royaume du maroc

ministère de l'education nationale

de l'enseignement supérieur, de la formation

des cadres et de la recherche scientifique

ecole normale supérieure

de meknès

département: langue et littérature françaises

niveau:2ème année agrégation de français

memoire

deuxième année agrégation de français

l'espace ludique dans il était une fois un vieux couple heureux de mohammed khair-eddine


elaboré par: hassan oumouloud

encadré par : m. fouad mehdi

remerciement

je tiens à remercier infiniment mon professeur m. mehdi fouad pour sa patience, son dévouement, et ses renseignements dont la richesse et la pertinence ont participé grandement à l'élaboration de ce modeste travail.
je remercie aussi infiniment tout le corps professoral du c.p.a.


introduction generale:


la littérature marocaine de langue française a vu le jour après l'indépendance et connait son apogée aux années 60 et 70 avec l'apparition d'une génération d'écrivains qui puisent dans l'expression de la désolation devant un présent décevant et rétrograde. ainsi parmi ces écrivains révoltés, mohammed khair-eddine (1941-1995) est une voix qui ne cesse de résonner. a la fois écrivain et poète, khair-eddine emprunte dans ses écrits la voie de l'engagement pour la réhabilitation d'une identité qui se surprend à la charnière de plusieurs cultures.

Étant, dans ses débuts, un membre actif le groupe «souffles», khair-eddine a publié des romans et des recueils de poésie 1qui traduisent la dénonciation du marasme qui a pénalisé le sud marocain, et par extension tout le maroc, pendant de longues années. cet écrivain «enragé» n'a cessé d'inciter les autres écrivains marocains engagés à purifier l'identité collective et la culture marocaine de tous les afférents du modernisme: «nous devons nous imposer, il est temps. nous dénoncerons les malfaiteurs qui strient les chairs de notre peuple, essayer d'abolir les traditions les plus proches des ferrements. proclamer la liberté. ce n'est pas sans raison que je m'exile ici», écrivait-il dans son exil en france en 1961, à abdellatif laâbi à propos de son engagement dans la revue «souffles».

mais, à son retour au maroc en 1980, khair-eddine a vécu une période de réconciliation qui donnera naissance au récit il était une un vieux couple heureux, en 1995. dans cette oeuvre posthume, l'auteur signale son retour définitif à sa terre-mère, le sud marocain après avoir «longtemps sillonnéle nord et même une partie de l'europe»2. l'écriture puise dès lors dans la célébration des retrouvailles avec la terre natale, sans pour autant oublier de crier gare aux changements que l'évolution mouvementée de l'histoire a fait subir à cet espace si singulier par sa nature et sa culture. ainsi, le lecteur qui s'est habitué à la violence de khair-eddine ne peut que s'interroger si la retraite de l'auteur a mis fin à sa révolte et peut être à son engagement en faveur du peuple.

c'est dans ce sens que nous choisirons d'étudier le traitement que réserve khair-eddine à l'espace «sudique»3 dans il était une fois un vieux couple heureux qui demeure un livre à part à bien des égards au sein de l'ensemble de son oeuvre.

ainsi, notre enjeu principal est d'analyser la notion de l'espace dans l'oeuvre de khair-eddine. l'analyse de l'espace, comme étant une constituante primordiale de l'intrigue romanesque, ne se fait pas généralement en dehors du couple traditionnel de l'espace-temps. mais, une étude de la notion de l'espace seule ne serait pas un grand défi, d'autant plus qu'elle serait une expérience fructueuse, car le traitement de l'espace est toujours porteur de signification. par ailleurs, la spatialité romanesque est étroitement liée aux autres constituantes de l'intrigue telles les personnages et la temporalité, et connote de ce fait les pensées de l'auteur et sa vision du monde.

dans cette optique, on se demandera comment khair-eddine dans il était une fois…4, à travers un jeu de construction/déconstruction de l'utopie sudique, donne un nouveau sens au bonheur et présente une nouvelle vision du monde.

pour ce faire, on examinera tout d'abord l'ensemble des rapports établis entre l'espace sudique et les autres éléments de l'intrigue dans une étude de la mise en scène du sud marocain dans le roman. ensuite, cette analyse nous mènera à déceler les marques d'une utopie élaboré dans l'espace sudique, mais qui s'écroulera subitement laissant place à une interrogation sur la signification de ce traitement particulier de l'espace dans cette oeuvre posthume.


premiere partie: pour une mise en scene de l'esapce sudique


il était une fois un vieux couple heureux est le roman de réconciliation tant recherché par khair-eddine .en effet, l'écriture khair-eddinienne semble prendre une autre allure, celle de l'apaisement .le narrateur, si narrateur il y a, ne tisse plus la trajectoire d'un héros révolté dans un monde agité, comme dans légende et vie d'agoun'chich, le déterreur ou autres romans .dans il était une fois, il n'y a pas de véritable récit, pas d'aventures. la narration s'oriente plus vers une revisite de l'espace sudique (ce terme est un néologisme khair-eddinien) .la réconciliation exige du narrateur un retour à la terre-mère, où il trouve ce qu'il appelle «la paix royale».l'écriture puise dès lors dans la beauté du sud marocain. cet espace constitue à la fois l'arrière -plan indispensable du roman, à savoir une nature vaste et splendide, mais aussi l'objet même d'une description qui l'emporte sur la narration.

ainsi, une analyse de la mise en scène du sud marocain dans ce roman serait féconde. le narrateur-descripteur recourt à différents mécanismes pour caractériser l'espace sudique.le premier mécanisme est bien évidemment la technique de la description.


1 .la description de l'espace sudique:

il est évident que le traitement de l'espace est toujours lié à l'analyse de la description. cette technique permet non seulement de définir la forme exacte de l'espace, mais elle le dote de sa signification.

ainsi, dans le cadre de l'analyse des différents mécanismes de la caractérisation présents dans il était une fois..., la description s'avère un point intéressant à étudier.

si abdellah baida ,dans un volet de son livre les voix de khair-eddine5consacré à l'analyse de la narration dans le texte khair-eddinien ,affirme que «la narration dans les textes de khair-eddine est loin d'émaner d'une instance narrative unique qui monopolise l'acte de narrer et distribue les rôles aux personnages comme cela est le cas dans les récits traditionnels », il n'en est pas moins pour la description qui est d'ailleurs la deuxième constituante du texte romanesque après la narration .

en effet, si la narration sort du cadre traditionnel, comme l'affirme a. baida, la description elle-même est contaminée par cette recherche du renouveau.il ne s'agit plus dans il était une fois un vieux couple heureux d'une peinture de l'espace dans sa globalité, sous forme d'un tableau dont les parties et les dimensions sont minutieusement tracéescomme dans les textes traditionnels. mais, l'espace sudique est présenté plutôt sous forme de notations spatiales fragmentaires et éparses dans l'oeuvre.

en fait , si le lieu général, voire l'arrière-plan de l'oeuvre ,est la vallée (appelée encore «village» p.67 , «bled» p.88, «région» p.42,ou «montagne» p.13 …) ,la description de cet espace ne se fait pas d'une façon intégrale mais sous forme de tableaux miniatures .khair-eddine combine la description de l'espace sudique avec le déplacement des personnages principaux ,surtout le vieux couple(bouchaib et sa femme).le contact permanent avec la nature ponctue la vie de ce couple et devient alors le catalyseur de plusieurs descriptions.

dès le début du roman, le narrateur résume en une phrase la vie du vieux bouchaib, qui est le personnage le plus présent dans l'oeuvre, en trois lieux principaux. ces trois lieux seront effectivement les plus visités, les plus décrits:

« ses journées se passaient entre la mosquée, les champs et la maison»p.13

les espaces cités dans ce fragment (mosquée, champs, maison) forment effectivement le cadre général de la vie paisible et sereine des deux personnages principaux.

le déplacement du personnage de bouchaib est souvent le catalyseur des descriptions auxquelles on assiste dans différents endroits du roman. sans oublier à juste titre le fonctionnement de ces descriptions qui, on le verra, concourent à la création des atmosphères particulières et à la définition des enjeux essentiels de l'écriture. ainsi, l'espace le plus décrit parmi ceux de la citation est bien évidemment les champs, c'est-a-dire la nature de la campagne.


