Croire et savoir, chez goethe, melville et flaubert


Hassoun Oumaima (Prof) [47 msg envoyés ]
Publié le:2012-12-24 07:39:43 Lu :2066 fois
Rubrique :AgrĂ©gation  
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Croire et Savoir

Par : HASSOUN Oumaima.

Chez Goethe, Melville et Flaubert.

En pastichant Schopenhauer dans son Sur la Religion (p.101), l'on peut dire que «la fiction en tant que moyen de rĂ©flexion n'a absolument rien Ă  faire avec ce qui doit ou peut ĂȘtre cru; mais seulement avec ce qu'on peut savoir». DĂšs lors, la disjonction entre «croire» et «savoir» s'Ă©tablit. En effet, si la premiĂšre notion (croire) peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme le plus souvent un assentiment faux ou un mode incomplet du vrai, la deuxiĂšme (savoir), elle, rĂ©fĂšre une saisie conceptuelle de celui-ci. En cela, le fait de croire devient un indispensable intermĂ©diaire entre savoir mĂȘme et ignorer, et la fiction «dont la seule morale est la connaissance» comme le pense Milan Kundera dans L'Art du roman, permet de dĂ©celer les limites des deux concepts qui prĂ©tendent chacun pour sa part dĂ©tenir la vĂ©ritĂ©. Avoir alors la certitude tel que le laisse entendre le mot «croire» ou encore ĂȘtre conscient de celle-ci comme l'est le cas dans le sens de «savoir» disent, tous deux, en fait l'impossibilitĂ© de la prouver et offre par lĂ  mĂȘme Ă  la fiction l'occasion de suspendre tout jugement de vĂ©ritĂ© et possĂ©der donc comme seule certitude «la sagesse de l'incertitude». Faisant du roman le lieu de cette interrogation fondamentale sur le rapport problĂ©matique entre Croire et Savoir, Goethe dans Les AffinitĂ©s Ă©lectives expose des psychologies qui cherchent instantanĂ©ment Ă  prouver que croire est la partie profonde du savoir, Melville dans Mardi donne Ă  voir, Ă  travers des discussions philosophiques, la nĂ©cessitĂ© de les sĂ©parer et Flaubert dans Bouvard et PĂ©cuchet illustre leurs limites en mettant en scĂšne deux sages fous qui, aprĂšs tant d'expĂ©riences, abandonnent l'un et l'autre. La quĂȘte de la vĂ©ritĂ©, lieu commun entre croire et savoir, semble ĂȘtre la raison premiĂšre de l'existence du dĂ©bat des trois fictions.

Comment alors cette quĂȘte interminable de la vĂ©ritĂ© oĂč sont reprĂ©sentĂ©s des personnages croyants profondĂ©ment au savoir, les heurtent Ă  la relativitĂ© de celui-ci et permet donc Ă  la fiction de dĂ©montrer la sagesse de sĂ©parer croire et savoir sans pour autant les abandonner? Pour rĂ©pondre Ă  cette problĂ©matique

*Nous allons tout d'abord expliquer que:

I- La croyance au savoir est le premier motif du projet encyclopédique:

1) DĂ©sir du savoir absolu

2) Croyance démesurée au savoir

3) Faire de croire et savoir deux notions synonymes engendre l'Ă©chec

*Pour ensuite montrer que:

II- Croire et savoir sont deux conceptions différentes

  1. Impossibilité de tout savoir

  2. La possibilité de croire ou ne pas croire (la question religieuse)

*Enfin, nous verrons que:

III- La sagesse prÎnée par la fiction est de séparer croire et savoir sans les abandonner

  1. LaĂŻcisation morale

  2. QuĂȘte incessante de la vĂ©ritĂ©

I.

Pour Michel Foucault dans L'Ordre du discours:«il existe une opposition entre un savoir liĂ© Ă  l'exigence de dire «vrai» et un savoir poĂ©tique» oĂč peut se dĂ©ployer la question du «croire». Ainsi, les Ă©crivains du XIXe siĂšcle tels que Melville, Goethe ou encore Flaubert qui, apercevant une accĂ©lĂ©ration phĂ©nomĂ©nale du dĂ©veloppement Ă©conomique et scientifique, tentent de comprendre les rĂ©percussions de ce dĂ©veloppement sur la sociĂ©tĂ© moderne et remettre en cause le culte de la science conduisant Ă  la pure illusion de croire uniquement Ă  ses vertus. Le projet encyclopĂ©dique qui consiste Ă  revisiter un ensemble de savoirs permet effectivement de voir le rapport extrĂȘmement dangereux entre croire te savoir selon les perceptions des personnages des trois fictions.

La croyance totale au savoir ou encore l'aspiration à un savoir absolu est le premier trait caractéristique des personnages. Ayant toujours «le pied à l'étrier» Ch. I, le narrateur, dans l'oeuvre de Melville, exprime son désir constant de prendre le large et s'aventurer sur un océan sans fin, le sentiment d'ennui qui s'empare de lui au bord de l'Arcturion laisse surgir un esprit d'aventure presque inné. Il dit, à ce propos:«Ce fut durant cette fastidieuse période que je commençais à ressentir les premiers symptÎmes de mon aversion pour notre monotone bùtiment, qui devait aboutir aux aventures relatées ici»p.9. L'ennui a donc pour conséquence une recherche ou une tentative d'échapper à la stagnation ou alors à un état primitif de la pensée humaine.

