la symbolique de la vieille dans il etait une fois un vieux couple heureux de mohammed khair-eddine.
par: moummad el houssaine, agrégé de français, lycée qualifiant el hassan el khayyat, inezgane.

la majorité des lecteurs considèrent, à tort, la vieille dans il etait une fois un vieux couple heureux comme un personnage comparse. pour ceux-ci, le vieux demeure le personnage pivot qui conduit le récit à sa guise en alternance avec le narrateur premier; il en est la clé de voûte en quelque sorte. quant à la vieille, son rôle se limite à meubler le vide autour de son mari et à égayer la monotonie de ses considérations. mais, après mûres réflexions, il s'avère que ce personnage a son mot à dire dans cette histoire. la suprématie volumétrique du vieux écrase celle-ci au point de la neutraliser, et pourtant elle ne cède pas. ses répliques maigres et ses effacements fréquents ne nuisent aucunement à sa mission dans le récit. c'est grâce à sa symbolique que la vieille, personnage satellite en apparence, s'érige en un pôle capable de rivaliser avec le vieux. si ce dernier est souvent absorbé par ses flux de conscience oû il analyse son environnement, le vieille, elle, définit cet environnement. elle incarne son statut et sa réalité, tantôt en s'y identifiant et tantôt en s'y opposant, pour livrer au lecteur une fresque sur laquelle se détache la figure féminine, ses attentes et ses déceptions. ce personnage est donc un signe à connotations fortes qui dénonce la vérité de la condition de la femme sous des dehors romanesques.

la vieille: vecteur de la couleur locale.

la vieille illustre parfaitement le statut de la femme dans le sud marocain. le lecteur ne saura ne pas penser au vécu et aux coutumes qui régissent la vie de celle-ci à chaque fois qu'il rencontre ce personnage. tout en elle fait sens et participe à tisser le statut peu lumineux de son sexe dans une région marquée au fer de la tradition et de la religion détournée. la vieille est donc un type social qui représente la réalité de la femme dans notre culture.

une confrontation au sein du couple même entre le vieux et la vieille est jugée utile pour mieux ressortir les contrastes. alors que le vieux porte un nom, qui est synonyme de l'identité et de la reconnaissance sociales, la vieille est réduite à l'anonymat. elle est désignée tout au long du récit par «femme» ou «épouse». ce personnage ne possède pas une identité qui lui est propre; elle se définit souvent par des hyperonymes qui englobent presque toute la gent féminine. l'absence du nom, ne symbolise-t-elle pas la méconnaissance et le dénigrement de la société? n'est-ce pas une espèce de négation? le traitement que subit la vieille n'est pas fortuit. c'est le sort que le narrateur réserve à toutes les femmes dans cette histoire. au cours d'une discussion entre le couple, le hasard les mène à parler de l'épouse de hmad, l'ancien baroudeur. encore une figure indéfinissable toujours calfeutrée conformément à la tradition:«-…on ne sait pas à quoi elle ressemble. – c'est une recluse. hmad n'aime pas voir traîner ses femmes. ils les saignerait plutôt!». la femme est donc un tabou social. elle existe, évolue à l'ombre et sous la tutelle de l'homme.

un lecteur lucide se rend compte de cette situation inégale dès l'incipit car la présentation des deux protagonistes est peu équitable. le vieux se voit doter d'une épaisseur psychologique au fil du récit. son portrait, déjà esquissé par le narrateur, est parachevé au fur et à mesure par la vox populi mais également, en creux, à travers ses propres réflexions. mais la vieille, elle, se révèle un personnage fragile, un croquis dont on arrive à peine à distinguer les contours. c'est une créature qui vient ex nihilo; un spectre sans nom, sans passé et sans histoire:«…de la femme, on savait peu de chose sinon qu'elle venait d'un village lointain, d'une autre montagne sans doute». le contraste criant entre les deux portraits (celui de la vieille est dépouillé tandis que celui du vieux est étoffé) est significatif. il consacre l'hégémonie de l'homme et condamne la femme à vivre opprimée au sein d'un univers essentiellement viril.