1. a .la description de la nature champêtre:

dans il était une fois un vieux couple heureux, on assiste à des tableaux divers de la nature sudique .l'histoire du vieux bouchaib justifie son attachement et son amour pour le paysage naturel du sud marocain. après une longue vie pleine de souffrances et de tribulations, ce personnage décide de renoncer à une vie difficile dans le nord du pays pour retourner à sa terre natale (le sud), et pour y passer le reste de sa vie avec «les seuls êtres qu'il aimât: sa femme, son âne et son chat»p.8 .il y mène alors une vie simple et sereine au rythme des saisons. la nature sudique est alors le berceau de l'apaisement et du bonheur pour le personnage ,mais aussi le lieu d'inspiration intarissable pour le narrateur qui se lance bien souvent dans des descriptions poétiques de cet espace splendide, ou de ce qu'il appelle «beau terrain au demeurant».

l'espace champêtre constitue donc dans le roman le centre d'intérêt d'un narrateur-descripteur passionné par la beauté des reliefs vertigineux et d'autres beaux sites de la montagne:

«quand on se hasardait à monter sur la terrasse, on voyait au loin scintiller la grande cascade du djbel lekset dont la chute vertigineuse finissait six cents mètres plus bas entre deux villages accrochés au mont comme des arapèdes.»p.62

le narrateur-descripteur recourt au style imagé pour exposer la beauté de la nature sudique .dans l'exemple cité dessus ,la description a une fonction ornementale ou encore esthétique .le regard du narrateur est une sorte de vision panoramique (en témoigne le verbe monter) sur la beauté des massifs vertigineux .de même ,un mélange harmonieux entre la perception visuelle (on voyait)et auditive («chute», ,«cascade»),traduit chez le narrateur-descripteur le souci d'embellir le tableau brossé .tous ces mécanismes concourent à créer une atmosphère de charme et de fascination. le sud à cet égard passe pour un espace poétique où dominent la beauté et la sérénité. il n'en demeure pas moins que la description de la nature sudique dans ce fragment ,entre autres bien sûr, est au service d'une argumentation qui est l'autre facette du texte khair-eddinien .l'exemple cité présente ,certes ,la nature sudique dans un style orné d'images poétiques ,mais dans le même exemple la nature se révèle menaçante et en quelque sorte sauvage. la description d'un paysage inquiétant (grande cascade, chute vertigineuse, six cents mètres plus bas) permet de lire au delà de la beauté du style une révolte contre une situation particulière de la nature sudique et de ses occupants .le sud està la fois le locus amoenus (le lieu agréable et serein) et le locus terribilis (le lieu terrible et inquiétant).

la description de la nature sudique est très présente dans l'oeuvre. la peinture de ces tableaux miniatures va de pair avec les mouvements et les méditations des personnages principaux, notamment bouchaib, qui«avait trouvé là [dans le sud] une paix royale, car il adorait la nature».p26.cet amour ferme pour la nature se traduit en des morceaux descriptifs de grande tension émotionnelle, comme en témoigne ce fragment de la page 21:

«on voyait nettement la cime des grands palmiers-dattiers et quelques vieux caroubiers plus près de la maison …on entendait le croassement des corbeaux refugiés sur les palmes, le roucoulement des tourterelles dans les oliviers et les arganiers, et la stridulation insistante des cigales»p.21

dans cet exemple, il s'avère intéressant de noter les deux perceptions visuelle (on voyait..) et auditive (on entendait..) .ces deux sens orientent la description et définissent en quelque sorte la forme exacte de l'espace sudique, un espace où règnent la beauté et les symphonies naturelles. le narrateur lui-même donne tellement d'importance à ces deux perceptions, qu'on trouve parfois des fragments réservés uniquement au champ visuel, mais aussi d'autres où prime l'audition:

«on écoutait les mille et un petit bruit de la nature: le jappement lointain du chacal, la plainte du hibou, le crissement des insectes et parfois le sifflement reconnaissable de certains serpents.»p.9

en outre, le narrateur-descripteur ne se contente pas de décrire les éléments de la nature du sud .la soif du narrateur de la description de la nature sudique dépasse les simples éléments naturels pour toucher encore le climat de la montagne.

le narrateur-descripteur semble être conscient de l'importance du climat sudique .dans plusieurs pages d'il était une fois … le lecteur se confronte à des tableaux qui mettent au centre «l'air», et«le calme crépusculaire»p.9 du sud. au début du roman, le narrateur dépeint dans ,un registre poétique, la beauté et surtout le calme qui caractérise le climat du sud marocain:

«on pouvait manger et passer la nuit sur la terrasse car l'air était agréable et le ciel prodigieusement étoilé;on voyait nettement la voie lactée ,qui semblait un plafond de diamants rayonnants .en observant cette fantastique chape de joyaux cosmiques, le vieux louait dieu de lui avoir permis de vivre des moment de paix …»p.8

il s'agit bel et bien d'une description poétique de la fraîcheur et de la splendeur du climat de la vallée .ce climat connait bien évidemment des changements dans l'oeuvre. le vieux couple mène une vie paisible «au rythme des saisons».cela justifie les changements climatiques qui sont évoqués au cours du roman. la description du climat commence alors par l'été qui occupe les sept premiers chapitres .cette saison tire son importance des moissons qui s'y opèrent. le climat estival est décrit par le narrateur de la maison du vieux couple qui se cloitre et reste à l'abri de la chaleur, dans une maison « fraiche bien qu'il fît dehors une température d'enfer»p.23.

après l'été vient la description de l'hiver, qui ouvre le septième chapitre et où le narrateur transpose la «rage» de la nature dans un langage qui n'est pas lui-même exempt de violence et de colèrecomme en témoigne ce fragment:

« l'hiver commença par des rafales de vent qui balayaient la vallée avec une violence telle que certains palmiers légendaires furent abattus comme des fétus de paille. la tempête faisait rage et personne n'osait sortir. les bêtes et les hommes restaient cloitrés et toutes les portes et les fenêtres closes. un froid glacial s'était soudain répandu […].cette musique à la fois sourde et régulière, aux rythmes multiples divertissait ceux qui ne comptait que sur la terre pour vivre»p.62

il est intéressant de signaler que dans ces lignes , khair-eddine associe des éléments qui relèvent du champ de la musique et d'autres afférents à la nature pour rendre compte de l'harmonie qui sous-tend cet univers idyllique.

enfin, l'histoire du vieux couple finit dans le printemps où le narrateur decrit «les champs verts et fleuris»p.72 et où «l'air était agréable et le ciel prodigieusement étoilé»p.8surtout au mois de février «le mois floral par excellence en cette vallée bien arrosée et à l'abri dans son confinement même…».

