épreuve : théâtre romantique (sais-fès-2018) compte-rendu


marocagreg  (Admin) [2293 msg envoyés ]
Publié le :2018-06-23 23:36:29   Lu :631 fois
Rubrique :Crmef,ENS,Université  
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Rapport autour de l'examen de la session normale

Module: théâtre romantique (XIXe) – S4


I- L'épreuve:


Université Sidi Mohamed Ben Abdellah

Faculté des Lettres et des Sciences Humaines - Sais – Fès

Département de Langue et de Littérature Françaises

Filière «études françaises»




Module: Théâtre romantique (XIXe ) Professeur: Mohamed SEMLALI

Semestre: 4 Durée: 1H30 Année universitaire: 2017-2018



Une rue. OCTAVE et CIUTA entrent.

OCTAVE. - Il y renonce, dites-vous ?

CIUTA. - Hélas ! pauvre jeune homme ! il aime plus que jamais, et sa

mélancolie se trompe elle-même sur les désirs qui la nourrissent. Je

croirais presque qu'il se défie de vous, de moi, de tout ce qui l'entoure.

OCTAVE. - Non, de par le ciel ! je n'y renoncerai pas ; je me sens moi-même

une autre Marianne, et il y a du plaisir à être entêté. Ou Coelio

réussira, ou j'y perdrai ma langue.

CIUTA. - Agirez-vous contre sa volonté ?

OCTAVE. - Oui, pour agir d'après la mienne, qui est sa soeur aînée, et

pour envoyer aux enfers messer Claudio le juge, que je déteste, méprise

et abhorre depuis les pieds jusqu'à la tête.

CIUTA. - Je lui porterai donc votre réponse, et, quant à moi, je cesse de

m'en mêler.

OCTAVE. - Je suis comme un homme qui tient la banque d'un pharaon1 pour

le compte d'un autre, et qui a la veine contre lui ; il noierait plutôt son

meilleur ami que de céder, et la colère de perdre avec l'argent d'autrui

l'enflamme cent fois plus que ne le ferait sa propre ruine. (Entre Coelio.)

Comment, Coelio, tu abandonnes la partie ?

COELIO. - Que veux-tu que je fasse ?

OCTAVE. - Te défies-tu de moi ? Qu'as-tu ? te voilà pâle comme la neige.

Que se passe-t-il en toi ?

COELIO. - Pardonne-moi ! pardonne-moi ! Fais ce que tu voudras ; va

trouver Marianne. - Dis-lui que me tromper, c'est me donner la mort, et

que ma vie est dans ses yeux. (Il sort. )

OCTAVE. - Par le ciel, Voilà qui est étrange !

Acte II, Scène 1

________________________

1- Analysez le caractère d'Octave en exploitant le passage.


II- Statistiques:

Nombres d'étudiants inscrits au module: 203

Nombre d'absents: 44

Nombre d'étudiants ayant obtenu une note égale ou supérieure à 10: 65

Nombre d'étudiants ayant obtenu une note inférieure à 10: 94



III- Nature de l'épreuve:

Beaucoup d'étudiants s'attendaient à une question du genre: faites le commentaire composé ou l'explication du passage. Bien sûr, ce genre de question fait l'affaire de ceux qui se contentent d'apprendre par cœur des fragments de cours ou des passages de sites internet pour venir les réciter bêtement le jour de l'examen sans tenir en considération la spécificité de chaque épreuve. En posant une question directe autour du caractère d'Octave en rapport avec le passage, le but était donc d'examiner les compétences d'analyse de l'étudiant devant une situation réelle (passage). Les questions d'ordre méthodologique, même si elles restent importantes, ne doivent pas en l'occurrence prendre le dessus sur la capacité de l'étudiant de mobiliser ses connaissances pour analyser un texte. Malheureusement, beaucoup ont trouvé le moyen d'éviter l'effort personnel, d'éviter l'analyse et le corps à corps avec le texte, pour se réfugier dans le psittacisme et pour réciter encore ce qu'ils ont appris par cœur, sachant que j'avais expressément recommandé pendant le cours de ne rien apprendre par cœur, bêtement, de travailler, au lieu de cela, sur des textes pour développer les capacités d'analyses qui sont bien plus importantes que des savoirs qui s'évaporent aussitôt l'examen passé.

J'ai quand même eu le plaisir de lire des copies où des étudiants ont accepté d'affronter le texte, de faire un effort louable d'analyse au lieu de régurgiter texto le contenu d'un site, ou de réciter un cours appris pendant des heures et dont il ne restera rien aussitôt l'examen fini.



