(agreg) commentaire stylistique - la fortune des rougon - zola


GUERBELMOUS Noura (?) [23 msg envoyés ]
Publié le:2017-01-01 11:19:39 Lu :4060 fois
Rubrique :Agrégation  
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Commentaire stylistique d'un extrait de

La Fortune des Rougon d'Émile ZOLA

présenté par Nora GUERBELMOUS

Support : « Ce fut ainsi que ce grotesque,…sans qu'il crût à une délicate flatterie. », La Fortune des Rougon d'Émile ZOLA, éd. Gallimard, chap. VII, p.p.416-417.

Ce fut ainsi que ce grotesque, ce bourgeois ventru, mou et blême, devint, en une nuit, un terrible monsieur dont personne n'osa plus rire. Il avait mis un pied dans le sang. Le peuple du vieux quartier resta muet d'effroi devant les morts. Mais, vers dix heures, quand les gens comme il faut de la ville neuve arrivèrent, la place s'emplit de conversations sourdes, d'exclamations étouffées. On parlait de l'autre attaque, de cette prise de la mairie, dans laquelle une glace seule avait été blessée ; et, cette fois, on ne plaisantait plus Rougon, on le nommait avec un respect effrayé : c'était vraiment un héros, un sauveur. Les cadavres, les yeux ouverts, regardaient ces messieurs, les avocats et les rentiers, qui frissonnaient en murmurant que la guerre civile a de bien tristes nécessités. Le notaire, le chef de la députation envoyée la veille à la mairie, allait de groupe en groupe, rappelant le “ Je suis prêt ! ” de l'homme énergique auquel on devait le salut de la ville. Ce fut un aplatissement général. Ceux qui avaient le plus cruellement raillé les quarante et un, ceux surtout qui avaient traité les Rougon d'intrigants et de lâches, tirant des coups de fusil en l'air, parlèrent les premiers de décerner une couronne de laurier “ au grand citoyen dont Plassans serait éternellement glorieux”. Car les mares de sang séchaient sur le pavé ; les morts disaient par leurs blessures à quelle audace le parti du désordre, du pillage, du meurtre, en était venu, et quelle main de fer il avait fallu pour étouffer l'insurrection.

Et Granoux, dans la foule, recevait des félicitations et des poignées de main. On connaissait l'histoire du marteau.

Seulement, par un mensonge innocent, dont il n'eut bientôt plus conscience lui-même, il prétendit qu'ayant vu les insurgés le premier, il s'était mis à taper sur la cloche, pour sonner l'alarme; sans lui, les gardes nationaux se trouvaient massacrés. Cela doubla son importance. Son exploit fut déclaré prodigieux. On ne l'appela plus que : “Monsieur Isidore, vous savez? le monsieur qui a sonné le tocsin avec un marteau” Bien que la phrase fut un peu longue, Granoux l'eût prise volontiers comme titre nobiliaire ; et l'on ne put désormais prononcer devant lui le mot “ marteau ”, sans qu'il crût à une délicate flatterie.



Le passage, objet de notre commentaire, est extrait du chapitre VII de La Fortune des Rougon d'Émile ZOLA.

Félicité propose un guet-apens de la mairie à son beau-frère, Antoine Macquart, en contrepartie d'une somme d'argent dans l'intention de faire de son mari, Pierre Rougon, un héros qui sauverait Plassans, ville sombrant dans la terreur, de l'insurrection des républicains. A son grand étonnement, la bande des révolutionnaires, lesquels ne sont autres que les amis de Macquart, ne s'attendait nullement à une résistance aucune et se trouve face à une fusillade acharnée. Granoux, que Rougon charge de faire sonner le tocsin à la cathédrale aux premiers coups de feu perçus, se sert d'un marteau afin qu'il avertisse les gardes nationaux de l'imminence du péril. Aussi la défaite des républicains a-t-elle conféré admiration et gloire à Rougon dans le giron de ses concitoyens, lesquels ont fini par en être dupes, en croyant en sa véritable bravoure. Celui-ci qu'on a tant tourné en ridicule, qui a été constamment la risée de Plassans suite à l'histoire de « la glace de la mairie », jouit d'une estime démesurée et d'un triomphe éblouissant grâce à la phrase : « Je suis prêt ». De même, ce brillant éclat n'a point exclu M.Granoux grâce à l'histoire du « marteau ». Ce dernier feint d'avoir, en sonnant le tocsin, sauvé le parti des réactionnaires d'une mort fatale.

