"etre bilingue" d’après : georges lÜdi et bernard py -"compte-rendu"


Mahtane Hicham (Prof) [5 msg envoyés ]
Publié le :2019-02-19 11:17:59 Lu :294 fois
Rubrique :Crmef,ENS,Université  
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Hicham MAHTANE
INTRODUCTION :
Le présent travail est un compte-rendu d’une partie (1er et 5ème chapitre) de l’ouvrage « Etre bilingue » des deux chercheurs Georges LÜDI et Bernard PY.
Ce livre se situe dans le cadre des recherches sur le bilinguisme, surtout en ce qui concerne l’individu bilingue migrant (à Neuchâtel en Suisse romande).
Ce travail s’articulera autour de plusieurs points ; tout d’abord, nous essayerons de cerner le concept de l’individu bilingue, ensuite, nous traiterons quelques particularités qui caractérisent le bilinguisme des migrants, puis, nous nous interrogerons sur les manifestations des pressions subies par le migrant sur le plan de la compétence linguistique. Enfin, nous essayerons de formuler quelques observations sur l’instabilité et les contextes d’acquisition de cette compétence.
I/ L’individu bilingue :
D’après Uriel WEINREICH : « l’endroit où les langues entrent en contact n’est pas un lieu géographique mais bien l’individu bilingue ». Quand est-ce qu’un individu peut-il être qualifié de bilingue ? Faut-il être naît bilingue pour mériter cette appellation ? Cela présuppose-t-il une connaissance parfaite des deux langues ? Si l’on s’en tient aux idées reçus, le plurilinguisme serait extrêmement rare.
Avant de donner une définition, examinons des axes qui s’assemblent en un système de coordonnées pluridimensionnels où chaque individu bilingue peut être situé :
1.Nature des langues en contact :
Les langues en contact peuvent être articulées diversement, selon, la distance typologique qui les sépare, le prestige et la portée communicative de chacune d’entre elles.
2. Degré de maîtrise :
Il est impossible d’évaluer la maîtrise de chacune des langues en contact sur un ensemble d’axes (compréhension orale, compréhension écrite, etc.). Mais au lieu de mesurer la compétence dans chacune des langues à l’étalon douteux d’une « compétence idéale » unilingue, on cherchera plutôt à déterminer le degré d’équilibre entre les maîtrises différentes des langues en contact, ainsi, que le degré d’autonomie mutuelle des systèmes en contact.
3. Mode d’apprentissage :
Pour ce paramètre, la biographie linguistique de l’individu joue un rôle décisif. En combinant les axes : apprentissage scolaire et acquisition en milieu naturel avec l’âge auquel la 2ème, la 3ème langue, … est intégré dans le répertoire, on obtient le système suivant :
* Appropriation de la Langue
• Acquisition en milieu naturel
- Simultanée
- Précoce
- Successive
• Apprentissage en milieu scolaire
- Simultanée
- Précoce
- Successive
• Après l’adolescence
• Pendant l’adolescence
4. Pratique langagière :
Les critères temporels, spatiaux, fonctionnels, situationnels, etc. : sont moins faciles à systématiser, mais primordiaux pour une typologie des bilinguismes :
• Deux (ou plusieurs) langues d’usage, parlées quotidiennement dans de nombreuses situations en famille, au travail ou pendant les loisirs, unilingue ou plurilingue, avec ou sans hiérarchie de prestige.
• Une « langue de week-end », parlée lors du retour hebdomadaire au sein de la famille, et une « langue de semaine » faisant face au besoin de tous les jours.
• Une langue parlée et une langue écrite.
• Une seule langue d’usage associée à de très bonnes connaissances d’une autre langue utilisée sporadiquement au contact d’alloglottes.
Donc, il est évident que le bilinguisme de l’individu est étroitement lié à la configuration des langues dans le contexte social où il vit.
Vu ces quelques critères de typologie nous pouvons avancer la définition hautement flexible du plurilinguisme d’Els Oskaar afin de tenir compte de multiplicité de ses formes : « Je propose de définir le bilinguisme en termes fonctionnels, en ce sens que l’individu bilingue est en mesure –dans la plupart des situations- de passer sans difficulté majeure d’une langue à l’autre en cas de nécessité. La relation entre les langues impliquées peut varier de manière considérable ; l’une peut comporter - selon la structure de l’acte communicatif, notamment les situations et les thèmes - un code moins éloquent, l’autre un code plus éloquent ».