Dans Bouvard et PĂ©cuchet, les deux personnages Ă©ponymes, rageant contre la frustration de leur existence, manifestent une frĂ©nĂ©sie culturelle dĂ©crite par Flaubert en ces termes: «Chacun en Ă©coutant l'autre retrouvait des parties de lui-mĂȘme oubliĂ©es; et bien qu'ils eussent passĂ© l'Ăąge des Ă©motions naĂŻves, ils Ă©prouvaient un plaisir nouveau, une sorte d'Ă©panouissement, le charme des tendresses Ă  leur dĂ©but» p.50. Ce coup de foudre amical est en fait le rĂ©sultat d'une nature purement intellectuelle. L'aspiration au savoir se traduit avant tout par l'Ă©motion, et une espĂšce d'hybris d'ailleurs contenue dans les sĂšmes mĂȘmes des mots: «parties oubliĂ©es/ Ă©motions/ plaisir/ Ă©panouissement/ charmes ». Comme si le flot de l'imaginaire commençait Ă  prendre le chemin de l'hallucination et que le dĂ©sir ou la boulimie d'apprendre existait dĂ©jĂ  et ne faisait que rĂ©apparaĂźtre.

Dans Les AffinitĂ©s Ă©lectives, la mĂȘme envie s'exprime, mais de façon interne. Car si Édouard Ă©voquant la situation du Capitaine dit: «Son vrai supplice est d'ĂȘtre inoccupé  se croiser les bras, ou continuer Ă  Ă©tudier, acquĂ©rir des talents nouveaux, quand il ne peut mettre Ă  profit ce qu'il possĂšde pleinement – c'est une pĂ©nible situation dont il Ă©prouve doublement et triplement l'ennui dans la solitude» p.27, il ne fait ici que reproduire des pensĂ©es qui lui sont Ă©galement propres. Édouard veut mettre en expĂ©rience son savoir et dĂ©sire d'Ă©tablir une atmosphĂšre propice Ă  ses convictions d'affinitĂ©s.

Par ailleurs, ces personnages enclins Ă  un savoir encyclopĂ©dique d'ailleurs contenu mĂȘme dans les types ou mĂ©taphores de leurs aventures (le monde marin pour Melville, la campagne, lieu d'isolation et d'expĂ©rimentation pour Goethe et Flaubert) ne sont que les reprĂ©sentants du genre humain prĂ©tendant acquĂ©rir un savoir dont il ne disposera probablement jamais. Un savoir oĂč doit ĂȘtre tranchĂ© dĂ©finitivement l'opposition entre le vrai et le faux.

La fiction offre, Ă  cet Ă©gard, l'occasion de montrer la bĂȘtise du projet encyclopĂ©dique revendiquĂ© par ces personnages. Aussi met-elle en scĂšne, dans Mardi, un narrateur qui se fait passer par un demi-dieu (Taji) incarnant le savoir absolu p.150. Deux autodidactes (Bouvard et PĂ©cuchet) qui cherchent Ă  percer les mystĂšres de toute la science «Ensuite, ils se glorifiĂšrent les avantages des sciences: que de choses Ă  connaĂźtre! Que de recherches si on avait le temps» p.50 et l'idĂ©e d'associer nature et culture, chimie et affinitĂ© dans Les AffinitĂ©s Ă©lectives par Édouard (heurtĂ© sans cesse Ă  la luciditĂ© de son ami qui «avait appris que les vues des hommes sont beaucoup trop diverses pour qu'on puisse les faire concourir mĂȘme par les reprĂ©sentations les plus raisonnables» p.47.

La question du savoir absolu concerne en plus des protagonistes tous ceux qui les entourent ou plus exactement tous ceux qui entrent dans la spirale de l'aventure Ă  la fois savante et fictionnelle. C'est qu'il s'agit d'un savoir qui concerne l'homme. Un savoir autant individuel que collectif.

L'exemple marin permet, Ă  ce sujet, selon le narrateur de Mardi, une vĂ©ritablement connaissance de l'homme, il affirme: «il faut dire qu'en mer, et dans la compagnie des marins, tout homme apparaĂźt tel qu'il est (
) Pas de meilleure Ă©cole qu'un bateau pour Ă©tudier la nature humaine» p.19. Cette croyance renforcĂ©e par la mĂ©taphore de la mer traduit et la nĂ©cessitĂ© d'Ă©tudier l'homme (qui est ici une nĂ©cessitĂ© de Savoir) et celle de connaĂźtre sa VĂ©ritĂ©. Le temps du prĂ©sent gnomique forme un adage que l'on retrouve presque chez tous les personnages requĂ©rant une certaine hauteur que ce soit au niveau de la croyance (Taji pour demi-dieu) ou d'une Ă©lĂ©vation spirituelle comme pour Odile dans Les AffinitĂ©s Ă©lectives qui atteste «Que chacun soit libre de ce qui l'attire, de ce qui lui fait plaisir, de ce qui lui semble utile; mais la vraie Ă©tude de l'humanitĂ©, c'est l'homme» p.242

Le savoir centré sur l'homme ou l'idée d'un humanisme inhérent aux différents savoirs conforte l'idée d'un besoin presqu'existentiel: celui de savoir et savoir absolument. Or la difficulté ou plutÎt l'impossibilité d'un savoir absolu, d'un savoir qui englobe tout, précisément, tout ce qui se rapporte à l'homme ne peut qu'engendrer la souffrance. Voltaire témoigne, à propos, dans Dictionnaire philosophique: «il est bien plus sot de croire savoir ce qu'on ne sait pas», car «croire savoir» dans ce cas reflÚte effectivement le désir d'un savoir absolu, incontestable et irréfutable.

Étant des personnages types du genre humain, Édouard, Bouvard et PĂ©cuchet ainsi que Babbalanja cherchent alors de compenser cette souffrance en proposant une forme plus abstraite du savoir, et de la science et qui est la croyance Ă  la vĂ©ritĂ© de celle-ci. Le savoir absolu ou prĂ©tendu dĂ©tenu sur et par l'homme montre, en profondeur, la croyance folle de celui-lĂ  en une vĂ©ritĂ© par la force des choses absolue. L'on parlera donc d'un croire fou ou dĂ©moniaque.

