Crime et rédemption dans l'œuvre de Jorge-Luis Borges

Par Zohra LHIOUI (Faculté des Lettres de Meknès)


Zohra LHIOUI (Faculté des Lettres de Meknès)
Crime et rédemption dans l'œuvre de Jorge-Luis Borges
Les contes de Borges racontent à l'infini des crimes. Certains peuvent être assimilés au genre policier pour lequel cet auteur avait une fascination particulière ; d'autres, notamment ceux du recueil Histoire universelle de l'infamie, s'inscrivent dans le cadre de réelles biographies qui rapportent des « vies dérisoires d'une série d'anti-héros dépourvus d'honneur »1, des êtres infâmes. Il n'y a pas chez Borges un seul type de meurtre mais plusieurs : crimes de vengeance « Emma Zunz » (L'Aleph), crime politique «Jardin aux sentiers qui bifurquent » (Fictions), crime de rédemption (certains contes du lïvre Histoire universelle de l'infamie), crimes cruels sans raisons apparentes « L'homme au coin du mur rose » (Histoire universelle de l'infamie), crimes commis juste pour le plaisir de tuer « L'assassin désintéressé Bill Harrigan» (Histoire universelle de l'infamie), crimes pour l'honneur qui sont assez fréquents, surtout dans livre tardif de contes Le Rapport de Brodie (1970).
Les contes de Borges2 répètent ainsi à l'obsession des scènes de crimes qui les font basculer indubitablement dans le monde de la cruauté qui, semble-t-il, remplace chez lui celui de l'amour charnel. D'après Olivier Rodin3, il y aurait sans doute un rapport entre cette aversion pour l'amour physique et cette fascination pour le poignard, mais il laisse le soin d'en décider aux « augures de la secte de Freud », l'expression est de Borges dans Autres Inquisitions.
Mon propos ici ne sera pas de parler du crime dans la fiction policière dans laquelle excelle Borges et qui a été le sujet de plusieurs études, je ne parlerai pas non plus de tous les types de crimes que j'ai brièvement évoqués plus haut. Mon travail consiste particulièrement à appréhender ces moments stratégiques de la fiction narrative où le crime, atteignant un certain degré d'atrocité et d'infamie, se transforme en crime de rédemption. Ceci m'amènera, d'une part, à la mise en relation entre ce type de crime et la notion d'infamie chez Borges, rappelons que le terme figure dans le titre d'un recueil de contes Historia universal de la infamia, et d'autre part à des interrogations sur les origines du doute et de la désorientation que provoque ce genre de contes chez le lecteur.
Ce n'est un mystère pour personne que Borges éprouve un engouement à la limite de la vénération pour ces hommes qui habitent el barrio, el arrabal, le faubourg, le territoire de ces êtres frustes et terribles, de ces cuchilleros, ces surineurs qui pratiquent « la dure et aveugle religion du courage ». Ce qui semble étrange dans l'oeuvre de Borges connue pour son érudition c'est le fait que les noms d'auteurs célèbres figurent côte à côte avec les noms de héros qui ont à leur actif largement plus d'un crime tels que Juan Moreira, Juan Murafia, Jacinto Chiclana, Nicanor Paredes, Iberra, Suarez : « tueurs, explique Olivier Rodin 4, que leur sens de l'honneur poussait à traverser toute la ville pour aller défier d'autres champions de la mort subite, hommes capables, si un coup adroit de l'adversaire leur avait, presque sectionné le poignet, de s'arracher la main en la coïnçant sous leur botte, tout en continuant à ferrailler, frères qui tuaient et défiaient leur frère parce qu'il comptait un mort de plus à son actif, et que ça n'était pas juste ».
Le conte « Le rédempteur effroyable Lazarus Morell » qui ouvre le premier recueil de contes de Borges Historia Universal de la infamia publié en 1935 est à ce sujet le récit le plus cruel. Nulle description de l'infamie n'a été aussi effroyable pour reprendre l'adjectif du titre. L'histoire est la suivante : un homme du sud, Lazarus Morell, à l'enfance misérable, connaissant les Ecritures et capable même de prêcher, réussit à regrouper sous ses ordres une armée de mille hommes. Il leur commandait de tuer les nègres des plantations à qui ils avaient fait miroiter le rêve de la liberté. Au lieu de leur rendre leur liberté, ils les libéraient de la vie; cet acte que nous jugeons infâme correspond déjà métaphoriquement à la rédemption. D'ailleurs, dans le texte, le terme « émancipés » est utilisé entre guillemets : « Au début de 1834, quelques soixante nègres avaient été "émancipés" par Morell."5 Ayant été trahi par une nouvelle recrue parmi ses hommes, Morell, après mûre réflexion, change de stratégie, il décide de transformer ses crimes en rédemption : « Morell, détrôné et presque réduit à merci par la trahison, méditait une riposte à l'échelle continentale, une riposte où le crime se transfigure jusqu'à devenir rédemption et histoire. »6
Son plan diabolique consiste à entraîner les derniers nègres du Sud, qui n'avaient pas vu leurs compagnons revenir après leur fuite, dans un soulèvement général des nègres, avec mise à sac de la Nouvelle Orléans et occupation de son territoire. Cette conspiration sera vouée à l'échec, heureusement sans grande effusion de sang, et Lazarus Morell échappera au châtiment.
