la symbolique des couleurs dans les yeux secs de narjiss nejjar1.

par az elarab qorchi

dans son premier long métrage, narjiss nejjar fait appel aux couleurs pour caractériser ses personnages et les lieux où ils évoluent. vives, chatoyantes ou sombres, elles forment un contraste lorsqu'elles sont en présence l'une de l'autre ou lorsqu'elles sont incluses l'une dans l'autre selon la technique des cercles concentriques. quatre couleurs dominent dans les yeux secs: le noir, le vert, le rouge et le blanc. notre lecture personnelle nous amène à considérer que chacune de ces couleurs symbolise dans le film un concept bien déterminé. ce symbolisme n'est pas forcément universel car les couleurs peuvent changer de sens et de signification d'une civilisation à l'autre, d'une culture à l'autre.

1- le noir: la négation du bonheur.

le noir est une couleur qui dérange, tant et si bien qu'elle renvoie au malheur. les français et les egyptiens par exemple marquent le deuil par des habits noirs. la vue d'un corbeau est un présage de mauvais augure. la suie rappelle le ravage du feu. un regard noir évoque une colère sourde. un tableau noir est synonyme d'une situation catastrophique. broyer du noir signifie qu'on est au bout du rouleau. broyer du noir est justement le cas de hala, l'héroïne du film, qui se drape d'un habit noir et cache sa chevelure sous un foulard noir pendant tout le film. elle ne se défait de cet aspect sinistre qu'une seule fois, lorsqu'elle se lave en préparation à l'accueil des clients. cette couleur traduit la douleur de cette femme, prostituée et fille de prostituée, qui a fait le serment de fermer son coeur à toute joie, de nier le monde et de vivre sa déchéance en nourrissant une haine farouche du mâle. en portant des habits noirs, elle exprime le deuil de l'honneur bafoué et du corps souillé. son amertume est accentuée par sa mine renfrognée. c'est une femme qui ne sourit pas, qui prend toujours un air autoritaire vis-à-vis des autres, qui décide unilatéralement de la conduite de toutes les femmes de tizi. son regard éteint, ses yeux secs (elle ne pleure plus), sa langue fourchue participent d'une austérité qui en dit long sur la répugnance qu'elle voue à une pratique dégradante et sur la phobie qui la hante de finir au fond d'une excavation comme ses nombreuses devancières.

2- le vert: l'insouciance de la nature.

hala et consorts, ces femmes méprisées et marginalisées par une société qui les a pourtant poussées à la débauche, vivent dans un village entouré de champs verdoyants, en plein milieu d'une nature enchanteresse. cette verdure presque insolente nargue la noirceur d'un quotidien misérable et symbolise la vie suivant son cheminement naturel, indépendamment de l'humanité miséreuse. la couleur verte dans les yeux secs a une double signification: d'un côté la régénération de la nature contrecarre la flétrissure des corps et d'un autre côté l'espoir du rachat peut exister même au sein d'un lupanar.

3- le rouge: le sang de l'hymen.

la tradition chez les femmes de tizi est de signifier la perte de leur virginité en accrochant un morceau de tissu rouge (appelé le drap des vierges) à une tige qu'on plante dans un endroit convenu au milieu des champs luxuriants. la couleur rouge évoque le sang qui coule de la femme après son dépucelage. pour une femme mariée, ce sang est une source de fierté car c'est la preuve de sa chasteté. jusqu'à une époque récente, on brandissait très haut l'étoffe blanche maculée de gouttelettes rosâtres immédiatement après la consommation du mariage, accompagnée de youyous, de chants et de danses glorifiant le liquide sacré. mais pour les pensionnaires de tizi, la perte de la virginité, souvent de manière bestiale et brutale, les plonge dans l'opprobre et les maintient dans l'ignominie. les lambeaux rouges, placés les uns à côté des autres, forment une vaste place rouge, un coquelicot géant plaisant de l'extérieur mais dont le fond est une profonde plaie noire. cette place rouge surélevée est visible de très loin, rendue encore plus visible par la verdure étincelante qui l'entoure. c'est un cri de rage et d'impuissance contenu dans des coeurs de femmes oubliées meurtries par tant de cruauté, englouties par le mutisme des montagnes de l'atlas. cette rage explose au grand jour lorsque hala, après le dépucelage de zeinba, se rend à la place rouge et se met à démolir les piquets en sanglotant. c'est le moment fort du film et c'est aussi le moment où trois couleurs s'affrontent: le vert des champs, le rouge des étoffes et le noir des habits. dans cette scène, la réalisatrice met en présence l'espoir, le déshonneur et le deuil, une trilogie qui conditionne la vie des femmes de tizi.

4- le blanc: la possible purification.

couleur de la paix et de la pureté, le blanc est aussi la couleur de la neige qui recouvre les cimes des montagnes. dans le film de narjiss nejjar, le blanc est la dernière couleur de la série. ce classement n'est pas fortuit car la blancheur renvoie à l'innocence, à la naissance et aussi à la renaissance. la scène où le blanc domine met en présence hala et fahd. ce dernier abandonne le village et se rend à la montagne après la défloration de zeinba. prenant conscience de l'ampleur du drame qui se déroule sous ses yeux, il part vomir son dépit dans l'immensité montagneuse. après l'arrivée de hala à la montagne, il se passe quelques chose d'extraordinaire. fahd, qui avait auparavant endossé une robe de femme, se met complètement à nu et s'enfuit vers le sommet de la montagne. hala, tel un point noir au milieu d'une page blanche, reste recroquevillée, effondrée et inerte. la nudité dans ce contexte signifie à notre sens le retour au point de départ, une renaissance pour redresser une existence gondolée par la fatalité. en principe, c'est hala qui aurait dû se dénuder et quitter cet habit noir qui cache tant d'impureté. cet acte aurait mieux concordé avec l'idée de la purification.

c'est ainsi que dans ce film les couleurs traduisent des sentiments très forts allant de la tristesse à l'espoir, servant même à fractionner l'espace. en effet chaque lieu est caractérisé par l'une des couleurs précitées:

le noir: le village.

le vert: les champs.

le rouge: le cimetière de la virginité.

le blanc: la montagne.

ces lieux sont loin l'un de l'autre et plus haut l'un que l'autre. dans chacun d'eux hala a un comportement différent: autoritaire et inhumaine au village, faible et vulnérable aux champs, abattue et vaincue à la montagne:

couleurs lieux

noir (le village ) vert rouge (les champs) blanc (montagne)

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Pour citer cet article :
Auteur : Az Elarab Qorchi -   - Titre : La symbolique des couleurs dans Les Yeux secs de Narjiss Nejjar,
Url :[https://www.marocagreg.com/doss/monographies/yeux-secs-nejjar-azelarab-qorchi.php]
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