Passion et compassion

dans El Verdugo de Balzac

Par Az Elarab Qorchi


Si au tout début du XVIIIe siècle la guerre de la succession (1707-1714) a mis aux prises la France et l'Espagne contre une coalition formée par l'Angleterre, l'Autriche et les Provinces-Unies, un siècle plus tard les relations entre les deux pays ont perdu de leur superbe, se sont dégradées au point de transformer en ennemis implacables les alliés d'hier. En effet l'histoire témoigne de ce renversement de situation qui a projeté les pays voisins dans de longs affrontements sanglants car la guerre de la succession a porté dans ses flancs les premiers germes des convoitises françaises envers la péninsule ibérique, concrétisées plus tard par l'invasion de 1808 et par l'expédition de 1823 menées respectivement par Napoléon Ier et Charles X.

Cette belligérance a engendré l'éclosion et le foisonnement des écrits sur l'Espagne sous forme de comptes rendus de guerre, de mémoires personnels, de recueils de poésie et de traductions d'oeuvres espagnoles. L'intérêt porté à l'Espagne en France entre 1800 et 1830 s'est cristallisé dans la littérature, et c'est à travers les nombreuses publications où a dominé la subjectivité qu'une image stéréotypée s'est ancrée dans l'imaginaire d'une génération en mal d'exaltation et d'euphorie.

Il faut reconnaître qu'à cette époque l'Espagne et les espagnols n'étaient pas méconnus du peuple français. Ce dernier, grâce notamment aux romans de Miguel de Cervantès et aux écrits hispaniques de Beaumarchais disposait déjà de quelques éléments du tempérament ibérique. Durant toute la période d'avant la campagne péninsulaire, la littérature française était alimentée par les amours passionnées des cavaliers de Séville et de Cadix.

La passion apparaît donc comme le premier trait distinctif du portrait moral de l'espagnol, typifié par la suite par les écrivains romantiques. Amoureux fou, extrêmement jaloux, sensible à la moindre provocation, vindicatif, rêveur, nonchalant, chanteur infatigable trimbalant sa guitare en bandoulière, tels sont les traits saillants du caractère de l'espagnol qui vouait un véritable culte à l'amour poussant jusqu'au bout sa passion débordante.

Alfred de Vigny, entre autres écrivains, a peint ce caractère passionnel dans Doloria, roman dans lequel l'héroïne, découvrant la trahison de son mari l'empoisonne. Elle s'empoisonne à son tour quand celui-ci lui confirme dans l'agonie son amour malgré ses actes d'infidélité.

Les clichés de ce genre se sont multipliés dans la littérature française du XIXe siècle, en particulier ceux qui touchent la femme espagnole dont la beauté sublime avait excité l'imagination des romanciers, rembourrée des récits des voyageurs et des militaires qui avaient visité l'Espagne. Un portrait standard a occupé les devants de la scène littéraire: cheveux soyeux, yeux scintillants, taille gracieuse, formes voluptueuses, jambes fines, pieds mignons, belle et chaude, l'espagnole mettait sa ferveur au service de sa fierté. Laquelle fierté la rendait capable de toutes les actions et les réactions aussi bien héroïques que félonnes, démultipliées davantage en présence de l'étranger.

Cet extrémisme, commun à tous les citoyens ibériques, était puisé en partie dans la religion, assujettie à l'église catholique. Il s'est manifesté avec acuité lors de l'invasion de 1808 qui a constitué un tournant historique important dans les rapports franco-espagnols.

Si l'indolence du peuple espagnol, conjuguée à la défaillance de la classe dirigeante, avait facilité la pénétration et l'ingérence françaises, sa résistance et son acharnement contre les envahisseurs, éperonnés par la volonté de défendre et de préserver l'honneur de la nation ont participé dans une large mesure à dévoiler un nouvel aspect de la personnalité de l'espagnol jusque là insoupçonné.

Ce sont les guerres de la péninsule qui ont révélé le patriotisme outrancier de l'espagnol. Célèbre par son apathie et sa lubricité, il était aussi haineux et fanatique. Il luttait contre les occupants avec bravoure et férocité consolidées par des convictions politiques et religieuses inébranlables. Sa ténacité et son patriotisme avaient fait de lui une sorte de forteresse accessible, mais impossible à conquérir.

