Beaumarchais et la ruse des femmes - Anne Ubersfeld

Par Anne Ubersfeld


Beaumarchais et la ruse des femmes
Anne UBERSFELD Professeur, Université Paris III
La ruse peut être tenue pour une une série de conduites qui ont pour but d'obtenir une certaine fin, sans que celui ou ceux qui voudraient s'y opposer en prennent connaissance, avant la conclusion. Elle suppose donc un certain nombre de mensonges, directs ou par omission. Dans le domaine du théâtre, elle implique : 1° que le spectateur soit au fait de la ruse, qu'il entende ou voie le mensonge; 2° que soit supposé un effet perlocutoire : la sympathie envers le personnage qui ruse, ou l'inquiétude pour les personnages éventuellement victimes d'une ruse qu'il voit se développer. Ce dernier cas est par exemple celui du Tartuffe de Molière, où le spectateur prend parti pour la famille victime de la ruse de l'intrigant. Le premier cas est celui des Fourberies de Scapin où le spectateur voit avec plaisir et sympathie le fourbe travailler pour le bonheur des jeunes amoureux au détriment des vieillards opposants.
C'est le fonctionnement traditionnel dans le théâtre occidental depuis le théâtre latin où l'on voit l'esclave rusé comploter pour le bonheur des jeunes; souvent, dans le couple jeune, il y a une esclave ou une affranchie que le mariage avec le jeune maître libérera deux fois. A chaque fois, la ruse est le travail du faible, de celui qui veut se libérer d'une sujétion, ou d'un pouvoir abusif; et le spectateur est content de voir réussir la ruse parce qu'elle comble chez lui ce que Freud appelle la fantaisie de triomphe et qu'il voit le rêve du désir l'emporter sur le poids du réel. C'est la ruse des faibles, pour le bon motif : avoir à manger, avoir en mariage la femme (ou l'homme) que l'on aime, contre un maître dont les droits ne sont pas légitimes ou peuvent être discutés. La ruse est rarement une ruse de vengeance. De là l'effet perlocutoire du rire (de satisfaction). Le leu avec la légitimité du désir ne s'appuie pas seulement en Occident sur la force du désir et le droit au bonheur, mais sur le fait chrétien que le mariage n'est pas un sacrement donné aux époux, mais un sacrement qu'ils se donnent mutuellement; et qui suppose donc chez chacun des deux époux un vouloir libre de toute contrainte. Ce qui fait qu'aucune des pièces de théâtre montrant la victoire du désir des jeunes n'est tenue pour inconvenante.
Beaumarchais et le Barbier de Séville
C'est encore ce qui fonctionne dans Le Barbier de Séville où l'on voit jouer un mécanisme analogue à celui des Fourberies...: un personnage subalterne aide une jeune fille à se libérer d'une contrainte en épousant un personnage titré. Le schéma est conforme à la tradition occidentale qui voit dans la ruse la tactique des faibles —la ruse, quand elle est comme ici une ruse d'amour, n'est pas contre la morale mais doit satisfaire une aspiration légitime. La femme, Rosine, est moins poussée par un désir amoureux irrésistible que par la volonté d'être libre, c'est-à-dire d'échapper par un mariage conforme à ses désirs à un autre mariage qui serait le résutat d'une contrainte illégitime, non d'un père mais d'un tuteur qui, lui, veut combler ses désirs illégitimes puisque non réciproques. Rosine veut échapper à ce qui est ni plus ni moins un viol moral. A chaque fois, elle insiste dans ses apartés sur sa situation de «prisonnière» : «Mon excuse est dans le malheur; seule, enfermée, en butte à la persécution d'un homme odieux, est-ce un crime de tenter à sortir d'esclavage ?u L'idée ici importante —et neuve— est celle de l'esclavage; et la valeur, c'est la liberté : «mon tyran», dira-t-elle en parlant de son tuteur et futur mari. Et à lui-même elle dira, quand il veut mettre des grilles à son balcon : «Faites mieux; murez les fenêtres tout d'un coup. D'une prison à un cachot, la différence est si peu de choses» (acte II, scène 4); et à la fin de l'acte III, elle lève l'étendard de la révolte : «Moi ! Passer mes jours auprès d'un vieux jaloux qui, pour tout bonheur, offre à ma jeunesse un esclavage abominable ! (...) Oui, je le dis tout haut : je donnerai mon coeur et ma main à celui qui pourra m'arracher de cette horrible prison où ma personne et mon bien sont retenus contre toutes les Lois» (111,12). On voit qu'ici, plus encore que des droits du coeur, c'est de la liberté dont il est question; et sur ce point (nous le verrons mieux encore dans Le Mariage...) l'argent joue-son rôle.