Le passage en question est de type narratif puisqu'il relate l'histoire de l'ascension sociale de Rougon et de Granoux malgré la présence de certaines séquences descriptives où le narrateur décrit en l'occurrence le personnage de Rougon de manière fort dépréciative afin de le mieux tourner en dérision. Ainsi, nous envisageons de voir comment la prédominance du registre satirique vise, plus qu'à discréditer les personnages de Rougon et de Granoux, à dénoncer la perversion des mœurs d'une société.

Nous allons souligner dans un premier temps que le narrateur, bien que ce texte soit coupé de la situation d'énonciation, s'ingénie à s'introduire afin de mettre en exergue le ridicule des deux personnages Rougon et Granoux ; pour nous focaliser dans un deuxième temps sur les procédés d'insistance qui ne font qu'accroître cette veine satirique. Enfin nous allons retracer la facture ironique imprégnant ce passage, laquelle donne libre cours à la voix du narrateur s'opposant à la corruption des valeurs.

Cet extrait s'avère coupé de la situation d'énonciation du fait que le narrateur choisit de relater l'histoire à la troisième personne. Par là, les indices d'énonciation de personne, de lieu et de temps s'effacent afin que les repérages spatio-temporels relatifs au contexte de l'histoire narrée ainsi que les temps du récit y suppléent.

I.Un énoncé coupé de la situation d'énonciation ou l'énoncé historique

L'on remarque l'emploi dominant de la troisième personne alors que le narrateur ne se manifeste dans ce texte qu'à travers certains indices textuels. Ce sont les pronoms personnels anaphoriques « il » qui sont récurrents ; ils réfèrent, la plupart, à Rougon dans le 1Er paragraphe et à Granoux dans le second.

1.Les personnages entre cataphores et anaphores (fidèles, infidèles, lexicales, grammaticales, associatives)

Dans le passage en question, le personnage de Granoux est repris au moyen d'anaphores grammaticales, lexicales fidèles aussi bien qu'infidèles.

a.Les anaphores : fidèles, infidèles, lexicales, grammaticales

Ce personnage est désigné par l'anaphore pronominale « il » (l.19 ; 20 ; 20 ; 23) en plus d'une anaphore lexicale fidèle « Granoux » (l.24) et d'une anaphore nominale renforcée par une autre pronominale « Le monsieur qui » (l.23). Les dites anaphores assurent la fonction d'un sujet d'un acte héroïque qui en fait ne l'est point.

Par ailleurs, l'on distingue les anaphores infidèles du nom propre « Granoux » à deux reprises (l.23) « Monsieur Isidore, vous savez ? Le monsieur qui a sonné le tocsin avec un marteau ». Celles-ci qui sont proférées par les concitoyens de Granoux, trahissent néanmoins, à l'aide des guillemets, la distanciation du narrateur qui n'y adhère nullement.

Si le narrateur choisit de présenter le personnage de Granoux moyennant des anaphores aussi bien pronominales que nominales dont les fidèles et les infidèles, la cataphore est le procédé de reprise dont il use dans le but d'annoncer le personnage de Rougon au début du texte sans pour autant le valoriser.

b.Les cataphores : pour mieux discréditer Rougon

Si l'on fait abstraction du pronom personnel anaphorique reprenant Rougon « le » dans « on le nommait avec un respect effrayé : c'était vraiment un héros, un sauveur. » (l.6-7) qui devient l'objet d'une exaltation commune des habitants de Plassans, lesquels le conçoivent comme un salut salvateur, c'est au procédé de la cataphore que fait appel le narrateur en vue d'évoquer ce même personnage.

Le nom propre du protagoniste « Rougon » qui n'est dévoilé au fait qu'à la ligne (6) est annoncé cataphoriquement par le biais des anaphores lexicales infidèles « ce grotesque » (l.1) ; « ce bourgeois ventru, mou et blême » (l.1) ; « un terrible monsieur » (l.2). Cataphores qui brossent, au préalable au moyen de modalisations péjoratives, un portrait satirique de ce personnage.

