département de langue et littérature françaises

master : lettres et expressions artistiques

elément : romantisme allemand

professeur : mr. khalid zekri

université sidi mohamed ben abdellah faculté des lettres et des sciences humaines

dahr elmahraz - fès

le sens du suicide dans

les souffrances du jeune werther

de johann wolfgang von goethe

réalisé par :

elyousfy my ahmed

« il n'y a qu'un problème philosophique vraiment sérieux, c'est le suicide. juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d'être vécue, c'est répondre à la question fondamentale de la philosophie. je juge donc que la question de la vie est la plus pressante des questions », dit albert camus dans le mythe de sisyphe. effectivement, quand l'homme exécute un acte c'est dans un but précis. mais que serait, alors, la finalité de quelqu'un qui se donne la mort ? pourquoi se lancer dans une initiative dont il ne va pas récolter le bénéfice ? s'il agit ainsi pour fuir une situation douloureuse, est-ce en mourant qu'il va s'en sentir soulagé ? autant de questions auxquelles il serait prétentieux de vouloir répondre. un bon nombre de philosophes, d'intellectuels et de littérateurs ont entrepris, chacun à sa façon, d'apporter leur approche à cette pénible problématique. goethe entre autres a été l'un des écrivains qui se sont illustrés en transposant dans la littérature un phénomène aussi tragique. dans son roman les souffrances du jeune werther, il met en scène un jeune homme qui, désespéré suite à son amour impossible pour une jeune femme promise à un autre, finit par se donner la mort. un acte fictif qui n'a pas laissé de susciter beaucoup de réactions tant critiques que sociales dès sa publication. d'où l'effet werther, expression utilisée pour désigner l'attitude des jeunes qui mettent fin à leurs vies à l'instar du personnage de goethe. vu l'énorme portée de cet acte et les divers remous qu'il a provoqué dans la société occidentale, nous allons essayer d'approcher à la fois son originalité et sa signification.

après un grand effort sur soi pour surmonter son amour pour lotte et devant l'échec de sa tentative de la posséder, werther a opté pour le suicide. un acte qui, quoi loin d'être nouveau en littérature, prend chez goethe une nouvelle dimension. la littérature et même la vie nous ont habitués à des suicides accomplis dans des situations d'extrême désespoir suite à quoi la personne, troublée ou inconsciente met fin à ses jours. dans le cas de werther, au contraire, l'acte d'homicide personnel est tout à fait conscient « c'est une chose résolue, charlotte, je veux mourir, et je te l'écris sans aucune exaltation romanesque, de sang-froid, le matin du jour où je te verrai pour la dernière fois »1, écrit-il deux jours avant sa fin. d'ailleurs, on assiste chez lui, dès le début de l'oeuvre à une conception étrange et bien développée des phénomènes ontologiques. la mort volontaire comme la mort naturelle n'ont rien de dissemblable chez le jeune homme; « je trouve aussi étonnant que l'on nomme lâche le malheureux qui se prive de la vie que si l'on donnait ce nom au malade qui succombe à une fièvre maligne. »2, dit-il à albert. sa sensibilité excessive et son exaltation font de lui un être non commun. en fait, le suicide, abordé plusieurs fois, tant dans sa correspondance que dans ses discussions avec albert, constitue pour lui, à tout moment, la liberté de quitter ce cachot quand il le voudra : « ah ! j'ai déjà cent fois saisi un couteau pour faire cesser l'oppression de mon coeur. l'on parle d'une noble race de chevaux qui, quand ils sont échauffés et surmenés, s'ouvrent eux-mêmes, par instinct, une veine avec les dents pour se faciliter la respiration. je me trouve souvent dans le même cas ; je voudrais m'ouvrir une veine qui me procurât la liberté éternelle. »3 une liberté absolue que la médiocrité et la fugacité des choses terrestres rendent insipide.

lui, qui « n'aime pas la dépendance »4, s'est trouvé solidement lié à un être qui n'est, lui non plus, maître de son sort. chose dont il ne s'est pas rendu compte que lorsqu'il n'est plus temps. au début, auprès de « cet être bienfaisant, dont le regard adoucit les souffrances et fait des heureux »5, il n'a pas pu réaliser que la coupe dans laquelle il croit boire le bonheur n'est en réalité qu'une fiole d'où coule le poison qui mettra fin à ses jours. un venin insidieux qui s'infiltre doucement mais dont l'effet est incurable. ce n'est qu'après en être imbu que le malheureux commence à se demander « pourquoi faut-il que ce qui fait la félicité de l'homme devienne aussi la source de son malheur ? »6 mais c'est déjà trop tard, il n'a pris conscience de sa situation que pour réaliser qu' « [il n'est] plus [son] maître, cher ami ! elle fait de [lui] tout ce qu'elle veut. »7. ce caractère précaire du bonheur, la vulnérabilité de tout ce qui est humain ne manqueront pas de le déterminer, lui qui n'est pas homme à se contenter des miettes, à chercher la félicité éternelle.

