Université Hassan II/ Mohammedia

Faculté des lettres et sciences humaines Ben M'sik

Département des études françaises

Master: Littératures et Cultures Francophones et Comparées

Matière

Civilisations Francophones du Maghreb


Le bain maure (le hammam)


Préparé par: AMAAYACH Siham

Encadré par: M DBICH

Année universitaire: 2011/2012

Introduction:

Le hammam est communément tenu par les Maghrébins comme une spécificité de leur culture et une invention de la civilisation musulmane. Avant d'entamer toute étude, il convient, tout d'abord, de définir ce que l'on veut dire par «bain maure». Cette notion sous-entend, une pratique-celle de la toilette corporelle- et le lieu même de cette pratique, à savoir l'édifice balnéaire. Le bain est donc un moment particulier, à la fois intime et privé. Il répond à des gestes et des codes précis pouvant se réaliser dans des lieux publics ou le corps, nu, est exposé à une certaine promiscuité. La langue arabe définit par deux expressions les lieux de bain:« al-hamma» désignant une source thermale qui a une fonction thérapeutique et se reconnait grâce à des architectures très simples, présentes dès les premières années suivant la conquête arabo-berbère de la Péninsule ibérique. Par contre, le hammam, est un bain de vapeur, tel que le sauna, très humide où les gens peuvent se laver. La chaleur alliée à l'humidité permet de nettoyer la peau en profondeur grâce à la dilatation des pores.
Les premiers bains à vapeur furent créés en jetant des pierres chauffées dans l'eau froide. C'est en Inde que furent découverts sur des sites archéologiques, des systèmes d'évacuation des eaux usagées avec les premières canalisations faites de terre cuite, deux mille ans avant l'arrivée des Romains. Avec la civilisation pharaonique, les anciens égyptiens perfectionnèrent les premiers hammams. Plutôt qu'une grande salle, ils préférèrent créer des petites pièces étanches, construites en pierres. Les Grecs suivirent cette tradition de bains de vapeur qui convenait à leurs gymnases. L'empire romain a ensuite, de par son extension, permis l'apparition du bain maure dans toute la Méditerranée et de ce fait au Maghreb. Le Hammam réussit à combiner éthique et esthétique, comme marqueur de l'excellence citadine et paradigme de l'universalisme musulman. Tout habitant de la ville y trouvait hygiène, sport, culture de l'esprit et de l'art, grâce aux différents espaces annexes du complexe thermal.

A l'instar de celle reconnue pour les souks et les cafés, la fonction sociale du hammam ne peut en aucun cas être négligée. Le hammam médiéval et moderne se situe à proximité d'arrivées d'eau abondante, au coeur des espaces marqués par des activités humaines, et sur les grands axes routiers des voyageurs. Surtout à l'époque ottomane, il est mitoyen de la mosquée. Congloméré à cette dernière, à une« méderssa» ou à un « foundouk», le hammam se hisse alors au rang de composante essentielle de ce noyau urbain ainsi constitué.

Afin de bien expliciter le concept à savoir le hammam, nous allons tenter de s'interroger sur l'historique, l'architecture, les modes d'exploitation et les fonctions du bain maure perçu comme une pratique exercée au Maghreb. Pour mener à bien notre réflexion, il convient de prendre en compte les enjeux sociologiques, économiques, religieux, psychologiques et artistiques du hammam tout en précisant le rapport de l'édifice balnéaire avec les littératures francophones surtout algérienne et marocaine.

I-Historique:

Le mot hammam, qui signifie bain chaud à étuves, vient de l'aryen « hamma», chauffer, ainsi que d'un mot hébreu «hamam»: être chaud.

Ce sont les palais de la civilisation égéenne qui nous fournissent les vestiges les plus anciens de bains. Ils sont remarquables à la fois par leur structure soignée, et le système évolué de l'approvisionnement en eau et du drainage. On peut citer à titre d'exemple les palais de «Chossus» et de« Phaistos». (1.700-1400 Av .J.-C).

En effet, les bains jouaient un rôle important dans la vie des Grecs. Les vases peints nous montrent qu'il y avait des douches. Mais si, dans la dernière période, il y eut des bains publics, leur architecture ne fut jamais particulièrement soignée.

Les Romains, avec leur génie d'organisation et leur goût de luxe développèrent non seulement la technique du bain mais aussi l'architecture de l'établissement balnéaire. Pompéi nous fournit les deux plus anciens bains romains qui soient parvenus jusqu'à nous: les bains «Stabéens» et ceux de« Forum». Tous deux possèdent deux séries complètes de salles de bains, l'une pour les hommes, l'autre pour les femmes. Ce ne fut qu'à Rome, cependant, que les grandes «thermae» impériales reçurent leur forme architecturale la plus complète; là le problème fut compliqué par le développement des bains en tant que centres sociaux, indépendamment de leur destination primitive.

En Afrique, les bains romains étaient très nombreux. Les villes, même modestes, possédaient un des plusieurs bains publics. On a mis à jour:

-A Lambèse, en arrière du camp de la III Légion Auguste, des thermes du premier siècle, très importants, et dont l'édification marquait alors une innovation.

-A Tuburbo-Majus, au troisième siècle, des thermes construits sous les Antonins.

Les thermes africains couvraient de vastes surfaces: 2600 mètres-carrés à Djemila, 3000 à Lambèse, et près de 4000 à Timgad, ou les chambres de chauffe sont presque intactes, et où le «frigidarium» était plaqué de marbre, avec deux petites piscines et une grande précédée de colonnes de marbre rose.

Avec la chute de l'Empire romain, les antiques «thermae» furent à peu près désertées, pour des raisons nombreuses et diverses: l'appauvrissement général, conséquence des invasions barbares, la destruction des grands« acqueducs» romains, la naissance vers le IV siècle, des idées d'ascétisme et d'opposition aux bains, lieux où l'on ne songe qu'aux plaisirs de son corps.

Au Moyen-Age, on revient de plus en plus aux bains privés dont l'usage est limité aux classes supérieures. Pourtant Charlemagne, contemporain de Haroun-er-Rachid, aurait construit des bains publics pouvant contenir plus de cent personnes. Il semble de reste que des bains existèrent à la cour française jusqu'à l'époque mérovingienne.

Les hammams étaient très répandus en Andalousie. Chaque agglomération en possédait un ou plusieurs. Cordoue, au X siècle, en comptait trois cents sous Abdar-Rahman et six cents sous Al-Mansour Ibn Ali Amir. Dans l'Alhambra les murs du hammam étaient revêtus de mosaïques multicolores et la salle de repos comportait une loggia pour musiciens. La beauté de leurs hammams inspira les poètes Andalous du XI siècle.

L'habitude de considérer le bain comme un luxe agréable, de construire des établissements publics dans ce but semble s'être maintenue en Europe, car on apprend qu'au XII siècle, les bains publics étaient chose commune, et au XIV et XV siècle, ils redeviennent célèbres.

L'Islam conserva dans ses nombreux établissements de bains chauds la belle tradition du monde gréco-romain. D'abord privés, les hammams étaient un signe de confort dans les demeures princières. Puis ils se sont multipliés, au point que rares étaient les maisons de familles riches, voire simplement aisées, où il n'y avait pas une pièce ou deux servant de hammam. C'est ainsi que l'Histoire Sainte nous apprend que le prophète «Sidna Soleiman» construisit un bain à l'usage de sa femme «Belkais», reine de Yemen.

A l'avènement de l'Islamisme, l'obligation du «ghasl» rendit nécessaire la construction de nombreux hammams. En Arabie et dans les pays voisins, c'étaient des constructions assez rudimentaires. Dans les pays où ont fleuri les civilisations grecques et latines, ils ont beaucoup emprunté aux conceptions architecturales gréco-romaines.

Dans les pays musulmans, un grand nombre de ces édifices publics appartiennent à des fondations religieuses (Habous publics ou privés). Dans certaines villes, les bains se trouvent compris dans l'enceinte d'un marabout, ou même d'une mosquée. C'est le cas à Monastir (Hammam Sidi-Bekr, Hammam Sidi- Ameur, à coté de la grande mosquée qui est à l'intérieur du Ribat). Il en est de même à Sousse (Hammam Sidi-Bouraoui), à Kairouan (Hammam El Hajeb, du XIV siècle), à Tunis (Hammam El Kachachine).

De même à Damas: Bain de« Samé», situé au N-E de la grande mosquée, Bain El- Omari, en face et au N de la mosquée; Bain« El-ward», pour ne citer que quelques exemples.