En littérature ce sont les écrits des maréchaux sur les souffrances et les privations des soldats français, les récits des survivants des guérillas et les publications d'articles et d'ouvrages qui ont mis en exergue l'esprit héroïque d'une population en furie contre les étrangers. Quelques romans ont appuyé auprès des lecteurs cette image inattendue, voire surprenante. On peut citer Don Alonso ou l'Espagne du comte Salvandy qui est à la fois un ouvrage politique et un roman d'intrigues faisant état des premières tentatives de révolte ressenties dans les colonies. Ou encore Le Voyage pittoresque en Espagne du baron Taylor qui a mis à jour les idées émancipées d'une poignée d'hommes désireux de sauver leur patrie de la ruine politique.

C'est cette image d'un peuple brave, passionné, courageux et résistant qui a incité beaucoup d'écrivains dont Balzac à considérer l'Espagne sous un nouveau jour voulant dépasser les stéréotypes de leurs prédécesseurs. C'était l'une des raisons qui a poussé le jeune et pétillant Balzac à fustiger Victor Hugo et ses disciples qui entretenaient toujours un goût prononcé pour le Moyen-âge, savourant la vie espagnole emmitouflée dans les carcans du passé.

Balzac a emprunté au début le chemin de la critique à travers le regard perspicace qu'il avait porté sur les réalités environnantes. En dépit de son jeune âge les premiers signes de son génie lui ont ouvert les portes hermétiques du salon de Victor Hugo, réservé à un groupe de privilégiés: Sainte-Beuve, Alfred de Vigny, Alfred de Musset, Prosper Mérimée…Nullement désarçonné par le renom et la notoriété avérés des membres du cénacle, Balzac a osé dénigrer leurs écrits, en particulier la pièce de théâtre Hernani ou l'honneur castillan, signée par le chef de file de l'école romantique, en l'occurrence Victor Hugo.

Le génie de Balzac se raffermissait au fur et à mesure qu'il maîtrisait sa plume. Les deux mille cinq cents personnages qu'il a crées sont immortalisés par ses romans. Parmi ces derniers certains sont devenus universels par la richesse des sujets traités depuis le pouvoir exercé par l'argent jusqu'à l'emprise des passions, mêlant tous les genres: poésie, drame, comédie… où les passions occupent une place de choix.

Les passions dans l'oeuvre monumentale de Balzac sont presque un leitmotiv. A peu près tous les héros balzaciens sont mus d'une manière ou d'une autre par un sentiment qui les domine et décide de leur sort, parfois d'une manière extrêmement tragique.

L'amour chez le célèbre romancier n'est pas toujours synonyme de passion qui tisse sa toile autour des protagonistes et qui finit par les unir ou par les étouffer. Il est protéiforme, en ce sens qu'il peut se matérialiser sous d'autres formes, avoir d'autres aspects inattendus ou étonnants, à mi-chemin entre la fiction et la réalité. Il faut entendre les passions dans leur acception générale: jalousie, ambition, désir de gloire…et dans leur emploi absolu: l'amour. A l'époque romantique l'aventure par excellence est l'amour passion, beaucoup plus source de souffrance que de bonheur puisqu'il s'accorde difficilement du réel. De ce fait la passion dont les effets sont condamnés même par ceux qui en ont peint la force fascinante devient une excuse à l'immoralité et au crime.

Balzac qui n'a fait ni la pathologie ni l'étude clinique des passions a été taxé de romancier des passionnés. Il voyait dans les passions un produit de la vie sociale, des hypertrophies et des déviations. Ses personnages, monomanes ou obsédés, caractérisés par un individualisme déchaîné, couraient à la fortune, convoitaient des carrières, s'enlisaient dans les rivalités et recouraient aux spoliations.