Nietzsche soutient qu'«il n'y a pas de science sans la croyance en la vérité et cette croyance, par définition, n'est pas de l'ordre de la vérité» c'est que la nature des idées diffÚre de la représentation qu'on en fait.

Dans les trois romans, la croyance (ou le croire) Ă  la vĂ©ritĂ© des savoirs, des diverses sciences semble constituer le moteur de chaque Ă©tude et chaque aventure entamĂ©e. Dans l'oeuvre de Flaubert, les deux personnages «imbĂ©ciles de base et de sommet» tel que le pense Jules d'Aurevilly «sont essentiellement idĂ©alistes: ils partent chaque fois avec une confiance naĂŻve Ă  force d'ĂȘtre entiĂšre, dans le pouvoir de la raison humaine et de la science», le passage d'une science Ă  une autre aprĂšs un Ă©chec cuisant, l'inspection et l'observation de ce qui les entoure (comme l'est le cas pour l'agriculture «et l'ambition les prit de cultiver leur ferme» p.71; la chimie «ils ambitionnaient de souffrir pour la science» p.110; la mĂ©decine ainsi que tous les domaines scientifiques visitĂ©s participent de l'expression d'une croyance profonde et absolue Ă  la science et au savoir. La fiction est Ă  ce stade le parfait moyen qui opine de mettre en oeuvre sur les plans autant psychologique qu'esthĂ©tique ce croire dĂ©ment et incommensurable.

Flaubert met, en effet, le dilettantisme de deux personnages absolument et totalement convaincus (et non persuadĂ©s) de la VĂ©ritĂ© scientifique. En circulant de maniĂšre presque systĂ©matique par les Ă©tapes suivantes: rĂ©ception/Lecture, application et Ă©chec de l'activitĂ© scientifique, les deux incurables, ne pouvant accepter l'inadĂ©quation inacceptable entre le savoir et la rĂ©alitĂ©, autrement, croyant aveuglement Ă  cette Ă©vidence, tombent dĂ©sormais dans la bĂȘtise voire dans la souffrance consciente. Le narrateur l'explicite en assurant: «En ayant plus d'idĂ©es, ils eurent plus de souffrances» p.57. Non seulement le savoir, mais surtout la croyance excessive qui cause justement cette souffrance.

Dans Mardi, c'est la croyance en une vĂ©ritĂ© unique, transcendante et inchangeable qui est mise en oeuvre. Tandis que le faux Taji affirme sa puissance dans les chapitres premiers de l'oeuvre notamment en dĂ©crivant le monde marin, les sciences: naturalisme/ spectacle des requins
etc. Ses compagnons de voyage prĂ©tendent chacun dĂ©tenir la vĂ©ritĂ©. Cet entĂȘtement ou alors opiniĂątretĂ© est le ressort mĂȘme de la bĂȘtise. Dans sa fiction Ă  tonalitĂ© ironique, Melville parvient Ă  laisser entendre des voix discordantes qui trahissent formellement cette croyance en un seul sens donnĂ© au monde et aux choses. Au chapitre 93, le dĂ©bat sur la vĂ©ritĂ© confronte en fait des points de vue vĂ©ritablement divergents, soulignant donc la bĂȘtise de croire toujours avoir raison. L'on voit ainsi Youmi qui dĂ©fend sa poĂ©sie en disant: «Mes matĂ©riaux, ce sont mes propres idĂ©es, qui ont une forme et une unitĂ©, tout insubstantielles qu'elles sont, tandis que vous Barbe-TressĂ©e, vous travaillez sur des dĂ©bris de rĂ©alitĂ©s et tĂątonnez toujours dans l'obscuritĂ©. Il ne faut guĂšre chercher la vĂ©ritĂ© en toi, historien (
) c'est souvent nous, poĂštes, qui sommes les vrais historiens.» p.250 La comparaison qu'il Ă©tablit entre l'Ă©criture du rĂ©cit et l'art de la poĂ©sie souligne en profondeur une espĂšce de croyance extraordinaire Ă  la valeur et Ă  la vĂ©ritĂ© du domaine qu'il reprĂ©sente au dĂ©triment des doutes soulevĂ©s par l'obscuritĂ© dans le travail du conteur. La juxtaposition de ces domaines dans la fiction permet de remettre en question la croyance en tant qu'opinion tout Ă  fait subjective en la grandeur d'un savoir qui laisse planer le doute. En revanche, c'est l'idĂ©e de se tromper Ă  propos de soi qui est mise en avant. Le philosophe Babbalanja intervient pour Ă©claircir ceci en stipulant que «comme tous ceux qui discutent de leurs prĂ©tentions respectives, chacun de vous approche de la vĂ©ritĂ© quand il parle de l'autre et s'en Ă©loigne quand il parle de lui-mĂȘme» p.250. Le croire radical Ă  la vĂ©ritĂ©, par extension au savoir, devient une espĂšce de savoir mĂȘme lorsqu'il est question de jugement d'autrui. En cela, la dĂ©finition du savoir de Socrate dans Gorgias semble pertinente, et valable pour cette situation puisqu'il dit: «savoir est une croyance non seulement vraie, mais accompagnĂ©e d'un discours de justification.»

Ainsi savoir et croire: deux notions intrinsĂšquement et sĂ©mantiquement infinies (comme le prouve d'ailleurs la valeur de l'infinitif) deviennent deux faces d'une mĂȘme mĂ©daille appelĂ©e vĂ©ritĂ©.

