Examen master- 2018 - orient - occident


marocagreg (Admin) [2299 msg envoyés ]
Publié le :2018-06-26 19:17:06 Lu :415 fois
Rubrique :Crmef,ENS,Université  
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Université Sidi Mohamed Ben Abdellah

Faculté des Lettres et des Sciences Humaines - Sais – Fès

Département de Langue et de Littérature Françaises

Master : « Littérature comparée : imaginaires et visions du monde »


Module : Orient, Occident... Professeur : Mohamed SEMLALI

Semestre : 2 Durée : 3h ( Session normale) Année universitaire : 2017-2018


Après le souper, Joseph apporta ma selle, qui me servait ordinairement d'oreiller; je m'enveloppai dans mon manteau, et je me couchai au bord de l'Eurotas1, sous un laurier. La nuit était si pure et si sereine, que la voie lactée formait comme une aube réfléchie par l'eau du fleuve, et à la clarté de laquelle on aurait pu lire. Je m'endormis les yeux attachés au ciel, ayant précisément au-dessus de ma tête la belle constellation du Cygne de Léda. Je me rappelle encore le plaisir que j'éprouvais autrefois à me reposer ainsi dans les bois de l'Amérique, et surtout à me réveiller au milieu de la nuit. J'écoutais le bruit du vent dans la solitude, le bramement des daims et des cerfs, le mugissement d'une cataracte éloignée, tandis que mon bûcher, à demi éteint, rougissait en dessous le feuillage des arbres. J'aimais jusqu'à la voix de l'Iroquois2, lorsqu'il élevait un cri du sein des forêts, et qu'à la clarté des étoiles, dans le silence de la nature, il semblait proclamer sa liberté sans bornes. Tout cela plaît à vingt ans, parce que la vie se suffit, pour ainsi dire, à elle-même, et qu'il y a dans la première jeunesse quelque chose d'inquiet et de vague qui nous porte incessamment aux chimères, ipsi sibi somnia fingunt3; mais, dans un âge plus mûr, l'esprit revient à des goûts plus solides: il veut surtout se nourrir des souvenirs et des exemples de l'histoire. Je dormirais encore volontiers au bord de l'Eurotas ou du Jourdain, si les ombres héroïques des trois cents Spartiates ou les douze fils de Jacob devaient visiter mon sommeil; mais je n'irais plus chercher une terre nouvelle qui n'a point été déchirée par le soc de la charrue; il me faut à présent de vieux déserts qui me rendent à volonté les murs de Babylone ou les légions de Pharsale4, grandia ossa!5 des champs dont les sillons m'instruisent, et où je retrouve, homme que je suis, le sang, les larmes et les sueurs de l'homme.

Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, Gallimard, folio classique, 2005, p.139-140


Nature de l'épreuve : Commentaire composé.

1Principal fleuve de la Laconie en Grèce.

2Les Iroquois sont des peuples amérindiens (indiens d'Amérique)

3Virgile : « rêve qu'on se forge soi-même » quand on aime.

4La bataille de Pharsale en Grèce opposa César à Pompée.

5Virgile : la surprise du laboureur quand sa charrue déterre les ossements plus grands que nature des héros du passé.



éléments de réponse
Chateaubriand traverse la Grèce, le berceau de la civilisation occidentale. Il passe la nuit à la belle étoile, sous un laurier dont la symbolique triomphale est évidente. Ce moment de repos doublé d’une pause narrative va s’avérer particulièrement fécond. Le pèlerin se trouve au bord de l’Eurotas, un fleuve dont le nom contient en germe celui de l’Europe, rattachant le passé glorieux de cette contrée au présent du voyageur qui campe à ses berges. La voie lactée domine, majestueuse, la voûte céleste, où brille la constellation du Cygne de Léda, autant de signes et de symboles qui transportent Chateaubriand dans le passé mythologique de cette Grèce où Léda, femme de Tyndare, fut un jour aperçue et séduite par Zeus au bord de ce même fleuve qui continue à couler, imperturbable. Nous sommes donc devant un locus amœnus qui transcende sa nature spatiale ordinaire pour transporter le narrateur dans un univers mythique où le symbole prime, où le mythe enveloppe harmonieusement le réel, favorisant la rêverie et l’expression hypertrophique du moi. Le paysage naturel devient paysage culturel, lieu d’une consécration romantique de Chateaubriand voyageur, lequel se retrouve dans cette nuit claire et pure au centre du cosmos, entouré, comme l’œuf des Dioscures (fruit de l’union de Léda et de Zeus), du cocon protecteur de l’infiniment grand (la galaxie et les constellations) qui l’éclaire et du fleuve nourricier qui fut à l’origine de la civilisation occidentale. Chateaubriand est au confluent du céleste (Zeus, étoiles, Castor et Pollux) et du terrestre (Léda, fleuve, Hélène et Clytemnestre). Couronné par le laurier, couché au bord du fleuve, mais les yeux attachés au ciel étoilé, Chateaubriand semble dire qu’il est lui-même un fruit de cet accouplement universel de la nature, de la terra mater et de la culture, du passé et du présent, de la nuit sereine et de la clarté stellaire, du divin et de l’humain.


