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Par El Amraoui Mohamed

Le psychique et le social dans La Ficelle

Ce n'est pas un hasard que de parler du psychique et du social dans un récit réaliste, tant que ces deux notions sont une composante incontournable de tout récit traditionnel. Le réalisme est perçu par ses pionniers même comme étant moins une représentation de la vie triviale qu'une reproduction qui condense les événements pour rendre compte de la réalité sociale et individuelle de la France de la deuxième moitié du XIX ème siècle. Dans la préface de Pierre et Jean, Maupassant affirme:« le réaliste, s'il est un artiste,cherchera non à nous montrer la photographie banale de la vie ,mais à nous en donner la vision la plus complète, plus saisissante,plus probante que la réalité même.». Et que peut être cette vision la plus complète sinon que le réseau de relations sociales et les dimensions psychologiques des personnages.

La question du psychique et du social s'impose alors, et pour l'analyser il faut d'abord voir la relation qui régit ces deux composantes: D'un côté elle s'opposent par le fait que souvent le social influence et marque le psychique comme il peut le déterminer et le façonner de manière fatale. D'un autre côté elles se complètent dans la mesure où le social n'est autre qu'un ensemble de psychologies qui entretiennent des relations entre elles. Aussi faut-il se demander si on ne peut pas parler d'une psychologie de groupe -quoique le terme soit anachronique- puisqu'une société est également analysable en tant qu'entité psychique vu que le comportement collectif ressemble à plusieurs égards au comportement individuel: un groupe peut avoir les sentiments d'amour, de haine, de vengeance, etc.

En effet c'est le réalisme même qui concilie toutes ces contradictions dans la mesure où il tend à rendre compte à la fois de la réalité sociale et d'analyser le comportement individuel.

Ainsi, et pour borner l'analyse du psychique et du social à la nouvelle en étude, en l'occurrence La Ficelle de Guy de Maupassant. Il est à noter que le social englobe essentiellement les relations entre les habitants de Goderville alors que le psychique est exclusivement matérialisé dans le drame intérieur du personnage central qu'est Maître Hauchecorne. La question qui s'impose alors est de savoir comment le drame intérieur du personnage se met au service d'une satire sociale?

Pour élucider cette question il s'agit de voir comment le collectif submerge toute individualité, comment ensuite ce collectif devient tyrannique au point d'engendrer un drame intérieur pour le protagoniste et comment finalement le récit devient l'unique et l'ultime refuge de ce dernier contre l'injustice sociale.

I- Le psychique fondu dans le social ou l'absence de l'individualité:

La remarque qui s'impose après l'analyse de La Ficelle, c'est la dominance du collectif au préjudice de l'individuel. De fait le pluriel envahit le texte et absorbe toute tentative d'émergence d'acte individuel; la voix qui règne est une voix anonyme, collective; la voix d'une société moutonnière qui sombre dans la routine des actions quotidiennes, fruits beaucoup plus de la répétition inconsciente que de la réflexion créative. La tyrannie du social est manifeste aussi bien dans le symbolisme des lieux que du traitement particulier des personnages.

1/ une topique symbolique:

L'espace dans La Ficelle est d'une importance telle qu'il dit parfois plus que la narration elle-même. En effet l'espace dominant dans le texte est un espace public où on peut parler de «foule» plutôt que de «groupe d'hommes»; c'est un espace marqué par une sorte de collectivité inconsciente.

  1. un espace de l'habitude:

La caractéristique commune aux espaces où meuvent ces personnages est essentiellement le fait qu'ils sont des lieux d'habitude; des lieux qu'on visite de manière périodique. Dès la première phrase, cette habitude est perçue de manière ironique comme l'unique motivation des personnages:«les paysans et leurs femmes s'en venait car c'était jour de marché». L'expression de cause pose ici l'habitude d'aller au marché comme un argument d'autorité qui justifie les mouvements des paysans. D'autant plus qu'il s'agit ici moins de quelques paysans mais plutôt de tous «les paysans et leurs femmes». L'habitude est à cet égard une raison suprême qui frôle le sacré: tout le monde s'y plie, hommes, femmes et enfants.

La vie des personnages est organisée par le retour de es rendez-vous périodiques, en témoigne les tentatives du personnage central Maître Hauchecorne qui pour se justifier attendait ces rendez vous comme étant les seuls moments d'existence effective de ces habitants: «le mardi jour de marché», «la sortie de l'église le dimanche», etc.

Par son caractère coutumier' l'espace dénie tout acte volontaire et réfléchi aux paysans. C'est un espace lié exclusivement à l'affectif et n'a rien à voir avec le rationnel qui suppose le choix délibéré des personnages.