En plus de l'anaphore grammaticale «Il avait mis un pied dans le sang » (l.2), qui assimile métaphoriquement Rougon à un sujet sanguinaire, à l'auteur d'un massacre qui ne s'est pas abstenu de recourir au meurtre pour qu'il assouvisse son désir obsessionnel de gloire.

c.Les anaphores associatives ou les deux partis dissociés

Par surcroît, les anaphores associatives relatives aux révolutionnaires consistant en des groupes nominaux « les morts » (l.3) ; « les cadavres » (l.7) ; « les insurgés » (l.20) sont reléguées au statut de victimes de la tyrannie impitoyable de Pierre Rougon.

Quant aux anaphores associatives correspondant au parti adverse des réactionnaires « les gens comme il faut de la ville neuve» (l.3-4) ; « les avocats et les rentiers » (l.8) ; « le notaire » ; « le chef de la députation » (l.9), elles mettent en scène des personnages de condition aisée contrastant de manière nette avec le parti des républicains qui s'offrent en un spectacle lugubre suscitant la compassion des bourgeois.

Si les personnages en l'occurrence Rougon et Granoux, sont la cible d'une critique acerbe, le cadre spatial ne semble pas en être exclu.

2.Les repérages spatiaux relatifs ou un cadre spatial symbolique

Les anaphores associatives renvoient respectivement à « la place » (l.4) ; puis à « la mairie » (l.5) ; ensuite à « la ville » (l.11). Ces anaphoriques sont évoqués dans un ordre croissant afin de mieux mettre en saillance l'ascension sociale de Rougon au sein de Plassans.

Au fait, la place s'assimile dès lors, au théâtre d'une guerre civile sanglante menée par Rougon dont l'ardeur inextinguible de gloire et la soif insatiable du pouvoir qui le rongent sont le mobile central justifiant cette boucherie. Quant à la mairie, elle apparaît comme un espace propice où celui-ci prépare les machinations infernales dictées par son épouse Félicité. La ville de Plassans se révèle comme un lieu qui garantit le couronnement du protagoniste.

L'espace est certes chargé de connotations symboliques mettant en valeur la dépravation des valeurs d'une communauté sociale en entier ; les temps du récit sont également employés avec des valeurs temporelles bien déterminées.

3.Les temps du récit

Dans ce passage, le narrateur a recours à l'usage des temps du récit à savoir le passé simple et l'imparfait.

a.L'imparfait ou l'imperfection outrancière

L'emploi de l'imparfait revêt diverses valeurs temporelles.

Ainsi, la valeur itérative qu'acquiert l'imparfait « parlait» (l.5) semble souligner la hantise des habitants de Plassans évoquant sans répit le guet-apens qui est sournoisement préparé, à leur insu, par le couple Rougon contre Macquart. De même, l'usage de l'imparfait dans « recevait » (l.18) met en relief l'unanimité des concitoyens sur l'héroïsme de Granoux qui finissent par croire en sa prouesse hors du commun.

De surcroît, l'imparfait duratif auquel sont mis les verbes « nommait »(l.7), « devait »(l.11), « connaissait »(l.18), retrace, paraît-il, le succès éclatant de Rougon et celui de Granoux excitant l'enthousiasme de leurs concitoyens qui les conçoivent d'ores et déjà tels deux héros salvateurs de leur ville et dont les actes deviennent, vu le trait pompeux qu'ils s'approprient, des histoires voire des épopées dont la fin victorieuse n'est que biaisée.

Par ailleurs, l'imparfait de description dans « regardaient » (l.8) ; « frissonnaient » (l.8) ; « séchaient » (l.15) contribue à peindre l'état macabre des dépouilles des révolutionnaires, victimes des intrigues déloyales de Rougon, lesquels immergent dans un climat funèbre, rappelant consécutivement à leurs spectateurs l'immolation dont Pierre est responsable et qu'il a fait commettre sans scrupule aucun.

b.Le passé simple : une accession diligente à l'ascension sociale

Pour ce qui est du second temps du récit, le passé simple, il se charge, également tel l'imparfait, de diverses valeurs temporelles.

Ainsi le passé simple « devint » (l.1) renforcé par l'indice temporel, « une nuit » présente une action ponctuelle, bornée dans le temps qui traduit la promptitude de la réalisation de la progression ascensionnelle de Rougon. Ce qui remet en question, la légitimité de sa victoire.