« je coule des jours aussi heureux que ceux que dieu réserve à ses élus ; quelque chose qui m'arrive désormais, je ne pourrai pas dire que je n'ai pas connu le bonheur, le bonheur le plus pur de la vie…l'aurais-je pensé, quand je prenais ce wahlheim pour but de mes promenades, qu'il était si près du ciel ? »,8 a-t-il dit à son ami pour lui peindre les vagues d'euphorie qui l'inondent au début de sa rencontre avec charlotte. près du ciel ! il l'est, certes, pas seulement quant au bonheur mais aussi de la part de cette pente qui mène vers la mort. pour cet homme qui aspire à l'absolu, le sens de la vie n'est qu'une beauté éphémère. aussi, son suicide délibéré vise-t-il à abolir les frontières entre lui et l'âme soeur par la mort. par cet acte, il compte jouir au-delà des caprices terrestres d'une union spirituelle et éternelle qu'aucun incident ne pourrait interrompre : « qu'importe qu'albert soit ton époux ? Époux !... ce titre serait donc seulement pour ce monde... de ce moment tu es à moi, à moi, ô charlotte ! je pars devant. je vais rejoindre mon père, ton père ; je me plaindrai à lui ; il me consolera jusqu'à ton arrivée : alors je vole à ta rencontre, je te saisis, et demeure uni à toi en présence de l'Éternel, dans des embrassements qui ne finiront jamais »9. evidemment, entre albert et sa femme il y a peu d'espoir de s'immiscer. et même quand il y en aura, le respect et l'amitié que lui voue ce couple pousse souvent werther à se blâmer du trouble qu'il risque d'y semer. et puisque la vie à trois est impossible, il a fallu que l'un d'eux s'immole pour le bonheur des autres.

« ce n'est point désespoir, c'est la certitude que j'ai fini ma carrière, et que je me sacrifie pour toi. oui, charlotte, pourquoi te le cacher ? il faut que l'un de nous trois périsse, et je veux que ce soit moi. »10 geste on ne peut plus inouï, qui n'a d'égal que celui que le christ a accompli pour racheter les péchés de l'humanité. en effet, l'expression « je me sacrifie pour toi » est à prendre tant dans le sens d'un altruisme excessif que dans celui de la rédemption. werther se veut donc un alter christus. si jésus a consenti à mourir sur la croix pour sauver l'humanité, werther, lui, se donne la mort pour sauver une humanité particulière qui se résume en un seul être. un blasphème que le jeune homme n'a pas cessé de réitérer au long de son parcours. cette comparaison qui revient à maintes reprises dans la bouche du héros, a pour fonction de souligner à la fois son originalité et son sens irréligieux : (nous devons en user avec les enfants comme dieu en use avec nous, lui qui ne nous rend jamais plus heureux que lorsqu'il nous laisse errer dans une douce illusion.(lettre 06/07 1er livre) ; l'homme tout entier est là debout, la face devant dieu, comme un puits tari, comme un seau desséché( lettre 03/11 2ème livre ); le fils de dieu ne dit-il pas lui-même : « ceux que mon père m'a donnés seront avec moi ? » si donc je ne lui ai pas été donné, si le père veut me réserver pour lui, comme mon coeur me le dit. (lettre 15/11 2ème livre) ; et si cette coupe parut au dieu du ciel trop amère lorsqu'il la porta sur ses lèvres d'homme, irai-je faire le fort et feindre de la trouver douce et agréable ? ( lettre 15/11 2ème livre) ; o père que je ne connais pas, père qui remplissais autrefois toute mon âme, et qui as depuis détourné ta face de dessus moi, appelle-moi vers toi ! et toi, père céleste et miséricordieux, pourrais-tu repousser ton fils ? etc.) autant de passages où werther n'hésite pas à s'ériger en égal du christ. acte qui sera poussé à son comble lors des apprêts du suicide. comme jésus, il s'est fait apporter du pain et du vain dans sa chambre avant de se brûler la cervelle. et dans un état de pleine conscience, il a écrit ses derniers commandements à la postérité et notamment à l'humanité (lotte) pour laquelle il s'est sacrifié ! pour pousser la ressemblance aussi loin, goethe a eu la malice d'allonger l'agonie de son personnage. s'étant tiré le coup dans la tête vers minuit, il n'a expiré qu'à midi à l'instar du fils de dieu qui, crucifié sur la croix, ne mourut que longtemps après.

par cette mort volontaire, consciente et maturément préparée, werther a bouleversé la conception traditionnelle du suicide. au lieu d'être une simple réaction irréfléchie due à un moment d'égarement ou de désorientation, il est plutôt un acte par lequel le personnage affirme la liberté de disposer de sa vie à son gré. il est également un acte d'hédonisme original dans la mesure où le suicidé compte par son geste se défaire d'une situation qui lui pèse trop et du coup accéder à un bonheur éternel. c'est donc un acte d'individualisme qui rejette toutes les considérations sociales, morales et religieuses pour lesquelles la mort volontaire est un acte gravissime. elles stipulent, en fait, que la vie est un droit commun à la société et de ce fait c'est à dieu seul que revient le droit d'en disposer.

1 goethe, les souffrances du jeune werther, lettre 21 décembre, l'éditeur au lecteur.

2 op. cit. lettre 12 août, 1er livre.

3 op. cit. lettre 16 mars, 2ème livre.

4 op. cit. lettre 20 juillet, 1er livre.

5 op. cit. lettre 16 juillet, 1er livre.

6 op. cit. lettre 18 juillet, 1er livre.

7 op. cit. lettre 8 novembre, 2ème livre.

8 op. cit. lettre 21 juin ,1er livre.

9 op. cit. lettre que werther a écrite à charlotte juste avant sa mort, l'éditeur au lecteur.

10 ibid.



Pour citer cet article :
Auteur : Elyousfy My Ahmed -   - Titre : Le sens du suicide dans Les Souffrances du jeune Werther de Johann Wolfgang Von Goethe ,
Url :[https://www.marocagreg.com/doss/monographies/suicide-jeune-Werther-goethe-Elyousfy-Ahmed.php]
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