il s'agit ,en gros, d'une variation d'atmosphères et de saisons qui émane du souci du narrateur de chanter la majesté et l'enchantement de l'espace sudique dans un cadre narratif mêlant à la fois le merveilleux, le féerique et le réel, le vraisemblable. ce qu'on aura l'occasion de voir dans les chapitres à venir.

en somme, la nature champêtre et le climat de l'espace sudique constituent pour le narrateur le point de départ pour une transposition générale et une caractérisation englobant l'ensemble des éléments constitutifs du sud qui est l'arrière-plan choisi pour il était une fois….toutefois la description de l'espace sudique ne se limite pas aux descriptions poétiques de la nature champêtre .d'autres espaces ont une présence remarquable dans l'oeuvre, notamment la maison du vieux couple:

1.b .la description de la maison du vieux couple:

l'autre espace important dans l'oeuvre est la maison du vieux couple. dans ce lieu, les deux personnages principaux passent la plupart de leur temps et engagent une longue conversation qui occupe une grande partie de l'oeuvre.

peu nombreuses sont les descriptions de la maison comme étant un tout indivisible. le narrateur- descripteur dote cet espace deplusieurs appellations,«la maison»,«la pièce», ou encore «la terrasse» désignant le petit coin que le personnage principal (bouchaib) considère comme une demeure miniature propice pour les méditations, les conversations, et surtout pour la création littéraire. la maison du vieux couple est décrite parfois comme un espace indivisible comme dans cet exemple où la description porte sur le climat de la maison d'une façon générale:

«la pièce était fraiche bien qu'il fît dehors une température d'enfer»p.23

la maison ,comme étant une grande pièce, renferme d'autres lieux, d'autres pièces dont la description s'avère pour le narrateur plus importante, surtout le lieu, voire le coin réservé au vieux couple .la maison sera réduite dans le reste du roman à ce seul espace étroit que bouchaib et sa femme choisissent pour boire du thé et discuter de divers sujets:

«ils étaient assis sur une natte de jonc dans une petite pièce rectangulaire qui donnait directement sur la vallée»p.21

la petitesse de cet espace intérieur est doublement significative .elle traduit chez le narrateur un certain souci de vraisemblance dans la mesure où la vieillesse du couple exige un petit coin calme et serein pour discuter et pour se rappeler le passé heureux. par ailleurs, cette petitesse traduit l'esprit pragmatique du narrateur-descripteur .il s'agit bel et bien d'un narrateur qui ne décrit que des espaces, peu ou prou grands, qui participent directement à l'action du roman, c'est- à-dire des espaces qui conviennent parfaitement aux déplacements et aux besoins utilitaires du vieux couple.

loin d'exprimer une sorte de claustrophilie, la description de la maison du vieux couple et de ses petits coins est aussi le tremplin pour décrire la nature vaste du sud. khair-eddine ne cesse de révéler sa passion envers la nature .il le déclare en parlant de son personnage principal bouchaib qui «avait trouvé là une paix royale car il aimait la nature».p.26 .a cet égard, le narrateur, tout en décrivant la maison du vieux couple, cherche un moyen pour rassembler, pour établir une connexion entre deux espaces distincts, la maison et la nature .ce moyen sera alors «les fenêtres».

« il (bouchaib) reprit du thé et fuma. par la fenêtre ouverte, on voyait distinctement le sommet du massif montagneux aussi pelé qu'une dune .pas un seul arbre de ce côté-là de la chaine ».p.30

deux espaces principaux du roman sont réunis, la maison et la nature. ainsi, par le biais de la focalisation interne, les visions concomitantes du narrateur et du personnage permettent aussi au lecteur de découvrir la beauté du paysage sudique .la preuve en est le recours au pronom «on» dans l'ensemble des passages où la vision du narrateur rejoint celle du personnage, mais aussi celle du lecteur dans la contemplation de la beauté sudique:

« on voyait nettement la cime des grands palmiers-dattiers et quelques vieux caroubiers plus près de la maison …on entendait le croassement des corbeaux refugiés sur les palmes…»p.21

en somme, l'espace sudique est décrit dans il était une fois… sous forme de notations spatiales, fragmentaires et éparses. toutefois les différents espaces décrits ( surtout la nature et la maison) ne sont pas dispersés et autonomes ,mais il y a entre eux un point de liaison ,c'est que chaque espace dépend de l'autre.la description de la nature sudique se fait ,on l'a vu, à travers les fenêtres de la maison du vieux couple, par exemple .cela justifie d'emblée le génie khair-eddinien dans la mise en scène de l'espace sudique .c'est une mise en scène dont l'ingéniosité se manifeste, outre la description minutieuse du sud, dans la relation étroite entre cet espace et ses occupants ,les personnages.

2. l'espace sudique et les personnages:

denis bertrand affirme dans l'espace et le sens que «l'espace romanesque n'est pas une simple topographie, mais il est surtout un espace sensible, un espace pragmatique»6. ainsi le souci pragmatique de khair-eddine dans le traitement de l'espace se manifeste nettement dans d'autres rapports du sud en étant l'espace choisi pour il était une fois…. l'étude de la mise en scène de l'espace sudique ne se limite donc pas au seul rapport entre le sud et la description .il en existe d'autres qui mettent au clair l'importance de cet espace et élargissent encore son sens et sa signification, à savoir le rapport qui relie le sud aux personnages qui l'habitent. sur ce point, d.bertrand déclare encore que «le lieu s'inscrit dans les corps qui l'occupent»7. l'espace par là, qu'il soit réel ou imaginaire, se trouve associé, voire intégré aux personnages, comme il l'est à l'action ou à l'écoulement du temps. de là une interrogation se dégage: quelle interrelation s'établit-elle alors entre l'espace sudique et les personnages qui y vivent?

en effet, l'influence de la nature sudique sur la psychologie des personnages est nettement claire dans il était une fois…, surtout le cas de bouchaib et sa femme qui sont d'ailleurs les principaux personnages de l'oeuvre:

2. a. l'espace sudique et le vieux couple:

le contact permanent avec la nature ponctue la vie du vieux couple .bouchaib et sa femme instaurent un certain pacte avec la nature sudique .c'est un pacte qui leur permet de bénéficier d'une vie saine et sereine «au rythme des saisons», profitant des richesses de la nature qui répond à leurs besoins utilitaires.

la sérénité du sud influence la psychologie des deux vieux et même leur destinée. cela justifie d'emblée l'absence quasi-totale de l'action, de l'aventure dans l'oeuvre. dès la première page le narrateur met en scène la maison du vieux couple dans un cadre spatial où règnent la paix et le silence:

«elle [la maison] avait été la demeure d'un couple âgé sans descendance qui n'attirait guère l'attention car il vivait en silence, presque en secret au milieu des familles nombreuses et bruyantes».p.5

khair-eddine choisit alors pour l'histoire de bouchaib et sa femme un cadre spatial bénéfique qui leur permet de vivre en paix tout au long du roman. toutes les activités des deux personnages ont dès lors une relation étroite avec l'espace qu'ils occupent. ils choisissent «une terrasse» paisible au sein de la demeure pour se lancer dans des discussions à propos de divers sujets .ces conversations occupent d'ailleurs presque les trois quarts de l'oeuvre. de même, la vieille profite des dons des champs et des gibiers pour préparer au vieux les mets «aux fragrances rares» qu'il apprécie. or, le cas de bouchaib est celui qui manifeste le plus le contact permanent avec la nature sudique. toutes les actions de ce personnage se passent ou dans la terrasse ou dans la vaste nature du sud. il est par là l'idéal de l'homme attaché à sa terre-mère. son goût d'esthète le prouve. bouchaib possède un jardin dans sa maison où il investit un véritable goût pour la diversité végétale et même bestiale:

«bouchaib aimait jardiner .il avait planté des arbres fruitiers: des oliviers, des amandiers, et même un bananier, chose inconnue dans la région .quand il trouvait un nid dans un arbre, il était heureux .il considérait les oiseaux qui venait dans ses champs comme ses protégés.»p.27

le «petit verger»de bouchaib montre encore une fois cette interaction qui lie le vieux couple à sa terre-mère. une sorte d'harmonie où se mêlent admiration et intérêt .l'espace sudique, lui-même, répond aux exigences du vieux couple. il ne s'agit pas d'un espace passif, un simple arrière-plan, mais la nature sudique agit a son tour sur la psychologie des deux vieux qui profitent de la beauté sudique pour méditer l'existence et pour louer son créateur:

«en observant cette fantastique chape de joyaux cosmique le vieux louait dieu de lui avoir permis de vivre des moments de paix avec les seuls êtres qu'il aimât:sa femme ,son âne et son chat.»p.8

il s'agit ici de ce que d. bertrand appelle «la fonction anagogique de l'espace»8. c'est à dire un espace qui mène à une sorte d'élévation mystique de l'âme du personnage qui contemple son charme. ainsi les deux vieillards transcendent dans leurs méditations de la nature sudique .leur vie inconsciente même s'éclaire dans chaque contemplation .roland bourneuf précise une autre définition de cette réciprocité qui oriente la relation entre le personnage et l'espace en parlant de «cette identification nature-personnage où le paysage n'est plus seulement un état d'âme, mais où il éclaire la vie inconsciente de qui le contemple ou l'imagine»9.la contemplation de l'espace sudique plonge alors les personnages dans le mystère et le rêve . il est d'une charge émotionnelle on ne peut plus grande:

«-comme tu me vois, j'étais en train de rêver.

-de ton arbre? [demande la vieille]

-dieu m'en garde!non!du passé et de certaines autres choses .de la vie, quoi.»p.28

en bref, l'impacte de l'espace sudique sur la psychologie du vieux couple est nettement manifesté dans toutes les actions et tous les mouvements de ces protagonistes. c'est là le modèle qui illustre clairement le rapport nature-personnage. or, ce rapport, on l'a vu, n'est pas monopole. il s'agit bien d'une interaction, d'une réciprocité qui oriente tous les liens entre ces deux éléments de l'intrigue. le vieux couple aime, laboure, et protège son territoire, et cet espace permet à son tour à ses occupants de mener une vie d'autarcie, de bonheur, et de rêve.

cependant, l'interrelation qui s'établit entre les personnages et l'espace où ils vivent ne se limite pas à la seule histoire du vieux couple. il est intéressant également d'aborder le reste des personnages car la vie de chacun ajoute certainement une autre dimension, voire un autre piment à ce rapport nature-personnage.

2.b. l'espace sudique et les autres personnages:

si l'on a consacré toute une séquence de ce chapitre au vieux couple en son rapport avec le sud, c'est qu'effectivement ces deux protagonistes figurent le plus dans le roman .de même, tous leurs mouvements manifestent clairement l'influence de l'espace sur leur psychologie .cette influence détermine même la forme du roman qui passe dès lors pour une longue conversation où bouchaib , le véritable alim, donne une leçon sur la vie à sa femme. il n'en demeure pas moins que d'autres figures ont une pesanteur particulière dans ce rapport entre l'homme et l'espace.

au fil des pages, on se rend compte d'un nombre de passages où est décrite la vie des gens du sud en général .bouchaib la résume quand il affirme que «dans les montagnes on est habitué à vivre à la dure».p.28.mais, la dureté de la vie montagnarde ne se traduit point en souffrance, ou en désespoir .chose qu'on pourrait bien évidemment croire. en effet, aucun des personnages d'il était une fois un vieux couple heureux n'éprouve à aucun moment un sentiment de désarroi ou de détresse. la difficulté de la vie au sud plonge ses habitants dans le bonheur et la patience, contrairement à d'autres lieux qui ne résistent pas aux manques et aux insuffisances:

«les familles se disloquent, les maladies minent la population [du nord], on erre sans but, on mendie, on perd toute dignité humaine.

-on ne connait pas ça ici, dit la vieille.

-eh non! ici on est tranquille .on vie avec les saisons et au jour le jour, on apprécie l'instant à sa juste mesure .chaque minute de la vie compte .n'est-ce pas le bonheur suprême?»p.28

l'influence de l'espace sudique se traduit donc en un nombre de qualités qui caractérisent les habitants de ce milieu. aussi peut-on justement procéder par le classement de ces qualités en qualités générales et particulières. d'abord il y a des qualités générales que partagent tous les personnages du roman .par exemple, les habitants du sud marocain ont un pouvoir à aplanir tous les malaises qui surgissent pour endurcir leur existence .de même ,ils ménagent tous leurs efforts pour mieux exploiter leur milieu sans en oublier aucune parcelle .mais ce qui les distingue le plus, c'est que nonobstant la dureté de leur vie ,la sérénité et le bonheur du sud leur procurent un véritable «goût de fêtes» qui fait de l'homme du sud «un homme au visage bruiné ,noir et ridé ,mais qui souriait…» p.99.l'ensemble des personnages partagent tant d'autres qualités comme la patience, l'entraide, le respect et la charité. d'un autre côté, plusieurs individus prouvent, seuls, des qualités particulières. d'autant plus qu'on peut considérer ces qualités comme les raisons même de leur apparition .les exemples abondent à ce propos. le personnage de talouqit, par exemple, est le modèle du philosophe qui profite, tout comme bouchaib, de la sérénité de son milieu pour méditer et pour accumuler un savoir illimité .le narrateur consacre une partie du deuxième chapitre pour présenter les qualités de cette mystérieuse sainte:

«on aimait cette femme dont on savait seulement qu'elle était une sainte et qu'elle lisait et écrivait couramment en arabe classique et en berbère […] c'était donc une tagourramt capable d'engager une joute verbale avec n'importe quel alim.»p.15

d'autres personnages, outre talouqit, manifestent plusieurs qualités particulières comme haj lahcen, généreux et charitable, ou encore comme le personnage de hmad, l'emblème de la dignité et de l'honneur…bref, tous les personnages ont une relation étroite avec le sud. cela explique même l'absence quasi-totale des portraits dans le roman. aucun portrait physique n'est brossé .c'est l'interrelation qui s'établit entre les personnages et la nature du sud qui met au clair leur qualités morales, comme on a vu, mais aussi physiques comme le cas de amzil qui «un homme au visage bruiné, noir et ridé, mais qui souriait…» p.99.

en somme, le rapport entre l'espace sudique et les personnages se manifeste clair et net dans toutes les actions des habitants du sud marocain. les personnages d'il était une fois… sont les produits de l'espace sudique .chacun porte en lui un caractère qui reflète l'influence du climat et des circonstances de la vie du sud .le vieux couple, on l'a vu, instaure un pacte avec la nature et le reste des habitants agissent chacun à sa manière sur ce milieu qui, lui-même, agit sur leur psychologie et sur leur destinée. c'est là une manière ingénieuse de mettre en scène un espace actif. l'espace sudique dépasse ce simple espace décor qui accompagne les personnages, et qui ne sert que d'arrière-plan inactif et sans influence. mais l'étude de la mise en scène de l'espace sudique ne se limite pas aux seuls rapports espace-description et espace-personnage, mais il s'avère aussi intéressant de voir l'espace sudique en dehors de tout rapport, voire dans son organisation.