  1. un espace affectif:

En effet «le marché», «la place de Goderville», «l'auberge» sont des lieux banals, populaires dénué de tout intérêt intellectuel. Ce sont des lieux où les personnages cherchent à satisfaire des besoins élémentaires de survie, ou encore des lieux qui sollicitent la foi et le coeur des hommes et non leur raison comme «l'église» par exemple. Lié au désir, l'espace devient ipso facto un élément qui écrase l'individu et qui le méprise au point au point de lui dénier ses capacités intellectuelles et n'en garder que les impulsions instinctives.

Ainsi, se déroulant dans un espace coutumier et marqué par l'irrationnel, les personnages se prêtent à subir un traitement à plusieurs égards péjoratifs.

2/ l'assimilation aux bêtes:

En plus de la symbolique de l'espace, l'absence d'individualité ou la tyrannie du collectif est encore manifeste par le statut des personnages car en effet les personnages, et à plusieurs reprises sont comparés tantôt de manière implicite tantôt de manière explicite, à des bêtes effacés et dilués dans l'esprit de troupeau.

  1. une assimilation lexicale:

L'analogie entre les personnages du texte et les bêtes est parfois dite de manière directe sans détour stylistique. Ces comparaisons sont générées par l'aspect physique des habitants de Goderville qui à force de cohabiter avec ces animaux domestiques et de travailler comme des bêtes de somme finissent par leur ressembler par contamination. Les exemples sont multiples à cet égards et on peut citer à titre d'exemple: «les mâles»,«une cohue d'humains et de bêtes mélangés»,aussi faut-il signaler la comparaison entre «les cornes des bêtes» et «les hauts chapeaux à longs poils des paysans» et la présence du mot «corne» dans le nom même du personnage principal Hauchecorne.

  1. l'analogie des comportements:

La similitude entre l'homme et la bête dans la nouvelle en étude ne concerne pas uniquement l'aspect physique et les traits extérieurs. De fait l'analogie est sensiblement visible dans les comportements même des personnages qui ne manifestent aucun sentiment humain tout au long de l'histoire. Ils représentent des entités vivant en groupe mais chacun ne pensant qu'à son intérêt propre. Ainsi au marché c'est la malice et la méfiance à la manière d'une bête effrayée qui guette sa proie, ou qui craint une autre rapace, qui caractérise les paysans, et à l'auberge c'est plutôt le désir dans son état le plus primitif et le plus sauvage puisque la vue de la nourriture «allumait les gaietés et mouillait les bouches».

En somme l'animalisation des personnages est justifiée à la fois par le profil physique et psychologique de ceux-ci. Et par cette animalisation même l'individualité se trouve tellement négligée au profit de la collectivité qu'on peut parler d'une tyrannie du social sur l'individuel.

3-la tyrannie de la collectivité:

Dépourvu de tout sentiment humain, les personnages dans ce texte s'opposent à l'épanouissement de l'être individuel. Ils constituent ainsi un groupe de gens identiques, semblables, unis non pour un intérêt commun mais unis par leurs vices communs.

En effet le texte rend compte de cette réalité par l'usage intense des pluriels.«Les paysans»,«les dîneurs»,«les plaisants»… sont autant de périphrases pour désigner les habitants de Goderville. L'abondance du pluriel est significative dans la mesure où le texte donne moins des voix d'individus mais la voix d'une collectivité qui parfois prend la forme d'un anonymat: «on avait l'air», «on paraissait»…. Cet anonymat parait comme la voix d'une société qui à force de stagner s'amuse dans les curiosités banales et les préoccupations mesquines.

La tyrannie de la collectivité se manifeste alors surtout par l'étouffement de l'individuel car en effet la société se comporte toujours de manière solidaire même si cette union paraît absurde et aléatoire, c'est un consensus général qui tient son autonomie des préjugés communément admis et qui assure l'unité du groupe sans laisser de chance à l'épanouissement individuel.

En somme le social prend une place importante et occupe les espaces qui font partie d'habitude du domaine de l'individuel. Ceci se manifeste aussi bien par la topique de foule que par le traitement des personnages et leur animalisation systématique. Cette amplification ne va pas sans conséquences sur le psychique du personnage qui subit une véritable torture.

II- le drame intérieur au service de la satire sociale:

Le social connaît une extension extraordinaire et qui se fait aux dépens du psychique dans la nouvelle. Ce dernier incarné par le personnage central Hauchecorne subit les interventions de la société au point que c'est de cette tension que naissent toutes les péripéties de la nouvelle.

