Sallem El – Azouzi

La recherche d'identité et son inflexion sur l'écriture dans Rue des boutiques obscures de Patrick Modiano

Sensiblement hanté par des obsessions identitaires et pleinement habité par le passé obscur de la France sous l'Occupation, Modiano écrit pour retrouver des origines perdues. Son identité et celle du peuple français, sous le régime de Vichy collaborateur des Nazis, sont précaires. Dès lors, pour prendre le contre-pied du silence et de l'amnésie qui ont marqué la France de l'époque allant de la libération jusqu' à la mort de Charles de Gaulle, l'écrivain s'assigne l'objectif de refouler les hostilités de l'Occupation et ses répercussions implacables sur les Français notamment durant l'époque du pouvoir du Général. Prenant comme alibi la construction d'une France unie et réconciliée, ce dernier fait passer sous silence toutes les horreurs de la nazification. Et Modiano de définir et d'admonester une telle entreprise à travers ses écrits.

Dans Rue des boutiques obscures la recherche de l'identité forme le pivot du projet scriptural. En voulant revisiter le passé de la France sous l'Occupation, Modiano entend reconstituer une identité perdue. Pour ce faire, il développe une écriture inhabituelle. Elle spécule sur des prismes étranges, sans quoi des événements marquants comme ceux de l'Occupation allemande ne seraient traités.

En effet, nous allons voir quelques aspects de la recherche identitaire. Les détails deviennent importants et collaborent avec un champ sensoriel qui accentue davantage le sens de la quête fatigante.

Détails au service de la quête identitaire:

Pour se faire entendre, Modiano développe dans Rue des boutiques obscures le goût du détail; le scruter, le relire sont bel et bien les intentions enfouies dans le tissu narratif et dans le projet d'écrire. Dès lors, seule l'écriture est tangible. L'acte d'écrire l'emporte sur celui d'interprétation; Modiano ne présente que des bribes d'une vérité amère mais vague. Par le biais du détail, l'écriture enrobe l'Histoire.

«Mansoure. Jean-Michel. 1, rue Gabrielle, XVIII-e. CLI 72-01.»1

Un prénom, une adresse et un numéro de téléphone forment le chapitre XIX. La narration vive du chapitre qui le précède est détrônée subrepticement par un élément de détail. Désireux, mais fiévreusement, de retrouver son identité, le personnage se doit d'être méticuleux et scrupuleux. Toute la structure narrative obéit à un désir aux antipodes des résultats obtenus. En plein récit l'écrivain fait surgir des détails non pas plaisamment, mais dans une finalité qui incombe au lecteur; cette finalité se veut de caractère heuristique où les ficelles politiques d'une époque de terreur semblent être l'écho d'une structure scripturale hors du commun:


«J'enfonçai l'agenda et l'acte de naissance dans ma poche intérieure, avec l'enveloppe qui contenait les photos, et je ne sais pas pourquoi une idée me traversa : celle de dissimuler, dès que je le pourrais, tous ces trésors dans les doublures de ma veste.»2

Le goût du détail atteint son comble, lorsque le personnage réfléchit d'une manière frontale sur ses préoccupations. Un agenda, un acte de naissance, une enveloppe de photos pourront suffire au personnage pour en faire un trésor, une fortune. Le plaisir énorme qu'il éprouve en les cachant de façon que personne ne puisse les atteindre, relève d'une gageure le reléguant dans une situation inouïe et inexplicable.

L'identité est du coup, scellée par le recours à des choses qu'on considère à l'abord abusives, mais qui insinuent une tranche de vie assez importante dans le développement vital et chronologique d'un personnage amnésique. Huit ans ont été omis mais nécessairement vécus. Ce qui inflige à l'identité une coupure irrémédiable qui supporte des hypothèses. Les années sombres de l'Occupation s'assimilent, à bien d'égards, à une telle situation compromise. Les événements de l'Occupation et les crimes perpétrés, manquent de clarté tout en laissant voir des lueurs de suppositions voire de suggestions. L'esprit de l'enquête enraciné dans Rue des Boutiques Obscures est significatif. En s'en servant Modiano désire entamer un projet de doute; où tous les éléments constitutifs de l'époque de l'Occupation doivent être revus et relus:

«L'enquête se comprend comme la marque d'une écriture qui ne peut narrerles événements qu'en les soupçonnant.»4

La quête des traces est le mobile de toute l'oeuvre. Parti pris, le doute et le soupçon, imbriqués à l'intérieur de l'acte d'écrire, traverse le roman de sorte que ce dernier s'ancre le plus souvent dans une lignée historique. Le détail est dès lors installé dans le roman pour créer «l'effet du réel» escompté par l'écrivain, qui s'efforce d'ensorceler le lecteur en vue de lui inculquer implicitement et «en douceur» quelques jugements inhabituels sur l'Occupation:


«Modiano est maître dans ce que Jacques Bersani appelle – reprenant une expression de Roland Barthes – l'«effet du réel». Il cherche toujours à donner des cadres précis et exacts aux «aventures» de ses personnages…il y a dans cette méticulosité quelque chose de flaubertien, ou plutôt une analogie avec la méthode de travail d'un Georges Simenon, tant admiré par Patrick Modiano.»4

Donc, l'acte d'influencer le lecteur est garanti par le recours à des techniques issues de l'admiration du patrimoine du XIX ème siècle et du roman policier du XX ème. Par conséquent, les descriptions frappantes et animées jalonnent le roman, sous des aspects où les détails l'emportent sur la narration; le début du chapitre XXV l'illustre pertinemment. En guise de déblayage de terrain ou de ratissage mobilisant la narration, et en voulant alerter le lecteur, l'écrivain entend instituer les balises d'une recherche dans les profondeurs de l'Histoire. Ce qui rapproche ce procédé, spéculant sur les détails, des détours scripturaux déployés par les écrivains du XIX ème siècle, particulièrement Flaubert.

Quant au caractère de l'écriture du polar où le détail bat son plein, il est ressenti dans l'esprit des pistes empruntées par Guy Roland, et qui donnent aux traces dont les détails sont parfois futiles, un fort élan:


«Il me passait les photos une par une en m'annonçant le nom et la date qu'il avait lus au verso, et c'était une litanie à laquelle les noms russes donnaient une sonorité particulière, tantôt éclatante comme un bruit de cymbales, tantôt plaintive ou presque étouffée.»5

Guy Roland ne manque pas de préciser que les photos passent devant lui sans en oublier une. A la manière des astuces suivies par les détectives, les photos font office d'éléments structurants dans l'oeuvre de Modiano. Preuve assez tangible, la photo devient un vecteur incontournable d'un acte douloureux, celui de se souvenir. Dans le passage, et à l'encontre des récits du polar, une telle trace ne débouche que sur une autre préoccupation d'un amnésique entiché de recherche: la musique. Le bruit des cymbales résonne sur les photos, ravivant de la sorte les plaies les plus douloureuses. Le goût du détail s'inscrit de facto dans un cadre sensoriel plus large.

Registre sensoriel pour des traces ténues:

Impuissant à comprendre les désordres et les mouvements de la société, Modiano fait voir un nouveau traitement de l'Histoire notamment celle relative au juif qui est bousculé dans un pays qui n'est plus serein. L'obsession de lapériode de l'Occupation allemande le traumatise:

«Ce n'est pas vraiment l'Occupation qui me fascine. Elle me fournit un climat idéal, un peu trouble, une lumière un peu bizarre, l'image démesurément grossie de ce qui se passe aujourd'hui.»5

Sa vaste documentation aidant, Modiano traduit une errance interminable et une quête sans but. Dans Rue des boutiques obscures, la vision historique est centrée sur les victimes et non pas sur les bourreaux. Un détective amnésique cherche son identité, son nom, un passé oublié mais qu'il faut revoir. Les événements de l'époque de l'Occupation allemande peuvent s'inscrire sous le même signe. L'écrivain veut éclaircir le lecteur sur une époque connue par les déchirements et les oublis. Il dévoile son projet scriptural lors d'une interview entretenue par Claude Lauzmann, citée par Nicolas Weil dans le monde du 28 janvier 1994:

«Ces événements sont d'une telle ampleur qu'ils n'ont jamais fini de développer leurs conséquences.»7

La finalité semble se réduire à la quête.

