Initiation au commentaire composé (texte support de ahmed bouanani)


Mourtada Abderraouf (Prof) [2 msg envoyés ]
Publié le:2021-02-18 09:45:56 Lu :624 fois
Rubrique :Etudes littéraires et questions pédagogiques  

CRMEF de Beni Mellal

Année de formation : 2020 / 2021

Spécialité : Français

Module : Lecture et analyse de texte

Formateur : M. Mourtada

Méthode du commentaire composé

  1. Je lis et relis le texte

Un cadavre de noyé, rejeté par les vagues, acquiert sous les regards des spectateurs les attributs du monstre dont on se détourne avec dégout, ou on observe à l'écart, avec respect et silence. Sous le soleil de l'été, l'anonymat le protège. On imagine avec effroi la multitude de bestioles qui se sont acharnées sur la peau et les yeux, les dents acérées des petits poissons qui se sont glissés avec étonnement dans les cheveux toujours vivants.

L'enfant qui répondait en mon nom, ayant pris en charge mon corps chétif, mon visage, ma mémoire, ressemble en tout point à ce corps pantelant que l'océan, après en avoir retiré la substance, offre à la stupeur des vivants. Pour le décrire, je n'ai que des photographies où il adopte invariablement l'attitude d'une statue maladroite et timide. Devant ces témoignages précaires on ne peut s'empêcher de sourire, de sentir un vide dans les entrailles. Le faussaire obséquieux, drape, lui, le cadavre d'un linceul de soie. Il est rare qu'il exhibe une figure qui traîne sa terre avec elle. Ses dates, ses lieux, ses descriptions brillent de la lumière de l'émail, du chrome intact de la machine.

Mon cadavre à moi ne me gêne pas. J'examine sans apitoiement la purulence de ses plaies. Trop d'oublis m'interdisent sa résurrection. Je le soupçonne d'avoir au seuil d'une adolescence mal amarrée, assassiné son monde minuscule à coups de talon dans les gencives.

Un labyrinthe m'attend, aux issues toutes fermées, piégées par les soins de ce maudit fétu de paille dont le cadavre, hors du temps me nargue avec le sourire de la mort qu'on n'entame pas. Serais-je dans cet hôpital pareil au pèlerin rêvant la richesse et qui, à son réveil, me montre des mains démunies auxquelles il manque une phalange ou un doigt ?

Je suis un grand amnésique, je l'avoue. Mes souvenirs ressemblent à des ruines que l'érosion émonde de jour en jour. L'enfant que j'étais dans cette lointaine architecture a presque effacé tous les visages, gommé avec soin les événements, les paroles, mais il n'a pas pu détruire entièrement le souvenir des hivers où l'eau est glacée comme un supplice, et celui des magnifiques saisons où l'océan est un plaisir interdit à mon corps fragile et frileux. Malgré lui, les maisons de mon enfance surnagent dans des odeurs qui refusent de se dissiper, dans des bruits discrets, feutrés jusqu'à n'être que des silences, d'infinis kilomètres de silence où je me restitue avec peine. Et même lorsque le miracle s'opère, qu'une faible lueur déchire le rideau de la chambre et que je me revois prostré sur une peau de mouton tachée de henné, mimant une des cinq prières quotidiennes avec la ferveur d'un être craintif, mes yeux clignent, tout à coup embués ; le reflet de mon image encadrée dans le rectangle ovale du miroir se dilue alors dans la chaleur du mirage. L'enfant interrompt sa prière, redresse la tête. Des plis brisent la sérénité de son front. Pendant un moment- ce laps de temps perpétue le vol d'une mouche- il s'interroge, un goût de sel sous la langue. Quelque chose s'est rompue dans le silence, avec une brutalité immobile. Mentalement l'enfant redit la phrase coranique, la retourne dans sa bouche ; sa mathématique acquiert la saveur fade des choses incompréhensibles, elle s'ouvre sur un vide où nait pourtant le véritable espoir débarrassé des scories de la légende. Je réintègre mon corps à l'instant où une jolie folle se saisit de lui. Sur la peau de mouton, il y a à peine une éternité, m'habitait la sagesse de la pierre ; maintenant j'éclate d'un rire que je suis seul à entendre, je fixe le plafond qui ne s'effondre pas pour me punir, et dans la pénombre de mon enfance, je vois, pour la dernière fois, la grande stature de dieu se fissurer, craqueler sans majesté, se répandre en balayures autour de mon rire.