Le bain le plus ancien signalé par les géographes arabes est celui de« Bassera», en Mésopotamie; c'est l'«Hammam Ful» construit par un certain « Ful» (esclave affranchi du

gouverneur Ziad Ibn-Abuch) au début du VIII siècle de l'ère chrétienne. Ce hammam était tellement beau, que les« Basriotes» le citent en exemple, et que les poètes y font allusion dans leurs vers.

Dans la vie de l'Ancien Orient, l'usage des bains était moins fréquent qu'à l'époque islamique car le bain constituait une profanation de l'eau qui était un élément sain chez les Perses. Ainsi le roi perse« Balach» s'attira la colère du sacerdoce en construisant dans les villes de son empire des bains publics. Bien plus tard, à la chute de la ville de Hamida, le roi« Goubab» visita un bain public, et y prit plaisir. Il ordonna alors de construire des établissements analogues dans tout l'Empire perse. Un auteur arabe ancien affirme même que les Perses ne connaissaient pas les bains avant la domination musulmane.

En l'an 329 de l'Egire un calife abasside appelait le hammam le «bain grec». Son ornementation était complètement anti-musulmane. Dans les bains de« Samara», ville de plaisance des rois abassides, les panneaux étaient décorés de peintures, et les murs d'arabesques en stuc, ce qui est une tradition siro-hellénique. Rien que dans la partie orientale de Bagdad, siège du califat abasside, on comptait au III siècle 5000 bains. Dans la première moitié du IV siècle on en comptait 10000 pour toute la ville. Ce chiffre va descendant au fur et à mesure que la civilisation musulmane de Bagdad décline. En Egypte, les bains n'avaient pas une aussi grande vogue qu'en Syrie. Le vieux Caire devait compter 1560 hammams. Le Nouveau Caire, jusqu'en 1085 de l'Egire en avait 80.

Si on étudie plus particulièrement le hammam en Tunisie, on constate qu'il est, en plan architectural, une copie du «therme» byzantin. A l'origine même, du temps du prophète, on l'appelait «dimas», du grec« demos» sous- entendu le bain public. Les anciens bains de Carthage portent encore le nom de «Dermech» du latin « therme». Un hammam de Gafsa s'appelle «Tharmid» de la même origine gréco-romaine.

Il y a une proportion constante entre le nombre des hammams dans une ville et le nombre d'habitants. Ainsi, au X siècle de l'ère chrétienne, Kairouan devait avoir de 600 à 800000 habitants. Elle avait 300 bains publics sans parler des bains privés. A l'heure actuelle, Kairouan n'ayant plus que 1500 habitants à 7 bains publics dont 2 au moins sont du X siècle. La construction des premiers bains remonte à quelques années après la fondation de Kairouan, sous le règne du calife Hicham (724-743) qui participa à la prospérité de la ville. El Bakri dit que Ziyadet Allah, premier bâtisseur de la grande mosquée (862), et de Ibrahim Ibn Aghleb, furent édifiées les deux villes de« Raqqada et El-Abassya» et les historiens arabes mentionnent la construction de bains. En 947, le souverain fatimide El Mansour fonda dans la banlieue de Kairouan, la ville de Cabra qui fut, 100 années durant, une grande ville commerciale, avec des souks, des mosquées et des bains. A Mahdia, les premiers bains furent construits dès sa fondation, en 916, par le Mahdi Fatimide. Avec les Beni Ziri qui ont succédé aux Fatimides, le pays connut une prospérité tranquille durant toute la fin du X siècle et les édifices privés et publics notamment des bains furent construits un peu partout. Au II siècle, à Gala, le palais du lac (Dar el Bahr) comprenait des bains pour les maitres. Tunis, qui devait remplacer Kairouan comme capitale, fut dotée par Hassan Ibn En-Noman d'un arsenal

maritime et de nombreux bains vraisemblablement contemporains de la Grande Mosquée. Sous le règne d'Abou Ibrahim, un bain a été édifié au nord de la Grande Mosquée. Mais ces édifices devaient prospérer sous les Hafçides, qui, en raison du développement de la ville, eurent à résoudre le problème du ravitaillement en eau.

Au XIII siècle, sous El Moustansir, la capitale comptait 15 bains, tels que: hammam «El-Hawa», voisin de la mosquée du même nom; hammam« Er-Remimi», situé dans la rue qui porte ce nom (ce bain a pris le nom d'un ancien chef d'Alméria réfugié en Berbérie); hammam« Zarguoun», qui devait se trouver dans la rue du même nom. Au XV siècle, il y avait un bain au souk« El-Filka» ( Managuib Sidi ben Arous).

Depuis, avec le développement de la capitale, le nombre des bains s'est accru. Si leur architecture a gardé toujours les mêmes traits, elle a subi toutefois des modifications de détail quant à l'embellissement et au confort. Aujourd'hui; Tunis compte un certain nombre de bains célèbres soit par leur ancienneté, soit par les légendes qui s'y rattachent.

Les bains ont ainsi joué un rôle certain dans la vie des peuples en Orient. Pour les Grecs et les Romains, si les bains furent une nécessité née du climat, du souci de l'hygiène, ils furent également pour les esprits cultivés un lieu de rencontre luxueux et agréable.

Dans les pays islamiques, on peut dire qu'ils ont joué sensiblement le même rôle que chez les peuples de l'Antiquité. Toutefois, la religion musulmane qui prescrit des ablutions rituelles avant chaque prière a renforcé chez les peuples musulmans le culte de la propreté, en lui donnant un caractère quasi religieux car la propreté est un acte de foi.

Après avoir mis li doigt sur l'historique du Hammam, il serait nécessaire de découvrir l'architecture et la description de l'un des bains maures au Maghreb.

II- Architecture et description d'un hammam au Maghreb

1-Architecture:

Dans un but de conservation calorifique, le hammam est généralement doté d'une façade sans ouvertures, afin d'éviter que la quantité de la chaleur obtenue par la combustion ne s'en échappe. Pour ce qui est des bains pratiquant l'alternance des sexes, un voile sur la porte d'entrée signale la séance de service réservée aux femmes et à leur personnel féminin.

Pour le plan de construction du hammam, la tradition s'est maintenue au cours des siècles au Maghreb .C'est ainsi que les pièces se suivent: une première froide sert de salle de déshabillage. Une deuxième pièce, tiède cette fois, sert de diapason intermédiaire entre le froid et la chaleur intense de la troisième salle qui la juxtapose. Dans cette troisième et dernière salle chaude, on transpire et on se lave dans des cellules individuelles où il est possible de se laver en toute discrétion.

A titre d'exemple, le hammam tunisien, au sol surtout de pierres à l'époque médiévale, et de marbre ou de carreaux de faïence à la période ottomane, est dépourvu de mobilier, sauf quelques matelas surélevés sur un genre d'estrade de bois ou en briques pleines. Ces matelas sont usités pour le repos des clients lors de leur habillage.

Des niches sont creusées dans quelques parties du mur dans la grande salle froide afin que les clients mettent leurs baluchons contenant les vêtements propres de rechange et la serviette de toilette. L'éclairage naturel est assuré par des trous en nid d'abeille dans les voûtes ou les coupoles.

Ce ci est par exemple visible au hammam« al – Kabir» dans la ville de Bizerte. Mais le plus souvent, ce sont de toutes petites fenêtres, très hautes et tracées à la base de la coupole ou de la voûte, qu'on recense depuis les plus anciens établissements d'hygiène au Maghreb.

Le hammam conserve ce plan général de pièces à température décroissante qu'il soit privé (dans les demeures aristocratiques ou dans les châteaux princiers), ou public urbain ou villageois.

Cet équipement collectif destiné à l'hygiène est généralement de petite taille et sans revêtements muraux. Ce n'est qu'à l'époque ottomane que l'espace de cet édifice s'élargit et se décore, surtout en revêtements muraux en carreaux de céramique. Le chauffage interne du hammam est réalisé à partir de tuyaux en poterie encastrés dans le sol, puis remplacés à l'époque moderne par des conduites en tuyaux de cuivre.

2-Descriptiond'un hammam:

Notre description portera sur un hammam de Tunis. Le bain maure s'ouvre près d'une mosquée et au milieu d'un souk. Les portes sont peintes du vert et du rouge habituels. Au –dessus de la porte principale se trouve une plaque de marbre datant, parait-il de l'époque turque.

Le bain comprend deux parties: le bain proprement dit et les services. La première est composée de la salle du coiffeur, des salles de déshabillage, de la salle froide, de la salle tiède, de la salle chaude. Les salles de déshabillage sont de trois classes. La salle de troisième classe est la plus vaste et la plus ornée; elle sert aussi de hall. Elle est surmontée d'une coupole. Tout autour, des colonnes soutiennent une galerie intérieure à laquelle on accède par un escalier en spirale. Sur trois cotés sont ménagées des« doukhénas» (sorte de larges banquettes de maçonnerie) dont le sol est surélevé par rapport à celui de la salle et qui sont recouvertes de tapis et de nattes. Au centre, l'eau jaillit au-dessus d'une vasque de marbre blanc. Les colonnes et les boiseries sont vertes et rouges. Le soir, une multitude de petites ampoules couleur éclairent la salle.