la symétrie entre le sort de la vieille dans le roman et celui de la femme dans la réalité est parfaite. alors que l'homme représente toujours une figure positive et «opulente», la femme se définit souvent par le paradigme de la négation. le décalage entre bouchaib et sa femme illustre pertinemment cette vision et atteint son paroxysme quand il s'agit du savoir et de l'érudition. le narrateur fait du vieux un homme très instruit, un homme de lettres et des sciences. cette caractéristique poussée à l'excès frise parfois l'invraisemblable voire le comique:«bouchaib était un fin lettré. il possédait des vieux manuscrits relatifs à la région et bien d'autres grimoires inaccessibles à l'homme ordinaire». le lecteur n'arrive pas toujours à concilier le passé agité du vieux, un passé de l'errance et de la misère, et son savoir immense et encyclopédique (à moins que le personnage ne soit le reflet de khair-eddine lui-même!). or, la vieille est une copie conforme de la réalité. tout comme les villageoises, elle est illettrée. son esprit simpliste et naïf assimile rarement les discours fumeux et trop savants de son mari, car elle ne peut aller au-delà de son quotidien:«elle ne comprenait rien à ces choses. fors la cuisine et la vie courante en général, tout le reste était nébuleux pour elle.» .

si le vieux se lance systématiquement dans des excursions intellectuelles qui lui permettent de déborder les frontières du village et d'explorer des univers parfois lointains, la vieille est prisonnière de son quotidien. elle est pleinement ancrée dans son entourage immédiat et ne peut en aucun cas s'en défaire. c'est dans cet entourage qu'elle se reconnaît. a l'instar de toutes les villageoises, c'est elle qui se charge de toutes les activités journalières de son ménage. bouchaib, la figure du penseur, ne fait que réfléchir et discourir. son rôle se résume dans une longue et interminable logorrhée. il s'en rend compte lui-mêmedu reste:«mais je parle, je parle, je parle…». néanmoins, la vieille dans le roman est une créature industrieuse. son apparition est toujours justifiée par un acte à accomplir: si elle apparaît, c'est pour demander l'avis du vieux sur un repas…si elle disparaît, c'est pour aller nourrir la vache…bref, la vieille renvoie à notre société traditionnelle oû la division des taches semble inique. une société oû il incombe à la femme de s'occuper de toutes les corvées relatives au ménage (l'eau, les bêtes, les champs…), durs soient-elles. pour accentuer cet abus, le narrateur va jusqu'à établir une analogie entre la vieille et sa vache même. d'oû ressort une espèce d'«animalisation» de celle-ci:«dans l'étable, la vache avait fini de manger et, comme elle ne meuglait pas, la vieille femme pouvait la croire endormie. c'était sa bête favorite. elle faisait comme elle les labours dès les primes pluies d'octobre». quant à bouchaib, il s'extasie dans son oisiveté comme un seigneur et se livre souvent au courant de ses idées qui l'emporte sur des rivages atemporels. en analysant les rapports dans le couple, le lecteur s'aperçoit facilement d'une hiérarchie sociale, car les comportements de la vieille, qui s'empresse tout le temps auprès de son mari, ne vont pas sans nous rappeler les attitudes du serviteur à l'égard de son maître. les questions du genre:«qu'est-ce que tu veux pour ce soir?» font légion dans le texte et trahissent un rapport vertical entre les deux époux. la vieille tache de combler les plaisirs de son mari…mais des siens, il n'en a jamais été question.

la femme dans notre culture, à l'image du personnage dans le roman, est mise à l'écart. le narrateur nous livre ainsi une silhouette frêle, mais riche en significations, qui traduit toutes les déceptions de son sexe en mal de reconnaissance. dans un monde phallocentrique, la femme est acculée à la soumission. toutefois, le rôle de la vieille dans ce cadre s'avère double. elle trahit l'ingratitude et l'injustice sociales envers la femme, mais en parallèle, elle souligne ses aspirations et ses attentes: elle met le doigt sur l'origine du mal et indique les moyens susceptibles de le guérir à la racine, tout ensemble. certes, la vieille illustre la situation peu glorieuse de la femme dans notre culture, mais celle-ci, aux antipodes des villageoises, a une consolation: la vie qu'elle mène avec son mari dissipe les abus sociaux qui la guettent. ainsi, l'écart entre le traitement du narrateur (porte-parole de la société) et celui du vieux à l'égard de la vieille est considérable. s'elle pâtît suite à l'injustice du premier, le second est en mesure de la réhabiliter: l'écouter et lui accorder le statut qui lui est dû.