Le topos de la rêverie et de la méditation installe d’emblée un cadre qui nourrit la réflexion que Chateaubriand développe dans la suite du texte ; une méditation qui commence par un verbe de remémoration : « je me rappelle... », anamnèse qui nous transporte vingt ans auparavant au voyage en Amérique entrepris par l’auteur au lendemain de la Révolution (1791). Couché ainsi au bord du fleuve grec, au cours de cette première étape importante de son pèlerinage en Orient, le voyageur, ayant atteint désormais sa pleine maturité, est ramené à son voyage de jeunesse qui l’a conduit aux contrées vierges de l’Amérique du Nord. Cette mise en relation des deux voyages occupe le centre névralgique de ce texte, permettant, au passage, à Chateaubriand de distinguer deux types de voyage, deux espaces bien distincts et deux étapes importantes de son parcours existentiel et initiatique.


Le premier voyage est un voyage de jeunesse, celui de l’explorateur aventurier qui, fuyant une Europe ensanglantée par ses révolutions et ses remous, animé par sa fougue et par le désir de forger un monde à part, se lance à la découverte du Nouveau Monde, d’une nature luxuriante qui respire à plein poumon la liberté, la solitude, le silence des espaces vierges que peu d’hommes ont foulés. Là, c’est le sème de la nature sauvage qui domine avec ses sonorités caractéristiques, une nature solitaire qui permet à l’individu romantique de se ressourcer, de se retrouver dans ce contact intime avec un espace qui n’a pas encore été dénaturé par les humains. Ce premier voyage est un voyage de plaisir, un voyage lyrique et primitif comme le montrent les références à Virgile, un voyage motivé par le désir de goûter à la vie, de poursuivre les chimères et les rêveries qui animent la jeunesse. Ce voyage était déjà un voyage vers soi, mais c’était le voyage inquiet d’un jeune homme plein d’énergie et d’illusions qui avait encore toute la vie devant lui.


Ce n’est plus le cas dans le deuxième voyage introduit par l’adversatif « mais » qui marque une nette séparation, une rupture dans le récit. Le voyage en Orient est un pèlerinage qui mène cette fois le voyageur non pas vers une contrée vierge, mais vers le berceau de la civilisation où tout grain de sable cache un vestige de l’humanité. Après le Nouveau Monde, c’est l’heure désormais d’aller à la rencontre de l’Ancien Monde, de cet orient mythique, foyer de la culture. C’est le voyage de la maturité d’un homme chez qui la sagesse a remplacé la fougue du jeune qui a entrepris vingt ans auparavant le voyage en extrême Occident. Désormais, le voyageur a des goûts plus solides. La nature cède la place à la culture. Le voyageur, tel un archéologue des civilisations, s’intéresse maintenant à la mythologie, à l’histoire et à la religion. Les sens qui dominaient dans le premier voyage (comme en atteste la profusion des perceptions auditives et visuelles dans la première partie) cèdent la place à l’esprit qui s’intéresse à l’étude des vestiges du passé. Le souvenir, principal instrument de l’historien, l’emporte ainsi sur l’imagination et la rêverie. Les fleuves célèbres qu’il aborde (l’Eurotas et le Jourdain) ne l’intéressent dorénavant que parce qu’ils charrient avec eux les deux affluents de la connaissance (sagesse) recherchée : L’Eurotas incarne l’affluent antique, la mythologie grecque, l’histoire sublime des épopées de l’Antiquité comme en témoignent l’épisode de la bataille des Thermopyles, des trois cents spartiates qui ont mis en échec les armées perses, où encore la bataille de Pharsale qui opposa, lors de la guerre civile romaine, Pompée à Jules César. Le Jourdain, qui traverse la terre sainte, matérialise, quant à lui, l’affluent religieux qui motive également le déplacement de Chateaubriand. À l’épopée antique s’ajoute ainsi l’épopée biblique avec l’épisode des douze fils de Jacob, déjà annoncé à l’ouverture du texte par le nom du serviteur Joseph. Le programme d’apprentissage est ainsi achevé : le pèlerinage est conduit à la fois vers la terre ancestrale de la culture occidentale et vers la terre sainte et le berceau du christianisme.


Ces deux affluents de la connaissance font des déserts du vieux monde un champ de signes, un bouillon de culture, un livre qui nourrit à volonté la mémoire et l’imagination du voyageur dont le périple, faut-il le rappeler, se donne explicitement comme objectif une quête des images et des ombres. L’itinéraire est d’abord un déplacement qui traverse des vestiges et des repères historiques. À son âge (il doit avoir la quarantaine en entreprenant ce voyage vers Jérusalem), Chateaubriand, ne compte plus s’écarter des sentiers battus pour aller à la dérive vers des terres nouvelles (terra incognita), il suit les pas des illustres prédécesseurs, parcourant une terre civilisée et labourée depuis des millénaires, agissant comme un archéologue qui interroge les débris des civilisations antiques qui se sont éteintes depuis longtemps. Loin est le voyage de plaisir lyrique motivé par la rêverie qui l’a mené en Amérique, dorénavant, il entreprend le voyage de l’adulte assagi et motivé par le désir de s’instruire, cherchant, tel un laboureur, dans les sillons de chaque champ, les vestiges du passé sublime et les marques des hommes. Son voyage prend ainsi une connotation existentielle et philosophique : en tant qu’homme, produit d’une culture, il veut retrouver son humanité dans les empreintes douloureuses et dans la mort qui a sévi (les ossements), dans le sang, les larmes et les sueurs des hommes d’autrefois. L’histoire, telle qu’elle apparaît à la fin du passage, est d’abord une histoire de la souffrance humaine que le voyageur, lecteur de signes, comme devant une sorte de vanitas, doit affronter la misère humaine pour comprendre la futilité de tous les plaisirs.






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