IV- Description de l'épreuve et éléments de réponse.


Dans le passage proposé, il est encore question de l'amour désespéré de Coelio. Celui-ci, conformément à sa nature fragile et émotive, sombre dans un état mélancolique. Devant le refus catégorique que lui oppose Marianne, il capitule et déprime. Comme un enfant capricieux à qui on refuse l'objet qu'il désire, son amour augmente proportionnellement à la résistance qu'on lui oppose : "il aime plus que jamais" cette Marianne qui, pourtant, le rejette. Mais l'état psychique déplorable du jeune Coelio n'est pas dû seulement au refus de Marianne, Ciuta nous apprend aussi que le pauvre amoureux opère une sorte de projection de son échec sur son entourage. Ainsi, au lieu d'accepter, comme n'importe quel adulte, le choix de Marianne, il impute la responsabilité de son échec à Octave et même à Ciuta. Il se méfie d'eux et, au lieu de continuer à les considérer comme des adjuvants, ce qu'ils sont, il les traite désormais comme des opposants qui dressent des obstacles devant sa passion. Il s'agit là, évidemment, d'une attitude de déni. Au lieu d'admettre la réalité, Coelio préfère s'aveugler d'où le besoin qu'il ressent de trouver un responsable imaginaire de ses déboires sentimentaux. Octave, en tant que figure admirée secrètement pour ses qualités multiples, son audace, sa beauté, sa virilité, en tant que rival pour tout dire, offre à Coelio le rival idéal d'autant plus que l'histoire qui lui a été racontée par sa mère Hermia, prenant une dimension prémonitoire, le confirme dans ce choix : considérer Octave comme l'ennemi.

Allant droit au but, Octave chercher à crever l'abcès en posant une question directe à Coelio à propos de sa méfiance déplacée à son égard : "Te défies-tu de moi ? Qu'as-tu? [...] Que se passe-t-il en toi ?" Mais Coelio est trop faible pour soutenir cette discussion, d'autant plus que pour lui Octave n'est pas seulement la figure du rival admiré, il est aussi une figure paternelle qui écrase l'enfant fragile et l'empêche d'accéder à la parole et à l'autonomie. Le conflit œdipien est ici présent de manière manifeste. Coelio est incapable d'affronter son ami/père dans un échange direct. Pour toute réponse aux questions d'Octave, Coelio se défile, encore une fois, en exprimant son apathie dépressive, son absence de volonté et son incapacité de dépasser le stade de l'enfant mineur : "pardonne-moi!pardonne-moi ! fais ce que tu voudras". Ainsi, il délègue sa volonté à Octave qu'il charge d'agir à sa place, de décider pour lui comme s'il était un être sans volonté, un enfant qui a toujours besoin de son père pour défendre ses intérêts. Il lui délègue aussi ce qui distingue justement un enfant d'un adulte : la parole : "Va trouver Marianne - Dis-lui que me tromper, c'est me donner la mort, et que ma vie est dans ses yeux." Le complexe œdipien crève ici les yeux, car Octave fonctionne ici non seulement comme un intermédiaire entre l'enfant (Coelio) et la mère (Marianne / Hermia), mais aussi, ce qui revient un peu au même, comme un obstacle infranchissable.

C'est là toute la complexité du rôle qu'Octave doit jouer; d'une certaine façon, il est obligé par Coelio et par Marianne (le premier le prend pour le père et la deuxième le prend pour le mari) de jouer à la fois le rôle de l'adjuvant et de l'opposant. Cette contradiction fait que la situation est insoluble même pour un personnage (Octave) qui se présente dans la pièce comme un funambule qui voltige entre ciel et terre, entre l'ange et le diable. À la fois ange gardien et ange de la mort, Octave est conscient de la difficulté de son rôle.

En effet, contrairement à Coelio, l'enfant gâté qui se complaît dans le rôle de la victime, Octave est battant qui aime les défis et qui refuse de renoncer à une mission qu'il a juré de mener à terme. Il a promis à Coelio de lui obtenir l'amour de Marianne, il est prêt à tout pour tenir sa promesse, d'autant plus que lui aussi se retrouve dans ce défi. En tant qu'être blasé qui souffre d'un vide existentiel, Octave retrouve dans cette lutte le goût de la vie, une forme de plaisir qu'il a depuis longtemps cessé de sentir. Il refuse par conséquent de capituler somme son protégé et accepte le défi que lui impose la résistance de Marianne : "Je me sens moi-même une autre Marianne, et il y a du plaisir à être entêté." Ce plaisir ici est double: le combat pour une cause revivifie Octave et donne à sa vie un sens qu'elle n'avait plus. D'un autre côté, en se comparant à Marianne, il reconnaît qu'il est lui-même un être entêté, doté d'une volonté de fer et refuse d'avouer son échec sans livrer bataille. On peut avancer une autre lecture, plus audacieuse que permet la dimension psychocritique. Octave, en s'identifiant à Marianne, projette ses propres désirs sur Coelio. D'une certaine façon, inconsciemment Octave s'imagine qu'il est cette Marianne pour laquelle Coelio témoigne un amour aussi fort. Du côté d'Octave aussi, il y a donc bien une certaine rivalité insidieuse, cette fois vis-à-vis de Marianne à laquelle il dispute l'amour de Coelio qu'il considère d'ailleurs comme la meilleure partie de lui-même.