Dans le monde sans science tangible des affinitĂ©s Ă©lectives, dans ce monde oĂč l'observation au moins de la chimie confirme pourtant l'existence d'une chimie humaine et sentimentale; la croyance aux lois naturelles, en l'occurrence biologiques est Ă©rigĂ©e en axiome et contribue Ă  expliquer mĂȘme les affinitĂ©s existantes entre les hommes ou inhĂ©rentes Ă  leurs caractĂšres similaires malgrĂ© leurs oppositions apparentes. Dans le Chapitre IV de la premiĂšre partie et au dĂ©bat autour du mot «affinité», les trois amis (Charlotte, Édouard et le capitaine) manifestent une foi indiscutable au pouvoir et Ă  l'existence de l'attraction inĂ©vitable entre des «globules qui se ressemblent aussitĂŽt qu'on les sĂ©pare» p.59. Le Capitaine exprime ceci en rĂ©vĂ©lant que «nous remarquons dans tous les produits de la nature qui nous tombent sous le sens, une attraction intime». A ceci, s'ajoute la parabole chimique du mercure qui dĂ©fend la thĂšse de correspondances inexorables entre les mouvements des molĂ©cules et ceux des coeurs amoureux. Goethe met donc en exergue des personnages qui, ayant une croyance favorable Ă  ces lois, ne parviennent pas Ă  les comprendre. Pour lui, puisqu'«il n'existe partout qu'une seule nature» c.Ă .d. que celle-ci est une, et indivisible, il met en Ă©chec toute tentative scientifique ou culturelle qui pourrait nuire Ă  son unicitĂ©. Autant peut-il faire passer la culture pour une nature afin de confirmer sa conviction. Le triomphe de l'imagination «étant le siĂšge, par ailleurs, de la croyance» sur la science en est la preuve. L'enfant Othon conçu par Édouard et Charlotte et qui porte les traits Ă  la fois de l'ami et de la bien-aimĂ©e comme on le dĂ©crit: «On avait posĂ© l'enfant sur les bras d'Odile, et, lorsqu'elle se pencha sur lui avec affection, elle ne fut pas peu effrayĂ©e devant ses yeux ouverts, car elle crut voir les siens» p.247 et Ă  la mĂȘme page:«Courtier, qui reçut ensuite l'enfant, s'Ă©tonna aussi en remarquant dans sa conformation une ressemblance frappante avec le capitaine; jamais il ne lui Ă©tait rien arrivĂ© de pareil» cela scelle la rupture entre la fiction et le savoir (croire et savoir Ă©galement), car le fait d'avoir les traits des amants est scientifiquement invraisemblable, mais c'est arrivĂ©.

Faire d'un savoir absolu une forme de croyance aveugle engendre non pas uniquement l'Ă©chec de celui-ci, mais une remise en question de la croyance au savoir et Ă  ses mĂ©rites. Si alors la connaissance des personnages, dans les trois oeuvres, repose avant tout sur l'idĂ©e de croire irrĂ©mĂ©diablement au savoir, elle ne pourrait en aucun cas constituer la vĂ©ritĂ© Ă  laquelle ils aspirent. Croire n'est donc absolument pas synonyme de savoir et c'est cette vĂ©ritĂ© mĂȘme que la fiction tente de dĂ©montrer.

II.

Il va sans dire que savoir est d'une matiÚre plus dure que croire, si bien que, s'ils s'entrechoquent, c'est la croyance qui se brise. Incontestablement, le traitement de leur rapport quasi antinomique montre et les limites du premier (savoir) et la fragilité du deuxiÚme (croire).

Les narrateurs de Mardi, B P et les A.E essayent de prĂ©senter des ĂȘtres en constant mouvement et par consĂ©quent en constante recherche d'une vĂ©ritĂ© unique, laquelle vĂ©ritĂ© concilierait ses deux pĂŽles (croire/savoir). Toutefois, l'impossibilitĂ© de tout savoir et surtout de savoir certainement semble ĂȘtre le premier obstacle qui empĂȘche l'accĂšs Ă  cette vĂ©ritĂ©.

Dans Mardi, la visite des multiples Ăźles qui reprĂ©sentent autant de mĂ©taphores de la diversitĂ© des savoirs (religieux/ politique/philosophique) donnent aux voyageurs de vĂ©ritables opportunitĂ©s pour apprĂ©hender le monde, mais accentue par ailleurs leur incapacitĂ© Ă  le cerner en entier. Le philosophe Babbalanja l'avoue au Ch. 137 p.387:«Sans doute, notre voyage n'embrassera pas tout Mardi, comme le fait le rĂ©cif» et MĂ©dia qui rĂ©plique: «nous devons renoncer Ă  visiter une grande partie de l'archipel, car nous ne pouvons pas rechercher Yillah partout.». A ce propos, Yillah incarne l'aspiration Ă  atteindre cette vĂ©ritĂ© dont l'essence mĂȘme Ă©chappe Ă  Taji (le demi-dieu) qui avoue: «Tout ce qu'il y avait de secret en elle m'Ă©tait de plus en plus cher et Ă©trange» Ch.64/p.176. NĂ©anmoins, il s'entĂȘte Ă  la poursuivre dĂ»t-elle ĂȘtre une chimĂšre. Ainsi, «la somme des folies de Mardi» devient infinie et la quĂȘte spirituelle d'une vĂ©ritĂ© inaccessible «Il n'y avait plus de Yillah» p.592 ne peut ĂȘtre alors qu'une pure projection du dĂ©sir de savoir. Une projection fantasmatique et dĂ©lirante.