Le thème de la passion qui a largement dominé dans l'oeuvre balzacienne est un artifice (dont la fin est toujours plate ou triste) et un drame social, notamment la passion de l'argent qui justifie les crimes. Pour Balzac la passion s'explique mais ne se résout pas. C'est la devise de quelques-uns de ses célèbres romans: La Cousine Bette, Pathologie de la vie sociale, Lettres sur Sainte-Beuve, Les Paysans, La Maison du chat qui pelote, Le Lys dans la vallée. Dans La Maison Nucingen il est plus radical parce que tuer les passions est l'équivalent de tuer la société. Le Père Goriot est jugé le roman des hommes à passion et La Comédie humaine est considérée comme l'épopée des passions.

Dans les récits centrés sur l'Espagne Balzac a dû subir plusieurs influences d'obédience française ou anglaise. Cette influence a été renforcée par une lecture avide de tout ce qui se publiait sur ce pays. On peut citer les pièces de théâtre de Beaumarchais, les romans de Lesage (description piquante des moeurs espagnoles), le roman Cinq- Mars de de Vigny (considéré par Balzac comme un roman historique de premier ordre), les écrits de Lewis, Maturin et Otway. On peut ajouter à cette liste les récits de ses amis militaires glorifiant l'héroïque résistance à l'invasion napoléonienne et les témoignages de quelques proches dont les plus significatifs ont été ceux de Mme Carraud et de Périolas.

Ce travail de documentation a permis à Balzac l'élaboration d'un nombre considérable de récits où les passions et les esquisses militaires jouent le rôle de fil conducteur. A titre d'exemple: Le Centenaire, Jane la pâle, Adieu, Le Réquisitionnaire, L'Auberge rouge, Les Marana, Les Anglais en Espagne, Les Pontons, etc.

L'idée de l'un de ces récits lui avait été probablement suggérée par Mme d'Arbantès, l'une de ses nombreuses connaissances féminines. En qualité d'ambassadrice elle avait beaucoup voyagé en Espagne et lui avait fait part dans l'une de leurs nombreuses conversations de la grandeur d'âme des espagnols dans leur lutte contre l'invasion française. Le récit en question est El Verdugo, conte peu connu dans l'édifice balzacien, en comparaison avec les chefs d'oeuvre de la comédie humaine. Cette méconnaissance n'occulte nullement la valeur esthétique du texte, organisé de bout en bout par des bouleversements frôlant le pathétique, selon une binarité étrange où les interférences entre deux mondes antithétiques sont rendues plausibles par le seul catalyseur possible: l'amour. Dès lors le conte se présente comme un creuset où confluent les sentiments les plus troublants commandés par une logique perverse. Faisant partie des écrits espagnols qui figurent dans le répertoire pluridimensionnel de celui qui vouait une adoration particulière à Beaumarchais, El Verdugo présente un modèle de dévouement d'une rare intensité. Et même si Balzac n'a jamais mis les pieds en Espagne et ne savait ni lire ni écrire l'espagnol, son génie lui a permis de réinvestir les informations glanées de ses nombreuses lectures et de ses conversations pour peindre d'une main de maître les méandres de l'âme récalcitrante mais altière des personnages espagnols.

Dans notre analyse nous aborderons un certain nombre de points qui nous paraissent judicieux à évoquer et à débattre:

comment l'histoire d'El Verdugo se déclenche-t-elle?

quel rôle joue l'amour dans le changement du cours des événements?

qui sera le plus fort, l'amour-passion ou l'amour de la nation?

Paru en octobre 1829, présenté en tant qu'épisode historique dans une note de La Mode (Paris), El Verdugo, récit des plus brefs, est la manifestation du romantisme flamboyant. Ce conte reprend le thème du bourreau qui était déjà en vogue, traité par Prosper Mérimée dans Théâtre de Clara Gazul (1825), Jules Janin dans L'Âne mort et la femme guillotinée (1829) et Victor Hugo dans Le Dernier jour d'un condamné (1829).

El Verdugo est une histoire qui se passe dans la petite ville de Menda sur la côte d'Espagne. Inquiétés par les rumeurs d'une attaque anglaise, les français ont mis leurs patrouilles en état d'alerte. Le soir de la fête Saint-Jacques, alors qu'un bal se tient dans le château du marquis de Léganès, éclate dans la ville une trahison préparée à l'avance. Rêvant sur la terrasse de la belle Clara, fille du marquis, le commandant français Victor Marchand, voyant l'un des soldats abattu par une balle dans la tête, se rend compte de la catastrophe. Sauvé à la dernière minute d'une mort certaine par Clara, il part aviser ses supérieurs. Quelques heures plus tard le général G.T.R, à la tête d'un régiment, entame sa vengeance contre les rebelles. Après s'être emparé du château il ordonne l'exécution de tous les membres de la famille seigneuriale. Ces derniers préfèrent à la potence la décapitation par la main de l'un des leurs afin de préserver l'honneur et le nom de la famille.