la vieille: la voix/voie du salut:

la facette sombre de la vieille, qui renvoie à la réalité de la femme dans notre société, se double d'une facette lumineuse qui frôle parfois l'utopique. cette seconde facette fonctionnerait comme une recette ou un mode d'emploi qui aiderait celle-ci à retrouver la place qu'elle mérite dans la société. c'est dire que la vieille dans le récit est une lueur d'espoir qui point à l'horizon de ses congénères, un statut idéaliste que toutes les femmes convoitent. du coup, ce personnage saura réveiller la volonté de changer et inciter ces dernières à la revendication et à la persévérance.

en analysant de près le contexte conjugal et familial de la vieille, on peut dire que celle-ci figure comme une anti-villageoise: elle se définit souvent par opposition aux autres. la vieille connaît la méconnaissance sociale, preuve en est le traitement avilissant du narrateur à son égard; mais ce qui la démarque, c'est sa conscience de cette condition. elle est une conscience sociale qui ne cesse de s'interroger sur la situation de la femme dans son village surtout. elle fustige celles qui se font humilier à cause de leur résignation et bénit celles qui ont réussi à se tenir debout malgré les embûches et les écueils. talouquit est un exemple éloquent à cet égard. cette femme érudite tranche sur un paysage dont la couleur dominante reste l'ignorance et l'illettrisme, surtout entre les femmes. ce caractère hors du commun arrache un long discours élogieux aux deux époux. la vieille l'admire énormément, d'abord par l'étendue de son savoir, mais surtout parce qu'elle est l'unique figure qui parvient à s'affranchir de la tutelle de l'homme. talouquit vit seule et cependant elle réussit à mener une vie décente. jamais le lecteur n'entendra plaindre cette femme qui maîtrise pleinement son entourage:«elle ne manque de rien. c'est une fourmi». c'est sa volonté ferme et ses convictions qui la tiennent à l'abri de l'indigence qui ronge les autres villageoises abandonnées par leurs maris. la vieille se saisit donc de cette confrontation pour lancer son mot d'esprit:«en tout cas, il n'y a plus de femme de ce genre, précisa la vieille. il n'y a plus que des ignorantes bâtées qui triment sous le soleil ou dans la tourmente». la vieille ne reproche pas à la femme de travailler, mais de ne pas tirer parti de son travail. le travail n'a de fruit que s'il est régi par la raison, c'est-à-dire que celle-ci doit être consciente qu'elle est la charpente de la famille et de la société. la femme peut améliorer sa situation en donnant à son rôle sa juste valeur. mais les villageoises, ces ombres interchangeables, subissent une critique acerbe vu leur résignation: ce que la vieille déteste par-dessus tout.

la femme endure des abus dont elle est elle-même l'auteur, paradoxalement. c'est son ignorance et sa «lâcheté» qui ont enfanté sa condition. les pauvres ne sont pas l'unique cible de la satire de la vieille; celle-ci déclare une guerre sans merci à toutes celles qui rabaissent leur statut. même les riches, les femmes des parvenus, ne sont pas à l'abri de ses attaques. ces dernières sont souvent aperçues comme des aliénées qui ont rompu avec leurs origines et sombrent dans le faste des apparences trompeuses à l'aveuglette. dans une conversation entre les deux époux, le vieux ne manque pas d'évoquer ironiquement ces femmes obnubilées par l'éclat de la ville:«ces femmes se vantent de vivre mieux en ville qu'ici. là-bas, elles portent de l'or. n'as-tu pas vu qu'elles ressemblent à des bijouteries?». cette réplique polyphonique, d'oû se dégage également la voix des parvenues, a pour but essentiel de sonder la fermeté du parti pris de la vieille. mais la réponse de celle-ci est plus que claire:«c'est du tape-à-l'oeil». l'attachement de ces femmes au paraître aux dépens de l'être lui soulève le coeur de dégoût. elles convoitent l'estime et la considération d'autrui, non par ce qu'elles sont, mais par ce qu'elles ont. l'erreur suprême de la femme, selon celle-ci, n'est donc autre que la négation de soi, mais chacune la commet à sa manière: si les pauvres villageoises rechignent à la protestation et finissent pas accepter les avanies sociales, les parvenues, elles, s'entichent de l'or et y voient l'instrument de leur reconnaissance. les deux font abstraction de leurs êtres: la première reste en deçà de son devoir et accepte l'humiliation et la seconde passe outre en se réifiant. or, elles ignorent que la considération est fortement soumise à la loi de l'immanence. elle ne provient pas d'autrui mais de soi. reconnais-toi toi-même, voici la devise que la femme devrait mettre en oeuvre.