C'est ce qui est perceptible chez les deux personnages de Flaubert. Parcourant un grand ensemble des arts et des sciences, Bouvard et PĂ©cuchet font preuve d'Ă©merveillement «Au fond d'un horizon plus lointain chaque jour, ils apercevaient des choses Ă  la fois confuses et merveilleuses»p.56 et de dĂ©sespoir «Ils arrivĂšrent Ă  ne plus tolĂ©rer la moindre marque de dĂ©cadence. Tout Ă©tait de la dĂ©cadence» p.154. Mais continent malgrĂ© leurs incessants Ă©checs Ă  chercher «la rĂšgle» p.90, Ă  faire en sorte que «la cause et l'effet ne s'embrouillent jamais» p.119. C'est qu'ils croient en fait en la possibilitĂ© de tout comprendre, de tout savoir. L'obstacle du rĂ©el contredit, cependant, leur dĂ©sir, celui de ne soupçonner aucun clivage entre la thĂ©orie et la pratique. De chute en chute, ils sont chaque fois Ă©tonnĂ©s de ne pas obtenir le rĂ©sultat attendu, Ă  la mesure du soin apportĂ© dans l'application des prĂ©ceptes. On les voit en consĂ©quence passer d'un jeĂ»ne sĂ©vĂšre Ă  une boulimie inconcevable (p.125), d'un amour de la tragĂ©die Ă  sa sous-estimation radicale et comique p.193
 L'impossible fidĂ©litĂ© exacte entre la croyance par la thĂ©orie et le savoir par la pratique, entre rĂ©el et imagination est en vĂ©ritĂ© l'affirmation d'une ignorance indĂ©passable chez l'homme et Ă  certain degrĂ© la traduction d'un savoir qui ne peut correspondre Ă  la croyance.

Chez Goethe, en particulier, la volontĂ© d'embrasser le monde apparaĂźt Ă  travers la lecture et l'Ă©criture des livres comme le laisse entendre cette description:«On ouvrit les livres oĂč se voyait dessinĂ© le plan d'une contrĂ©e et son aspect champĂȘtre Ă  l'Ă©tat primitif de nature sauvage; sur d'autres planches Ă©tait ensuite reprĂ©sentĂ© le changement apportĂ© par l'art pour utiliser et amĂ©liorer ce qu'il y avait de bon» p.79. En effet, le livre exprime exactement le dĂ©sir de s'approprier le monde ou encore de le recrĂ©er. Cette croyance dĂ©passe donc tout savoir et ne fait de lui qu'un moyen pour se rĂ©aliser. Le journal d'Odile, qui est expression de ce qu'elle voit, mais surtout de ce qu'elle dĂ©sire, le montre clairement:«Il passe Ă  travers le journal d'Odile un fil d'amour et de tendresse qui relie tout et caractĂ©rise l'ensemble. De la sorte, ces remarques, ces considĂ©rations, ces sentences d'emprunt, et tout ce qu'on y peut rencontrer d'autres deviennent spĂ©cialement propres Ă  celle qui Ă©crit et prennent pour elle de l'importance». p.181. Le savoir tombe en fin en disgrĂące et cĂšde place Ă  une croyance â€˜Ă©lĂ©vation d'Odile' qu'on espĂšre salvatrice. Laquelle croyance repose avant tout sur le religieux. Parce que comme le dit le narrateur de Mardi au Ch.38 p.114: «AprĂšs la science, vient le sentiment». Mais l'inverse n'est pas aussi vrai?

La possibilité de croire qui s'oppose à l'impossibilité de tout savoir constitue pour les trois auteurs une sérieuse problématique. Donnant à voir des personnages avides de vérité, les trois romanciers débattent et redéfinissent le sens du mot «vérité» en rappelant de prime abord celle de la «religion».

Tandis que Taji est obnubilĂ© par l'idĂ©e d'une seule Yillah (allĂ©gorie de l'amour et du savoir) Babbalanja, d'ailleurs habitĂ© par le dĂ©mon Azzageddi (p.372) laisse apparaĂźtre d'ores et dĂ©jĂ  la question religieuse. DĂ©mon qui est l'intermĂ©diaire entre le divin et l'humain est aussi une façon de dire une certaine croyance oscillant entre folie et sagesse. Cette premiĂšre, reprĂ©sentant l'aspect comique du personnage, ne cache pas pourtant la profondeur de ses pensĂ©es. Ce personnage parvient au final Ă  associer savoir et croire ou plus prĂ©cisĂ©ment Ă  faire montre d'un savoir intellectuel qui mĂšne indubitablement Ă  une forme de croyance morale (sereine). Aussi dĂ©finit-il la vĂ©ritĂ© dont les deux faces sont (croire et savoir) comme suit: «La vĂ©ritĂ© se trouve dans les choses et non dans les mots: la vĂ©ritĂ© est sans voix (
) C'est l'Ă©ternelle question! Ne l'a-t-on pas posĂ©e dĂšs le commencement du monde? Finissons-en avec elle. Comme l'a dit le vieux Bardianna, c'est lĂ  la question Ă  laquelle nulle rĂ©ponse ne saurait mettre un terme» p.p.253/254.

A l'opposĂ© intervient Taji qui ne cesse tout au long du roman de dĂ©noncer l'empire des croyances sur les esprits crĂ©dules: «A cette Ă©poque, les plus folles superstitieuses concernant l'intervention des dieux dans les affaires humaines avaient plus de forces qu'aujourd'hui» p.199. L'acte mĂȘme d'assassiner AlĂ©ma (le prĂȘtre) peut se lire comme une tentative d'Ă©radiquer tout ensorcellement exercĂ© au nom d'une tradition tournĂ©e en croyance religieuse. Le narrateur donne sciemment dans la mystification, tout en faisant sien, l'esprit critique, mais dĂ©chante lorsqu'il dĂ©couvre que le monde de Mardi est plein de divinitĂ©s infĂ©rieures de son genre.