Les salles des deux autres classes ou «maksoura», plus petite, offrent aux clients des «doukkénas» plus confortables, recouvertes de matelas et de draps.

La salle froide ou « bit el bered» est séparée des salles de déshabillage par un couloir destiné à éviter le refroidissement. Les murs en sont entièrement badigeonnés à la chaux, et le sol est dallé de marbre. Bien que dite «froide», cette pièce a déjà une température assez élevée. La différence de température d'une pièce à l'autre est d'environ cinq à six degrés.

La salle tiède ou «bit el Skhoun» offre en son centre une vaste« doukhéna» de marbre servant de table de massage.

Dans la salle chaude, étuve ou «arraqua», c'est-à-dire salle de sudation, il n'y a pas de «doukkena», mais des bassins, l'un est utilisé pour le bain des clients, l'autre sert de réservoir d'eau chaude. Entre les deux bassins, une saillie du mur enveloppe une partie de la chaudière. Elle est constamment remplie de vapeur épaisse et suffocante.

Le service de chauffe ou «farnak» est situé immédiatement derrière la pièce chaude. Il se compose d'un réduit obscur dans lequel on entasse le combustible et où se trouve le four. Ce four est carré, en maçonnerie. La cheminée traverse le hammam de bout en bout, chauffant ainsi toutes les pièces. L'eau de mer est utilisée dans la plupart des hammams de Tunis. Elle est employée de préférence à l'eau douce car après lavage il ne subsiste sur le corps aucune odeur désagréable. L'eau de la ville, au contraire, laisserait persister après le bain des odeurs chlorées ou iodées provenant de la décomposition des désinfectants utilisés. Cependant, lorsque le niveau d'eau de pluie devient trop bas, l'eau de« Zaghouan» est alors employée, mais le nombre d'amateurs de bains maures, à ce moment, est considérablement réduit.

Autrefois, l'eau des puits était retirée grâce à un système de noria. Aujourd'hui, peu de hammams, sinon des hammams de quartiers ont conservé ce procédé archaïque. Ils possèdent presque tous des moteurs électriques.

La chaudière est placée dans une avancée du mur de l'étuve. Elle est couverte d'une grille pour empêcher, semble-t-il, les accidents. L'eau est amenée d'une manière régulière à une température qui reste à peu près constante et qui est d'environ 70c. L'eau chaude arrive dans chaque «Matara» (cabines individuelles de la salle tiède) et dans la salle commune. Donc, l'architecture et la description du bain maure ne peuvent que mener les curieux à s'interroger sur les modes d'exploitation d'un hammam maghrébin.

III-Modes d'exploitation d'un hammam maghrébin cas de Tunis:

Il existe à Tunis environ 35 bains maures dans la Médina, quelques-uns biens« habous», et la majorité propriétés privées.

Les exploitants ou «hammamdjis» étaient autrefois pour la plupart d'origine Mozabite ainsi que leur personnel. Les Mozabites ou gens du Mzab, pays limitrophe du Sahara auraient la réputation d'être sobres, résistants à la chaleur et d'être également des commerçants avisés et d'excellents organisateurs. D'autre part les Tunisois ont longtemps considéré le métier de «hammamdji» comme peu en rapport avec leur dignité de citadin. Ce préjugé a d'ailleurs disparu et actuellement la plupart des exploitants sont d'origine tunisoise.

Les «hammamdji» sont groupés en une corporation ayant à sa tête un «amine» ou arbitre.

L'amine est chargé de la police des hammams et du maintien des bons usages dans les bains maures. Il préside une commission des Hammams ou «Orf», composée de cinq membres. L'«Orf»peut être appelé à donner des directives et à régler les litiges. En général, le personnel comprend en dehors du« hammamdji», et du gérant:

Le surveillant de la« maksoura» ou «harrès el maksoura»

Le «harès el bedel» ou garde du linge de rechange, assisté de deux ou plusieurs «harrès» (serveurs des matharas, laveurs de foutas)

Un nombre plus ou moins important de masseurs ou «taiabs»

Un coiffeur

Un garçon de café

Ce personnel entièrement masculin est réduit dans les hammams de femmes. Enfin pour les hammams pour hommes aussi bien que dans les hammams pour femmes, le service de la chauffe est dirigé par:

Un chauffeur de chaudière ou «ferenchi», assisté d'un ou deux garçons.

Le client qui franchi le seuil du hammam trouve à l'entrée un coiffeur et parfois un cafetier qui sont des locataires du« hammamdji». Devant« lamaksoura», le gérant tient en même temps que la caisse, une sorte de tirelire dans laquelle on met les pourboires destinés au personnel. N'oublions pas «sandouk el emeian» ou cassette des objets confiés. Le« harès el maksoura» reçoit le client et lui présente« fouta», serviette,« Kabkabs».

A l'entrée de la chambre froide, le «harès el bedel» reçoit la serviette du client. Ce dernier, muni simplement d'une fouta, sorte de pagne, entre dans la chambre chaude ou dans l'étuve ou «arraqua» ( chambre de sudation». Après la sudation a lieu le massage. Celui-ci terminé le client pénètre dans une cabine appelée «mathara» au sens littéral: endroit où l'on se purifie.

Un serveur de« Mthara» circule dans la chambre chaude et dans la chambre tiède. On l'entend frapper des mains et crier: «Zouaiez?» le client traduit « le bain est-il terminé? Peut-on apporter les deux servièttes?». Le client glisse alors la« fouta» sous la porte de la cabine,« fouta» que le «harrès» ramasse aussitôt pour la confier au laveur.

Enveloppé de deux «bechkirs» le client se dirige alors vers la sortie.« Le harès el bedel» le reçoit de nouveau, l'essuie l'enveloppe de nouvelles serviettes sèches et lui entoure la tête d'une serviette en turban.

Ces divers stationnements ont l'avantage de ne pas faire sortir brusquement le client de la chambre chaude à la chambre de repos et de lui éviter des changements brusques de température.

Le« harès el maksoura» accueille le baigneur par le rituel « Saha». Il lui désigne une place, la lui prépare et le couve d'une serviette. «Eau? Café? Limonade?» propose au choix du client le« harès» tient également à sa disposition glace, peigne, passe-lacet pour pantalons arabes.

Enfin le client est prêt. Il passe à la caisse tandis que le« harès de la maksoura» annonce dans un langage quelquefois hermétique la somme due par le client. Cette somme en principe varie en fonction de la classe, des soins, du linge utilisé. Le patron payé directement par les clients leur loue en outre « Kessa», serviettes ou leur vend savon, «tfel», consommations. C'est lui qui remet à chaque masseur, à chaque «harès» la somme qui lui est due à la fin de la journée. Masseurs et« harès» bénéficient en outre de pourboires données par les clients. Le gérant toucherait le sixième des revenus du hammam. Quant au «ferenki», il reçoit du «hammamdji» une somme forfaitaire par journée de travail. Mais aucun contrat ne lie employeur et employé.

Il est intéressant de noter que les hammams fournissent gratuitement l'eau chaude à ceux qui veulent faire leurs ablutions, ou l'eau chaude servant aux ablutions rituelles des morts. Le «ferenki» (c'est l'ancien fornacator des Romains) appartient en général à la tribu des Ou-raglia; ceux-ci, gens de condition modeste, ont la réputation de se contenter de salaires modiques. Un mokaddem dirige la corporation des «ferenki». Le« ferenki», appelé, encore «rais» ou chef puisqu'il a un rôle principal- il chauffe le bain- en faisant griller pour des particuliers têtes et pieds de moutons.

Le « fornak», ou service de chauffe, fournissait autrefois la braise aux cafetiers. En outre, la cendre de fornak était utilisée en guise de ciment pour enduire les citernes et les terrasses qu'elle rendait parfaitement étanches. On dit même que les Romains l'utilisaient comme ciment dans leurs constructions. Enfin, les enfants des «Kouttabs» font sécher gratuitement leurs tablettes enduites d'argile à la chaleur du «fornak».

Le personnel du hammam s'exprime généralement en dialecte mozabite. Les «harès» communiquent avec le «ferenki» à l'aide de quelques expressions conventionnelles lancées à haute voix, derrière le mur soutenant la chaudière. «In'faa el khit»: arrête l'écoulement de l'eau, ce qui veut dire que le bassin destiné à recevoir l'eau chaude est plein jusqu'au bord et risque de déborder. « saieb el khit»: fais couler l'eau.