Si la présence des français dans la péninsule est un motif valable qui justifie l'écriture d'un tel conte, la guerre et l'amour indissociables comme des frères siamois revêtent une spécificité extraordinaire dans la mesure où la première est l'antinomie du second, et fonctionnent comme un aqueduc canalisant les événements, les acheminant sans faute vers une chute méticuleusement préparée. Dans cet échiquier, roi, cavaliers, et pions sont manipulés à leur insu par la fatalité, car il a fallu que la connivence et la participation de la flotte anglaise ralliée à la cause espagnole soient contrecarrées par on ne sait quel empêchement maritime pour que l'apparition de quelques voiles blanches immobilisées béatement comme des fantômes de pacotille déclenche un raz-de-marée sanguinolent.

Deux clans s'affrontent dans la petite ville de Menda: la famille de Léganès et toute la communauté de Mendareprésentant l'Espagne, pays à l'honneur souillé, humilié par l'invasion de l'ennemi limitrophe, et une armée représentant la France, nation puissante et impériale. Deux personnages donnent le coup d'envoi à une décharge émotionnelle: Victor Marchand, commandant de l'armée française et Clara fille du marquis de Léganès, liés par un amour impossible. Cet amour condamné avant sa naissance même est la clé de voûte du conte. En effet l'histoire s'ouvre sur un bal dansant (bal masquant comme dirait Michel Butor), organisé dans le château du marquis de Léganès avec l'accord des autorités militaires françaises, dont les lumières éclairaient le ciel et la mer de Menda et les sons (musique, conversations…) emplissaient le silence romantique et prégnant de la nuit. Cette fête joyeuse en apparence servait en fait de subterfuge à un projet d'insurrection fomenté par les espagnols, assistés secrètement par les anglais dans leur entreprise noble mais périlleuse. On peut voir dans ce premier comportement une première marque d'amour. Il n'y a que l'amour indéfectible de la patrie et de la liberté qui brave les dangers, transgresse tous les rapports de force aux risques et périls de ceux qui en sont les dépositaires. Quand les voiles anglaises ont été repérées pendant la nuit où toutes les conditions climatiques étaient admirablement réunies pour stigmatiser la velléité de libération (lune lumineuse incrustée dans un ciel pailleté d'étoiles scintillantes) et partant le traquenard dévoilé, les espagnols lancent une offensive prématurée. Le carnage des soldats français chargés de la surveillance du château aurait été une victoire retentissante et la tentative du soulèvement une réussite éclatante s'il n'y avait pas eu l'amour de Clara pour Victor.

La belle et chaude espagnole, fière et hautaine, obéissant à un sentiment impérieux, difficile à expliquer dans des circonstances décisives marquant un tournant dans la vie de tout un peuple, a sauvé le commandant Marchand (pourtant emblème de l'ennemi exécré) d'une mort certaine en lui enjoignant de fuir ses assaillants et en mettant à sa disposition un cheval de secours. A ce niveau on peut parler du triomphe de la passion sur la nation. Clara a mis en veilleuse son animosité vis-à-vis de l'occupant et son inimitié à l'égard de l'étranger juste le temps de récupérer et d'endosser son statut de jeune fille désirée, aimée, briguée même par un non espagnol, pire encore par un anti-espagnol. Vue sous cet angle, son attitude requiert un tant soit peu de légitimité. Dans son élan salvateur, Clara ne voyait dans Victor qu'un homme, un amoureux, nourrissant à son encontre une passion muette et qu'il fallait protéger contre le danger imminent, quitte à payer le prix fort. Cet acte de bravoure a eu des répercussions malencontreuses sur le sort de la famille de Léganès, sa valetaille et tous les habitants de Menda. Le commandant Victor Marchand, éperonné par le dévouement à l'uniforme, c'est-à-dire agissant en vrai cocardier, a donné l'alerte à son supérieur après une course aussi rageuse qu'époustouflante. Ce dernier a décrété immédiatement la chasse aux mutins et est parti le vent en poupe, à la tête de ses troupes, vers le théâtre de la traîtrise. L'instinct guerrier de Victor et son tempérament militaire n'ont souffert aucune tergiversation quant au devoir à accomplir. Son vif amour pour Clara n'a constitué pour lui aucune entrave, aucune source de déchirement entre son coeur et sa raison. C'est la réponse mesurée et pondérée de l'homme à la réaction spontanée et irréfléchie de la femme. Autrement dit le devoir passe avant le caprice.