Bouvard et PĂ©cuchet, quant Ă  eux, entretiennent un rapport, au dĂ©but, extrĂȘmement positiviste vis-Ă -vis de la croyance religieuse. C'est un rapport qui provient avant tout du pur hasard (NB: AprĂšs avoir essayĂ© de se suicider au Ch.8 p.301, et cru que la Providence les a dĂ©tournĂ©s de cette mauvaise entreprise) ils entament la lecture de l'Evangile et deviennent fidĂšles rĂ©guliers de la messe dans le but d'une «transformation intĂ©rieure» pour Bouvard et des «élans mystiques» pour PĂ©cuchet. Déçus dans leurs attentes, les deux exposent au curĂ© une sĂ©rie d'incohĂ©rences dogmatiques et liturgiques et comprennent enfin que «l'accord de la foi et de la raison», autrement de (croire et savoir) relĂšve de l'impossible. Flaubert ne se moque pas exclusivement de la bĂȘtise des deux qui cherchent une foi rationnelle, mais aussi de l'autoritĂ© ecclĂ©siastique avare et hypocrite (incarnĂ©e par le curĂ© qui incite Ă  «adorer sans comprendre» p.321). La fiction devient pour cela le seul moyen d'arriver Ă  la vĂ©ritĂ© oĂč croire ne s'opposera pas au savoir, mais se fraiera son propre chemin. C'est pour cette raison que les deux sages fous (porte parole ici en l'occurrence de l'auteur) disent: «on pourrait prendre un sujet, Ă©puiser les sources, en faire bien l'analyse puis le condenser dans une narration qui serait comme un raccourci des choses, reflĂ©tant la vĂ©ritĂ© tout entiĂšre» Ch. 4, p.178. La vĂ©ritĂ© fictionnelle met donc en branle toute autre vĂ©ritĂ© basĂ©e sur l'incompatibilitĂ© entre croyance et connaissance, entre rĂ©el et fictif y compris la religion ou ce qu'on pourrait appeler croyance mystique.

Le cas d'Odile est rĂ©vĂ©lateur dans les A.E. Son Ă©ducation sentimentale et morale s'accomplit, mais sans vĂ©ritable recours Ă  la science. N'Ă©tant qu'amoureuse au dĂ©but et vivant dans son innocence comme au paradis avant le dĂ©part d'Édouard, sort enfin de son Ă©tat hypnotique pour battre en brĂšche un savoir qui n'a aucune emprise sur elle. L'idĂ©e de l'Ă©lĂ©vation du personnage d'Odile scelle en dĂ©finitive la rupture entre croire et savoir et contrairement Ă  toute attente, c'est le croire qui traduit cette Ă©lĂ©vation longtemps prĂ©parĂ©e. Le narrateur ne cessera de souligner les liens d'Odile avec un monde spirituel oĂč la science va certainement cĂ©der la place au mysticisme. C'est une «cĂ©leste enfant» p.300, qui a «une vocation de sainte» p.186 et qui parvient mĂȘme aprĂšs sa mort Ă  effectuer un miracle: «guĂ©rir sa servante par le contact et le regard» p.331. La sainte, transfigurĂ©e en une force positive qui tire vers le haut, connote une rĂ©sonnance chrĂ©tienne et mystique reposant sur un renoncement total au monde et un refus des lois de la chimie humaine. L'on assiste par lĂ  Ă  un passage d'une histoire chimique Ă  une parabole biblique. Chez Goethe, la force intĂ©rieure, indĂ©finie chez l'homme est en rĂ©alitĂ© le seul moteur de son existence et de ses dĂ©sirs d'atteindre l'au-delĂ .

À partir d'ici, l'on constate que le conflit existentiel entre croire et savoir, disparaĂźt dĂšs que le premier (pourvu que sa forme soit mystique) prend le dessus. Paradoxalement, cette importance ne lui est confĂ©rĂ©e que grĂące Ă  l'expĂ©rience d'un savoir imparfait, toujours inaccompli et le plus souvent relatif. Le passage d'un positivisme incontestable Ă  un scepticisme fondĂ© (B P), d'une volontĂ© de tout apprĂ©hender par la raison Ă  l'abandon serein de celle-ci (Babbalanja) et d'un savoir naturel Ă  une mort divine (Odile) rĂ©vĂšlent le dĂ©sir des trois romanciers qui consiste Ă  montrer la nĂ©cessitĂ© de traverser par une espĂšce de parcours pseudo-savant pour arriver enfin Ă  une sagesse que seule la fiction peut permettre: La sagesse d'accepter le doute comme point de dĂ©part de toute entreprise savante et surtout d'avoir pour seule conviction que Croire et Savoir ne peuvent ĂȘtre que deux notions parallĂšles, constituant les rails sur lesquels avancent les trains de vĂ©ritĂ©s.

III.

Dans son Savoirs et littérature, Michel Pierssens affirme que: «La portée critique de la littérature s'explique par le fait qu'elle est une oeuvre de connaissance et entreprise de déconstruction, machine à faire croire et scepticisme dévastateur». Autrement, la déconstruction que permet la fiction n'est qu'en faveur d'une construction plus solide et plus réelle de la pensée humaine: admettre ses limites et faire l'apologie de sa relativité telle est la sagesse que prÎne le récit de fiction.

