Explication de texte: un extrait de voyage au bout de la nuit


Mourtada Abderraouf (Prof) [1 msg envoyés ]
Publié le :2020-05-26 13:51:41 Lu :127 fois
Rubrique :Crmef,ENS,Université  
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Prof : Abderaouf Mortada
CRMEF de Beni Mellal


Explication de texte


Passage :


L’Amiral n’avançait guère, il se trainait plutôt, en ronronnant, d’un roulis à l’autre. Ce n’était plus un voyage, c’était une espèce de maladie. Les membres de ce concile matinal, à les examiner de mon coin , me semblait tous assez profondément malade les , paludéens, alcooliques , syphilitiques sans doute, leur déchéance visible à dix mètres me consolait un peu de mes tracas personnel. Après tout, c’étaient des vaincus , tout de même que moi, ces matamores ! … Ils cranaient encore, voilà tout ! Seul différence : Les moustiques s’étaient déjà chargés de les sucer et de leur distiller à pleines veines ces poisons qui ne s’en vont plus… Le tréponème à l’heure qu’il était leur limaillait déjà les artères…L’alcool leur bouffait les foies…Le soleil leur fendillait les rognons… Les morpions leur collaient aux poils et l’eczéma à la peau de ventre… La lumière grésillante finirait bien par leur roustiller la rétine …Dans pas longtemps que leur resterait-il ? Un bout de cerveau …Pour en faire quoi avec ? Je vous le demande ? Là où ils allaient…On a beau dire, c’est pas drôle de vieillir dans les pays où y a pas de distractions…Où on est forcé de se regarder dans la glace dont le tain verdit devenir de plus en plus déchu, de plus en plus moche… On va vite à pourrir, dans les verdures, surtout quand il fait chaud atrocement.
Le Nord au moins ça vous conserve les viandes ; ils sont pales une fois pour toute les gens du Nord . Entre un Suédois mort et un jeune homme qui a mal dormi, peu de différence . Mais le colonial il est déjà tout rempli d’asticots un jour après son débarquement. Ils n’attendaient qu’eux ces infiniment laborieuses vermicelles et ne les lâcheraient plus que bien au-delà de la vie. Sacs à larves.
Céline , Voyage au Bout de la Nuit ,Folio, PP 145 - 146



INTRODUCTION


Le texte objet de notre explication est un extrait du dixième chapitre de la première partie du roman Voyage Au Bout De La Nuit de Louis Ferdinand Céline. Il vient suite à la découverte par le narrateur Bardamu des horreurs de la guerre et la nudité de la misère et suite à son embarquement pour l’Afrique. Le voyage s’annonce très mal comme l’a révélé le narrateur lui- même sur un ton perceptiblement ironique : « On m’avait donc embarqué là-dessus, pour que j’essaye de me refaire aux colonies. Ils y tenaient ceux qui me voulaient du bien, à ce que je fasse fortune. » (P.140 ).Se considérant comme irrécupérable par l’armée, il accepte de voyager, mais les soucis commencent déjà à bord de l’Amiral Bragueton. En effet les autres personnages , militaires et fonctionnaires, le soupçonnaient d’être un embusqué, un espion. L’hostilité est certaine : « Je ne bougeais plus et j’essayais d’imaginer quel plan les diaboliques passagers avaient pu concevoir pour me perdre . » ( P.144 ). Le texte s’étale sur vingt-six lignes disposées en deux paragraphes de longueurs inégales ; le premier étant trois fois plus long que le deuxième. Il commence par la négation du mouvement. Laquelle mime son type : Une pause descriptive. Le deuxième paragraphe fonctionne comme une restriction du flétrissement des personnages dans le sud (l’Afrique ) puisque le nord est le référent. En décalage avec la disposition typographique, le texte est construit selon trois mouvements :
- Quand un voyage tourne en un huis clos. (de la ligne 1 à la ligne 6 )
-Portraits de soldats- matamores voués à la tragédie.(de la ligne 6 à 26 )
-Le regret du Nord.( de la ligne 26 à la fin )
Pourtant c’est le portrait dépréciatif des passagers qui constitue le dénominateur commun de ces trois mouvements . Nous allons , par conséquent , nous demander :
Comment à travers le portrait dépréciatif et une écriture de l’émotion dont témoignent interlocutions et exclamations, le narrateur arrive-t-il moyennant un récit allégorique à dénoncer ,ne serait-ce que de manière biaisée , le colonialisme ?