Figaro joue le rôle qui lui est imparti —celui de fabriquant des ruses de l'amour— mais non sans la complicité de Rosine; et il insiste sur ce point, de même que sur la liaison des ruses féminines et du statut de prisonnière : «Voulez-vous donner de l'adresse à la plus ingénue ? Enfermez-la !». Rosine enfile sans scrupule une litanie de mensonges pour nier avoir écrit une lettre (11,11). C'est que Bartholo est lui-même un vieillard «rusé, rasé, blasé» —ainsi le définit Figaro (1,4). Quant à ce dernier, il s'explique ainsi sur son propre talent (1, 6) : «Moi, j'entre ici, où, par la force de mon Art, je vais d'un seul coup de baguette endormir la vigilance, éveiller l'amour, égarer la jalousie, fourvoyer l'intrigue et renverser tous les obstacles». Pas sans argent, non : «Vous, Monseigneur, de l'or dans vos poches. —Le Comte : Pour qui de l'or ? —Figaro, vivement : de l'or, mon Dieu ! de l'or, c'est le nerf de l'intrigue». On le verra, c'est le sac d'or qui, au dénouement, convainc Basile, agent de Bartholo (IV, 8) : « —Figaro : Où donc est la difficulté à signer (comme témoin ) ? —Basile, pesant la bourse : Il n'y en a plus; mais c'est que moi, quand j'ai donné ma parole une fois, il faut des motifs d'un grand poids (il signe )».
Le Mariage de Figaro L'éternel Figaro :
Nous revoyons ici les mêmes personnages. Figaro surtout, avec la môme réputation d'habile faiseur d'intrigues. Dès la première scène de la pièce, Suzanne, sa fiancée, le définit comme nous l'avons vu dans le Barbier...: «De l'intrigue et de l'argent, te voilà dans ta sphère». Et à l'acte Il (scène 2): «Suzanne : On peut s'en fier à lui, pour mener une intrigue. —Figaro : Deux, trois, quatre à la fois; bien embrouillées, qui se croisent. J'étais né pour être courtisan».
Et le voilà en face d'une autre intrigue, de l'intrigue du puissant qui, ayant abandonné en se mariant son droit du Seigneur (le droit de cuissage sur la nouvelle mariée), veut le racheter de la fiancée de Figaro par un double chantage. A la Comtesse qui dit : «Il voulait te séduire», Suzanne répond : «Oh, que non ! Monseigneur n'y met pas tant de façons avec sa servante : il voulait m'acheter» (11,1). On est là dans la situation traditionnelle de la comédie : la femme obligée de se défendre contre une violence à la fois matérielle et morale --ce qu'il faut bien appeler par son nom : un viol. Mais elle a un défenseur, son fiancé Figaro, qui n'avait rien deviné, mais qui voit là, non pas un motif à se défendre sur le terrain du droit, mais une occasion d'intrigue : «Ah ! S'il y avait moyen d'attraper ce grand trompeur, de la faire donner dans un bon piège et d'empocher son or !» (1,1). Figure du Scapin traditionnel, que nous verrons se transformer au cours de la pièce du fait du travail des femmes!
Quant aux autres personnages, c'est eux qui définissent le personnage de la Femme comme «la trompeuse»; ainsi Bartholo, tout à sa rancune : «Rosine, sa trompeuse comtesse» —elle l'a trompé, bien évidemment. Quant à Suzanne, c'est sa rivale Marceline qui la définit : «la rusée» (1,4), et espère bien qu'elle va céder au Comte.