Dans Mardi, Melville confronte ses personnages principaux, ses voyageurs certains Ă  d'autres modĂšles qui doivent secouer leur certitude et assurer une sĂ©rieuse distinction entre la croyance aveugle et le savoir parfait qu'ils pensent possĂ©der. L'exemple de Doxodox Ă©voquĂ© au Ch. 171 qui «a pĂ©nĂ©trĂ© des principes situĂ©s dans les principes non situĂ©s» p.505 permet d'une part au narrateur de mettre Ă  nue une philosophique caduque basĂ©e sur les mots qui ne rĂ©fĂšrent Ă  rien si ce n'est Ă  la bĂȘtise de les employer, et d'autre part, au personnage de Babbalanja de mieux concevoir sa philosophie Ă  lui (source d'interrogations et de rĂ©flexions sur le monde rĂ©el). C'est ce que souligne son indignation: «Croyait-il m'en imposer son baragouin ridicule? Quoi, ce creux phraseur, l'illustre Doxodox?». La rencontre de types diffĂ©rents parfois bornĂ©s dans l'esprit aide les personnages Ă  remettre eux-mĂȘmes en question leur propre croyance, et leur propre savoir. Si durant tout son voyage, Babbalanja «cherche l'essence des choses, le mystĂšre qui gĂźt au-delĂ , ce qui au-dessous de l'apparence, la perle prĂ©cieuse dans la rugueuse coquille»p.310, il se moque au final de cette libido ciendi et conclut: «La science souvent nous leurre» p.449 pour trouver enfin repos et sĂ©rĂ©nitĂ© Ă  l'Ăźle de SĂ©rĂ©nia (Ch.187): «L'Amour et Alma rĂšgnent seuls Ă  prĂ©sent. Je vois avec d'autres yeux
 Est-ce bien lĂ  ma main? J'ai Ă©tĂ© fou. Il y a des choses auxquelles nous ne devons pas penser» p.576. L'aspect religieux de cette croyance rĂ©side Ă©ventuellement dans le fait d'admettre l'incapacitĂ© de connaĂźtre le monde sous le seul angle de la raison, car ce monde, lui-mĂȘme n'est pas qu'esprit, mais aussi une Ăąme d'oĂč le nom Alma.

Ceci est notamment palpable Ă  travers le monologue du vieux Pani (aprĂšs avoir Ă©coutĂ© le discours du jeune garçon) qui juge que « Croire est un acte d'orgueil, que son doute mĂȘme prouve son humilité» p.297, le vieux remuĂ© dans ses convictions intimes admet dĂ©cidĂ©ment que «celui qui doute vraiment, indubitablement, est le plus croyant» p.298. L'intrusion du doute dans toute opinion intellectuelle est la clĂ© de la sagesse oĂč croire et savoir seront complĂštement sĂ©parĂ©s.

Le doute de Bouvard et Pécuchet ne s'intensifie également qu'aprÚs les discussions et les débats avec le cercle des Villageois qui les entourent. Les deux perdent alors successivement l'admiration pour le médecin dont «le sourire accompagnant les paroles les blessa profondément»; le respect pour le curé qui «consultait secrÚtement son ami Pruneaux qui lui cherchait des preuves dans les auteurs» et la confiance au comte de Faverges qui affiche à la premiÚre occasion sa pensée arriviste abusiveautant de pouvoir que de préjugés. Le traitement psychologique que subissent ces personnages se fait le plus souvent devant ou par les deux protagonistes pour renvoyer dos à dos le dogmatisme de ceux-ci et l'impossible synonymie de savoir et croire formant la conclusion décisive de Bouvard et Pécuchet.

Pour Goethe, le dialogue qui s'Ă©tablit entre les quatre personnages et les autres dialogues concernant: le mariage avec Courtier p.103; le jardinage avec le jardinier p.23; la relation libre avec le comte p.106; l'art, la chimie
 contribuent tous Ă  l'Ă©ducation concrĂšte de la jeune Odile et lui permettent de renoncer au savoir en tant que notion perpĂ©tuellement changeante et Ă  la croyance en ce qu'elle ne parvient pas Ă  la faire sortir de son Ă©tat de dĂ©sespoir. Sa mort volontaire (ou son acte suicidaire) exprime la faillite et de croire au savoir. Semblable Ă  Werther (de Les souffrances du jeune Werther), son acte insouciant devient original dans la mesure oĂč elle tente de se dĂ©faire d'une situation qui lui pĂšse et du coup accĂ©der Ă  un bonheur infini.

C'est donc le contact avec le monde extĂ©rieur, avec les autres, qui Ă©tablit la diffĂ©rence entre croire et savoir. Les trois auteurs accentuent ceci Ă  travers le projet de la quĂȘte, reflĂ©tĂ© par l'objectif-mĂȘme de la fiction.

Mardi propose le motif du voyage qui reprĂ©sente autant pour les personnages que pour le lecteur une occasion de visiter une partie du monde et alors une partie du savoir qui confinera Ă  une forme de croyance plutĂŽt sage et modĂ©rĂ©e pour certains. La quĂȘte de la vĂ©ritĂ© concrĂ©tisĂ©e par le dĂ©placement spatial acquiert une importance primordiale souscrivant une ironie quant au croire Ă  une vĂ©ritĂ© seule et unique et chantant sur un ton Ă  la fois comique et sĂ©rieux les mĂ©rites de la fiction comme en tĂ©moigne cet exemple: «Une chose peut ĂȘtre incroyable et pourtant vraie; quelquefois, elle est incroyable parce qu'elle est vraie» p.264. La croyance et la vĂ©ritĂ© s'embrouillent pour donner Ă  voir un relativisme louable, atteint grĂące Ă  un long parcours d'initiation.

Chez Flaubert, le tour des savoirs qui s'effectue par le biais de l'expĂ©rimentation sans cesse incompatible avec la lecture et les prĂ©ceptes constitue le premier Ă©chelon d'une aventure cyclique et permanente. D'oĂč le pessimisme conclusif de PĂ©cuchet qui «voit l'avenir de l'humanitĂ© en noir» p.385 et l'optimisme stupide de Bouvard qui «voit l'avenir de l'humanitĂ© en beau» p.386. N'arrivant pas Ă  la sagesse de relativiser, les deux extrĂ©mistes se retirent du monde et regagnent leur mĂ©tier de copistes et abandonnent et savoir et croire. Maupassant illustre non sans humour ce type de fatalitĂ© en disant: «J'y revois l'antique fable de Sisyphe: ce sont deux Sisyphe modernes et bourgeois qui tentent l'escalade de cette montagne de la science, en poussant devant eux cette pierre de la comprĂ©hension qui sans cesse roule et retombe. Mais eux, Ă  la fin, haletants, dĂ©couragĂ©s, s'arrĂȘtent, et, tournant le dos Ă  la montagne, se font un siĂšge de leur rocher».