En outre, les passés simples « prétendit » (l.20) ; « doubla »(l.22) ; « appela »(l.22), sont employés afin de rapporter des événements de premier plan qui font avancer l'action. En réalité, le narrateur ridiculise Granoux qui prend l'initiative d'accréditer le courage exceptionnel dont il a fait montre en sonnant la cloche à l'aide d'un marteau. L'usage même du verbe « prétendit » participe à la confirmation de la feinte audace de Granoux qui s'empresse à se conduire en héros si bien qu'il finit par y croire lui-même.

Le passé simple dans « doubla » et « appela » contribue à accentuer la diligence dans la propagation du « mensonge innocent » (l.19) de Granoux.

Personnages, repérages spatiaux relatifs à l'histoire narrée et temps du récit sont affectés du caractère satirique du texte ; tonalité qui semble de plus en plus croissante à travers les divers procédés d'insistance.

II-Les procédés d'insistance : une mascarade intensifiée

Différents moyens d'insistance émaillent le texte dont le narrateur use, semble-t-il, en vue d'appuyer sur la place honorifique qu'occupent désormais Rougon et Granoux dans le giron de Plassans. Ainsi les appréciations dépréciatives ; les hyperboles ; les anaphores et les pronoms indéfinis.

1.Les appréciations dépréciatives au service d'un portrait satirique de Rougon

Le narrateur choisit de modaliser ses propos moyennant les appréciations dépréciatives. Ce qui témoigne de sa partialité et de son intention d'afficher son intrusion dans le présent texte.

Le narrateur n'hésite nullement de recourir à des termes évaluatifs par nature ainsi l'épithète « ventru »l.1 ; aussi bien qu'aux appositions « mou » ; « blême » (l.1) renvoyant à une physionomie dévalorisante mais combien risible de Pierre Rougon.

De même, l'adjectif qualificatif épithète « terrible » caractérisant le substantif « homme » (l.2) révèle le prestige, l'ascendant prépondérant dont jouit Rougon à Plassans. Le déterminant indéfini « un » attribue à son pouvoir un trait absolu. Dans le même sens, l'adjectif qualificatif substantivé « grotesque » renvoie à Rougon à l'aide du déterminant démonstratif « ce » servant à annoncer cataphoriquement le personnage de Rougon. Or le suffixe péjoratif « esque » ajoute à établir la construction d'un portrait ironique du personnage.

Aux modalisateurs d'ordre péjoratif à travers lesquels le narrateur tient à ironiser sur le protagoniste s'adjoignent les anaphores et les hyperboles visant la surenchère de cette image sarcastique de Rougon et de Granoux.

2.Anaphores et hyperboles : une surenchère caricaturale

Les deux figures de l'anaphore et de l'hyperbole ont pour valeur de créer un effet épique d'insistance sur la portée satirique que cible le narrateur dans cet extrait.

a.Les anaphores

Dans la phrase « ceux qui avaient le plus cruellement raillé les quarante et un, ceux surtout qui avaient traité les Rougon d'intrigants et de lâches,…» (l.12-14), l'on est face à une anaphore parallélique reposant sur deux structures grammaticales analogiques : le pronom démonstratif neutre « ceux » accompagné du pronom relatif « qui » suivi d'un verbe mis au plus-que-que-parfait « avaient raillé » dans la première proposition et « avaient traité » dans le seconde.

Ici la figure de l'anaphore renforcée par le parallélisme consiste à mettre en lumière l'hypocrisie sociale incarnée par les habitants de Plassans qui font de Rougon un héros par excellence après qu'il était la cible d'un mépris et d'une dérision violente de la ville entière ainsi que de menaces de meurtre.

b-Les hyperboles

Le narrateur a recours aux hyperboles qui revêtent une forme d'exagération intense : « au grand citoyen dont serait éternellement glorieux » (l.14.) L'adjectif qualificatif épithète grand déterminant le substantif citoyen, accentué par l'adverbe à valeur d'intensité éternellement qui détermine l'adjectif qualificatif attribut glorieux, semblent mettre en exergue le personnage de Rougon suite à l'acte héroïque dont il a fait preuve à l'égard des insurgés. En revanche, le choix de mettre cette proposition entre guillemets se laisse interpréter comme étant une prise de distance intentionnellement ironique vis-à-vis du personnage de Pierre Rougon.

