pour certains personnages qui apparaissent dans L'Etranger. Il est question notamment de la sœur de Moussa et Haroun réduite au rôle de prostituée et dont abuse Raimond. A cela répond l'héros de Meursault contre-enquête qu'ils n'ont pas de sœurs et qu'ils étaient seulement deux frère. Comme en témoigne la phrase « Sa version est cependant injuste, car cette femme invisible n'était pas la sœur de Moussa »18 ou encore « Précisons d'abord : nous étions seulement deux frères, sans sœur aux mœurs légères comme ton héros l'a suggéré dans son livre. »19. Aussi, il fait douter de l'existence de « Raymond », dont ils ne retrouvent pas l'adresse, sa mère et lui :« Elle réclamait la tête de “Rimon”, alias Raymond, qui ne reparut jamais et dont je me demande s'il a jamais existé»

Ainsi, par le fait biais de vouloir à tout prix démentir ou du moins contredire la version des faits de Meursault, Haroun veut en effet s'offrir un certificat d'existence auquel, ni lui ni son frère ni les siens n'avait droit dans L'Etranger. L'entreprise de la déconstruction suggère aussi l'idée d'une reconstruction. En réalité, Le narrateur se lance, tout en déconstruisant dans une entreprise de reconstruction des faits selon son prisme et sa logique. Une reconstruction qui, nous semble-t-il, ne répond pas à un ordre logique mais se veut subversive. Car, elle ne prend sens que dans la transgression normes de la narratologie classique comme nous le confie Haroun dès les premières pages « Ce n'est pas une histoire normale. C'est une histoire prise par la fin et qui remonte vers son début. Oui. Comme un banc de saumons dessiné au crayon.20».

Conclusion

En substance, il convient de rappeler que, par le biais d'un jeu de miroir permanent avec L'Etranger, Daoud fait une sorte de plaidoirie contre ce Blanc provoquant au sujet de l'Arabe chez Camus. Pour redonner identité à cet arabe,l'auteur a du réactiver l'univers fictionnel de l'Etranger. Une réactivation qui lui a permis en effet de déformer son histoire et surtout l'adapter avec l'état actuel des choses. Autrement dit, il s'agit d'un processus de déconstruction et reconstruction, grâce auquel, il se permet, certes, de colmater les brèches de l'histoire mais surtout penser sa condition actuelle, une condition qui se trouvant au bord des précipices religieux et identitaire.

Bibliographie :

Corpus:

Kamal Daoud, Meursault contre-enquête, édition barzakh, Alger,2013.

Albert Camus, L'Etranger, Gallimard , Paris, 1942.

Ouvrage :

J.P Sartre, situation I, Gallimard, Paris, 1947.

Gérard Genette, Palimpsestes .la littérature au second degré, seuil,1982.

Richard Saint-Gelais, Fictions transfuges.La transfictionnalité et ses enjeux, Paris, Seuil, coll. « Poétique ». 2011

1 G. Genette, Palimpsestes la littérature au second degré, seuil, 1982,Paris.

2Ibid.

3 Ibid.p.13.

4 Ibid.

5 Ibid.

6 Richard .ST Gelais, fictions transfuges, Seuil, 2011, Paris.

7 Ibid.

8 Kamel Daoud, Meursault contre-enquête, Barzakh, Alger, 2013. P.16.

9 Ibid.

10 Albert camus, L'Etranger, Gallimard,1942,Paris.

11 J.P Sartre, situation I, Gallimard, Paris, 1947.

12 Kamel Daoud, Op.cit.

13 Ibid.

14 Ibid.

15 Ibid.

16 Ibid.

17 Ibid.

18 Ibid.

19 Ibid.

20 Ibid.


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