Je suis étendu dans mon lit et je regarde un autre plafond. Entre les deux surfaces bétonnées le temps s'est écoulé furieusement, drainant ma vie comme une coquille anonyme, décolorée, vide.

Ici aussi il fait froid, comme dans la mémoire. Aucune chance de se blottir dans le doux ventre d'une illusion. L'hôpital est un corps glacé, aux horizons emmurés. N'y surnagent que des ossements et des êtres blafards comme des poux.

  1. Je situe le texte en l'inscrivant dans une esthétique et/ou dans son genre, et /ou dans l'économie de l'œuvre d'où il est extrait, etc.

Ce texte est un extrait du roman L'hôpital de l'auteur marocain Ahmed Bouanani. Il vient après celui de l'incipit où le narrateur dénonce l'hôpital et le décrit comme un espace répugnant où « l'on vous seringue à petites doses, la mort lente ». La critique atteint l'ironie, comme en témoigne la double occurrence de l'expression « Le plus naturellement du monde » fonctionnant comme antiphrase.

  1. Je procède à des relevés que j'organise selon des axes thématiques et/ ou techniques :

  1. DEFICIENCE DE LA MEMOIRE

A1- Une difficile résurrection

- je me restitue avec peine

- Je suis un grand amnésique

- Mes souvenirs ressemblent à des ruines que l'érosion émonde de jour en jour

- Trop d'oublis m'interdisent sa résurrection.

-Pour le décrire, je n'ai que des photographies

- ces témoignages précaires

- La double occurrence du verbe « surnager »

A2- Désir infanticide1

Dans le texte, la déficience de la mémoire n'est pas seulement provoqué par la maladie physique mais aussi par le désir du narrateur-adulte d'enterrer à jamais son passé

- Je le soupçonne d'avoir au seuil d'une adolescence mal amarrée, assassiné son monde

- L'enfant que j'étais dans cette lointaine architecture a presque effacé tous les visages, gommé avec soin les événements, les paroles.

A3- Mémoire proustienne

Il s'agit d'une mémoire involontaire, toujours motivée, ou par les odeurs :

- les maisons de mon enfance surnagent dans des odeurs qui refusent de se dissiper.

Ou par des sons :

- ...dans des bruits discrets

Ou par la lumière :

-Et même lorsque le miracle s'opère, qu'une faible lueur déchire le rideau de la chambre et que je me revois prostré

  1. LA CRITIQUE DE L'HÔPITAL

L'hôpital : une fausse promesse, une illusion

- Serais-je dans cet hôpital pareil au pèlerin rêvant la richesse et qui, à son réveil, me montre des mains démunies auxquelles il manque une phalange ou un doigt ?

-Ici ... aucune chance de se blottir dans le doux ventre d'une illusion

L'hôpital : une descente irréversible aux enfers

- Un labyrinthe m'attend, aux issues toutes fermées, piégées

- . L'hôpital est un corps glacé, aux horizons emmurés. N'y surnagent que des ossements et des êtres blafards comme des poux.