Les hammams sont soumis à une réglementation assez stricte:

Le sol des établissements, et en particulier, le sol des salles de repos des bains maures doivent être chaque fois lavés et désinfectés.

Les appareils sanitaires doivent être tenus en parfait état de propreté.

Les serviettes doivent être lavées et bouillies après usage. Les linges (foutas des bains maures) ne supportant pas ou supportant mal l'ébullition, seront soumis à une pulvérisation de liquide insecticide, puis savonnés à l'eau chaude, rincés et séchés au soleil. Une même serviette ou un même linge ne pourra être utilisé par un autre client sans avoir subi au préalable ces opérations de lavage et de désinsectisation.

Les propriétaires ou gérants d'établissements de bains maures sont tenus de pulvériser plusieurs fois par jour, sur les nattes des salles de repos, un insecticide.

Dans chaque établissement de bains, un employé sera spécialement chargé de l'application de ces mesures d'hygiène, sous le contrôle et la surveillance des agents des services d'hygiène municipaux pour la ville européenne, et pour la Médina sous le contrôle et la surveillance de l'amine des bains maures et de ses agents.

Les hammams sont blanchis à la veille des grandes fêtes, au Mouloud et à la veille du Ramadan, pour être «purifiés». Ce sont les harès qui procèdent au nettoyage du bain maure chaque soir après le départ du dernier client. Ce sont également les «harès» qui lavent les« foutas», les serviettes et les étendent sur la terrasse du hammam.

Pour résumer cette partie, on peut dire que le Hammam est une « entreprise» .Alors quelles en sont ses fonctions?

IV Fonctions du hammam

1- Hammam et Sociologie:

Lieu du corps sexué, le hammam organise, symbolise et synthétise le mode de relation et de séparation entre masculin et féminin. Il inclut et exclut. Espace transitionnel, au sens de «Winnicott», il surdétermine la coupure entre espace public et espace privé qui ordonne la distinction entre les deux signes du genre humain. Espace transactionnel, il permet aux deux sexes d'y avoir commerce. Chacun y vient pour délasser son corps, dans son ordre et à son heure. Les hommes y viennent pour préparer le rite, les femmes pour y densifier la parole et intensifier le groupe. De cette manière le hammam est par excellence le lieu du corps social, gouverné par la culture, elle-même soumise aux lois de Dieu.

En égalisant la relation entre les hommes, en accompagnant la progression et la rupture de l'enfance dans l'humain, l'étuve contribue à renforcer le lien social. Donc, on est en droit de regarder l'usage et l'image du hammam comme une modalité du phénomène social théorisé par «Durkheim et Mauss». Anodin et prosaïque, lieu concret et ordinaire, saisi par exemple dans les inventaires après décès, mais riche de son intervention à tous les stades et lors de tous les rites de la vie: mariage et accouchement, circoncision et pèlerinage, naissance et mort, il est encore ce lieu magique entouré d'un halo merveilleux dans le récit des Mille et Une Nuits.

Dans cet ordre d'idée, on comprend mieux la formule de Abdelwahab Bouhdiba, qui présentait naguère le hammam comme la source la plus efficace mobilisée par la société locale pour garder son identité sous le choc de la domination étrangère. « Si la société musulmane a pu tenir pendant de nombreux siècles, c'est peut être grâce au hammam», écrit- il dans un livre pionnier sur la sexualité en Islam ouvrant à une relecture psychanalytique et ethnographique du bain maure.

Lieu sombre, chaud et humide, véritable métaphore de la matrice, le hammam associe en effet pour le bonheur du jeune garçon maghrébin la découverte de son corps à celle du corps de la femme, et combine une procédure de sevrage et un rite de passage assurant la sortie du monde féminin représenté par la mère et l'entrée dans le monde masculin représenté par le père. Certes, le Hammam est un lieu social mais il peut jouer un rôle économique.

2- Hammam et Economie:

S'il continue de procurer un métier pour son personnel, et de rendre service à ses usagers, le hammam garde aussi et renouvelle plus encore, une fonction et une valeur économiques. Du coté des usagers, il représente une dépense qui grève lourdement le budget des familles citadines et rurales les plus modestes. A Alger, dans les années 1930, le prix du bain est de plus en plus confronté, entre autres dépenses, au cout du tramway, du cinéma et du coiffeur. Pour s'en tenir à ce dernier exemple, le changement s'inscrit dans une nouvelle relation entre rapports sociaux, rapports de sexe et soins du corps. Le hammam était le préalable de la mosquée, pour la prière du vendredi; il devient l'antichambre du salon de coiffeur, pour bien des citadines des années 1980. Voici à présent un nouveau personnage de la ville, bien distinct du barbier d'autrefois, dont il continue pourtant le service, sans la saignée. Dans une économie toujours plus monétarisée, ou ce revenu fixe qu'est le salaire occupe une place croissante, et ou les relations du groupe primaire avec les institutions publiques se diversifient et se multiplient (taxes, frais de transport, de scolarité, etc.).

Si les hommes arbitrent entre bain et douches, si des adolescents astucieux profitent des installations sportives, les belles- mères, et de plus en plus les mères, décident qui va au bain, ou, quand et comment. Amorcé dans la capitale au tournant du siècle, popularisé par le salariat à statut (traminots, cheminots, postiers) à l'époque du Front populaire, généralisé après 1945 dans les grandes villes, ce mouvement se développe dans tout le Maghreb, avec de grands décalages entre les pays, les régions et les groupes sociaux.

Du coté des propriétaires, le hammam est depuis longtemps une source de revenus et une opportunité d'investissement, qui suppose non seulement le calcul d'un rapport probable entre cout et revenu, incluant l'estimation d'un comportement de clientèle, mais surtout la lecture d'une situation de marché rendant possible un arbitrage entre divers placements possibles.

C'est déjà le cas au Caire à la fin du XVIII siècle, dans une configuration socio-historique qui suggère un décrochage plus avancé en Egypte qu'au Maghreb, entre «économie» et «religion».Il semble en tout cas que le pourcentage des bains dépendant des« habous» soit beaucoup moins élevé sur le Nil à cette époque qu'au Maghreb, l'observation restant encore valable pour le Maroc un siècle et demi plus tard!

Le hammam n'en a pas moins évolué au Maghreb, fut-ce avec un temps de retard plus important au Maroc que chez ses voisins algériens et tunisiens, avec la société de son temps .Il s'analyse à l'époque contemporaine, coloniale et postcoloniale comme un secteur d'investissement relevant de la petite entreprise et témoignant de l'essor des classes moyennes. L'initiative ne vient plus seulement, comme dans le Caire des derniers Mamelouks, et peut être dans la Tunisie de Kheireddine, des secteurs aisés de la «bourgeoisie citadine» ou d'une relation séculaire, comme dans l'Algérie des deys, entre un secteur d'activité et une communauté particulière, mozabite en l'occurrence. Elle reflète de plus en plus, tout au contraire, l'effort opiniâtre de petits épargnants issus des classes sociales citadines inférieures, avec ou sans détour par la mobilité géographique intérieure ou l'émigration vers la France. Un ancien marchand de légumes musulman des bas quartiers d'Oran peut ouvrir un bain à Ville-Nouvelle dans les années 1930, un ancien docker comme Ouargli peut faire de même à Alger vingt ans plus tard. L'investissement dans le hammam est bien l'une des modalités du reclassement social et de l'accession à la petite et moyenne bourgeoisie. Tel petit employé chauffagiste sorti en 1930 de l'école primaire avec une année d'EPS devient patron de bain à la même époque qu'Ouargli et construit bientôt le plus beau hammam d'Alger. Sa fille, encore plus instruite, en assure la gestion et tient les registres d'une véritable clientèle. La bataille d'Alger brisera les efforts de cette véritable entreprise familiale, mais d'autres sauront s'accommoder au mieux des épreuves de la guerre, ou profiter des opportunités inattendues de l'indépendance. Plus simplement, le petit artisan boulanger fait fructifier son capital en ouvrant un hammam, ou inversement, puis finit par vivre de ses rentes. Le petit métier du hammam débouche bien sur la nouvelle propriété urbaine, et même sur la petite entreprise, au sens moderne du terme.

Dans la société maghrébine actuelle, comme dans celle d'autrefois, la valeur d'usage du hammam conserve une valeur d'échange, mais l'une comme l'autre se redéploient largement dans le champ social successivement initié par l'intervention étrangère et libéré par la levée du verrou colonial. La venue des ruraux dans le hammam urbain et du bain citadin chez les ruraux en est une des manifestations économiques les plus puissantes, aux termes d'une réappropriation complexe d'un lieu à la fois menacé et préservé. Donc, il est question de démontrer la relation entre le Hammam et le concept de la citadinité.