Ainsi, le personnage infâme va « incarner » Moïse, et le fleuve Mississipi sera confondu avec le Jourdain. Comme le fait remarquer R. Lellouche, ces histoires témoignent d'« un désordre moral où se sont mêlés irrémédiablement — d'une façon qui n'est plus inextricable — le bien et le mal. "7 Dans un autre conte de Histoire universelle de l'infamie, «Le pourvoyeur en iniquités Monk Eastman », un tueur à gages impitoyable prend la décision, après quelques années de prison, de s'enrôler dans un régiment d'infanterie, désapprouve ensuite passionnément la capture de prisonniers et pousse le paradoxe jusqu'à devenir leur rédempteur.
Ce qui est intriguant et en même temps inquiétant dans les portraits de ces anti-héros, c'est leur foi en la religion et leur connaissance des textes religieux. Dans le cas de Lazarus Morell, notons au passage le clin d'oeil à Saint Lazare, le premier évêque de Marseille, le paradoxe étant même poussé à son extrême comme il apparaît dans ce témoignage:
« Moi, je l'ai vu, Lazarus Moreil, sur l'estrade, note le tenancier d'une maison de jeu à Baton Rouge en Louisiane, j'ai écouté ses paroles édifiantes et j'ai vu les larmes se presser dans ses yeux. Je savais qu'il était adultère, voleur de nègres, assassin devant Dieu, et pourtant, mes yeux aussi se sont remplis de larmes.» 8
L'autre face est démesurément effrayante comme nous le lisons dans ce passage où, décidé à voler un cheval à son cavalier, Lazarus Morell l'assassine de sang froid, refusant de le laisser faire ses prières:
« Il tomba à genoux et je lui tirai une balle dans la nuque. Je lui fendis le ventre d'un coup, lui arrachai les viscères et l'envoyai au fond de la rivière.»9
Hakim de Merv dans le conte « Le teinturier masqué Hakim de Merv » se prend pour un prophète et part à la conquête d'adeptes dans le désert, il se confond même avec Dieu quand il menace ses détracteurs de les envoyer en enfer 10
Cette association chez les mêmes personnages de la foi et de l'infamie trouve son éclatante expression dans un conte plus tardif du recueil Fictions (1944) « Trois versions de Judas ». Un savant gnostique, Nils Runeberg, homme du second siècle de l'ère chrétienne, dans sa tentative de déchiffrer le mystère de la théologie, révéle des explications surprenantes à l'acte de trahison de Judas Iscariote :
« ...la trahison de Judas n'a pas été fortuite; elle fut un fait préfixé qui a sa place mystérieuse dans l'économie de la rédemption. [...] Le Verbe s'était abaissé à être mortel, Judas, disciple du Verbe, pouvait s'abaisser à être délateur (la délation étant le comble de l'infamie) et à être l'hôte du feu qui ne s'éteint pas. L'ordre inférieur est un miroir de l'ordre supérieur. [...] Judas reflète Jésus en quelque sorte.»
Plus loin, Nils Runeberg ajoute que
«le fait d'affirmer qu'il (jésus) fût homme et incapable de pécher renferme une contradiction. [...] Dieu s'est fait totalement homme, mais homme jusqu'à l'infamie, homme jusqu'à la réprobation et l'abîme. Pour nous sauver, il aurait pu choisir n'importe lesquels des destins qui trament le réseau perplexe de l'histoire; il aurait pu être Alexandre m Pythagore ou Rurik ou Jésus; il choisit un infime destin : il fut Judas.» 11
Le lecteur découvre ainsi dans l'oeuvre de Borges une sorte de chaos humain où la délimitation du bien et du mal devient impossible. Ainsi l'écriture de l'infamie devient chez lui une voie d'exploration de la zone d'ombre du réel, de l'être humain, des aspects obscurs qui ébranlent notre éthique et nos convictions. Certains récits dits « réalistes » (c'est-à-dire s'inspirant de faits réels) dont « Emma Zunz » (L'Aleph, 1949), « L'homme au coin du mur rose » (Histoire universelle de l'infamie), « L'Evangile selon Saint Marc » (Le Rapport de Brodie, 1970) sont considérés parmi les meilleurs textes de l'œuvre narrative de Borges parce qu'ils sèment le doute à propos de ce qui nous semble « vrai », et remettent en question des évidences. Une jeune fille d'une grande pudeur telle que Emma Zunz est capable d'ourdir avec une extrême intelligence les différentes étapes d'un crime parfait pour venger son père. Dans « L'homme au coin du mur rose », un homme lâche et effacé trouve le courage de tuer un dangereux héros de renommée nationale. Dans « L'Evangile selon Saint Marc », une famille paisible de métayers indiens crucifient l'hôte de leur maître, le prenant pour le Christ et cherchant à travers cet acte une nouvelle rédemption. Il y a de quoi avoir le vertige, le sol sous nos pieds se dérobe et rien n'est plus comme avant.