I- Quand un voyage tourne en un huis clos


L’extrait s’ouvre par le mot l’Amiral qui est le nom du bateau et le thème du propos. Une suite d’épanorthoses avertit le lecteur et désabuse son illusion : « il n’avançait guère, il se trainait » ; « ce n’était pas un voyage, c’était une espèce de maladie. » Il ne s’agit en effet pas de récit de voyage comme on en trouve dans certains chef d’œuvres de littérature. Il s’agit d’un texte qui refuse cette appartenance puisqu’il s’y agit d’une tragédie, d’une vraie décente aux enfers. La dénomination « concile matinal» est révélatrice d’un antagonisme qui va augmentant entre les passagers et Bardamu , le narrateur qui reste distant « de mon coin … à dix mètres .» . Laquelle situation et la présupposition d’un complot universel rappelle celle de Rousseau dans ses Rêveries. L’opposition entre « leur déchéance » et « mes tracas personnels » vient exclure le narrateur des malédictions et dérives de ce voyage initiatique et ouvrir le portrait satirique des passagers. Motivé qu’il soit par le verbe « examiner » dont le sémantisme renvoie à l’étude, l’essai et l’expérimentation, ce portrait des personnages se trouve paradoxalement tout nuancé, tout subjectif « me semblaient. » . En somme , il s’agit là d’un passage descriptif imprégné des visions subjectives du narrateur. La lenteur de la traversée conjuguée avec la situation de huis clos et l’hostilité des passagers aiguisent le dégout du narrateur et amplifie la subjectivité des portraits .


II-Portraits de soldats- matamores voués à la tragédie


Le mouvement commence par la locution adverbiale « après tout ». Il s’agit là encore d’une sorte d’épanorthose par rapport à ce qui a précédé. Les passagers vus et décrits comme un concile matinal en train de comploter ne sont plus que des Matamores. La surprise est grande, voilà ce qui explique la modalité exclamative d’autant plus que qu’il s’agit non pas d’une simple comparaison mais d’un emploi métaphorique du mot Matamore dédoublé de ses résonances sylleptiques . L’illusion est débusquée par un narrateur qui est également conscient de la sienne « c’étaient des vaincus , tout de même que moi ». De héros prétendant à l’épopée le portait des passagers, majoritairement des soldats, se trouve réduit à la maladie ( paludéens syphilitiques ) ,au burlesque , voire au ridicule. La répétition six fois de la même structure syntaxique où ces Matamores sont représentés par leurs organes : « le tréponème leur limaillait les artères, l’alcool leur bouffait les foies, le soleil leur fendillait les rognons…etc. » affirme leur situation de victimes vivant dans l’illusion. Moustiques, Tréponème , alcool , soleil , morpions , eczéma…une multiplicité d’ ennemis s’abattant sur un seul corps, un seul organisme dont les passagers seraient les membres comme le suggèrent les métaphores anthropomorphiques « en ronronnant , c’était une maladie.. ». La déchéance finale est question de temps, d’ailleurs « pas longtemps ». L’interlocution retenue d’une succession de questions rhétoriques « Que leur resterait-il ? Pour en faire quoi ?... Là où allaient –ils ? Pour se suicider ? sert à créer un semblant de polyphonie, un recoupement de plusieurs voix pour mieux asseoir ce portrait satirique de ces soldats-matamores et , pour ainsi dire , mettre l’accent sur le caractère absurde de ce voyage.


III-Le regret du Nord


Ce mouvement fonctionne de par sa brièveté comme la leçon de morale qui doit clore l’histoire comprise en filigrane dans les mouvements qui précèdent et corrobore également la construction allégorique. D’ailleurs la locution adverbiale « au moins » à valeur de litote dénote une clausule. Le présent de vérité générale corrobore lui aussi cette idée de bilan, de conclusion : « ça vous conserve les viandes…ils sont pales les gens du nord », tout comme le recours à la phrase nominale « entre un suédois et un jeune homme peu de différence » où l’absence du verbe participe de la brièveté et la certitude du propos. On assiste à un éloge du nord qui prend soin de ses habitants. Par contre ,l’adversatif « mais » introduit des propos qui ciblent dans la ligne de mire moins le sud comme espace pestilentiel que le « colonial »en tant que guerrier - matamore auquel les vermicelles réservent une mort horrible : « sacs à larves », épiphonème qui fonctionne lui aussi comme une litote caractéristique du discours transitif.


Conclusion


S’il est vrai que le texte est un type à dominante descriptive, il n’en demeure pas moins vrai que nous sommes en présence d’un discours transitif. La visée argumentative est facilement perceptible à travers le récit de ce voyage vers l’Afrique , allégorie d’une vraie décente aux enfers . L’ironie , les multiples exclamations et interlocutions ,les portraits dressés avec des expressions intensives développent par là même une critique un peu timide du colonialisme européen.

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