3-Hammam et Citadinité:

Le hammam n'est pas un espace citadin parmi d'autres, il est la ville même, au même titre que la mosquée et le souk. William Marçais en a posé naguère le principe, après un examen approfondi des sources classiques, dans un article célèbre de 1928 qui fait droit à la représentation que les lettrés de l'Islam ont de la médina et à travers elle de l'excellence citadine comme modalité de l'identité collective. Les anciens s'embarrassent rarement de considérations théoriques en pareil domaine, mais on conçoit que le hammam puisse servir de variable avant la lettre à des prédécesseurs d'Ibn Khaldoune, ou à des lecteurs ultérieurs peu familiers de la distinction conceptuelle entre« oumran badaoui» et« oumran hadari» (culture bédouine et culture citadine-sédentaire). La fréquentation du bain parait naturellement liée à l'art de vivre de la médina, car elle réalise l'équation parfaite entre principe de plaisir et observance rituelle, entre nécessité de l'eau et prestation édilitaire. De fait, pour le chroniqueur ou le publiciste, l'homme de lettres ou l'homme de loi, qu'il soit de Grenade ou de Bagdad, la présence ou l'absence de bain est un test de la qualité citadine, le nombre et la qualité des établissements sont un étalon de la splendeur de la ville. Il en résultera souvent des fantaisies ou des excès, nombre de ces chiffres paraissant relever du trait hyperbolique .Pour les géographes et les historiens, plus soucieux d'exactitude, ces données servent surtout à qualifier et quantifier une cité, à dater sa naissance, sinon à périodiser son histoire. Le chercheur moderne ne procède pas autrement, quitte à faire preuve de plus d'exigence pour la précision et la méthode. Mais il s'interroge sur le devenir d'un lieu que l'idéologie du progrès ou le processus même de l'urbanisation à l'époque industrielle inciteraient à croire obsolète.

Dans la nouvelle ville, dans les nouvelles capitales, le hammam n'est pas nécessairement abandonné, mais il est déclassé, atteint dans son utilité par la douche et la baignoire et touché dans sa symbolique même, qui cumulait la topologie de l'excellence et la topographie de la centralité. Pourtant, le hammam résiste assez bien en Afrique du Nord aux objets, aux techniques et aux pratiques de la modernité. Pour l'instant du moins, surtout en Algérie et au Maroc.Certes, la concurrence est rude. La salle de bains gagne du terrain, déjà banalisée chez les élites, sinon dans les couches moyennes, avant la Seconde Guerre mondiale. Et puis, là ou elle fait défaut, la progression de l'eau courante dévalorise le rôle de la fontaine et l'importance hygiénique de l'étuve. Le changement est encore plus net en Algérie, car la population hérite à l'indépendance, dans les maisons et immeubles qui lui reviennent, d'installations moins systématiquement détournées de leur usage qu'on ne l'a dit. Enfin depuis un demi-siècle, la douche a pris chez les hommes une place croissante, à la faveur de la conscription, et avec la génération du sport. Du coup, les douches publiques, plus rapides et moins chères, commencent à drainer en ville une clientèle musulmane masculine.

Le hammam fait donc de la résistance. En fait, il tire moins sa force des faiblesses structurelles de l'urbanisme moderne que de son efficience propre .Il s'accommode de la concurrence, avec la formule du hammam mixte, fréquente au Maroc. Tel jour on est pressé, ou moins argenté, et on se contente de la douche, tel autre jour on est moins affairé ou mieux argenté et l'on s'offre le plaisir du bain. Surtout, le hammam continue de répondre à une demande sociale et à un besoin culturel spécifiques, pour les hommes, et plus encore pour les femmes. Dans une culture ou le religieux reste une valeur centrale, et ou le rite compte au moins autant que le dogme, la relation pratique assurée par le bain entre le propre et le pur reste incontournable. Dans une société où la stricte séparation et l'inégalité entre les sexes continuent de gouverner la distinction entre espace public et espace privé, le hammam demeure un lieu où se prépare l'acte religieux.

4-Hammam et Religion:

Le hammam est présent dans tout l'espace de l'Islam, mais il n'a pas partout la même forme, la même intensité, le même style, pas même une gamme univoque de services et d'usages. Lieu du corps mortel, fragile et périssable, le hammam est recommandé pour ses vertus hygiéniques, relaxantes et thérapeutiques. C'est« le médecin muet» des contes tunisiens. Il est aussi le lieu du corps social soumis aux lois divines. Instance du corps propre et du corps sain, retraite ou refuge du corps désiré et miroir du corps désirable, le bain public est aussi le lieu du corps purifié. Spécifié, comme dans toute l'aire musulmane, par la nature du contrôle que les croyants doivent exercer sur eux-mêmes, il contribue à matérialiser l'idée que l'action ou l'effort sur soi est condition de la relation à Dieu. En associant une gestuelle de la propreté et un rituel de la pureté, le hammam ne parachève pas seulement la discipline cinq fois quotidienne des ablutions, il participe à la régénération périodique et conjointe de l'âme et du corps.

Dans son intégration au modèle culturel de l'Islam, le bain de vapeur vient en somme assurer la part de l'immanence liée à la corporéité du monde, au regard de la transcendance radicale que la mosquée et sa« qibla» (direction de la Mecque) installent dans la direction assignée à ce monde. Si le hammam permet au croyant de savourer et d'éprouver son passage sur cette terre, il sanctionne impitoyablement dans son corps la marque de la finitude. En Islam, le hammam suspend et réactualise le temps. Il est comme la clepsydre physiologique du monde.

5-Hammam et Psychologie:

Curieuse et superficielle interprétation que celle qui a bercé et qui berce encore l'opinion générale sur le rôle secondaire de la femme dans la société musulmane. L'étude psychologique d'un lieu comme le hammam peut démentir et démystifier ces idées reçues. Ce sont elles qui décident ici, souvent, le sort des hommes: des vengeances, des intrigues prennent couramment forme, dans ce lieu féminin de sociabilité. Une fois la baigneuse propre de corps, elle peut s'adonner aux ablutions purificatrices. Il y a aussi le fait de prendre son temps qui rythme les rituels du hammam: hygiénique, religieux, ludique, esthétique et thérapeutique.

Ce sont l'espace, le lieu et les caractéristiques du hammam qui dictent au corps une multitude de postures: assise, accroupie et étendue .Parallèlement, il structure le temps. Dans les réponses aux questions concernant cette pratique, il y en a une qui revient constamment à un moment donné de l'entretien: «s'oublier au hammam». Certaines femmes ajoutent qu'elles ne se rendent pas compte du temps qui passe, comme si le temps s'arrêtait, écarté par le pouvoir magique de ce lieu.

Conscientes ou inconscientes de ce qu'elles y attendent, les femmes recherchent surtout cet abandon hors du temps; pour y aller, elles invoquent souvent un mal de tête ou un refroidissement .Cependant, l'expérience du hammam revêt parfois un aspect dramatique, tendu: les heurts et les disputes qui éclatent parfois entre les baigneuses.

Une autre forme de sociabilité, dirions-nous, car ces accrochages sont une forme comme une autre de décharger une énergie en surplus peut-être. Une décharge corporelle qui rejoint le but thérapeutique de cette pratique.

Si la coquille d'un mollusque reçoit sa forme et sa disposition du corps vivant qui l'habite, la disposition des enfilades de pièces en labyrinthe au hammam dicte au déplacement des corps une trajectoire en forme, elle aussi, de labyrinthe. A cette trajectoire, le corps au sortir du hammam répondra par un autre labyrinthe: jeu d'une dialectique physique et matérielle. Car le hammam est un lieu d'humidité tout comme le« west eddar», mais les éléments de configuration sont ici plus nombreux: chaud, froid, sec, mouillé, sexuel, sacral, physique et spirituel. Ces combinaisons diverses et contradictoires prennent le corps pour objet, pour réserve et pour «réservoir». Ce haut lieu d'activité physiologique, s'il apaise le corps, excite l'esprit, s'il relâche les muscles, stimule l'imagination. S'il rompt avec le quotidien, c'est pour entrainer le corps dans une sorte d'euphorie, dans un tourbillonnement qui tranche complètement avec l'état du «client» à son entrée dans le hammam.

Bref, le labyrinthe que décrit la trajectoire du corps en pénétrant dans le hammam est formel et passif, alors que la trajectoire décrite par le corps à sa sortie est d'ordre dynamique: l'état d'euphorie donne à l'espace et à la perception le sens du labyrinthe. Perturbation de la vie quotidienne, récupération par le système social: c'est un facteur d'équilibre. Il existe à nos yeux, une logique de progression de l'action, à l'image de la progression de l'accès des pièces en enfilade et en labyrinthe. La disposition du hammam incite le corps à subir, par étape, une sorte d'évolution qui se termine par le « trébuchement» du corps à la sortie du hammam, dû à l'ivresse provoquée par l'espace humide. Il s'agit d'une sorte de fatalité que le corps doit subir. La fonction psychologique est fort présente, néanmoins le Hammam peut être aussi une enceinte artistique.