Premier moment de la ruse des femmes :
Au départ, il y a de la part de Figaro une double intrigue et une provocation : une intrigue sérieuse : «—Figaro (à la Comtesse) : Je vous ai fait rendre à Basile un billet inconnu lequel avertit Monseigneur qu'un galant doit chercher à vous voir aujourd'hui pendant le bal (...) Qu'il passe à rôder, à jurer après sa Dame le temps qu'il destinait à se complaire avec la nôtre» (11,2). Une intrigue pour le plaisir : faire rester une soirée de plus le jeune Chérubin exilé, en le déguisant en fille. Mais pourquoi le déguiser en fille ? Pour le faire passer pour Suzanne au rendez-vous et abuser le Comte. Substitution d'identité, ruse classique mais qui a ici le double piment du travesti et de la trahison du désir (le désir homosexuel étant culturellement hors de question). La seconde intrigue met à mal la première, en contraignant la Comtesse, surprise avec un Chérubin à demi déshabillé, à une série impressionnante de mensonges. Là, la ruse de la Comtesse est une ruse défensive, destinée à couvrir, non pas une intrigue amoureuse, mais une plaisanterie innocente; ruse de la faiblesse et de l'innocence. Après quoi, c'est Figaro qui sera confondu. Mais déjà Suzanne avait aidé Chérubin et rusé contre le Comte en cachant ce premier (I, 8) contre la colère du maître. Et Figaro n'a pas manqué une petite provocation, aidé par Suzanne : il réunit les vassaux pour qu'ils félicitent le Comte d'avoir renoncé à son droit: «Permettez donc que cette jeune créature, de qui votre sagesse a préservé l'honneur, reçoive de votre main, publiquement, la toque virginale symbole de la pureté de vos intentions». Et Suzanne de renchérir : «Si Monseigneur avait cédé le droit de pardonner, ce serait le premier qu'il voudrait racheter en secret» (1,10). Cette fois, c'est une vraie provocation —et c'est la femme qui en est l'auteur.
La seconde ruse :
C'est la vraie ruse; certes, c'est Figaro qui en a eu l'idée, mais ce sont les femmes qui la poursuivent et l'exécutent. L'idée était d'envoyer Chérubin, déguisé en fille, au rendez-vous avec le Comte, Suzanne ayant refusé d'y aller, même pour confondre le maître. Et voilà que les circonstances empêchant d'envoyer Chérubin, Suzanne donne d'abord son accord à la Comtesse (II, 24), puis, sur le refus de Figaro (>Qu'il s'y morfonde !» —il ne risque plus rien, on ne lui fera pas épouser Marceline, sa mère), elle annonce à la Comtesse qu'elle n'ira pas; et la Comtesse de rappeler alors le projet qu'elle avait déjà conçu («Est-il assez effronté, mon petit projet ?» —Il, 24) : c'est elle qui prendra la place de Suzanne. Il s'agit de mettre le Comte en face de son infidélité; ruse «morale» donc, mais la ruse ira plus loin : c'est tout le rapport des hommes au désir qui sera mis en cause. Alors, Suzanne donne le rendez-vous dans le jardin «sous les grands marronniers».
Dans cet acte IV se placent deux interventions : la provocation «innocente» de la petite Fanchette qui convainc le Comte de quasi-pédophilie : «Toutes les fois que vous venez m'embrasser, vous savez bien que vous dites toujours : Si tu veux m'aimer, petite Fanchette, je te donnerai tout ce que tu voudras». Et le Comte rougit. Après quoi, c'est Figaro qui rougit, mais de colère, quand Fanchette, entremetteuse maladroite, met Figaro au fait du rendez vous que Suzanne a donné au Comte. Alors, Marceline intervient deux fois : elle n'est plus l'amoureuse convoiteuse, elle est la mère qui veille, et surtout la femme qui comprend —entente des femmes pour la ruse ! Elle arrête la fureur de Figaro : «Bien conclu ! Abîmons tout sur un soupçon. Qui t'a prouvé, dis-moi, que c'est toi qu'elle joue et non le Comte?». Mais cela ne suffit pas, et le monologue final de Marceline est éclairant : «Avertissons-la. Ah ! Quand l'intérêt personnel ne nous arme pas les unes contre les autres, nous sommes toutes portées à soutenir notre pauvre sexe opprimé contre ce fier, ce terrible... (en riant) et pourtant un peu nigaud de sexe masculin» (11,16). Pas un instant elle ne pense que Suzanne trahit Figaro.