De même, les deux intensifs : « exploit » et « prodigieux » dans « Son exploit fut déclaré prodigieux » (l.22) tiennent à percevoir l'acte de Rougon digne bel et bien d'un héros.

De plus, le superlatif « le plus » dans « Ceux qui avaient le plus cruellement raillé les quarante et un…» (l.12) produit un certain effet d'amplification satirique étant donné que Rougon jouit, en quelque sorte, d'une réhabilitation voire d'une glorification imbue d'outrance de la part des habitants de Plassans, inconscients des manigances de celui-ci et de sa femme Félicité.

L'on pourrait dire que l'expression hyperbolique contribue ici, par sa démesure, au registre épique mais également satirique. La récurrence des pronoms indéfinis dans ce passage participe à son tour à mettre l'accent sur cette mascarade consensuelle.

3.Les pronoms indéfinis ou le consensus populaire

Excepté le pronom indéfini « personne » à une seule reprise à la ligne (2), maintes occurrences du pronom indéfini « on » jalonnent le présent texte.

Dans les exemples « on ne plaisantait plus Rougon »(l.6) ; « on le nommait avec un respect effrayé »(l.6-7) ; « l'homme énergique auquel on devait le salut de la ville. » ; « on ne l'appela plus …»(l.22), l'usage des pronoms indéfinis, dont le référent est imprécis, met en saillance le trait collectif d'une duperie des habitants de Plassans, dont le machinateur Rougon simulant une prouesse prétendue, s'évertue à exercer sur Plassans un pouvoir qui ne semble épargner personne.

L'emploi des hyperboles (des intensifs), des anaphores aussi bien que des pronoms indéfinis servent à insister sur plus qu'un changement, une métamorphose fort louable de Rougon aux yeux de ses concitoyens sans exception aucune.

Le narrateur réussit donc à construire une image nette, moyennant les procédés d'insistance, de l'histoire de l'ascension des deux personnages dont la fin a été préalablement préconçue. Nous allons voir dans la troisième partie comment le narrateur vise à se distancier par rapport à cette histoire biaisée du guet-apens par le biais du discours.

III.L'ironie ou la voix satirique du narrateur

Afin de tourner en dérision les personnages mis en scène, le narrateur recourt dans ce texte au procédé de l'ironie à travers ses commentaires, en plus du discours rapporté et du discours adverse des personnages.

1.Le discours rapporté

Le discours rapporté se manifeste dans ce passage sous la forme du style indirect et du style indirect libre.

a. Le style indirect

Le discours indirect dans « il prétendit qu'ayant vu les insurgés le premier…massacrés.» (l.21) évoque l'intention sarcastique du narrateur vis-à-vis de Granoux dans la mesure où il use volontairement du verbe introducteur « prétendre» dans le but de dénuer ses propos de toute crédibilité et faire en conséquence de ses actes, prétendument extraordinaires, une histoire d'aventures simulées.

En outre, le discours indirect dans « les morts disaient par leurs blessures à quelle audace le parti du désordre, du pillage, du meurtre, en était venu, et quelle main de fer il avait fallu pour étouffer l'insurrection.» (l.15-17) est une prosopopée qui a pour effet de critiquer le parti des réactionnaires lesquels ont attaqué les républicains violemment mais combien impassiblement.

L'emploi du discours indirect paraît attribuer au narrateur la possibilité de s'affranchir du principe de fidélité du discours direct et d'interpréter plus librement les propos rapportés.

b.Le style indirect libre

Le narrateur rapporte également de manière indirecte libre les propos ou les pensées de ses personnages dans le but de les rapporter de manière souple et expressive.

Le discours indirect libre « c'était vraiment un héros, un sauveur. » (l.7), accentué par le modalisateur adverbial à valeur de certitude « vraiment » montre à quel point les concitoyens de Rougon tiennent pour sincère celui-ci et pour vraie son histoire affectée de l'attaque inopinée de la mairie par le parti adverse.

De surcroît, La gradation « un héros, un sauveur » crée un effet rythmique d'amplification, de caractère satirique, étant donné que le personnage de Rougon est conventionnellement reconnu des habitants de Plassans comme celui qui leur a évité une tuerie certaine.