6-Hammam et Art:

Parler du hammam c'est pousser une porte et entrer dans l'intimité des êtres, dans le monde du souvenir, des émotions et des sensations. Pour toutes ces raisons, l'art a façonné pièce par pièce la représentation de cet univers clos .Les artistes nous enseignent dans le merveilleux Kaléidoscope de leurs visions particulières la richesse et la diversité de l'étuve.

Dans cet ordre d'idée, Othman KHADRAOUI, à la fois sculpteur et peintre traite le sujet du bain maure et le développe avec une verve étonnante exprimant si bien le caractère et la couleur du Maghreb. Dans son livre intitulé Le Hammam, Othman KHADRAOUI présente sa conception de l'étuve ainsi que celle de différents artistes.

Pour expliciter cette idée, nous allons découvrir la perception de Ferid Boughedir et celle d'Abdelaziz Kacem. Le premier artiste est cinéaste et le deuxième est poète.

Ferid Boughedir dans son texte intitulé: A chacun son hammam imagine le bain maure de cette manière. Il disait: « Hammam pudique et secret. Hammam troublant et équivoque. Hammam mystérieux et fantastique. Hammam espace sonore démultiplié par l'écho à l'infini. Hammam de toutes les frayeurs, de tous les rêves. Hammam de dévoilement et de la honte vive et passagère. Hammam des formes lumineuses de gouttes d'eau ou de sueur. Hammam ventre maternel, refuge, sombre, chaud et liquide, où l'on vous prend en charge, où l'on s'abandonne avec langueur. Hammam où l'on vous bascule, vous masse, vous peigne, vous houspille. Hammam où tout est lisse et tout glisse…hors de l'univers réel. Hammam espace de jeux, espace de détente, de bavardage, de rires et de cris, d'oubli et d'épluchures d'oranges…Hammam de la caresse lourde du «tfal» et de l'odeur prenante du géranium. J'ai essayé de dire le mien, celui de mon enfance, par l'image et le son dans le film Halfaouine: « Asfour Stah».

Quant à Abdelaziz Kacem sa conception du bain maure se conjugue avec la poésie. Il a pris les différentes lettres du mot Hammam dans le but de construire un poème de six vers. Dans ce poème nommé Hammam nous allons découvrir la création suivante:

Hypnose à la vapeur qu'un demi-jour déroute

Abandon à la main qu'on espère et redoute

Marbre amolli le corps frémit par tous les pores

Murée d'âme s'endort et l'esprit s'évapore

Ah l'extase ambigüe la sensuelle ascèse

Mimique où l'on rejoue l'initiale genèse

Ainsi s'achève notre partie qui mêle cinéma, mot et sentiments pour donner sens au hammam. De cette manière, le bain maure est représenté par le biais de toutes les formes de l'art y compris la Littérature Francophone.

V-Hammam et Littératures Francophones

A-L'image du Hammam dans la littérature algérienne d'expression française:

En Algérie, quasiment chaque quartier a son bain. A la création d'un nouveau quartier, les habitants déplorent avant tout l'absence de bain, et ensuite la viabilisation des routes et autres. Bien que la salle de bain soit disponible dans la plupart des appartements en milieu urbain, les femmes, en particulier, et ce même quand elles prennent des douches régulières préfèrent le bain hebdomadaire qui nettoie en profondeur, a un effet de massage et de détente physique et psychologique.

Le Hammam revêt ainsi une grande importance dans la vie de la cité et fait l'objet d'écrits, de descriptions, de discussions qui ont mis en exergue ses différentes fonctions.
Ce sont ces fonctions que nous allons aborder dans ce travail à travers deux oeuvres littéraires Les alouettes naïves de Assia Djebar et Une femme pour mon fils de Ali Ghalem.

Comment le Hammam est-il présenté dans ces deux ouvrages ? Comment s'expriment ces auteurs qui sont de sexe différent ?
Pour répondre à ces questions nous passerons à la représentation du bain maure dans des extraits de ces deux oeuvres en commençant par la vision d'Assia Djebar avant de passer à celle de Ali Ghalem.

Le Hammam comme cité auparavant est loin de se cantonner au Maghreb à une simple fonction d'hygiène. Sa mission n'est pas uniquement physique mais aussi et peut être surtout morale. Il a une fonction sociale et psychologique: le Hammam solutionnait en plus les problèmes de santé morale et physique grâce à la chaleur et l'usage de l'eau, source de vie et de joie ainsi qu'un lieu de célébrations familiales. C'est un fait culturel, une tradition basée sur des rituels qui marquent les étapes de la vie : le premier bain du bébé, le bain après la circoncision du garçon, le bain pré et postnuptial, le bain de l'accouchée, etc.
De ce fait, rien de plus naturel alors qu'il soit représenté dans certains écrits littéraires maghrébins. C'est le cas dans les deux oeuvres sur lesquelles nous nous penchons dans cette analyse : Les alouettes naïves (1997) de Assia Djebar et Une femme pour mon fils (1979) de Ali Ghalem. Ainsi ces deux auteurs, un homme et une femme, abordent dans une oeuvre littéraire le bain maure : tous les deux le traitent suivant le point de vue d'un personnage féminin, y a-t-il néanmoins des différences entre les deux approches ?


Le roman de A. Djebar traite de la participation de la jeunesse algérienne à l'indépendance de l'Algérie mais aussi de la déception ressentie après l'indépendance quant à leurs vies, leurs rapports de couples et certains de leurs rêves. Le roman traite aussi de la cohabitation entre traditions et modernité dont le bain est une des manifestations : cela apparaît lorsque le personnage indépendant et moderne de Nfissa, héroïne du roman, en donne une vision positive car c'est un aspect de sa culture auquel elle est restée très attachée.

Quant au roman de Ali Ghalem, il traite d'un mariage arrangé entre la jeune Fatiha et Hocine qui travaille en France. Ce mariage qui finit par un divorce montre l'impossibilité de l'atteinte du bonheur quand la femme se trouve opprimée par des traditions séculaires (le fait de ne sortir de la maison de sa belle-famille qu'accompagnée alors que ce n'était pas le cas quand elle vivait chez ses parents, d'être toujours surveillée, d'être obligée d'avoir plusieurs enfants, de ne pas avoir le soutien d'un mari absent et n'obéir qu'aux ordres de la belle mère, de ne pas pouvoir travailler…) qui l'empêchent de se réaliser.


Nous avons ainsi choisi deux extraits qui traitaient du bain d'un point de vue féminin mais chacun de façon légèrement différente.

Ce point de vue féminin est très présent car les personnages principaux dans ces deux romans sont des femmes : dans le roman de A. Djebar, il s'agit de la situation de la femme, du couple et de leur évolution dans une société algérienne encore ancrée dans les traditions sur une période située avant et après l'indépendance ; dans le roman de Ali Ghalem il en va de même car c'est la situation de la femme dans une société encore attachée à des traditions qui ne sont pas en adéquation avec la modernité et le désir de liberté, d'indépendance de la femme algérienne. Néanmoins, la vision des femmes dans le roman d'Ali Ghalem est marquée par le fait qu'il soit un homme et les hommes, de par l'aspect très pudique qu'ils entretiennent les uns avec les autres, n'ont pas de ce fait le même rapport que les femmes avec le hammam.
Commençons par l'extrait du roman Les alouettes naïves. Dans ce passage, deux des personnages féminins se retrouvent au bain : Nfissa et Nadjia qui sont soeurs. Nfissa se remémore son enfance quand elle partait avec sa soeur et sa mère Lalla Aicha au hammam. Le premier point que nous relevons c'est l'aspect nostalgique qui prime dans la description qu'elle fait du bain : Tu te souviens, demande Nfissa à Nadjia qui sourit à peine de cet attendrissement, la caissière nous offrait une orange, une mandarine (A. Djebar, 1997 : p. 145) : la notion de souvenir est très présente étant donnée que Nfissa se remémore son enfance au bain maure. Un souvenir qui est positif comme l'indique l'attendrissement que remarque Nadjia dans le discours de Nfissa.
On poussait la porte de la salle chaude - aujourd'hui, Nfissa redécouvre cette porte : un bois ancien et noir, au-dessus une roue sur laquelle joue une corde, au bout de celle-ci une énorme pierre bat contre la porte et la referme.
- Tu te souviens ? dit Nfissa à Nadjia qui finit de se laver pour sortir.
- Oui ? demande la soeur avec patience.
- La porte… Tu te souviens ce que nous nous disions de la porte quand nous étions petites et que nous suivions mère pour entrer ici ?