3. l'organisation de l'espace sudique:

si l'on a parlé avant des liens qui attachent l'élément espace aux autres, à savoir la description et les personnages, il s'avère judicieux d'étudier ,dans cette troisième phase , l'espace sudique dans sa globalité ,voire son organisation dans le roman. rappelons tout de même que l'espace peut être étudiée dans son économie d'ensemble comme on peut bien en extraire un morceau et le soumettre à l'analyse. dans cette optique, on travaillera sur deux notions très importantes abordées par roland bourneuf dans l'univers du roman , à savoir «l'espace du livre» et «l'espace de la page»10.la première notion veut dire l'espace général du roman qui adopte une organisation précise et la deuxième explique les différents espaces évoqués au fil des pages .ce binarisme convient parfaitement à notre étude de l'organisation de l'espace sudique dans l'oeuvre en question dans la mesure où le sud ,comme étant le lieu choisi pour l'histoire du vieux couple ,peut être traité à travers deux angles de vue: le sud comme espace général du livre ayant des formes particulières et le sud en sa relation avec d'autres espaces importants qui paraissent au fil des pages .ainsi notre premier point sera l'organisation du sud comme l'espace général du roman.

3.a. les formes du sud ou «l'espace du livre»:

l'histoire d'il était une fois… se déroule dans une partie assez éloignée du sud marocain .c'est un espace pris isolément du reste du monde que le narrateur appelle tout simplement «la vallée». cette vallée est, d'ores et déjà, l'espace général du livre .mais, au fil des pages, le lecteur découvre une multitude d'espaces où se déroulent plusieurs scènes de la vie quotidienne de bouchaib et sa femme. on peut même dire que chaque chapitre connait l'apparition d'un nouvel espace. et si l'on procède par un relevé des différents espaces, on dirait que le chapitre 1 passe pour une présentation du lieu général où se passera l'intrigue, sous forme d'interrogation qui met en scène la vallée:

«qu'y a-t-il de plus fascinant et de plus inquiétant que des ruines récentes qui furent des demeures qu'on avait connues au temps où la vallée vivait au rythme des saisons»p.5

dans la même page, figure un autre lieu intéressant, à savoir «la demeure d'un vieux couple âgé sans descendance» .il s'agit bien de la maison des deux personnages principaux où se passeront la plupart des péripéties de l'histoire. en tant qu'exposition du roman, le chapitre premier renferme beaucoup d'autres lieux dont l'importance se dévoile au cours de l'histoire .surtout la terrasse où bouchaib est «allongé sur un tapis noir rugueux en poil de bouc»p.8. après le premier chapitre qui passe pour une présentation général des lieux principaux (la vallée, la maison, la terrasse), l'ensemble des chapitres qui suivent se passent dans des lieux divers:

-ch.2 la maison la terrasse

-ch.3 la mosquée appelée «timzgid n't gadirt»p.18

-ch.4, 5, 6, 7, 8,9 la terrasse /«ils étaient une fois de plus sur la terrasse»p.49.ch.7

-ch.10 le jardin où le vieux cueille des oranges puis revient à la terrasse.

-ch.11 la maison

-ch.12. le jardin «le vieux descendit dans le jardin»p.80

-ch.13. la maison de l'adjudant «un petit château médiéval»p.83

-ch.14. la minoterie à laquelle part le vieux pour apporter un colis (p.90)

-ch.15,16 la maison

-ch.17 le vieux part au magasin du village puis revient à la maison.

-ch.18 le vieux part à la minoterie puis revient à la maison.

-ch.19. la maison

-ch.20 le vieux part à la medersa pour confier son manuscrit à l'imam.la description de la medersa «la medersa consistait en un grand bâtiment …»p.112.puis retour à la maison.

-ch.21 la maison, puis retour chez l'imam

-ch.22 la maison (où bouchaib écoute la diffusion de sa poésie sur la radio).

-ch.23 «quelques jours plus tard le vieux se rendit au magasin du village»p.126.puis retour à la maison.

-ch.24, 25, 26,27 la maison.

d'après ce relevé, il est intéressant de remarquer tout d'abord que l'espace le plus présent, voire le plus dominant est la maison, où plus particulièrement la terrasse. toutes les actions de bouchaib se passent à la maison ou dans ses alentours (le jardin).peu nombreux sont les chapitres où le vieux quitte la terrasse pour la maison de l'adjudant, la minoterie, le magasin, ou pour la medersa. de là, l'organisation de l'espace dans le roman est sous forme de spiral .dès le premier chapitre, la présentation du cadre spatial du roman se fait du général au particulier, voire du plus vaste au plus étroit (la vallée la demeure la terrasse).c'est le même cas pour le reste des espaces relevés qui tournent tous autour de la maison.

la prédominance de la maison (la terrasse) n'est pas fortuite. roland bourneuf explique les raisons de la primauté d'une telle forme d'organisation précisant que«l'organisation de l'espace correspond à des exigences du rythme et de l'action et parfois les conditionnait au point d'imprimer à un roman son allure décisive»11. de là, le choix de la terrasse comme le lieu principal de l'histoire explique tout d'abord le rythme du roman qui est plus ou moins lent et parfois monotone .cela est dû surtout à l'absence de l'action, de l'aventure .l'histoire commence et finit dans une même terrasse. en outre, ce choix justifie à juste titre la structure d'il était une fois…qui est sous forme d'un long dialogue entre les deux protagonistes, bouchaib et sa vieille femme. on aura l'occasion d'examiner les enjeux principaux de cette forme dans les chapitres à venir.

bref, l'espace sudique comme étant le «lieu du livre», voire le lieu de l'action englobe plusieurs autres espaces .ce sont des lieux qui tournent tous autour d'un seul lieu principal à savoir la terrasse. les déplacements des protagonistes ne dépassent pas les alentours de la maison .de là, l'organisation générale du sud est sous forme de spiral où l'ensemble des lieux évoqués semblent se lover pour finir dans un petit recoin du foyer du vieux couple. et c'est dans ce petit coin que s'engage une longue conversation où l'on assiste à un autre nombre d'espaces évoqués dans les discours des personnages. r. bourneuf résume ces espaces dans ce qu'il appelle «l'espace de la page».c'est à dire des lieux qui apparaissent dans des pages précises et qui ont une relation directe avec le lieu général de l'action(le sud marocain).a ce propos, une étude des espaces évoqués dans les discours du vieux couple serait enrichissante pour l'analyse de l'organisation de l'espace sudique:

3.b. l'importance des antipodes ou «l'espace de la page»:

on a pu constater dans la première séquence de ce chapitre, d'après le choix de «la terrasse» comme lieu prédominant, que l'allure exacte d'il était une fois…est sous forme d'une longue conversation où les deux protagonistes discutent de divers sujets. ainsi, durant les dialogues entre bouchaib et sa femme, le lecteur rencontre une multitude d'espaces extérieurs à la vallée. ces antipodes ont une grande importance dans la vie des personnages .deux types de lieux figures dans le roman, à savoir les noms des villes et les noms des pays.

le premier type de lieux renferme un nombre de villes dont l'intérêt se montre à travers leur organisation dans l'oeuvre: toutes les villes citées au fil des pages convergent vers l'espace sudique.