«Drôles de gens. De ceux qui ne laissent sur leur passage qu'une buée vite dissipée. Nous nous entretenions souvent, Hutte et moi, de ces êtres dont les traces se perdent.»8

La quête des traces est l'obsession de personnages indécis dans le roman de Modiano. Guy Roland réalise de retrouver et son passé et le passé d'une communauté longtemps en diaspora. Il découvre qu'il est peut-être Pedro Stern, juif poursuivi et délaissé dans la neige avec sa compagne. Une telle destinée ne serait-elle pas celle du père de Modiano, et de facto de tous les gens qui ont vécu l'Occupation, les juifs notamment?

«Une histoire où les juifs sont expulsés de France à plusieurs reprises (et leur biens confisqués), condamnés pour meurtres rituels, tenus responsables des épidémies qui s'abattent sur l'Europe;…»9

Par ailleurs, suite à de tels événements malencontreux, les juifs se trouvent en diaspora laissant derrière eux des traces des plus infimes.

Dans un roman où une longue recherche sur le sens des traces est déployée, la précision - des noms et des lieux, des adresses et des numéros de téléphone - est mise en exergue. Toute l'Histoire de la terrible Occupation est réduite pertinemment au désir de retrouver les traces d'un personnage amnésique. Ce serait l'un des aspects nouveaux du traitement de l'Histoire à travers l'écriture de Modiano. Elle décrit le mode d'hallucination historique d'une période de décomposition. Elle décrit une France ravagée par les délateurs, les profiteurs et le trafic. La recherche est un processus de refoulement et de défoulement englobant une voix romanesque hésitante et doublement significative. Elle est cynique et atténuée. La violence du texte de Modiano traduit sa répugnanceà l'époque de l'Occupation, la recherche qui s'en sort, transfigure un espoir de revivre le passé en vue de le scruter. Modiano ne tranche pas, son personnage souffre d'une amnésie; c'est dans l'errance qu'ils se font écho. Dans Rue des boutiques obscures, il essaie, comme nous venons de le noter, de revoir l'Histoire de la France et de facto celle du juif sous l'Occupation, en introduisant des«troubles» et dans la mémoire du personnage et dans l'architectonique de l'oeuvre:

«C'est vrai que je n'ai jamais considéré la langue française comme mon monde (…) mais je voulais utiliser le français pour qu'il se retourne contre lui-même de l'intérieur. J'avais beaucoup lu les écrivains antisémites du début du siècle. Je me suis dit qu'un Juif pouvait très bien utiliser leur manière d'écrire le français, très filée, un français très clair. (…) et c'est pour cela qu'il y a cette espèce d'ambiguïté. Eux, c'étaient les phases de la culture française d'avant-guerre. (….) l'antisémitisme détruit en même temps que l'harmonie avec les autres, avec le monde ambiant, l'harmonie avec la parole.»10

En effet, l'harmonie est cautionnée par le recours à une écriture prônant le «sensible identitaire».

Le personnage-narrateur essaie d'expliquer et de s'expliquer, mais il est trop attaché à ses sens qui scrutent le détail. Il cherche à identifier les incidents rencontrés lors de sa quête:

«Je me voyais, marchant dans un Paris obscur,… Alors mes yeux étaient brusquement éblouis et pendant quelques secondes je ne voyais plus rien, tant que la lumière blanche de l'entrée contrastait avec la nuit du dehors11

A travers ses yeux, Guy Roland surplombe Paris qui, à longueur du roman, se présente comme figure spatiale sombre. A cause du contraste de la lumière et de la nuit ténébreuse, il devient, un laps de temps, aveugle. Cet état provient des souffrances de la recherche. A défaut de preuves vraies et tangibles signalant son identité, il est saisi de vertige et ne voit que des illusions et des hallucinations.

En outre, l'expérience conduit implacablement le personnage à s'enliser dans une conscience éveillée certes, mais impuissante; il se complait dans l'erreur de chercher et de fouiller incessamment dans une mémoire inachevée. L'écriture modianienne ne développe aucunement une conscience ordinaire et pure, elle est influencée irrémédiablement par des incidents générateurs d'un processus sensoriel souvent taraudant:

«Il versa la Marie Brizard dans des verres étroits et quand je goûtais cette liqueur, elle se confondit avec les satins, les ivoires et les dorures un peu écoeurantes autour de moi. Elle était l'essence même de cet appartement.»12

D' après le passage, il s'avère que traquer le détail est la volonté dominante dans l'itinéraire du personnage-narrateur. Le gustatif et le visuel interfèrent et endossent de la sorte un travail de détective revenant sans cesse dans le roman. Modiano veut exhiber l'essence, non pas de l'appartement affiché dans le passage, mais plutôt de celui d'une nation dupée et qui veut à tout prix revoir son sort et son identité.

