François mauriac, le jeune homme


ZINEDDINE Mohamed  (?) [34 msg envoyés ]
Publié le :2014-09-14 21:56:26   Lu :1165 fois
Rubrique :CPGE  
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L'enfant vivait au pays des merveilles1, à l'ombre de ses parents, demi-dieux pleins de perfections. Mais voici l'adolescence, et soudain, autour de lui, se rétrécit, s'obscurcit le monde. Plus de demi-dieux : le père se mue en un despote blessant ; la mère n'est qu'une pauvre femme. Non plus hors de lui, mais en lui, l'adolescent découvre l'infini : il avait été un petit enfant dans le monde immense ; il admire, dans un univers rétréci, son âme démesurée. Il porte en lui le feu, un feu qu'il nourrit de mille lectures et que tout excite. Certes les examens le brident : " On a tant d'examens à passer avant l'âge de vingt ans, dit Sainte-Beuve, que cela coupe la veine. " Mais, enfin muni de diplômes, que fera-t-il ?
Il sent en lui sa jeunesse comme un mal, ce mal du siècle2 qui est, au vrai, le mal de tous les siècles depuis qu'il existe des jeunes hommes et qui souffrent. Non, ce n'est pas un âge " charmant ". Donnons un sens grave, peut être tragique, au vieux proverbe : " II faut que jeunesse se passe ". Il faut guérir de sa jeunesse ; il faut traverser sans périr ce dangereux passage.
Un jeune homme est une immense force inemployée, de partout contenue, jugulée par les hommes mûrs, les vieillards. Il aspire à dominer, et il est dominé ; toutes les places sont prises, toutes les tribunes occupées. Il y a le jeu sans doute, et nous jetons à la jeunesse un ballon pour qu'elle se fatigue. Le jeu n'est d'ailleurs que le simulacre du divertissement3 essentiel : la guerre.
II y aura des guerres tant qu'il y aura des jeunes gens. Ces grandes tueries seraient-elles possibles sans leur complicité ? D'anciens combattants parlent de leur martyre avec une nostalgie dont nous demeurons confondus. C’est que, dans le temps de la guerre, les vieillards veulent bien que les jeunes hommes soient des chefs. Il est inconcevable, et pourtant vrai, que la plupart des jeunes gens aiment Napoléon autant qu'ils l'admirent : ils se souviennent des généraux imberbes. La jeunesse pardonne à celui qui l'immole, pourvu qu'il la délivre de cette force surabondante et dont elle étouffe, pourvu qu'elle agisse enfin et qu'elle domine.
Les vieillards mènent le monde, et nous ne saurons jamais ce que serait le gouvernement de la jeunesse. Ce qui s'appelle expérience, qu'est-ce donc ? Sommes-nous, par la vie, enrichis ou appauvris ? La vie nous mûrira, dit-on. Hélas ! Sainte-Beuve a raison d'écrire qu'on durcit à certaines places, qu'on pourrit à d'autres, mais qu’on ne mûrit pas. Écoutons notre Montaigne : " Quant à moy, j’estime que nos âmes sont desnouées à vingt ans ce qu'elles doivent être4 et qu'elles promettent tout ce qu'elles pourront ; jamais âme qui n'ait donné en cet âge-là arrhe5 bien évidente de sa force, n'en donna depuis la preuve. Les qualités et vertus naturelles produisent dans ce terme-là, ou jamais, ce qu'elles ont de vigoureux et de beau. De toutes les belles actions humaines qui sont venues à ma connaissance, de quelques sortes qu'elles soient, je jurerais en avoir plus grande part à nombrer en celles qui ont été produites, et aux siècles anciens et au nôtre, avant l'âge de trente ans que après... Quant à moy, je tiens pour certain que, depuis cet âge, et mon esprit et mon corps ont plus diminué qu'augmenté, et plus reculé qu'avancé... "
Avancer en âge, c'est s’enrichir d'habitudes, se soumettre aux automatismes profitables ; c'est connaître ses limites et s'y résigner. Plus s'amasse notre passé et plus il nous détermine ; la part d'invention, la part d'imprévu que notre destinée comporte va se réduisant d'année en année, jusqu'à ce que nous n'ayons plus sous nos pas qu'un trou dans la terre. Qu'attendre d'un homme après cinquante ans ? Nous nous y intéressons par politesse et par nécessité, sauf s'il a du génie : le génie, c'est la jeunesse plus forte que le temps.
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1. " au pays des merveilles " : au pays de l'irréel (par opposition au monde dans lequel on vit) 2. allusion au romantisme. 3. " divertissement " : action de détourner les pensées et préoccupations (cf. Pascal, Pensées) 4. " desnouées [...] ce qu'elles doivent être " : développées telles qu'elles doivent l'être. 5. " arrhe " : gage, garantie


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