dès le premier chapitre, différents lieux sont évoqués dans le cadre de la présentation des deux vieux, à l'exemple de la page 7 où est cité le nom du premier antipode qui importe beaucoup à la vie de bouchaib:

«il avait une échoppe à mazagan. il l'avait donnée en gérance à un garçon d'un autre canton qui lui envoyait régulièrement un mandat»p.7

l'importance de mazagan (essaouira) réside dans sa participation à la sérénité et au bonheur de bouchaib .c'est donc un antipode qui a une relation étroite avec l'espace sudique dans la mesure où il aide le personnage principal à survivre et à s'éloigner des troubles de la vie.

outre mazagan, d'autres noms de villes sont évoqués dans les propos surtout de bouchaib comme agadir, victime du séisme qui ébranle le monde (ch.7, p.51),(et auquel khair-eddine consacre d'ailleurs un récit qui emprunte son titre à la même ville) ou encore casablanca dont bouchaib décrit les misères de «ceux qui [y] trimaient»p.10 .l'évocation de ces villes, entre autres, est d'une grande importance dans le roman .les misères qui les caractérisent et les catastrophes qui les frappent servent à faire valoir la paix et le bonheur de l'espace sudique. c'est donc une comparaison qui permet à bouchaib de mettre en relief le sud par rapports à ses antipodes (appelés tout simplement «le nord») embourbés dans le désordre et les misères .on aura l'occasion de voir ce duel sud vs nord qui est lourd de signification dans les chapitres à venir.

en outre, des noms de pays constituent le deuxième type d'antipode de l'espace sudique .beaucoup de pays sont évoqués dans l'histoire du vieux couple .ce sont des pays qui convergent eux aussi vers le sud et participent chacun à son développement, à commencer par la france, pays d'une grande présence dans l'oeuvre. bouchaib l'évoque à maintes reprises, surtout à la page 32 où il explique à sa femme les bienfaits de la colonisation:

«après tout, la france nous a apporté la tranquillité .une paix sublime. il serait idiot de ne pas reconnaitre ses bienfaits, qui sont nombreux»p.32

mais ce qui intéresse le plus dans l'évocation de la france, c'est sa comparaison avec le sud. au chapitre 25, radwan, revenu de son exil en france, explique à bouchaib la difficulté de la vie en ce pays et la situation lamentable des immigrés qui y viventencore : «la france va de moins en moins bien. les jeunes chôment…»p.138.le vieux n'hésite pas à lui répondre, en comparant les misères des deux lieux : «la misère que tu as vue en france n'est pas celle d'ici»p.139.

la série des pays qui figurent au fil des pages contient aussi l'amérique qui est un antipode de forte présence dans l'histoire du sud marocain qu'explique bouchaib à sa femme (p.25).d'autres pays sont cités au fil des pages, mais qui sont moins intéressants que la france et l'amérique dans l'oeuvre notamment au début du chapitre 8 où il explique l'immigration des marocains vers l'étrangeraprès l'indépendance:

«d'autres réussissent à quitter le pays pour la france, la belgique, ou la hollande»p.58

bref, au fil des pages apparaissent beaucoup d'espaces qui ont une relation étroite avec l'espace sudique. les noms des villes et des pays cités, ou par bouchaib ou par le narrateur, participent tous d'une organisation particulière de l'espace sudique dans le roman .il s'agit bel et bien d'une organisation où le sud ,et plus précisément la vallée ,est systématiquement mis en relief dans la mesure où l'évocation des antipodes fait du sud un lieu ouvert et lié étroitement à ses antipodes .il ne s'agit pas alors d'un espace clos où l'on tourne sans fin ,mais bien d'un lieu actif qui est en échange permanent avec ses antipodes.

somme toute, l'étude de la mise en scène de l'espace sudique s'avère importante puisqu'elle permet de voir de plus près les différents rapports qui lient cet espace avec les autres éléments de l'intrigue en l'occurrence la technique de la description et les personnages, mais aussi son organisation générale dans l'oeuvre. de ce fait, plusieurs remarques se dégagent de l'étude de chacun de ces éléments .ainsi, dans l'étude de la description on a pu voir que le sud marocain est transposé sous forme de notations spatiales éparses dans le roman mais qui forment ensemble un tableau où le narrateur-descripteur chante la beauté de la nature sudique. de même, l'étude du rapport espace-personnage montre qu'il y a une relation de dépendance entre l'espace sudique et les personnages qui l'occupent, en plus de l'influence nettement claire du sud sur la psychologie de ses habitants .enfin, on a pu constater dans l'étude de l'espace sudique dans sa globalité, voire son organisation dans l'oeuvre que le sud est en contact permanent avec beaucoup d'autres espaces qui participent à son développement .ainsi, d'après toutes ces remarques ,l'espace sudique est mis en relief. tout un processus de valorisation se dégage de toutes ces remarques .l'espace chez khair-eddine n'est pas un simple ornement ou arrière-plan mais il est bien une fin en soi et à laquelle le narrateur consacre une grande importance. c'est que le sud est le lieu choisi par l'auteur pour tisser une utopie où se mêlent féeries et souvenirs d'un monde fantasmagorique .mais cette utopie ne dure pas longtemps. elle subit au même lieu une déconstruction lourde de signification.


deuxieme partie: la deconstruction de l'utopie khair-eddinienne


toutes les phases de l'analyse technique, toutes les hypothèses avancées conduisent en définitive à comprendre comment cette notion de l'espace khair-eddinien traduit toute une démarche d'écriture. si l'on a pu constater d'après l'étude de la mise en scène de l'espace sudique dans il était une fois un vieux couple heureux que le narrateur crée un cosmos qu'il met en relief dans toutes ses dimensions et tous ses rapports avec les autres éléments de l'intrigue, c'est qu'effectivement le sud marocain, et plus précisément la vallée, est le lieu préféré par l'auteur pour tisser son utopie. dans son ouvrage intitulé les voix de khair-eddine, a.baida est sensible à l'importance du choix de l'espace sudique précisant que khair-eddine «pour le repos ultime et l'harmonie avec soi et avec le monde, [conduit] ses personnages vers le sud»12.

dans la même optique, il s'agira de chercher le sens caché derrière ce choix du sud marocain et surtout derrière ce traitement particulier que lui réserve le narrateur dans l'oeuvre .ainsi, notre premier pas dans cette recherche du sens portera sur l'étude de l'espace sudique comme étant tout d'abord le milieu d'un idéalisme singulier dont la société est l'incarnation.