Le psychique est présenté en tant que victime dont le social constitue le bourreau car en effet tous les malheurs du personnage lui sont imposés par les autres. La relation est de ce fait unidirectionnelle; seul le social est habilité à influencer le psychique. C'est la subversion de la coutume romanesque où c'est l'individu qui perturbe l'ordre social; d'ores et déjà ce sont les préjugés qui sociales qui poursuivent le personnage et qui le menacent dans son équilibre intérieur même: n'est ce pas que celui-ci succombe dans l'amertume d'être sauvagement incompris?

Le drame intérieur n'est pas une fin en soi et le texte ne se veut surtout pas un drame larmoyant; il est prétexte d'une implicite -et une virulente- satire sociale. Les malheurs du personnage par leur gratuité et leur absurdité même reflètent en les grandissant les travers d'un social cruel. Ainsi l'avarice, la curiosité, la méfiance, l'incrédulité, le mensonge et l'indiscrétion ne sont plus que des erreurs humaines mais des vices homicides tant qu'elles finissent par assassiner le protagoniste.

  1. l'intimité violée:

L'absence d'intimité privée est l'une des spécificités de la société peinte dans la nouvelle. En effet aucune limite; aucune frontière ne sépare les personnages chacun de l'autre: tout le monde y sait tout à propos de tout le monde. C'est une société fermée sur elle-même certes, mais ouverte de l'intérieur de sorte que les intimités ne sont plus étanches. Les personnages se permettent de regarder chez les autres sans soucis ni scrupules. On est encore aux antipodes de la société moderne où la vie privée est unanimement reconnue comme sacrée. Ce phénomène plusieurs formes entre autres la curiosité, l'indiscrétion, le médisance;…..

a- la curiosité:

La curiosité excessive est le symptôme d'une société malade qui sobre toujours dans des comportements essentiellement primitifs. En effet les personnages dans La Ficelle sont d'une curiosité telle que personne n'est libre de rien faire sans courir le risque de constater que son acte est immédiatement rendu public. Deux épisodes illustrent parfaitement le goût pour ce vice: d'abord quand Hauchecorne trouve le bout de ficelle et qu'il constate qu'il est épié par maître Malandin chose qui le pousse à faire mille gestes ridicules et inutiles pour dissimuler «sa trouvaille». Ensuite quand il sort de la mairie et qu'il se trouve «entouré, interrogé avec une curiosité sérieuse et goguenarde». La curiosité est loin d'être un vice pour la société de Goderville, c'est plutôt une occupation quotidienne pour une société figée dans la platitude de la routine.

Cependant la curiosité s'avère non comme une simple violation de la vie privée mais comme un acte criminel qui entrave la liberté individuelle et qui gêne le personnage dans son équilibre intérieur.

b- l'indiscrétion: une entrave à la liberté individuelle.

Le psychique est la première victime de l'indiscrétion sociale. De fait le personnage éprouve un sentiment de mal-être à cause des interventions réitérées du social. Le psychique alors se perd entre la satisfaction de ses propres désirs ou se plier aux exigences aveugles des préjugés sociales. L'être et le paraître se trouvent remarquablement désordonnés:le premier étant les impulsions réels de l'individu,le second étant plutôt l'image que celui-ci affiche pour se sentir intégré et accepté par le social. Qu'est ce qu'en effet perturbe Hauchecorne quand il s'aperçoit qu'il est «vu ainsi par son ennemi» sinon le désir de dissimuler son mouvement qu'il sait in accepté par la société. Le social est de ce fait un obstacle qui s'oppose à la liberté du psychique, une sorte de censure qui contrôle les comportements du personnage et qui en dessine les contours et les limites. Le social aspire ainsi à pérenniser un système figé qu'aucune tentative individuelle ne peut ébranler. L'indiscrétion est ainsi une sorte d'autodéfense à laquelle recourt le social contre tout épanouissement éventuel de l'individualité.

Outre le fait qu'elle soit un moyen de censure, l'indiscrétion est aussi un passe temps et un amusement pour un social sclérosé et monotone. Elle constitue le moyen d'arracher les gens de leurs occupations répétitives de pauvres paysans. L'interrogatoire subi par le protagoniste à la mairie est un événement rare susceptible de les amuser, c'est leur théâtre à eux! Ceci est corroboré aussi par la méfiance obstinée qu'ils affichent contre le héros quand bien même son innocence devienne évidente. Cet entêtement ne peut s'expliquer que par le fait qu'on est face à un social qui s'accroche à un amusement maladif puisqu'il repose sur la torture psychique du personnage central. Cette inclination à la jouissance sadique s'oppose à la liberté individuelle dans la mesure où le personnage est obligé de rester dans le cercle obscur de la routine, il doit s'effacer pour être tranquille, et que une fois il commet l'erreur de paraître en scène il se trouve condamné a y rester à perpétuité; c'est le cas du personnage qui est resté le coupable éternel du vol.