Nadjia sourit, mutine en vérité, presque attendrie (Les souvenirs te touchent enfin, pense Nfissa). Nous disions, évoque Nadjia, c'est la porte de l'enfer. (A. Djebar, 1997 : p. 146).
On en revient à la mémoire, au souvenir attendrissant qui apparaît à travers le sourire de Nadjia s'amusant de l'imagination de deux fillettes qui, pour décrire cette chaleur qui émane du bain, comparaient la salle chaude à un Enfer.

Effet dramatique accentué par l'imagination des fillettes pour lesquelles le hammam renvoie à un lieu magique, fascinant et effrayant. Or, en Algérie, cette porte est l'une des choses les plus marquantes au sein du bain, tout Algérien ayant grandi en fréquentant un hammam ne pouvait l'ignorer car, en plus d'être l'entrée de la pièce chaude ou infernale, elle était assez lourde pour que les enfants ne puissent l'ouvrir par eux-mêmes ou du moins très difficilement, et le battant de la porte qui la faisait revenir à sa place représentait le risque perpétuel de se faire pincer par cette porte contre l'embrasure, l'enfant se voyant déjà coincé et ne pouvant accéder à la salle chaude. Les enfants attendent alors sagement le passage d'un adulte pour qu'ils puissent, garçons ou filles, se faufiler rapidement, n'étant jamais coincés et toujours fiers d'avoir battu la porte de l'enfer. De ce fait, Assia Djebar en faisant référence à cette porte réveille les souvenirs des lectrices qui se retrouvent dans cette enfance parfois oubliée et dans une douce nostalgie.

1 - Rituels du bain:


Le Hammam apparaît, tel qu'indiqué dans l'oeuvre de A. Djebar, comme un fait culturel qui a une consonance positive.
Elle décrit le bain comme étant une série de rituels et de codes. La notion de rituel est donc vite rattachée à celle du bain maure, de ce fait il nous semble pertinent de nous pencher sur la définition de ce terme.
Le rituel est défini généralement comme renvoyant au rite : a rapport aux rites (…) Réglé comme par un rite, habituel et précis. Intéressons nous donc d'abord à la notion de rite.
Les rites peuvent être définis comme étant des : Comportements codifiés et imposés par le groupe social, se répétant selon un schéma fixé chaque fois que se produisent les circonstances auxquelles ils sont rattachés. Les gestes, paroles, postures et objets qui les composent n'ont pas de justification utilitaire mais une portée symbolique orientée vers la communication avec les puissances surnaturelles.C'est le cas par exemple avec le rituel de la tesmia qui à la naissance d'un enfant permet de lui donner un nom et de le placer de plain pied dans sa famille et dans cette société maghrébine à laquelle désormais il appartient.


La notion de rite obéit à un code dicté par des croyances religieuses ou superstitieuses qui permettent à l'individu de garder un lien avec sa religion, ses coutumes ou traditions, de mieux appréhender les choses qui l'entourent et surtout d'organiser sa vie à la fois sociale et spirituelle. Le bain est ainsi le lieu où on lave la jeune mariée avant et après le mariage.

Ainsi, aller au bain permet certes de se laver, de se purifier (grandes ablutions pour la prière), mais aussi de s'affirmer et de s'inscrire de plain pied dans son groupe social car il permet de rencontrer des personnes, c'est un loisir pour les femmes qui ne sortent pas, il permet de vibrer avec l'ambiance, de partager des pratiques qui rendent compte d'une identité d'espace, de lieu, de sentiments, etc. A. Djebar transcende le hammam en transformant chacun des actes qui y sont accomplis à un rituel sans que cela soit forcément relié à un événement spécifique tel qu'un mariage. Ce rite dont elle parle englobe tout ce qu'elle faisait avec sa mère en arrivant au bain par exemple, lorsqu'elles mettaient des robes de bain pour cacher leur nudité, par pudeur au moment d'entrer dans la salle chaude.

Le panier en osier, dans lequel sa mère rangeait ses affaires de bain, faisait aussi partie de ce rite, un panier qui fascinait les villageoises peu habituées à ce genre de luxe contrairement aux femmes des villes qui en possédaient toutes. Un panier en osier qui n'existe plus désormais remplacé par des valises certes mais qui restent toujours une partie importante du trousseau de la jeune mariée qu'on reconnaît immédiatement grâce à son trousseau de bain voyant rose/doré. Le hammam témoigne donc des différents statuts sociaux, les trousseaux les plus luxueux sont une preuve de richesse mais aussi de coquetterie. La description de Djebar témoigne de l'époque, du contexte sociohistorique et anthropologique.
Le hammam peut être donc considéré comme un rite constitué d'un ensemble de rituels.
Le hammam en Algérie est ainsi un lieu d'échange et d'affirmation sociale. C'est un lieu qui permet de marquer les changements des statuts sociaux (les rites pratiqués pour les jeunes mariées et grâce auxquels, entre autres, on voit l'évolution de la jeune femme du statut de célibataire à celui de jeune mariée). C'est aussi un lieu dans lequel l'individu s'inscrit, pauvre ou riche, jeune maman ou jeune mariée, bébé, au sein de son milieu social.


2 - Corps et esprit objets de tous les soins :


Le hammam est un lieu d'échange humain impliquant ce rapport à soi et à autrui. La chaleur bienfaisante du bain devient cathartique et permet à l'âme d'évacuer les maux qui la rongent comme le fait le corps avec la crasse qui le couvre : Nfissa se sentait voluptueuse. (A. Djebar, 1997 : p. 145).
A la lecture de cet extrait, le corps féminin n'est pas tabou chez Assia Djebar car dans le hammam la femme se libère de cet interdit qu'elle doit supporter à l'extérieur et ce à cause du regard que porte l'homme sur elle. Dans le hammam l'homme est exclu, les femmes peuvent se libérer. Ces femmes au bain se sentent ainsi libres de se détendre et de s'exposer à une chaleur bienfaisante, purifiante et surtout protectrice car elle les protège du regard masculin représenté comme une menace par une culture trop protectrice par crainte du déshonneur.
Le bain maure est pour Djebar un lieu sacré où le corps n'est plus tabou mais commun en quelque sorte incluant une série de rituels que les femmes, en majorité, suivent presque religieusement, sans vraiment penser à y déroger.


3 - Hammam espace de liberté :


Ali Ghalem quant à lui ne décrit pas le bain avec autant de soin et ne le compare pas à un ensemble de rituels. Cela est peut être dû au fait qu'il soit un homme qui, de par son ignorance de ces rituels, n'ose pas vraiment s'approfondir dans un sujet qu'il ne connaît pas vraiment. Un autre élément peut expliquer ce manque de description : la pudeur masculine. Le hammam pour les hommes n'a pas la même symbolique, pour eux c'est principalement l'endroit où l'on se lave, ce n'est pas le lieu des bavardages (comme c'est le cas dans les cafés, lieu masculin par excellence au Maghreb). Les femmes au bain se sentent en sécurité entre-elles, alors que les hommes se sentent très mal à l'aise craignant le geste ou le regard qui pourrait être impudique, un manque de pudeur soulignant un total manque de respect. Ceci expliquerait donc le fait que l'auteur ne se soit pas trop attardé sur la description du bain maure là où A. Djebar utilise plusieurs pages.
Ainsi, là où A. Djebar traite du hammam dans un rapport nostalgique chargé de tendresse et de moments d'enfance, A. Ghalem joue sur le contraste Espace clos/ Espace de liberté pour témoigner de la situation de la femme algérienne partagée entre un désir d'indépendance,

de liberté et un ensemble de traditions séculaires qui l'en prive. Le bain est très vite relié à la notion de liberté, c'est un endroit où le personnage principal, Fatiha, se sent en liberté car loin du contrôle qu'exerce sur elle sa belle-mère, loin du regard des hommes. C'est un endroit où elle peut retrouver ses amies et discuter, où son rapport à son corps est enfin déculpabilisé lui permettant ainsi d'oublier tous ces interdits, ces tabous dont elle fait bien malgré elle l'objet.
Ceci reste assez paradoxal : le hammam est un endroit clos et pourtant il symbolise très fortement un sentiment de liberté, de détente, de bien être : Fatiha aimait bien aller au hammam... Il y régnait une atmosphère heureuse de liberté, les conversations allaient bon train. (Ali Ghalem, 1979 ; p. 167).
Ce côté exutoire reste donc très présent : on échangeait sans grande retenue les secrets de familles, les conflits d'intérêts, les malheurs d'une femme délaissée, les extravagances d'une autre, les aventures sexuelles réprouvées ; mais aucune de ces confidences n'entraînait la mélancolie ; le cadre du hammam ne s'y prêtait pas c'était le lieu de la détente, du plaisir du corps, des rires, des bavardages et des commérages. (Ali Ghalem, 1979 ; p. 167).
C'est le lieu de la détente par excellence d'où toute tristesse est bannie.