1. l'idéalisme social: une voie vers l'utopie

l'espace sudique est le berceau d'une société idéale .une simple lecture d'il était une fois… offre tous les éléments nécessaires pour déceler les assises de cet idéalisme khair-eddinien .en compagnie de bouchaib, khair-eddine campe des personnages secondaires qui forment ensemble un système social sans égal .ainsi, plusieurs valeurs humaines gèrent toutes les actions des personnages, et font de l'espace sudique une cité idéale.

i. a. les valeurs humaines:

le lecteur remarquera qu'il était une fois…est d'une structure antithétique. autrement dit, il s'agit d'une forme orientée par un duel permanent entre une société idéale et solidaire mais dont la pureté est menacée avec l'envahissement d'une modernité «fanfaronne» qui apporte tout ce qu'il y a de malsain et d'impur .le récit reflète la régression de l'esprit communautaire du passé à la situation actuelle où «chacun fuit l'autre». l'auteur se soucie dès lors de reconstruire le sud en y tissant une épopée jouée par deux individus pris isolément du reste du monde et entourés d'une société qui incarne toutes les vertus de l'humanité.

khair-eddine construit alors un microcosme idéal tel qu'il le conçoit. c'est une cité où l'on lit le véritable sens de l'être humain. l'écriture permet à l'auteur de réaliser l'impossible puisqu'elle lui offre toutes les facultés de transposer une société «isolé[e] du reste du monde»p.62 et où règnent toutes les valeurs de l'être humain.

la plus importante valeur qui fait de l'espace sudique un lieu utopique est l'égalité. en effet, tous les personnages de l'oeuvre constituent une même classe, voire une même famille. bouchaib, porte-parole de l'auteur, renie lui-même l'existence d'une hiérarchie sociale au sud:«là-bas ,il n'y a pas de gens riches, tous sont égaux»p.91.de ce fait, même la notion d'autorité ou de pouvoir est absente dans le roman .l'exemple de l'adjudant est très significatif à cet égard .ce personnage, représentant du makhzen, n'a ,en fait, aucun rapport avec le pouvoir absolu et arbitraire des autorités puisqu'il est «un honnête homme et travailleur».khair-eddine ,dans tous les romans qui précédent cette oeuvre posthume ,a toujours mis en scène les autorités en leur rapport conflictuel avec les personnages ,eux aussi rebelles. ce qui n'est pas le cas pour l'adjudant sociable et modeste .bouchaib ,qui d'ordinaire n'aime pas les fêtes grandioses des gens riches , assiste volontiers à la fête qu'organise l'adjudant après la circoncision de ses deux enfants ,qui est aussi l'occasion pour le narrateur de brosser un portrait social particulièrement favorable consacré à l'adjudant:

«un homme honnête et travailleur […] il vaquait aux travaux des champs, aidait les uns les autres et rendait à tous ces menus services parfois inappréciables .ainsi pouvait-il réparer un moteur à eau en panne. il ne se faisait jamais payer»p.85

par ailleurs, l'égalité dans la société de bouchaib se mue en d'autres valeurs nobles comme la tolérance et l'acceptation de l'autre .cela se manifeste plus clairement à travers l'intégration des nègres dans une société on ne peut plus tolérable .a la page 98, bouchaib en fait témoignage:

«ils [les nègres] ont choisi ce lieu. ils y ont fait souche .ils se sont bien intégrés malgré les apparences.»

d'autres valeurs humaines, outre l'égalité, participent à la construction de l'utopie khair-eddinienne. la solidarité et l'entraide en sont les deux exemples les plus manifestes. des personnages comme haj lahcen, l'adjudant, bouchaib sont parmi les représentants exemplaires de ces valeurs sublimes. aussi l'auteur consacre-t-il tout un chapitre pour «la geste» de haj lahcen envers le personnage de amzil.ce dernier n'hésite pas à déclarer son affection face à la générositéde ce «saint»:

«je n'oublierai jamais ce geste mais je ne sais comment remercier cet homme qui, décidément, surpasse en bonté le meilleur des saints. que dieu me pardonne si je me trompe»p.94

par ailleurs, on peut déceler dans il était une fois...beaucoup d'autres valeurs humaines qui constituent les assises de l'idéale social de khair-eddine. le respect mutuel, l'attachement à la terre natale, la serviabilité et surtout la possession d'un savoir hérité des anciens .toutes ces valeurs, entre autres bien sûr, sont nettement claires dans la vie du vieux couple et de toutes les figures qui les entourent.

en outre, la situation gratifiante de la figure féminine dans le roman est une autre valeur humaine sublime dont l'auteur fait le pivot de son oeuvre .les femmes, qui sont d'ailleurs quasi-absentes dans les romans khair-eddiniens sont mises au devant dans il était une fois … surtout la vieille qui incarne la réhabilitation de la condition de la femme berbère. la vieille joue un rôle essentiel dans son histoire en compagnie du vieux bouchaib .elle prépare les mets ancestraux, s'occupe des bêtes, aide les voisins, et discute librement avec bouchaib de divers sujets d'actualité. bref, elle se réjouit d'une vie paisible et heureuse dans une société qui lui offre tous ses droits vitaux. ce qu'elle avoue à bouchaib sous forme de remerciement:«je suis vielle mais heureuse de vivre ces événements en ta compagnie[…] c'est pourquoi je n'ai jamais souffert avec toi»p.124 .d'autres figures, telles talouqit (p.14) et la doyenne (p.109), partagent avec la vieille la jouissance et la satisfaction au sein d'un monde utopique.

en général, la construction de l'utopie sudique exige de khair-eddine la transposition d'un système social où se rassemblent toutes les valeurs sublimes de l'humanité. la vallée renferme une société où chacun goute le «plaisir immense»de la liberté, de la solidarité, et de l'entraide .or, l'idéal khair-eddinien ne se limite point aux seules relations entre les hommes .khair-eddine est aussi sensible à la condition des bêtes qui, elles aussi, partagent tous les droits avec les hommes et forment ensemble une seule famille.

i.2.la famille zoologique:

dans sa construction de sa «cité idéale», l'auteur n'oublie pas de consacrer un traitement particulier au bestiaire. c'est un traitement où l'animal concourt à son tour à maintenir l'harmonie de l'univers et à composer cette «symphonie universelle» que khair-eddine ne cesse de chanter dans cette oeuvre posthume.

loin de doter le récit d'une certaine hétérogénéité, la présence d'un grand nombre de bêtes donne, au contraire, à ce roman une cohérence exemplaire, sans parler d'une diversité animalière particulièrement fascinante .cette diversité illustre parfaitement l'entente entre toutes les créatures. dans l'histoire du vieux couple, l'être humain et l'animal se trouvent réunis par plusieurs liens (amour avant tout). la preuve en est les deux protagonistes (bouchaib et sa femme) dont la demeure ressemble parfaitement à un zoo où sont réunis beaucoup d'animaux tant domestique que sauvages de telle sorte que chacun des personnages possède son animal préféré: le chat et le coq pour bouchaib, et la vache «la bête favorite»de la vieille qui «faisait comme elle les labours dès les primes pluies d'octobre».

l'histoire du vieux couple prouve l'existence d'une harmonie qui réunit l'homme et l'animal. le rapport entre les deux espèces est ,avant tout, affectif. bouchaib et sa femme sont l'exemple des êtres humains sensibles à l'importance des animaux pour vivre le bonheur et la sérénité .dès la présentation générale qui inaugure le roman ,le narrateur met en scène ,en compagnie de bouchaib, «son âne et son chat»p.8.ce sont des animaux domestiques qui contribuent ,entres autres , à la création d'une aura de bonheur et de quiétude .le traitement des animaux chez khair-eddine est dès lors un art qui contribue au ravissement du personnage .seuls les initiés ,comme bouchaib ,goûtent le plaisir qui émane de la maîtrise de cet art: bouchaib possède un jardin au sein de sa demeure où sont réunis et protégés toutes sortes d'oiseaux et que le narrateur n'hésite pas à appeler «le monde des oiseux paisibles».il s'agit d'un parc ornithologique où l'on assiste au comble de l'affection que partagent l'homme et l'animal.

mais, ce qui fascine encore plus dans le traitement khair-eddinein des animaux dans cette oeuvre ,c'est qu'effectivement ,dans l'univers du vieux couple, il n'y a aucune différence entre les créatures qui y vivent :pour bouchaib «tous les êtres se ressemblent»p.75 et l'animal domestique cohabite avec le sauvage .de ce fait, même la violence instinctive des bêtes disparait pour mettre en relief un espace idéale où règnent la paix et la sérénité, à l'exemple du serpent qui cohabite avec l'âne ,ou de la scolopendre qui vaut plus pour sa beauté que pour la menace de sa morsure .