la vieille ainsi détruit un statut traditionnel pour le supplanter par un autre meilleur. elle tend à substituer l'image de la femme villageoise opprimée par une autre image qu'est la sienne. la vie qu'elle mène en compagnie du vieux nous apprend bien des choses sur les convoitises de la femme. elle invite et cette dernière et les hommes à suivre leur exemple. l'harmonie et l'entente qui règnent au sein du couple, leur sérénité, mais surtout la reconnaissance mutuelle étonnent parfois le lecteur. le premier enseignement que l'on peut tirer de cette relation conjugale est la suivante: la femme n'est plus réduite à son corps. l'amour charnel, sentiment éphémère qui s'éteint avec la jeunesse, est complètement banni. aussi la femme n'est-elle plus traitée comme un ventre, simple mécanique de procréation. bouchaib, qui parle à un moment donné de son ancien ami khoubane, célèbre en passant ses conduites originales envers son épouse. des conduites qui sont à mille lieues de ce à quoi on est habitué:

«ah! cette femme! quelle douceur et quelle intelligence! n'étaient ces marques de variole sur le visage, elle aurait éclipsé les prétendues beautés dont on célèbre gaillardement les formes plantureuses. (…). khoubane s'en fichait, lui. il aimait cette femme admirable. et il n'aimait qu'elle, ce qui est formidable dans un pays oû on aime toutes les femmes, pour des bagatelles. il savait, lui, donner un sens à l'amour. d'autres, voyant qu'ils n'avaient pas d'enfants; auraient répudié l'épouse inféconde. lui, non!…»

le retour systématique sur les rapports conjugaux dans le roman n'est autre qu'une remise en question de la nature des rapports au sein des couples dans notre culture. l'amitié ou l'amour doivent désormais s'inscrire dans une logique absolue dépassant les sens et les plaisirs passagers. la vieille ne cesse de vanter le caractère de son époux qui lui parle toujours d'égal à égal. un panégyrique qui est souvent corollaire d'une diatribe caustique contre tous les époux ingrats:

« en tout cas, tu m'as rendue heureuse. je suis vieille mais heureuse de vivre ces événements en ta compagnie. j'ai toujours su que tu cachais une grande âme. c'est pourquoi je n'ai jamais souffert avec toi. il n'y a qu'a écouter ce que disent les autres femmes pour comprendre. elles en veulent toutes à leurs conjoints. il a toujours quelque chose à se reprocher, celui-là. il les bat, les maltraite, ne leur achète rien sauf un vêtement et des souliers de temps en temps, et il exige d'elles une perfection absolue (…). moi, je n'ai jamais eu à me plaindre de toi.»

le couple dans le roman est un symbole qui vise à propager des idées neuves et salvatrices. bouchaib incarne l'homme tel qu'il devrait être et la vieille annonce une ère nouvelle. celle-ci est un type, pas comme les autres, qui est conscient des difficultés de sa situation en tant que femme. elle connaît les souffrances de son sexe; du coup, son éloge de son mari s'en trouve intarissable. un éloge qui a un rôle double: il permet à la vieille de faire une satire indirecte des hommes imbus par leur supériorité (en jouant sur les contrastes), mais en même temps, elle chante un hymne pour un modèle à imiter. le lecteur est interpellé par l'échange régulier des félicitations entre les deux époux tout au long de l'oeuvre. la vieille apprécie beaucoup les poèmes de son mari; de même, ce dernier savoure ses plats. cette harmonie n'est donc autre que le signe d'une reconnaissance réciproque qui se manifeste parfois d'une manière poétique:

«elle s'assit et commença à préparer sous l'oeil ébloui du vieux un tagine qu'elle condimenta d'aromates rares. la narine du vieux était titillée par cet agréable fumet. il en laissa même tomber son porte-plume pour suivre les gestes précis et légers de la vieille femme. un bonheur ineffable s'exhalait de sa personne.

- c'est une véritable tentation, dit-il. ton merveilleux travail me distrait du mien. mais ce que tu fais là, c'est aussi de la poésie.»

le travail de la vieille n'est pas dénué de poéticité. tout comme les poèmes du vieux, qui cisèle le langage et les mots, ses tagines sont des tableaux peints par un artiste dextre. bouchaib place ainsi sur un pied d'égalité sa tache et celle de son épouse: les deux cultivent l'utile et le beau.

dans il etait une fois un vieux couple heureux, la vieille n'a rien à envier à son époux. si ce dernier se voit comme figure principale du roman vu sa présence permanente, la vieille, elle, est un signe qui a une multitude de sens. elle fait «l'autopsie» de son univers en tant que femme, trahit les rapports qu'il entretient et qu'il devrait entretenir avec l'univers masculin. la vieille se révèle ainsi un personnage indispensable. elle illustre les idées émises par bouchaib sur la femme et la société et contribue à les transmettre intelligemment dans une enveloppe romanesque.

la vieille: une stratégie générique.

l'influence de la vieille dans le roman déborde les strictes frontières du sens et de la culture pour atteindre même à la question du genre. cette oeuvre serait traitée autrement si l'on fait abstraction de ce personnage; c'est elle qui assure ses liens avec le roman (comme genre). ce constat apparaît aberrant de prime abord; or, sans celle-ci nous aurons affaire à un simple traité de sociologie qui analyse les problèmes de la société marocaine sur tous les niveaux. aussi les discours et les réflexions du vieux deviendraient-ils ennuyeux, sans fin et sans raison. car comment se fait-il qu'une oeuvre passe toute entière uniquement à discourir? bouchaib dans ce cas serait un faux personnage et ses discours peu vraisemblables. c'est donc là oû réside l'importance de la vieille: elle permet de contextualiser les idées de son mari en les mettant dans un cadre culturel et énonciatif adéquats.

en lisant le roman, le lecteur a du mal à reconstituer l'action ou l'histoire racontée: celle-ci est réduite à son degré zéro. le mode de vie simple et itératif que le couple mène n'a d'autre fin que de fournir une plate forme aux discours sociologisants du vieux. loin de dire ses pensées crûment, l'auteur fait appel à une petite histoire pour maquiller la virulence de ses propos. ainsi, si le vieux incarne l'auteur, la vieille, elle, s'occupe d'une autre mission: inscrire ses idées dans un cadre qui justifie leur naissance. elle est le principal auteur de la trame événementielle maigre et répétitive qui constitue cette histoire.

comme nous l'avons déjà mentionné, la vieille est la figure de l'action par excellence. a l'encontre de bouchaib qui passe la majorité de son temps à parler, son épouse anime l'espace: elle prépare les repas, s'occupe du ménage, des bêtes, des corvées…bref, il interrompt systématiquement son mari pour ancrer ses idées dans un cadre spatio-temporel. aussi sa présence rappelle-t-elle toujours au lecteur que les réflexions du vieux font partie intégrante d'un quotidien pleinement vécu. de ce fait, on peut caractériser ce personnage comme étant une technique qui donne au discours son obliquité efficace en l'inscrivant dans le romanesque. ainsi, loin d'exprimer ses idées d'une manière insipide, comme l'aurait fait un sociologue, l'auteur le fait d'une manière biaisée et intelligente. la vieille tisse une vie quotidienne qui amène logiquement les pensées faussement subsidiaires du vieux.