II/ Le bilinguisme des migrants :
Pour beaucoup de migrants, il est aussi logique que naturel parler la langue d’accueil au travail que de parler leur langue d’origine chez eux, même s’ils sont capables de changer de langue dans les deux situations, cela ne leur semblerait pas approprié, pas naturel. Le bilinguisme des migrants est, d’une manière générale, une affaire transitoire : l’assimilation peu prendre deux ou trois générations, mais il est plutôt rare que des descendants de migrants immergés dans la société d’accueil maintiennent leur langue à long terme, sauf des circonstances particulières : une ségrégation ou une ghettoïsation, peut être due à des raisons religieuses. D’autre part, la migration peut aussi constituer une période limitée dans la vie des personnes : un stage professionnel à l’étranger (la langue d’accueil sera apprise et pratiquée régulièrement puis délaissée suite à un retour dans la région d’origine). Mais, même si l’on admet que pour les migrants le bilinguisme est une phase transitoire, il est clair qu’il ne s’agit pas d’une sorte de crise passagère, mais d’une situation dans laquelle ils auront à vivre des moments importants de leur existence. Pour peu que la migration concerne un groupe, ses membres devront l’assumer non comme un événement individuel, mais comme un phénomène social.
Alors, il est indispensable d’analyser en détail les relations entre les dimensions individuelles et sociales de leur bilinguisme, mais aussi de distinguer entre les différentes formes du bilinguisme individuel. La langue que les migrants ont apportée de leur région d’origine et la langue parlée dans la région d’accueil assument des fonctions distinctes au sein de la communauté, voire de la famille migrante. Par ailleurs, les situations de contact sont très diverses.
Théoriquement, on trouve trois types de contact :
a)Travailleurs migrants marginalisées : n’ayant aucun contact suivi avec la population d’accueil, que ce soit au travail, dans l’habitat ou dans les loisirs, et ne fréquentent que leurs pairs ; certains membres de familles immigrés se trouvent dans cette situation (femmes au foyer par exemple).
b) Personnes immigrées à titre individuel : stagiaires, étudiants, les occasions que ces personnes ont de pratiquer leur langues d’origine sont très variables et dépendent en particulier de la présence éventuelle d’autres personnes de même origine linguistique dans leur nouvel environnement ; l’apprentissage de la langue d’accueil fait partie des objectifs de la migration, ou répond à un besoin social évident et urgent.
c)Individus ou familles rattachées à des groupes de migrants assez important : dans lesquels la langue d’origine est abondamment parlée, mais qui ont parallèlement des relations sociales ou professionnelles relativement intenses avec la population d’accueil dans la langue de cette dernière.
Donnons alors une acception au terme de migrant :
Toute personne plongée dans un milieu géographique, culturel et linguistique nouveau, quelles que soit les raisons, les circonstances sociales et la durée de ce changement. Donc cela mène à une confrontation, à une nouvelle langue dans un nouvel environnement socioculturel, confrontation entraînant des restructurations ayant trait non seulement au répertoire verbal du sujet, mais encore à son identité sociale.
La migration entraîne, le plus souvent, la nécessité de reconstruire non seulement un répertoire verbal devenu insuffisant ou inapproprié, mais aussi le sens des expériences déconcertantes, parfois douloureuses, qui marquent l’insertion du migrant dans un nouvel environnement socioculturel : le migrant est appelé à restructurer sa culture. Or, le langage comme discours, joue un rôle décisif dans cette restructuration du sens et des processus d’interprétation des signes de la vie quotidienne.
III/ La dynamique de la compétence linguistique bilingue des migrants :
Nous avons constaté que le bilinguisme était moins une situation stabilisée qu’un ensemble de pratiques langagières. Ceci est vrai en particulier pour les migrants, surtout s’ils appartiennent aux secteurs défavorisés de la population. Au flou de leur situation juridique, économique, sociale et culturelle, correspond une certaine mouvance langagière. C’est ainsi que l’absence de statut officiel pour la langue d’origine dans le pays d’accueil, l’incertitude quand un retour au pays d’origine ou la prolongation de la migration, les hésitations des enfants entre les deux cultures et les deux langues, les attitudes de rejet plus au moins marqués de la part de la société d’accueil (et aussi parfois, dans une moindre mesure de la société d’origine), la difficulté de recherche d’une nouvelle identité : tous ces facteurs réunis exercent une pression forte et déstabilisatrice sur les comportements langagiers des migrants. Nous allons voir par la suite quelques réflexions sur les manifestations de ces pressions sur le plan de la compétence linguistique bilingue.