La confrontation entre les occupants et les rebelles constitue un moment très fort

où l'enchevêtrement de quelques agissements irrationnels engendre des rebondissements dramatiques. A commencer par la capitulation des assassins des français dans le seul but d'empêcher l'effusion du sang de leurs concitoyens innocents. Le dévouement à une cause, conjugué à la conscience éveillée et au sacrifice sans bornes, se dresse tel un rempart inexpugnable face à la vindicte aveugle du général cruel. Ce dernier, en imposant en guise de représailles une contribution faramineuse, une sorte de tribut, a offert aux espagnols une belle occasion d'exercer leur civisme infrangible et de témoigner leur solidarité à leur compatriotes par le biais des habitants les plus riches de Menda, constitués volontairement en prisonniers pour en garantir le paiement.

Cette image mérite plus ample réflexion. Les riches ne pouvaient-ils pas recourir à une autre solution pour garder la vie sauve en soudoyant par exemple un quelconque soldat français ou en négociant carrément avec le général un contrat de survie? Les fauteurs de troubles ne pouvaient-ils pas prévoir leur retraite en mettant sur pied un plan d'évasion savamment élaboré pour parer à l'éventualité de l'échec?

Ou bien les espagnols dans un excès de zèle qui ne leur est pas coutumier auraient surévalué leur chance de succès, sous-estimant par la même occasion les potentialités militaires françaises. Ou bien, et c'est l'explication la plus rationnelle, ils avaient fixé auparavant l'alternative: réussir ou périr.

Ce choix qui est en fait une obligation est conforme à l'esprit des espagnols: si on aime son pays on doit se sacrifier pour lui jusqu'au dernier souffle. Deux décisions majeures ont scellé le sort bouleversant et contristant à la fois de la famille de Léganès dont les membres ne se sont pas départis de leur grandeur et de leur noblesse même au moment d'une superbe douleur face à une mort inédite.

La première est celle du général G.T.R qui, après avoir entériné l'exécution de tous les Léganès et leurs domestiques par la pendaison au moyen de potences dressées sur la terrasse du château, a accepté la requête formulée par ses victimes, transmise par l'intermédiaire de l'infortuné Victor. Ils souhaitaient mourir par décapitation en présence d'un prêtre.

La deuxième est celle du marquis de Léganès qui était prêt à troquer toute sa fortune contre le maintien en vie de son jeune fils. Le marquis visait la pérennisation du nom et du sang de la famille, et la préservation de sa lignée d'une éradication complète, corollaire de la disparition de tous les descendants.

Le consentement du général a été cependant conditionné par l'accomplissement de la sale besogne (la décapitation) par l'un des fils du marquis, devant se substituer au bourreau de service.

Le double jeu: si tu veux-tu dois, je veux-j'accepte, instauré entre le général et le marquis est le paroxysme de l'invraisemblance. Accepter d'être étêté la paix dans l'âme par la main de son propre fils pour garantir la continuité, donc mourir pour donner la vie, ne se rencontre pas fréquemment. Qu'est ce qui motive une telle abnégation? L'amour, l'orgueil, la vésanie peut-être? C'est assurément un sentiment très, trop intense, surhumain. Si c'est de l'amour de soi ou la recherche de l'éternisation d'un nom qui serait retenu par l'histoire et partant scandé par la postérité, il serait presque impossible de le prouver.

