Le cavalier du baïkal, bernard clavel


LOUMATINE Abderrahim  (Prof) [233 msg envoyés ]
Publié le :2014-08-29 00:26:15   Lu :1099 fois
Rubrique :CPGE  
  • stars
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5



Le lieutenant part d’un gros rire :
-Tu n’as rien compris, Baïkal. C’est avec les gens de ces montagnes qu’on a obtenu un accord. Un droit de passage. Pas avec les romains. Et je peux te dire que ces gens qui se voudraient les maîtres de toutes les Gaules n’ont certainement pas oublié le joug. Passer sous le joug, pour un guerrier, c’est la pire des humiliations.
Le cavalier helvète se penche vers Sadko qui chevauche à sa gauche. Son regard est dur. Pas vraiment sombre, mais comme chargé à la fois de haine et d’angoisse. D’une voix qui ne tremble pas mais qui vibre un peu dans les basses, il raconte :
-Vois-tu, mon père qui était très jeune a pris part à cette bataille. Il m’a toujours dit que les Romains, s’ils ne nous valent pas, sont tout de même de fameux guerriers. Et très bien armés. Bien entraînés, bien équipés et avec des chefs très malins. Mon père prétendait qu’ils avaient été trahis. Enfin, personne ne saurait jamais exactement ce qui s’est passé. Mais il avait assisté au passage sous le joug. Et ce qu’il en avait retenu de plus marquant, c’est le regard de ces hommes obligés de se courber en deux. Mains liées dans le dos. La haine qu’ils avaient dans les yeux…De chaque côté, des guerriers de chez nous brandissaient au bout de leurs piques des têtes coupées. Des têtes de romains… Un officier helvète leur flagellait le dos au moment où ils allaient se relever. Pas pour les torturer. Non, sans taper très fort, juste un coup d’une brindille de noisetier. Juste pour les humilier.
Il se tait. Se retourne sur le convoi qui suit toujours puis, ayant regardé le fleuve verni de soleil, il ajoute :
-Mon père était déjà officier. Très jeune, il n’avait pas le droit de donner son avis. Il m’a répété souvent : « On peut faire subir bien des choses à un ennemi vaincu, mais il y en a une dont il faut se garder : c’est de l’humilier. » Ces hommes s’étaient bien battus. Ils avaient droit à notre respect. Mais il paraît que même des enfants leur criaient des insultes, leur crachaient au visage et leur lançaient des pierres.
Le cavalier helvète se tait. Sadko regarde souvent du côté du fleuve. Des buissons, des saules, de hauts peupliers le bordaient sur les deux rives. Son eau étincelle, hachée par les branchages. Les remous ne peuvent plus dessiner un visage. Pourtant, Rotchka est là. C’est une certitude absolue. Elle ne peut pas se trouver ailleurs. La mort ne parvient jamais à séparer ceux qui s’aiment vraiment.
Après un long moment de marche sans un mot, Sadko se tourne vers l’officier helvète et demande :
-Tu penses qu’ils nous attaqueront pendant qu’on est au bord du Rhône ?
Le lieutenant n’hésite pas un instant.
-Ils le feront, dit-il. S’ils ne profitaient pas d’un défilé pour tendre une embuscade, c’est qu’ils auraient perdu le sens de la guerre.
Sadko ne répond pas. Une joie inconnue coule en lui.
Bernard Clavel, Le Cavalier du Baïkal


Vous aimez cet article ? Partagez-le sur

Sujets similaires
  • Production écrite
  • Ma foi
  • انتظار!!
  • Le désir d'apprendre: cela s'appelle motivation...
  • Examen régional (3ème collège) - langue française -2011-meknes-tafilalet

     Voir des sujets similaires



  • InfoIdentification nécessaire
       Identifiant :
       Passe :
       Inscription
    Connexion avec Facebook
                       Mot de passe oublié

    confidentialite Google +