1. Différences de structure et interférence :
Interférence : Ce sont des éléments issus du système d’une langue qui sont introduits dans le système d’une autre langue, ou, au contraire, certains éléments sont abandonnés dans une langue parce qu’il n’existe pas dans l’autre langue.
a/ La définition que nous venons de donner de l’interférence relève du point de vue du linguiste et non de l’individu bilingue. Pour celui-ci, les systèmes L1 et L2 ne sont pas des objets qu’il manipulerait au gré de sa fantaisie. Entre langue d’origine et langue d’accueil sont toujours ponctuels (ils n’engagent pas directement et comme tels les deux systèmes dans leur globalité).
b/ Le rôle des interférences : dans l’acquisition d’une langue seconde a fait l’objet de nombreuses discussions. Pour certains chercheurs des années 50 et 60, elles déterminent plus que tout autre facteur les processus d’acquisition d’une langue seconde (Lado 1957). Dés le début des années 70, d’autres chercheurs ont essayé de démontrer le caractère extrêmement limité dans l’acquisition d’une langue (Richards 1974 ; Dulay et Burt 1974). De plus, on a souligné de la dépendance des interférences par rapport à d’autres facteurs tels que la proximité typologiques de deux langues, le genre de tâche langagière, les méthodes d’enseignement ou les circonstances de l’acquisition.
Au-delà des prises de position polémique, des conclusions se sont pourtant dessinées. L'une d'elles va nous intéresser directement. Tout en reconnaissant l'importance des questions soulevées par l'analyse contrastive, c'est-à-dire que les divergences entre les systèmes font effectivement partie des problèmes que tout apprenant- et tout bilingue- doit résoudre, on remplace la vision déterministe des débuts (selon laquelle les différences de structures causaient des interférences) par une approche plus pragmatique : parmi les différentes ressources dont dispose l'apprenant ou le bilingue, la langue première occupe une place dont l'importance peut varier selon les personnes, les situations et les activités verbales à effectuer. Mais, l'institution de L1 comme ressource implique que le sujet identifie les formes dont il estime qu'elles vont lui être utiles. Une fois que le sujet a identifié une de ces formes, il s'agit de savoir comment il la perçoit, l'interprète et la traite.
2. Interlangue et compétence bilingue :
Les chercheurs représentent le contact des langues individu chez un individu non plus en termes de dépendance par rapport à des systèmes mais en termes de création langagière c'est à dire, d'activité discursive originale. Ceci ne signifie pas que les liens du locuteur avec les systèmes soient négligeables, mais qu'il les prend en charge et les intègre à une compétence nouvelle. Le migrant bilingue n'est pas seulement être marginal par rapport aux sociétés d’origine et d’accueil ; il possède une identité culturelle et linguistique spécifique, qui, en tant que telle, n’a rien à envier à celle des non migrants. Le problème fondamental réside non pas dans le maintien d’une identité d’origine intacte, ou dans une assimilation totale, mais dans la consolidation de cette identité nouvelle et dans sa reconnaissance par les non migrants dans les deux sociétés concernées. Cette thèse transposée au niveau linguistique, signifie que la recherche sur la compétence du bilingue ne doit pas se limiter à la sauvegarde de la langue d’origine ou à l’acquisition de la langue d’accueil, mais s’étendre à la création d’un outil langagier original qui répond le mieux possible à ses besoins propres. Il est vrai, toutefois, que, parmi ces besoins, figure en très bonne place celui de communiquer avec des unilingues de la société d’origine et de la société d’accueil.
Pour modéliser cette compétence bilingue, on dispose d’une notion issue de la recherche sur l’acquisition des langues secondes, celle d’interlangue : ce processus est l’ensemble des connaissances intermédiaires qu’un sujet d’une langue qu’il est entrain d’apprendre. La question fondamentale est celle du fonctionnement de cette interlangue et non pas celle des relations qu’elle entretient avec la langue cible et la langue source, autrement dit, la notion d’interlangue a pour fonction essentielle d’établir l’autonomie et l’originalité des connaissances intermédiaires.