En somme l'indiscrétion est l'un des traits les plus dénigrés dans la nouvelle quoique de manière implicite. C'est l'atrocité du drame intérieur que vit le personnage qui impose un tel jugement et qui, ipso facto, met en cause la relation du personnage avec l'altérité.

2- l'altérité malveillante:

La relation psychique /social étonne par l'aspect exclusivement conflictuel qu'elle présente le long de la nouvelle. Certes chaque individu fait parti du social mais en vérité chaque individu se trouve confronté au social dès qu'il s'agit d'un intérêt personnel. A cet égard on peut ne pas se contenter du personnage principal comme représentatif unique du psychique; les réactions des personnages anonymes au marché sont très significatives. Elles montrent des individus attentifs méfiants de tout le monde et voyant partout «des ruses» et des «défauts». L'autre est donc toujours perçu en tant qu'ennemi ou du moins comme source probable de mal.

a- la vengeance:

La relation de conflit qui unit les personnages n'est pas incidente ni accidentelle, elle n'est pas un phénomène singulier et passager non plus. C'est une réalité permanente et une caractéristique intrinsèque à cette collectivité,il parait même que sans conflits la société de Goderville cesserait d'être ce qu'elle est. La pérennité de ce conflit est assurée par l'esprit de la vendetta qui anime cette société. En effet la nouvelle présente la société dans un quotidien répétitif sans aucune indication de ce qui pourrait constituer un passé commun à ces gens là. La seule exception en fait est celle où le narrateur précise que Hauchecorne et Malandain ont eu des affaires antérieures. La tension entre les personnages est de ce fait un processus interminable d'action et de réaction qui tourne dans un cercle vicieux. La preuve en est que le soupçon de Hauchecorne est rapidement confirmé et Malandain se venge en le dénonçant à la mairie. Cependant cet esprit de la vendetta suppose ipso facto le recours à des moyens peu légaux, parfois ces moyens criminels comme c'est la cas du mensonge.

b- le mensonge:

La souffrance du psychique n'est pas due à la seul tension qu'exerce sur lui le social, parfois elle est due au sentiment de désespoir total suite à une injustice sociale. En effet le drame du personnage principal atteint son summum à cause non pas du conflit mais du mensonge qui l'accuse faussement du vol. le personnage est de ce fait conscient du coup fatal qu'on parte ainsi à son psychique, il le dit d'une manière on ne peut plus claire:«c'qui me fait deuil, disait il, c'est point tant la chose, comprenez vous mais c'est la menterie. Y a rien qui vous nuit d'être en réprobation pour une menterie». Hauchecorne est donc lucide à ce sujet: la vengeance est chose ordinaire mais le mensonge est un acte surprenant qui aggrave davantage sa souffrance et qui le met définitivement en porte à faux par rapport à la société.

En somme la tyrannie du social dans la nouvelle atteint son apogée au point de faire subir au personnage un véritable drame intérieur. La relation entre l'individu et les autres devient une relation d'antagonisme et de conflit. Le personnage semble vaincu et faible face à un collectif animalisé. Cependant le psychique triomphe par sa défaite même: ses souffrances stigmatisent les travers de la société qui e sont la cause. Ce triomphe se fait dans et par l'écriture.

II- l'écriture au secours du psychique:

En dépit de la torture psychique qu'exerce le social sur le personnage, ce dernier gagne la sympathie du narrateur et partant auprès du lecteur aussi. Abandonné de tous les siens le héros n'a que le récit comme un ultime secours.

1- le récit: un refuge contre la tyrannie sociale:

Le personnage est présenté faible, dépouillé de tout secours qui puisse faire autorité face à la tyrannie sociale. Son unique soutient s'avère être en effet le récit. Il y recourt de manière presque systématique pour prouver son innocence et pour intégrer de nouveau le centre du groupe social; cependant les opposants du personnages sont multiples: le maire, Malandain, le brigadier, les plaisants … sont autant de facteurs qui oeuvrent pour la condamnation du personnage et son

rejet du groupe social. Les adjuvants quant à aux sont rares: seul le récit de la ficelle trouvée s'offre à Hauchecorne à chaque fois qu'il est confronté aux scrupules de la société. A chaque fois qu'il est interrogé il n'a aucune alternative que de «raconter son histoire». À cet égard on peut citer le nombre important des occurrences qui font partie du domaine du récit et qui montre à quel point le personnage devient obsédé par le désir de se raconter pour se déculpabiliser. Citons à titre d'exemple: «raconter l'histoire», «contant toujours son histoire», «il parle de son aventure», «dire à tout le monde», «son aventure il la contait», «le besoin de conter son cas»,….. . Rejeté et banni donc du domaine social le personnage règne dans le domaine de la parole. Si le social tient le pouvoir des valeurs et subjugue les individus par ces valeurs même, le personnage tient le pouvoir de la parole et il est le seul à avoir l'autorité de raconter dans la nouvelle.