Le hammam, chez A. Ghalem, devient donc un moyen parmi d'autres pour parler de la souffrance des femmes algériennes, de leur frustration, de leur besoin d'exprimer leurs maux et peut-être ainsi de les exorciser, de les soigner. Le bain est un exutoire car lieu de détente et de liberté, une liberté malheureusement temporaire.


Afin de synthétiser, cette image du hammam est donnée par deux auteurs algériens, par un homme et une femme. Or il est apparu que chez ces deux auteurs le hammam d'un point de vue féminin renvoie au même besoin de liberté et d'indépendance désiré par les femmes algériennes confrontées au conflit perpétuel entre traditions et modernité. Un besoin qu'Ali Ghalem a bien su décrire à travers les souffrances de Fatiha. Le hammam ne se cantonne donc pas chez ces deux auteurs à une fonction d'hygiène physique mais aussi mentale, qui permet le temps d'une heure voire plus d'oublier les affres de la vie.

B-L'image du Hammam dans la littérature marocaine:

Le texte choisi est un des moments clés de La Boite à Merveilles dans la mesure où il soulève le débat sur les tableaux que dessine Sefrioui de la vie quotidienne des autochtones marocains. Après la description de «Dar Chouafa» où demeure le narrateur et celle de l'école coranique qu'il fréquente, l'auteur nous présente dans cet extrait du premier chapitre de La Boîte à Merveilles un tableau typique de la vie traditionnelle quotidienne dans sa ville natale Fès : le bain maure.
Le premier mouvement présente le bain maure de l'extérieur. Le second mouvement exprime et analyse, le sentiment de répulsion envers cet espace. Tandis que le dernier segment du passage, présente une description de l'intérieur de ce lieu fermé qui abrite un monde féminin grouillant et étrange.
La scène du bain maure est un classique dans la littérature et surtout la peinture occidentale. Cette scène qui revêt un caractère exotique est mise en relief dans le roman de Sefroui parce qu'elle se situe immédiatement après l'évocation de la maison parentale et de l'école coranique.

Elle occupe donc une place de choix parmi les premiers lieux que découvre généralement un enfant.Quelle est donc la fonction de cette description du bain maure dans l'économie générale de La Boite à Merveilles? S'agit-il seulement d'un morceau ethnographique destiné au lecteur étranger ou d'un texte au service de la construction esthétique de ce roman autobiographique? Pour répondre à cette question, il conviendrait de s'interroger sur l'organisation de la description et sur le rôle de son cachet exotique.


1 l'organisation de la description:


La scène du bain maure suit un schéma classique. La description part de l'extérieur vers l'intérieur, de l'aspect général vers les détails. Elle commence par la situation du bain maure: «au fond d'un boyau noir et humide, avant de décrire l'estrade qui sert de vestiaire et, dans un dernier moment, la nudité des femmes et des enfants à l'intérieur du Hammam. La métaphore animalière boyau installe déjà une atmosphère de répulsion, évoque l'inconnu, le visqueux, le malpropre. Cette image est renforcée par l'aspect auditif : brouhaha de femmes et de pleurs d'enfants apparentés aux «voix de l'Enfer». Il y a également une sorte de gradation sensorielle dans la description de ce lieu. Après les informations retenues par l'ouïe viennent ceux du regard. Les sons inquiétants qui émanent du Hammam et les souvenirs du récit du père sur les voix de l'Enfer préparent le terrain à l'oeil voyeur qui pénètre petit à petit ce lieux intime interdit aux regard des hommes, et par conséquent à celui du lecteur, pour en arriver aux : « cuisses humides et mamelles pendantes».

Après avoir convoqué les souvenirs d'enfance liés à la terreur du petit garçon face à la nudité et à la nonchalance des corps féminins, la voix du narrateur effectue un retour au présent de la narration dans le second mouvement du texte pour essayer d'expliquer sa répulsion passée et actuelle envers le Hammam: je crois n'avoir jamais mis les pieds dans un bain maure depuis mon enfance. Dans les autres paragraphes du texte, on remarquera un retour au regard de l'enfant de six ans, encore admis dans cet espace féminin protégé. Mais quels sont donc les éléments qui permettent de donner à ce tableau son cachet authentique, voire même ethnographique pour le lecteur occidental?


2 les fonctions de l'exotisme:


Le texte regorge de lieux communs et de clichés littéraires tels que la description de l'intérieur du harem et la descente aux enfers. Le texte rappelle en fait un lieu commun qui est la description des harems orientaux, des espaces clos où on enferme les femmes. L'accès à cet espace s'effectue par la descente dans le boyau sous terrain obscur et torride. L'exotique se renforce par les champs lexicaux des corps nus ventres ballonnés, fesses grises, mamelles pendantes. Le topos du nu introduit une tonalité grotesque qui s'installe par l'usage d'adjectifs tels que: ballonnés, fesses grises. Le nu oriental est présenté ici sous les auspices d'une vision populaire .C'est un nu prosaïque, dégradé, qui circule dans le bain maure, cet espace d'impudeur…de grouillement de corps humides dans ce demi-jour inquiétant». Et qui aboutit à une odeur de péché. Idée qui coïncide avec l'image du harem, lieu au moins aussi inquiétant que le Hammam parce qu'il est sensé être fermé sur des jardins de plaisirs charnels secrets, étranges et interdits. L'exotisme est renforcé par la narration qui épouse le point de vue du petit garçon dont les sens, le narrateur ne peut pas comprendre les échanges verbaux des femmes qui parlaient fort, gesticulaient avec passion, poussaient des hurlements inexplicables. Ce qui l'exclut du monde décrit et en fait un témoin médusé, amusé par ces moeurs étranges de la société marocaine.

Ainsi, ce passage de La Boite à Merveilles, se caractérise par sa structure narrative classique et son exotisme basé sur un certain nombre de clichés et de lieux communs. Que ce soit dans la maison parentale, à l'école coranique ou dans le bain maure, la vie du groupe: «le hammam» exclue toute existence de l'espace intime de l'individu.


Conclusion :


En guise de conclusion, on peut dire que le hammam a prouvé ses capacités à franchir quinze siècles d'Histoire. Avec lui, des Omeyyades aux Ottomans, l'Islam a su recréer un modèle balnéaire adapté à son credo et à son rituel à partir de l'antique système thermal gréco-romain.

En effet, le hammam maghrébin s'inscrit dans un ordre du monde perturbé et repensé. Egalitaire et pourtant distinctif, ordonnant et séparant les sexes, combinant le propre et le pur, ce lieu de détente essentiel à la vie au quartier accompagne le rythme des jours et les âges, assure l'échange matrimonial et le conciliabule citadin, s'ajuste de manière inventive au défi de la modernité.

De cette manière, l'usage du bain (re)devient un enjeu de société, à la fois pratique et symbolique, et cesse de se réduire à un sujet ordinaire. Il renvoie, pour les femmes, à la redéfinition de leurs rôles et statuts, en commençant par la maîtrise sociale du corps, dans sa signalétique et son mouvement, sa kinésie et sa kinesthésie. Le Hammam devient dérangeant, sinon énigmatique, par sa capacité à reconstruire un monde constitué de femmes, plus autonomes et plus libres. En outre, le hammam reste une institution particulièrement hissée du souk. Equilibrée et fonctionnelle, elle continuait de répondre aux besoins essentiels des couches sociales les plus populaires. A la fois« liturgique » et «prosaïque», «enchantée»» et ordinaire», la pratique du bain procurait aux uns un métier, aux autres des services, et à tous un espace de convivialité ainsi qu'un lieu de sociabilité.

Dans les pays du Maghreb, ou du moins en Algérie et au Maroc, bien plus qu'au Machrek, le hammam a résisté au double choc de la colonisation et de la décolonisation. Mais si la pratique du bain continue de conforter la vie et la solidarité de quartier, elle cherche hors des anciens cadres de la médina et du souk un nouvel équilibre entre les sexes, un autre mode de relation entre les classes d'âge et les générations, une complémentarité inédite entre le profane et le sacré.

En somme, lieu d'eau du corps et du rite, espace économique, social et culturel, le bain maure parvient encore à s'adapter et à s'approprier le défi même de la modernité. Donc, le hammam demeure un lieu vital où s'ajustent le besoin et le plaisir, où s'invente la construction de soi dans la refonte collective.


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