L'hôpital comme espace sépulcral

La comparaison que le narrateur établit entre lui et le cadavre du noyé sous-entend une autre où le comparant est l'océan et le comparé est cet établissement absurde qu'est l'hôpital :

  • L'enfant qui répondait en mon nom, ayant pris en charge mon corps chétif, mon visage, ma mémoire, ressemble en tout point à ce corps pantelant que l'océan, après en avoir retiré la substance, offre à la stupeur des vivants

La mort est évoquée par l'emploi du mot cadavre et la comparaison devient réalité assumée :

  • Mon cadavre à moi ne me gêne pas

  1. UN POEME SURREALISTE

Une écriture poètique

Métaphores

- une faible lueur déchire le rideau de la chambre

-les maisons de mon enfance surnagent dans des odeurs

- Ici aussi il fait froid, comme dans la mémoire. Aucune chance de se blottir dans le doux ventre d'une illusion.

Comparaisons

- mon corps chétif, mon visage, ma mémoire, ressemble en tout point à ce corps pantelant.

- Mes souvenirs ressemblent à des ruines.

- drainant ma vie comme une coquille anonyme.

- Ici aussi il fait froid, comme dans la mémoire.

Répétitions

- feutrés jusqu'à n'être que des silences, d'infinis kilomètres de silence

Gradations

- le temps s'est écoulé furieusement, drainant ma vie comme une coquille anonyme, décolorée, vide.

- mon corps chétif, mon visage, ma mémoire, ressemble en tout point à ce corps pantelant

- On ne peut s'empêcher de sourire, de sentir un vide dans les entrailles.

- L'enfant que j'étais dans cette lointaine architecture a presque effacé tous les visages, gommé avec soin les événements, les paroles.

Propos confus et temps inintelligible

Propos confus

-Et même lorsque le miracle s'opère, qu'une faible lueur déchire le rideau de la chambre et que je me revois prostré sur une peau de mouton tachée de henné, mimant une des cinq prières quotidiennes(...) L'enfant interrompt sa prière, redresse la tête.

  • Je réintègre mon corps

  • - Sur la peau de mouton, il y a à peine une éternité, m'habitait la sagesse de la pierre

Temps inintelligible

- hors du temps

- il y a à peine une éternité

- Pendant un moment- ce laps de temps perpétue le vol d'une mouche-

Des images surréalistes

A l' étrangeté de cet hôpital qui, au lieu de faire ressurgir la vie, nous anéantit à jamais, correspondent des images inconcevables et donc un monde et des êtres on ne peut plus absurdes :

- maintenant j'éclate d'un rire que je suis seul à entendre,

- je fixe le plafond qui ne s'effondre pas pour me punir

-(...)dont le cadavre, hors du temps me nargue avec le sourire de la mort qu'on n'entame pas.

- Je le soupçonne d'avoir au seuil d'une adolescence mal amarrée, assassiné son monde minuscule à coups de talon dans les gencives.

-La stature de dieu (...) se répandre en balayures autour de mon rire.

  1. Je trouve une problématique qui met en tension ces éléments entre eux ou en rapport avec des considérations génériques, typologiques ou autres ( rhétoriques, tonales... )

PROBLEMATIQUE

Comment, en dépit de la défaillance de son corps malade, et donc de la déchéance de ses facultés intellectuelles et notamment la mémoire, le narrateur arrive-t-il à faire une telle critique de l'hôpital que ce dernier devient, tout comme le texte qui le décrit, un espace déréglé, voire absurde et insolite ?

  1. J'annonce directement le plan

... car s'il est vrai que le narrateur, étant gravement malade, ne peut faire une description vivante et animée ( hypotypose ) de son malheur tant ses facultés intellectuelles sont en peine, il n'en demeure pas moins vrai que son texte est une satire violente et très éloquente de l'hôpital. Par voie de conséquence, le texte ne peut s'empêcher de traduire aussi bien les troubles de la mémoire que les dysfonctionnements de l'hôpital.

  1. Je commence la rédaction de mon commentaire.

1 Houssier, Florian. « L'adolescence comme révélateur des désirs infanticides », Cliniques méditerranéennes, vol. 87, no. 1, 2013, pp. 171-182.


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