Le récit ou l'acte d'écrire acquiert donc le statut d'un pouvoir d'une ampleur telle qu'il peut contrebalancer tout le poids de l'injustice sociale. C'est un moyen d'autodéfense dont dispose le psychique et auquel il peut recourir dans les circonstances d'extrême besoin. Raconter est de ce fait une force qui naît quand échoue la communication avec les autres et qui va se renforçant de plus en plus au fur et à mesure que cette communication devienne défectueuse. Le récit du personnage ne gagnait il pas en ampleur à chaque fois qu'il est confronté à l'incrédulité des autres? «Il recommença, en allongeant chaque jour son récit, ajoutant chaque fois des raisons nouvelles…». Comme une avalanche le récit avance en se renforçant de nouveaux détails et de nouvelles raisons au point qu'il éclipse toute les autres voix dans le texte qui ne font que répéter les mêmes propos inconscients et automatiques. Le récit de la ficelle est le seul récit capable de s'enrichir et qui par là même enrichit la nouvelle.

Le récit est de ce fait une revanche du psychique opprimé contre le social despotique. Si le social a droit de juger le psychique détient celui de parler. Néanmoins le récit est d'un autre secours pour le personnage: la mort final l'élève et condamne définitivement le social.

2- une mort poétique: l'élévation du personnage

La mort du personnage par son caractère absurde même prend la forme d'une élévation plutôt que d une condamnation. Elle est la preuve de l'impossibilité pour le personnage d intégrer de nouveau une société barbare et sadique qui fonde ses opinions sur les préjugés et sur la rumeur. C'est une mort libératrice tant qu elle libère le psychique de la torture que le social lui impose injustement. La mort finale peut être perçue de ce fait comme une récompense à un personnage qui a fait preuve d'honnêteté dans une société où l'honnêteté devient de plus en plus monnaie rare. Loin de continuer le processus interminable de la vendetta, le personnage meurt mettant ainsi fin au cycle fatal du mal, sa mort est donc un ultime sacrifice, le refus de la continuation d'un mal social étouffant.

Aussi la mort finale du personnage n'est elle pas poétique dans la mesure où elle constitue une belle fin au drame du protagoniste. Sa poéticité est assurée par le retour du motif de la ficelle au moment de la mort. L'agonie n'est plus le dur moment où l'âme s'accroche en vain au corps caduc, mais elle devient un moment mystique qui consacre l'innocence du personnage. «Une'tite ficelle….une ‘tite ficelle ….t'nez la voilà, m'sieu le maire» est le testament final d un psychique torturé au seuil de sa libération définitivement, ces propos sont une profession de foi, mais de foi en l'innocence refusé par la société. C'est une innocence tant désiré et injustement refusée qu'elle acquiert le statut de religion.

En somme le psychique prend sa revanche contre le social par le récit et le récit consacre son triomphe final par la mort poétique qu'il lui aménage. Il l'élève d'une société ingrate et aveugle après sa profession d'innocence finale et symbolique.

En conclusion, la nouvelle de Maupassant présente un personnage écrasé sous le poids d'un social injuste et dont les comportements s'apparentent plus à ceux de la bête que de l homme. Le drame psychique du protagoniste sous l'emprise de la tyrannie social constitue une remise en cause des valeurs e toute une société traditionnelle sclérosée et presque primitive. La cupidité, la vengeance, la rumeur sont autant de traits stigmatisés de manière virulente dans ce texte.

Cependant ne peut on pas voir dans la poétisation finale du personnage un appel précoce du romancier du XIXème siècle à la reconsidération de la relation entre l individu et la société de manière à donner plus de liberté à l individu et à trancher définitivement avec la notion de l individu qui se dilue dans sa collectivité?



Pour citer cet article :
Auteur : El Amraoui Mohamed -   - Titre : le psychique et le social dans La ficelle de Maupassant,
Url :[https://www.marocagreg.com/doss/monographies/psychique-et-social-ficelle-amraoui.php]
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