la vieille se définit d'emblée comme un lien fin qui rattache l'oeuvre au genre romanesque. cette histoire simple qui voit le jour fonctionne comme un récit cadre qui sert à donner une unité et une logique aux analyses de bouchaib (reflet de l'auteur). sans elle, l'oeuvre serait réduite à un simple amas de constats qui va dans tous les sens. de ce fait, la vieille épargne à l'oeuvre la sécheresse et le dépouillement qui sont le propre des traités de sociologie; car outre sa présence dans la diégès, la vieille est également présente dans les discours du vieux. ses interventions les scandent et leur donnent l'allure d'une simple discussion familiale.

a l'image du confident dans les dramaturgies antique et classique, la vieille est un personnage dont la présence auprès de bouchaib est quasi obligatoire. elle rend ses considérations vraisemblables, car, sans auditeur, il serait question d'un chapelet de monologues juxtaposés, saugrenus et longs. le vieux est d'ailleurs conscient du rôle dont sa femme s'acquitte dans ce jeu. celle-ci tient compagnie au lecteur, dont elle est la doublure, mais en parallèle, elle ôte à ses discussions toute allure d'artifice. les réflexions du vieux viennent toutes au gré des circonstances suite aux petits débats qu'il soulève avec celle-ci. le discours que ce dernier entreprend à propos du séisme qui a ravagé agadir est un exemple éloquent qui met en évidence la mission de la vieille dans cette oeuvre:«a sa femme pourtant, qui l'écoutait avec ferveur quand il abordait un sujet difficile, il expliqua la sismicité des sols et le pourquoi d'une telle catastrophe». sans elle, la situation de bouchaib sera incongrue: un personnage ne peut aucunement faire toutes ces réflexions seul et dans l'inaction sans susciter le doute et l'étonnement du lectorat. mais la vieille justifie l'attitude de son mari du moment qu'elle se pose comme premier destinataire. ainsi l'auteur joue-t-il ici sur le principe théâtral de la double énonciation: au lieu d'intimider le lecteur par ses discours fleuves en le prenant pour son interlocuteur direct, comme il se passe dans les traités philosophiques et sociologiques…, l'auteur transmet ses messages mais par le biais de la vieille qui pousse toujours son mari à l'éclairer (et le lecteur) sur chaque point. du coup, les digressions de bouchaib ne sont jamais faites d'une seule traite, mais sous la forme d'un faux dialogue. sa femme intervient régulièrement à chaque fois que sa parole s'essouffle: soit par des questions:« il y aura donc une sécheresse?»…soit en reprenant la dernière phrase du vieux pour le pousser à continuer (surtout dans les quatre derniers chapitres).

comme un protagoniste rongé par le malheur et qui sollicite toujours son confident pour extérioriser sa tristesse, le vieux est rongé par la misère de la société et la vieille, qui le côtoie tout le temps, est la seule qui puisse favoriser cet épanchement thérapeutique qui contient beaucoup de leçons, au grand plaisir du lecteur. de ce fait, les discours du vieux ont toujours une raison vu le cadre romanesque qui les engendre. ils trouvent souvent leur place au sein d'une histoire anecdotique: celle d'un mari érudit et de sa femme qui a soif de la connaissance.

on se rend compte, au demeurant, qu' il etait une fois un vieux couple heureux n'est autre qu'une simple anecdote entrecoupée de digressions; une anecdote que l'on peut résumer comme suit: un vieux couple qui vit paisiblement dans un village de montagne reculé. mais on s'aperçoit également que le personnage auquel on a accordé peu d'importance jusqu'à présent, la vieille en l'occurrence, se révèle une clé qui résout pas mal de problématiques dans le roman: elle jette la lumière sur la condition de la femme dans son entourage et participe profondément à créer la matrice romanesque qui régit le torrent d'idées de son mari. elle dénonce les travers de la société, suggère des voies à suivre tout en rendant les discours de bouchaib des discours de circonstance.



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Auteur : Moummad El Houssaine -   - Titre : La symbolique de la vieille dans Il était une fois un vieux couple heureux,
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