Seulement, ce discours rend ambigüe l'origine des propos ainsi présentés. De ce fait, le lecteur se demande, face à un tel brouillage volontaire, s'il s'agit de paroles ou de pensées des personnages, ou bien des commentaires du narrateur, d'autant plus que les deux voix sont intimement mêlées, ce qui donne lieu à une polyphonie.

L'on est en état d'avancer que ces propos invoqués sont certes ceux des habitants de Plassans, toutefois l'on peut comprendre que celui qui les rapporte n'y adhère point. Il ne les rapporte que pour bien discréditer les personnages.

2.Le discours adverse : une distanciation manifeste par rapport aux personnages

Ce choix du discours adverse indique la volonté de respecter la forme des propos prononcés par les personnages. De même, le narrateur n'hésite point d'user voire de mots portant des jugements contraires au x siens.

Le narrateur cite ainsi les propos proférés par les habitants de Plassans tels : « au grand citoyen dont Plassans serait éternellement glorieux» (l.14) ou encore « Monsieur Isidore, vous savez ? le monsieur qui a sonné le tocsin avec un marteau ! » (l.23). Nous pouvons constater à travers ces deux discours adverses l'écart que le narrateur compte instaurer entre les points de vue adoptés par Plassans et le sien sur les caractères authentiques de Rougon et de Granoux.

Par ailleurs, le narrateur réduit la citation du discours adverse à une expression voire à un mot unique, isolé(e) par des guillemets qui signifient que ces mots ne sont point les siens.

Derrière l'expression le « Je suis prêt » (l .10) aussi bien que le terme « marteau » (l.25) se devine le vouloir railleur d'un narrateur qui se rend compte de la mascarade fallacieuse dont Rougon est le metteur en scène.

A travers, le discours rapporté, le narrateur plus que de restituer fidèlement la vivacité, l'expressivité des propos proférés par les personnages, donne à entendre même leurs voix. Seulement, quoiqu'on soit face à un texte qui n'est point ancré dans une situation d'énonciation donnée vu la relation de l'histoire qui s'effectue à la troisième personne, la voix du narrateur s'immisce indiscrètement grâce à ses commentaires porteurs d'une satire virulente.

3.Les commentaires ou la satire explicite

La voix du narrateur ne fait pas défaut dans ce texte qui comprend des mots voire des phrases constituant des jugements, des intrusions qui signalent l'immixtion du narrateur dans le texte.

Dans le commentaire du narrateur « Bien que la phrase fût un peu longue, Granoux l'eût prise volontiers comme titre nobiliaire » (l.23-24.) le sens de la modalisation adverbiale à valeur de volonté « volontiers » et de l'adjectif épithète «nobiliaire» retrace le prosaïsme et la mesquinerie de Granoux qui s'ingénie paradoxalement à se prendre pour le sauveur de Plassans.

De même, dans les exemples « On connaissait l'histoire du marteau » (l.18-19) ou encore dans l'oxymore voire l'antiphrase « mensonge innocent » (l.19) se révèlent les commentaires d'un narrateur omniscient qui semble en savoir davantage que tous les personnages et s'aperçoit de manière flagrante que Granoux ne saurait être qu'un antihéros.

Conclusion : En somme, le passage en question est essentiellement structuré par la satire à laquelle le narrateur a recourt en vue de mettre à nu les ridicules des deux personnages Rougon et Granoux certes mais notamment les vices de la communauté de Plassans voire de la société en entier.

Quand bien même il s'agirait d'un récit coupé de la situation d'énonciation, le narrateur ne demeure nullement partial à l'égard de l'histoire qu'il narre grâce à la mise en scène de personnages raillés, aux repérages spatiaux significatifs et aux temps du récit affectés de valeurs bien précises favorisant un cadre spatio-temporel favorable à une comédie humaine.

D'ailleurs, les procédés d'insistance résidant dans les anaphores, les hyperboles, la récurrence du lexique dépréciatif et des pronoms indéfinis convergent tous vers l'idée d'un narrateur qui s'évertue à établir une distance vis-à-vis des personnages sur lesquels il ironise continuellement.

Cette même ironie est lisible manifestement à travers le discours rapporté, le discours adverse ainsi que ses propres commentaires. Lesquels discours, en plus d'instaurer un écart entre les personnages et le narrateur, paraissent transmettre la voix de celui-ci qui surgit afin de se mêler à celle des personnages et s'y opposer.

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