Les couleurs contribuent, elles aussi, à créer un monde sensoriel qui vise à mettre à nu la même époque de l'Occupation. Le vert peint le personnage hanté par la recherche des traces. Il est l'emblème de la liberté qui fait pendant à la restitution du cauchemar de l'Occupation. Tantôt il représente le deuil et la détresse dénonçant de facto la torpeur des décennies de silence, tantôt il reflète la métamorphose et l'optimisme. Le désoeuvrement, l'ennui et le spleen puis l'espoir de vivre, peuvent être lus à travers la couleur verte:

«Je l'avais reconnu facilement car il m'avait précisé qu'il porterait un costume de velours vert sombre…»14

Le vert sombre entame à la fois un nouvel épisode de vie et un nouveau chapitre du roman (chapitre XX). Le vert est accolé aux tourments de la quête désarçonnante. On le trouve aussi à la fin du chapitre, mais sous une autre insinuation:

«Je l'imaginais regagnant par le couloir bleu nuit le salon aux satins rose et vert.»14

Ce serait la mise en scène d'une fin optimiste que Guy Roland attendait impatiemment. Du coup, le texte littéraire est jalonné de brèches et de ruptures. Ce qui impose aux lecteurs la mission de les remplir: «Je vous expliquerai…un autre jour…»15 .

Modiano laisse son lecteur en haleine et lui promet de l'éclaircir sur les années sombres et vagues.

En définitive, il faudrait direque l'écrivain veut mettre à nu ceux qui se sont abstenu de dire la vérité, ceux qui se sont entichés du plaisir sans le moindre retour en arrière. Les partouzespréoccupaient les gouverneurs d'après-guerre, les délateurs et les traîtres se sont livrés aux jeux du hasard en favorisant les alibis et les détours politiques. On a omis, ou plutôt voulu ne pas oser parler d'une ère, d'une France faible et vulnérable.

En s'appuyant sur un goût exceptionnel du détail et un registre sensoriel qui se démarque amplement de l'écriture classique, Modiano a savamment institué les clauses d'une nouvelle audace scripturale: l'autofiction.


1 Patrick MODIANO, Rue des Boutiques Obscures, Editions Gallimard, 1978, p., 145.

2 Ibid, p., 118.

4 Bruno BLANCKEMAN, lire Patrick Modiano, Armand Colin, 2009. P.45.


4Thierry LAURENT, L'oeuvre de Patrick Modiano, une autofiction, Presses Universitaires de Lyon, 1997, p. 42.


5 Patrick MODIANO, Rue des Boutiques Obscures, Editions Gallimard, 1978, p. 44.

5 Baptiste ROUX, Figures de l'occupation dans l'oeuvre de Patrick Modiano, Ed. L'Harmattan, 1999, p. 40.


7 Le monde du 28 janvier 1994, p.7.


8 Patrick MODIANO, Rue des Boutiques Obscures, Editions Gallimard, 1978(collection Folio): p.72.


9 Ora AVANI, D'un passé à l'autre, aux portes de l'histoire avec Patrick Modiano, l'Harmattan, 1997, P.51.


10 Baptiste ROUX, Figures de l'occupation dans l'oeuvre de Patrick Modiano, Ed. L'Harmattan, 1999, p.44.


11 Patrick MODIANO, Rue des Boutiques Obscures, Editions Gallimard, 1978, p.124.


12 Op. cit., p.144.


14 Op.cit, p. 147.


14 Op.cit, p. 149.

15 Op.cit, p. 115.


Pour citer cet article :
Auteur : Sallem El Azouzi -   - Titre : La recherche identité et son inflexion sur écriture - Patrick Modiano,
Url :[https://www.marocagreg.com/doss/monographies/quete-identite-ecriture-boutiques-obscures-modiano-azzouzi.php]
publié : 2011-01-10

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