La famille de Léganès se compose du marquis, de sa femme, de trois garçons (Juanito, Philippe, Manuel) et de deux filles (Clara, Marquita). Après leur forfait, les soldats français les ont enfermés dans l'une des pièces du château, les mains ligotées comme de vulgaires criminels. Grâce à la médiation de Victor auprès du général ils ont obtenu une faveur, si faveur il y a: retrouver la liberté d'action avec la parole d'honneur de ne rien tenter. Victor lui-même détacha les mains de Clara, gage de reconnaissance aussi bien tardive qu'inutile. A l'annonce du plan machiavélique du général, la famille a été ébranlée. La scène décrite par le narrateur est insolite: d'un côté Juanito debout devant son père, Philippe et Clara à genoux, de l'autre la mère debout devant Marquita à genoux.

L'une des interprétations possibles de cette image est que tous les agenouillés (d'ailleurs l'agenouillement est la position du condamné à la décapitation) ont été exécutés, morts de la même manière. Ceux qui sont restés debout ont subi un sort différent: la mère s'est suicidée, Juanito est resté en vie portant sur ses épaules un fardeau échinant.

Le dilemme de Juanito (car c'est lui, le fils aîné du marquis, qui a été élu à l'unanimité pour se servir du cimeterre et du billot) a été résolu grâce à une manifestation tripartite de l'amour: l'amour propre, l'amour charnel et l'amour maternel:

En décrétant à haute voix: «Espagnols, je donne à mon fils ma bénédiction paternelle! Maintenant, marquis, frappe sans peur, tu es sans reproche», le marquis de Léganès a proclamé implicitement sa victoire morale sur les français en laissant derrière lui un héritier. Sa mort, si elle n'a pas été d'une grande utilité à son pays, elle a au moins assuré le transfert du titre honorifique du père au fils.

Pour que Juanito accepte la mission accablante, Clara a suscité sa jalousie en faisant valoir son amour pour Victor: «Ses yeux veloutés jetèrent un regard de feu sur Victor, comme pour réveiller dans le coeur de Juanito son horreur des français».

Clara pouvait toutefois échapper au calvaire à la condition sine qua non d'accepter un mariage avec Victor (une trouvaille diabolique du général). Mais en toute logique elle a refusé cette proposition aux contours salutaires et a préféré la mort puisque c'est à cause d'elle que les événements ont pris un cours désastreux. A ce niveau on peut parler de la revanche du chauvinisme sur la passion. Pour se racheter, Clara a employé tout son talent d'allumeuse pour convaincre son frère hésitant.

En voyant sa mère s'approcher de lui, donc de la mort, Juanito a perdu connaissance en criant: «Elle m'a nourri». Ce cri était nécessaire pour interpeller l'amour maternel. La réponse de la marquise était à la hauteur de la sollicitation de son fils. Elle s'est jetée du haut de la terrasse pour mourir écrasée sur des rochers. C'était la solution idéale à l'impossible affrontement mère/fils.


Ainsi, El Verdugo est une histoire terrifiante, typique du romantisme frénétique où la guerre idéalisée par fidélité à la tradition épique a été transformée par Balzac en une sorte d'épopée romanesque. L'âme hautaine affichée par les espagnols pour désarmer les ennemis de leur patrie est un modèle du patriotisme et de la dévotion. L'amour du pays a été en fin de compte le plus fort car le sentiment qui liait Clara et Victor était en fait un leurre, rendu tel par une contrainte indépassable. C'était un vague espoir réfréné par la guerre. Laquelle circonstance avait abouti à l'extinction de toute une famille dans une scène théâtrale dont seul Balzac a le secret.

Juanito le bourreau familial, surnommé el verdugo, n'aspirait plus malgré tous les honneurs reçus qu'à aller rejoindre ceux qui peuplaient, qui hantaient ses rêves, ceux qui l'ont prié de les décimer pour échapper au déshonneur de mourir de la main de l'ennemi et pour immortaliser le nom de la famille.

Marquita avait prophétisé avant son exécution:«Je pense à toi mon pauvre Juanito, tu seras bien malheureux sans nous».



Pour citer cet article :
Auteur : Az Elarab Qorchi -   - Titre : Passion et compassion dans El Verdugo de Balzac,
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