La relation problĂ©matique entre Croire et Savoir s'Ă©lucide, somme toute, Ă  la fin de chaque roman. Pour les uns tels que Babbalanja, elle n'est qu'artificiellement conflictuelle puisque les deux notions doivent ĂȘtre assimilĂ©es sĂ©parĂ©ment. Et Pour les autres comme Bouvard et PĂ©cuchet, c'est l'objet d'un conflit existentiel, car elles ne peuvent ĂȘtre dissociĂ©es dans leur essence (Savoir est une croyance profonde, et la croyance un savoir abstrait); Mais le fait que l'une invalide l'autre pousse les deux incorrigibles Ă  les abandonner tout simplement. La leçon des auteurs n'est en fait ni d'associer les deux au point de les confondre ni de les dissocier totalement et tomber dans la bĂȘtise de l'absolu. Il s'agit de reconnaĂźtre le lien de vĂ©ritĂ©s multiples qui les attachent et d'en faire bon usage. Sans aller jusqu'au suicide comme pour Édouard et Odile.

Penser tenir un discours adĂ©quat au monde oĂč croire serait synonyme de savoir est donc la pire sottise que peut commettre l'homme. Car au fur et Ă  mesure qu'il apprend, la certitude se perd et la seule vĂ©ritĂ© qui en dĂ©coule est l'incertitude. VoilĂ  pourquoi John Locke dans son Essai sur l'entendement humain dit: «Il est trĂšs utile au marin de connaĂźtre la longueur de sa sonde, bien qu'il ne puisse avec elle tester la profondeur de tous les ocĂ©ans (
) Notre tĂąche ici n'est pas de tout connaĂźtre, mais seulement ce qui intĂ©resse notre conduite.»

HASSOUN Oumaima.


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Réponse N°11 29006

Quel travail admirable!
Par Jaafari Ahmed(Prof)le 2012-12-24 10:01:23



Merci pour le partage!

permettez moi de me poser une question: dans quelle mesure Melville apporte-t-il des réponses, dans son chef d'oeuvre Moby Dick, aux interrogations soulevées dans Mardi? ou du moins comment le narrateur de Moby dick bat-il en brÚches les certitudes soulevées par le narrateur de Mardi ?





Réponse N°12 29040

re
Par marocagreg(Admin)le 2012-12-26 17:09:33



Mon cher Jaafari, Le narrateur de Mardi ne soulĂšve pas des certitudes. Au contraire, il remet en question ces certitudes en rappelant Ă  l'homme sa vraie place dans cet univers, "un simple Ă©chelon de l'Ă©chelle", ni ver ni ange, Ă©ternellement dĂ©chirĂ© entre son aspiration au savoir absolu mais complĂštement hors de portĂ©e, et les limites de sa nature finie et la dĂ©faillance de ses sens et de sa raison. Moby Dick raconte la mĂȘme histoire et la mĂȘme quĂȘte : La poursuite de la baleine par le capitaine Achab et la poursuite de Yellah / bonheur par Taji le faux demi-dieu exprime la mĂȘme condition humaine, celle de la nĂ©cessitĂ© d'une quĂȘte interminable Ă  la poursuite d'un savoir inaccessible.





Réponse N°13 29041

Oui,
Par Jaafari Ahmed(Prof)le 2012-12-26 17:55:00



cher ami, vous avez  tout Ă  fait raison!

il me semble toutefois que Ismail, tranche dans cette quĂȘte! puisque l'homme, qui croit dĂ©tenir la vĂ©ritĂ© comme tu as dit, aboutit Ă  ce constat, qu'il est lui-mĂȘme source de mal, et que cette facultĂ© qu'il a de penser , le dĂ©route, et lui fait croire qu'il est maĂźtre de l'univers alors qu'il n'en est qu'un Ă©lĂ©ment , qui perturbe l'ordre Ă©tabli, "je crois"! cette mĂȘme thĂ©matique sera traitĂ©e par les hĂ©ros de "hemingway",mĂȘme si pour lui l'homme accepte et reconnait les forces de la nature: seulement, cette reconnaissance est aussi un suicide! d'oĂč l'impasse!





Réponse N°14 29042

re
Par marocagreg(Admin)le 2012-12-26 19:50:59



Je ne sais pas qui est Ismail, mais dans Mardi, il y a plusieurs quĂȘtes et aussi plusieurs itinĂ©raires. Taji, malgrĂ© la reconnaissance de la vanitĂ© de la quĂȘte, poursuit son errance sur un ocĂ©an infini. Par contre, le philosophe Babalunja est plus sage. En reconnaissant, sur un ton pascalien, les limites de la connaissances humaines et son incapacitĂ©, en tant qu'entitĂ© finie, de maĂźtriser une connaissance infinie (attribut exclusivement divin), il arrĂȘte sa quĂȘte sa quĂȘte gĂ©ographique (connaissance du monde et des hommes), mais continue sa quĂȘte de la sagesse (connaissance de soi). Ce qui empĂȘche le suicide aprĂšs cette prise de conscience, c'est justement la nĂ©cessitĂ© de rester constamment en mouvement et d'accepter son humanitĂ© (la fracture irrĂ©mĂ©diable entre le vouloir et le pouvoir). Certes, la bĂ©atitude reste inaccessible, car elle est le fruit du contentement, mais la sagesse, Ă  dĂ©faut d'accorder le bonheur parfait (divin), offre la tranquillitĂ© de l'Ăąme.





Réponse N°15 29047

Joliment dit!
Par Jaafari Ahmed(Prof)le 2012-12-27 00:22:44



et c'est la sagesse mĂȘme!

Ps: Ismael est le narrateur et le seul survivant du naufrage provoqué par le cachalot , qui clot le récit par le triomphe de l'ordre naturel.



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