Pour cette raison, Octave ne se considère pas uniquement comme l'avocat de Coelio, il devient, au fil du texte, un double de Coelio. Il se substitue à lui et vit cette lutte pour l'amour à travers lui, ce qui lui permet, après coup d'échapper à la solitude et au vide qui ont jusqu'ici caractérisé son existence. Octave vit l'amour et ses plaisirs et ses souffrances à travers son ami qui se retrouve ainsi renvoyé au second plan, complètement effacé. À Ciuta qui s'étonne : "Agirez-vous contre sa volonté ?" Octave répond sans hésitation : "Oui, pour agir d'après la mienne, qui est sa sœur aînée." La volonté d'Octave se substitue à la volonté (ou plutôt non-volonté) de Coelio. Cette sororité établie par Octave entre les deux volontés montre ainsi l'enjeu de cette scène et de la pièce tout entière. Octave, comme il se décrit lui-même, est "un homme qui tient la banque d'un pharaon", c'est-à-dire qu'il joue pour le compte d'un autre, avec l'argent d'un autre, misant gros, risquant à tout moment de provoquer la ruine totale de son substitut. On imagine alors facilement pourquoi, à la fin du drame, Octave se sent coupable de la mort de son ami qu'il a sur la conscience. D'une certaine façon, l'enjeu de tout combat était la vie de Coelio. En empêchant celui-ci d'abandonner, Octave a précipité sa mort, une mort qu'il partage lui-même parce qu'il ne considère pas Coelio seulement comme un ami, mais aussi et surtout comme une partie de lui, comme l'âme sensible qui lui manque.



V- Quelques problèmes de langue récurrents:


Chaque année on rencontre les mêmes problèmes de langue qui sont pourtant faciles à régler avec un peu de volonté. Je vais me limiter au problème récurrent qui se répète dans une trentaine pour ne pas dire la moitié des copies.


a- Le/La / Les vs Lui/Leur:


C'est bizarre, beaucoup d'étudiants sont incapables de voir la différence entre le pronom le et le pronom lui et les utilisent l'un à la place de l'autre. Ainsi, on peut lire par exemple:

Il lui a aidé.

Elle lui a trahi

Il l' a envoyé une lettre!!!!


Pour régler ce problème qu'un étudiant de langue et de littérature française en S4 ne doit pas avoir, il suffit de savoir que [le, la, les] sont des pronoms personnels qui remplacent un complément d'objet direct alors que [lui et leur] remplacent un complément d'objet indirect, c'est-à-dire introduit à l'aide d'une préposition.


b- qu'il et quel


ça peut vous faire rire, mais malheureusement, beaucoup d'étudiants utilisent [qu'il ou qu'elle] à la place de l'interrogatif (quel, quelle)


c- dont et où


Beaucoup d'étudiants utilisent le pronom relatif «dont» à tort et à travers. Ils l'emploient au sens de "où", disant par exemple: la scène dont les protagonistes se rencontrent!!! Faut-il rappeler que dont remplace un antécédent introduit par la préposition de.


d- s'agit

Dans cette scène s'agit de deux personnages qui….

L'expression il s'agit est une expression impersonnelle introduite par le il impersonnel, mais là on lui donne un sujet bien personnel!


e-fidèl


Encore une fois, beaucoup d'étudiants orthographient mal l'adjectif fidèle avec e au masculin comme au féminin!


f- pas aucun

comme vous devez le savoir dans une négation, on ne peut pas utiliser deux forclusifs, en disant par exemple: on n'a pas aucun personnage sur scène!



J'espère que ce compte-rendu sera profitable à tous.

NB. Je rappelle que l'examen de rattrapage concerne aussi bien Les Caprices de Marianne de Musset qu'Hernani de Victor Hugo




1Jeu de cartes à la mode aux XVIIIe siècle



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