L'application de la rhétorique au lycée


karra abdelkader  (Prof) [1 msg envoyés ]
Publié le :2017-12-23 12:21:10   Lu :239 fois
Rubrique :Espace enseignants  
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ABDELKADER KARRA, Docteur en littérature française.

L'application de la rhétorique au lycée

La rhétorique ne meurt jamais .Elle est pérennisée par la publicité, la vie sociale et inconsciemment l'enseignement .En effet, si les concepts tels que le judiciaire, le délibératif et l'épidictique ont perdu leur vivacité, ils tiennent en revanche à se trouver au cœur des œuvres que l'on a proposé au programme au lycée. Ces œuvres où l'on remarque une forte dose de la joute oratoire sont les romans de Balzac : Le père Goriot et la pièce de théâtre de Jean Anouilh, à savoir Antigone .Celle-ci, on le sait, met en relief l'affrontement de deux éthiques unidimensionnelles. Une éthique qui est liée à la raison d'Etat que représente Créon et une éthique qui est en rapport avec le devoir qu'Antigone a d'enterrer son frère Polynice ,et qui est donc liée à un devoir humain. De ce fait, chaque force tente de défendre sa décision et son parti pris. On est donc amené à examiner cette joute oratoire qui s'inscrit dans l'œuvre d'Anouilh. Pour ne pas alourdir le propos de notre communication ,on ne s'intéresse qu'au passage qui rend la vaine et dérisoire tentative de Créon d'empêcher Antigone d'accomplir son acte, celui d'ensevelir son frère et de lui montrer qu'une vie heureuse vaut mieux qu' un acte d'héroïsme inutile .Ainsi, afin de détourner Antigone de son projet qui est aux yeux de Créon la conséquence d'une duperie dont sera victime sa nièce, le roi a recours au genre judiciaire qui consiste, selon Georges Molinié, à «discuter sur le vrai ou le faux


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contradictoirement1 » La réplique de Créon : «Rien n'est vrai que ce qu'on ne dit pas2 » converge vers la suggestion de la duplicité de la vie sociale .Créon veut rompre l'aspiration d'Antigone à atteindre le vrai qui se trouve perverti par son propos .Elle veut donc montrer à Antigone que cette valeur abstraite qu'est la vérité est une notion affectée à l'intérêt du peuple : «ils te diront tous le contraire parce qu'ils ont besoin de ta force et de ton élan .Ne les écoute pas ne m'écoute pas quand je ferai mon prochain discours devant le tombeau d'Etéocle .Ce ne sera pas vrai3» .Cette réplique de Créon met le doigt sur l'artificialité de cette vie sociale .Donc, le recours au genre judiciaire s'avère comme l'ultime moyen de délivrer Antigone du danger qu'elle court, celui d'être l'outil et la marionnette dont les fils sont tirés par le peuple. Mais Antigone, dans ce passage, rompt la vitalité et rend invalide le discours de Créon quand elle dit : «Quel sera-t-il mon bonheur ? Quelle femme heureuse elle, la petite Antigone ? Quelles pauvretés faudra-t-il qu'elle fasse elle aussi, jour par jour, pour arracher avec ses dents son petit lambeau de bonheur ? Dites, à qui devra-t-elle mentir, à qui sourire, à qui se vendre ? Qui devra-t-elle laisser mourir en détournant le regard ?4».Cette réplique se rattache au genre délibératif qui met l'accent, selon Molinié, sur «le caractère opportun ou inopportun d'une décision à prendre5». Dans cette réplique se joue l'essentiel, à savoir l'avenir d'Antigone envisagé sous les conditions avilissantes que lui impose Créon. Comme on pourrait le constater, le temps utilisé est le futur,

l'aboutissement de sa vie. Le futur est un temps qui caractérise le genre délibératif ; «Dans le délibératif...le temps considéré est l'avenir6» .D'ailleurs, la fin qui oriente toute délibération et ce par quoi se détermine la question de l'opportun et de l'inopportun est le bonheur : «On peut dire que chaque homme en particulier et tous les hommes en général ont un but où ils tendent dans leurs préférences comme dans leurs aversions. C'est pour tout dire d'un mot, le bonheur et les parties du bonheur7».De ce fait, Antigone, en s'appuyant sur cette valeur suprême dans laquelle se condensent toutes les autres valeurs telles que la vertu, la commodité, la sécurité, la prospérité, rejette ironiquement la thèse avancée par Créon .Seul ce bien permet à Antigone de vivre pleinement sa vie, une vie où l'héroïne éprouve sa dignité humaine.

Cette délibération sur la décision qu'Antigone prend montre le caractère bas de la vie à laquelle veut la soumettre Créon. Elle rejette la vision de Créon. On est alors en présence de deux visions du monde opposées : l'une de Créon qui laisse montrer une vie simple, ordinaire, une petite vie que l'héroïne est sommée de continuer, l'autre d'Antigone où elle aspire à l'absolu qui fait table rase de toutes les contingences de l'existence comme l'amour, le mariage. Le recours au genre délibératif permet à l'héroïne, d'une part, de stigmatiser et de dénigrer Créon qui a opéré pour le choix d'une vie mesquine, médiocre, d'autre part d'exprimer ce violent tumulte qui agite l'intériorité de l'héroïne en matière de son futur qu'elle envisage en ces circonstances. Cette agitation viscérale est exprimée par les questions rhétoriques c'est-à-dire des questions qui n'exigent pas de réponses mais qui suggèrent.


1 Georges Molinié, Dictionnaire de rhétorique, Librairie Générale Française, 1992 .p39.
2 Jean Anouilh, Antigone, Table ronde, 1946, p.91
3 Ibid.
4 Ibid, p.92
5 G.Molinié, op.cit, p.100.
6 Ibid. P .100
7 Aristote cité par G .Molinié op. cit, p.101




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