«Notre sexe opprimé» :
C'est Marceline, à l'acte précédent, qui a prononcé la grande prosopopée du sexe opprimé: elle montre d'abord la condition des filles du peuple et la responsablité des hommes : «Dans l'âge des illusions, de l'inexpérience et des besoins, où les séducteurs nous assiègent, pendant que la misère nous poignarde, que peut opposer une enfant à tant d'ennemis rassemblés ? (...) Hommes plus qu'ingrats qui flétrissez par le mépris les jouets de vos passions, vos victimes !» Puis elle élargit singulièrement le débat en lui donnant une perpective juridique : «Dans les rangs même plus élevés, les femmes n'obtiennent de vous qu'une considération dérisoire; leurrées de respects apparents, dans une servitude réelle; traitées en mineures pour nos biens, punies en majeures pour nos fautes» (III, 16). Et ne nous y trompons pas : Figaro n'échappe pas au discours sexiste: l'homme de la ruse, devant ce qu'il imagine de la ruse des femmes devient aussi niais qu'un autre : «Q femme ! femme ! femme ! créature faible et décevante !.. nul animal créé ne peut manquer à son instinct; le tien est-il donc de tromper ?» Et le voilà qui parle d'animal et d'instinct ! Quand c'est d'intelligence qu'il devrait parler, d'une intelligence parallèle à la sienne, du même ordre, de la métis grecque, l'intelligence combinatoire. Même le Comte en avait eu le soupçon quand il dit à l'acte Il, scène 19 : «Nous croyons valoir quelque chose en politique et nous ne sommes que des enfants. C'est vous, c'est vous, madame, que le roi devrait envoyer en ambassadeur à Londres !»
Conséquences: la contre-ruse :
La grande ruse des femmes, celle de Suzanne essayant de se faire passer pour la Comtesse aux yeux de Figaro, échoue à moitié; Figaro la reconnaît vite, mais il ne coupe pas au châtiment : il est battu par la main de Suzanne «pour tes trahisons, tes expédients, tes injures et tes projets» (V, 8). Le Comte, lui, se laisse prendre : il ne reconnaît pas sa femme sous les habits de Suzanne, démontrant ainsi le rôle tout puissant de l'imaginaire humain qui transforme le besoin sexuel en désir. Admirable «leçon» que ne démentirait pas Lacan. Pour finir, le Comte est battu aussi, moralement et matériellement : il n'aura pas le fruit de ses moyens à lui —pauvres moyens : le chantage et le viol ! Désappointé, mais pas vraiment battu.
Une conséquence, imprévue : Figaro a anticipé la révolution; c'est la ruse des femmes qui l'a contraint à rassembler contre le Comte ses propre vassaux et même le juge chargé de le servir; ce sont les femmes qui le conduisent à la conscience. A la conscience politique.
Victoire imprévue des femmes, victoire d'une ruse qui est une ruse défensive contre les forts, («les plus forts ont fait la loi», dira Figaro dans le vaudeville final). La ruse des femmes, loin d'être, comme souvent en Orient, la ruse pour la satisfaction d'un désir toujours frustré, est une contre-ruse. Elle a mis à mal un désir qui force le vouloir des femmes, ce vouloir qui se veut libre et aide la liberté des autres, des jeunes, presque enfants (Chérubin, Fanchette). Le mot final est peut-être celui de Suzanne à Figaro : «Eh ! c'est toi qui es un innocent de venir te prendre à un piège apprêté pour un autre ! Est-ce notre faute, à nous, si voulant attraper un renard, nous en muselons deux» (V 8). Deux renards ? Qu'est-ce à dire ? Le renard n'est-il pas l'animal symbole de la ruse ? La voilà bien la contre- ruse ! Museler ? Eh quoi ! Ils ont voulu mordre ! Et les voilà muselés ? Ne mordront plus, ne parleront plus ? Muselés seulement. Pas pour longtemps. Mais la contre-ruse apporte la preuve de l'intelligence, de la métis des femmes. Plus fortes, ces femmes, unies, que l'empereur de l'intrigue. Figaro soi-même —ce qu'il fallait démontrer!


Pour citer cet article :
Auteur : (Anne Ubersfeld - Professeur, Université Paris III) -   - Titre : Beaumarchais et la ruse des femmes,
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