IV/ L’instabilité de la compétence linguistique des migrants :
Le migrant bilingue partage bien des points communs avec les apprenants d’une langue seconde. L’un des plus importants est sans aucun doute l’instabilité des connaissances.
Si A et B sont deux migrants parlant la même langue mais originaires de communautés linguistiques différentes, et ayant vu leur relation à la norme perturbée, B aura tendance à reprendre à son compte les déviances introduites par A dans la mesure où sa conscience normative est devenue plus floue, induisant une certaine insécurité linguistique ainsi q’une instabilité de la langue. L’instabilité est renforcée par la réduction des contacts avec la région d’origine. Cette réduction prend des formes variées : limitation du nombre d’interlocuteurs et des secteurs socioculturels qu’ils représentent; diminution du temps de parole ; disparition des messages verbaux publics tels que : affiches, publicités, pancartes, slogans, etc. ; perte de contact avec les modes langagières et, plus généralement, avec l’évolution des usages et des normes.
V/ Les contextes de l’acquisition:
Les chercheurs ont pris conscience du fait que le contexte n’est pas seulement un décor extérieur, mais une des racines de l’acquisition des langues. Le rôle du contexte ne se limite pas à la dichotomie traditionnelle entre acquisition en milieu naturel d’apprentissage scolaire. Ce qui paraît plus fondamental, c’est le fait que les apprentissages qui, en s’enchaînant les uns aux autres, conduisant le sujet vers la maîtrise progressive d’une langue.
Si le domaine peut exercer des contraintes sur le choix de langue, on peut présumer qu’il peut jouer un rôle aussi dans l’acquisition. L’adulte migrant sera confronté à la langue d’accueil de manière prioritaire dans certains domaines. Si par exemple, il est demandeur d’asile, il sera très vite amené à défendre sa requête devant des fonctionnaires qui mettront en question la cohérence de ses arguments. Et à essayer de contrôler tant bien que mal le traducteur qui servira d’intermédiaire entre lui et les fonctionnaires. S’il est engagé comme employé dans une entreprise, il devra s’approprier des consignes de travail : non seulement comprendre ce qu’on lui dit, mais aussi vérifier son interprétation ou demander des précisions. S’il est en âge de scolarité, l’école sera probablement son premier champ d’action.
CONCLUSION :
Pour conclure, ces remarques nous ramènent à représenter le bilinguisme du migrant comme la résultante de trois tensions :
- Une tension vers l’établissement d’une compétence bilingue originale, qui se manifeste dans les interactions entre membres de la même communauté migrante ;
- Une tension vers l’acquisition de la langue d’accueil, à travers des pratiques de communication exo-lingues, développées dans divers domaines de la vie sociale du migrant où cette langue est utilisée ;
- Une tension vers une certaine restructuration de la compétence en langue d’origine ; qui se manifeste par l’émergence de variantes de contact, et qui distingue les usages des migrants de ceux des non-migrants restés en région d’origine.
Il est bien clair que ces tensions peuvent varier d’intensité, et même disparaître. En caractérisant le bilinguisme des migrants en termes de tensions, nous mettons l’accent sur une certaine instabilité de la compétence linguistique bilingue des migrants. Cette instabilité se trouve liée à des facteurs très différents qui se situent à des niveaux variés :
- La coexistence de plusieurs systèmes linguistiques chez un même individu peut poser des problèmes en termes de convergence et de divergence. Ces problèmes exercent une pression permanente sur l’utilisation de chacune des langues concernées.
- Du point de vue de la langue d’accueil (et la langue d’origine) le migrant est dans une situation d’apprenant, il est toujours « en retrait » par rapport à l’unilingue. On ne doit pas considérer cette situation comme un handicap, puisqu’elle l’amène à structurer ses connaissances linguistiques doubles de manière originale. Mais, cette originalité est source d’instabilité dans la mesure où non seulement elle n’est pas reconnue socialement, mais encore elle entre en contradiction partielle avec la norme sociale.
- Si la variation est bien une propriété générale et essentielle des langues naturelles, elle prend une importance majeure lorsqu’il y a bilinguisme. C’est en effet, la variation qui rend possible le changement, que ce changement apparaisse comme développement d’une nouvelle compétence ou comme restructuration d’une compétence déjà acquise. Cette remarque a une importance tout à fait centrale dans l’éducation. L’enfant bilingue ne peut pas tirer parti des atouts liés à sa condition que si les enseignants ou les parents font une place à la variation.

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