Dans le conte « L'Immortel », le personnage explique ainsi ce désordre:
« Elle [la République des Immortels] savait qu'en un temps infini, toute chose arrive à tout homme. Par ses vertus passées ou futures, tout homme mérite toute bonté, mais également toute trahison par ses infamies du passé ou de l'avenir. [...] La pensée la plus fugace obéit à un dessein invisible et peut couronner, ou commencer, une forme sercrète. J'en connais qui faisaient le mal pour que le bien en résulte dans les siècles à venir eu pour qu'il en soit le résultat dans les siècles passés...[...] Comme Corneille Agrippa, je suis dieu, je suis héros, je suis philosophe, je suis démon etje suis monde, ce qui est une manière fatigante de dire que je ne suis pas. »12
Borges jette le pont entre zéro et l'infini, entre tout et rien, entre logos et khaos.
Chez Borges, nous assistons à une inversion infâme de l'épique. Si d'après Lellouche, le chant épique célèbre la gloire et la renommée des héros13, Borges, lui, chante dans ses contes le courage qu'il semble envier aux mauvais garçons, aux compadritos. L'immortalité ne concerne plus uniquement les héros épiques mais aussi les infâmes, car l'infamie peut être « le point de départ sombre et nécessaire d'une entreprise immortelle »14
Les histoires de Borges ne suivent jamais un sens unique, elles connaissent irrévocablement une ou plusieurs bifurcations : le crime se transforme en rédemption, les mensonges en vérités et les vérités en impostures. En changeant de direction, ces récits offrent aux lecteurs plusieurs possibilités de lecture que le titre lui-même, par son ambiguïté, inaugure. L'une d'elle serait que l'écriture du crime pourrait viser en fin de compte/conte la rédemption de l'auteur de l'infamie. Dans ce jeu subtil avec la narration où le risque de le confondre avec les mauvais garçons par excès d'admiration est sans cesse présent, Borges s'identifie à eux, tentant ainsi de résoudre par l'écriture cette dualité, ce déchirement entre la bibliothèque et la violence, entre le monde des livres et celui des faubourgs de Palermo.
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1 «Notice» in Borges, Histoire universelle de l'infamie, in Oeuvres Complètes Gallimard, La Pléiade, Tome I, 1993, p.1485.
2 Les recueils cités dans là communication sont les suivants: Histoire universelle de l'infamie (1935), Fictions (1944), L'Aleph (1949) et La Rapport de Brodie, 1970.
3 «Borges : "La pratique mystérieuse de Buenos Aires" », Le Monde, « Horizons/Reportages », « Ecrivains de 1899 », Jeudi 22 Août 1999.
4 lbid
5 Borges, Oeuvres Complètes, Histoire universelle de l'infamie, op.cit., p.308. 6lbid., p.309.
6 Borges ou l'hypothèse de l'auteur, Balland, 1989, p.46.
7 Borges ou l'hypothèse de l'auteur, Balland, 1989, p.46
8 La pléiade, op.cit., pp.305-306
9 La Pléiade, op.cit., pp.305-306. 9lbid., p.309.
10 pp 339-340.
11 pp 543 et 545-546.
12 Ibid., L'AIeph, p.572.
13 Lire à ce propos le chapitre I « L'infamie. L'épique de Borges » de son ouvrage Borges ou l'hypothèse de l'auteur, op.cit.
14 Le conte « Le peu civil maître de cérémonies Kotsuké No Suké » du recueil Histoire universelle de l'infamie, in op.cit. (La Pléiade), p331.


Pour citer cet article :
Auteur : (Zohra Lhioui - Faculté des Lettres de Meknès) -   - Titre : Crime et rédemption dans oeuvre de Jorge-Luis Borges,
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