en outre, l'exemple du chat, l'animal le plus présent dans l'oeuvre, est lourd de significations. le vieux couple consacre à ce félin un amour particulier .il est en quelque sorte le substitut de l'enfant dont les deux vieux sont privés comme dans le dialogue de la page 36 où ce statut réservé au chat est nettement clair surtout dans les propos de la vieille:

«tu aimes ce chat autant que tu aurais aimée un enfant, n'est-ce pas? [dit bouchaib]

-je le considère un peu comme un fils bien qu'il ne soit pas de mon espèce.»p.36

le vieux couple porte pour l'animal une grande affection qui se montre notamment à travers des expressions relevant de l'hypocoristique à l'exemple de «mon beau rouquin» ou à travers l'entretien spécifique des animaux domestiques:«chouchouter les bêtes». aussi, n'y a-t-il aucun doute que ce traitement particulier s'inscrit dans le ton paisible de ce roman où tout ce qui entoure le personnage contribue à son bonheur.

enfin, l'animal est pour khair-eddine un principe qui porte essentiellement sur l'éthique plus que sur l'effet esthétique. la présence d'une famille zoologique d'une diversité extraordinaire en profonde harmonie avec le monde humain, n'est pas un simple ornement dont l'importance se limite à la beauté des images. il s'agit, au contraire, de toute une philosophie qui vise essentiellement la création d'une société idéale où ensemble l'homme et l'animal se réjouissent d'avoir tous les droits qui leur permettent de goûter le plaisir de vivre dans la sérénité et le bonheur.

en somme, d'après cette étude de la société transposée dans il était une fois… se dévoile le souci de khair-eddine de créer une «cité idéale» .le bonheur de l'homme et de l'animal fait de l'espace sudique un lieu utopique où sont mises en oeuvre toutes les valeurs sublimes de l'existence. dans la même optique, on consacrera la partie suivante à l'étude du sud en tant qu'un véritable espace utopique. on se penchera essentiellement sur les critères définitoires de l'utopie qui ne manquent pas de surprendre dans ce roman.

2. le sud: un véritable espace utopique

l'utopie comme la définit le littré est un «pays imaginaire où tout est réglé au mieux», c'est-à-dire un espace idéal où l'on trouve toutes les valeurs sublimes de l'humanité .le sens étymologique est aussi utile dans la mesure où l'utopie, ou l'espace utopique plus précisément, se présente comme un «non lieu»: notion forgée du grec par thomas morus et qui désigne « chose qui ne se rencontre en aucun lieu»13.

ainsi, cette définition de l'utopie s'applique parfaitement à l'espace khair-eddinien .le sud est un véritable espace utopique. la notion de «non lieu» est nettement manifestée dans le traitement du sud dans il était une fois… .l'histoire du vieux couple se déroule dans un milieu, en l'occurrence la vallée, qui n'a pas d'égal, et qui a ses caractéristiques particulières. c'est d'ailleurs l'enjeu principal de l'auteur qui tisse l'histoire du vieux couple sur une surface qui est elle-même une fin en soi, c'est à dire l'objet de tout un travail d'embellissement et de valorisation. le sud par là renferme plusieurs critères définitoires de l'espace utopique .ainsi, nous consacrons cette partie au relevé des différents traits constitutifs de l'utopie qui se manifestent dans l'espace sudique .nous précisons cinq critères essentiels qui participent clairement de la construction de l'utopie khair-eddinienne: le mode de vie particulier, l'autosuffisance, l'éloignement, l'enfermement, et la difficulté d'accès.

un mode de vie particulier:

les personnages d'il était une fois… sont soumis à un mode de vie particulier. ils mènent une vie paisible «au rythme des saisons». khair-eddine met en scène dans ce roman, comme on l'a déjà constaté, une société idéale où l'on trouve manifestées toutes les valeurs sublimes de l'humanité .il s'agit donc d'un mode de vie spécifique qui ne se rencontre que dans l'imaginaire de l'auteur .l'entraide, le bonheur, l'autarcie, le respect mutuel, l'attachement à la terre nourricière …et tant d'autres bonnes valeurs forment ensemble un système social on ne peut plus noble. pour concrétiser plus ce mode de vie remarquable , khair-eddine évoque certains moments difficiles (sécheresse par exemple) que les villageois surmontent stoïquement, et insiste sur la joie commune qui envahit les coeurs au retour du beau temps:

«une gaieté féerique avait soudain envahi le coeur racorni des êtres, et les plus mélancoliques partageaient cette joie élémentaire»p.71

le principe de mode de vie particulier est fortement présent dans il était une fois… . il s'agit d'une façon de vivre spécifique où tous les êtres participent à la composition d'une symphonie pastorale qui se traduit en bonheur et consentement. ainsi, le deuxième critère important de l'utopie est l'autosuffisance.

l'autosuffisance:

les habitants de l'espace sudique vivent en parfaite autarcie .ce sont des hommes «qui ne négligeaient pas la moindre parcelle de terre pour assurer leur subsistance»p.5 .de là, l'autosuffisance qui règne dans la vallée provient essentiellement d'un bon traitement de la nature qui ne manque pas d'offrir à ses occupants tout ce qui participe à leur satisfaction (nourriture, et beauté spirituelle). bouchaib et sa femme sont les figures exemplaires de cette autosuffisance. ils sont même l'emblème de l'homme attaché à sa terre-mère et qui se contente de ce qu'elle lui procure surtout l'exemple de bouchaib qui, «attenant à sa maison un petit verger»p.27, reflète toute une philosophie qui repose sur la création d'un espace en parfaite harmonie avec ses habitants.

de surcroit, l'autarcie du sud ne se limite pas aux simples besoins vitaux (nourriture) mais, en lisant l'histoire du vieux couple, on découvre également une autosuffisance spirituelle, voire psychologique. la nature ,à cet égard, ne satisfait pas uniquement le corps, mais aussi l'âme des personnages .le bonheur et les louanges des deux vieux proviennent d'une contemplation de «tous ces bruits diurnes et nocturnes qui sont la symphonie de la vie»p.33.

bref, une affirmation telle que «mais ici on ne manque de rien» prononcée par la vieille, suffit à reconnaitre le principe de l'autosuffisance qui renforce l'aspect utopique de l'espace sudique .reste encore à déceler le troisième critère de l'utopie qui porte essentiellement sur la situation géographique du sud à savoir l'éloignement.

l'éloignement:

le sud où se déroule l'histoire du vieux couple est un espace éloigné du monde .le narrateur explicite cet éloignement en déclarant: «on était isolé du reste du monde»p.62. khair-eddine éloigne son sud imaginaire de tout ce qui pourrait ébranler la stabilité et la quiétude qui y règnent. l'État par exemple, tant connu chez khair-eddine par sa corruption, est exclu de sa cité utopique. le narrateur insiste sur l'absence de l'État lorsqu'il décrit l'indifférence des autorités lors de la sécheresse qui atteint la vallée au chapitre 27:«mais l'État est bien loin d'ici. il ne nous entend pas et nous voit encore moins».le seul État pour khair-eddine est, dès lors, dieu «non l'eau ne manquera pas .dieu ne permettra pas ça»p.151.

plus encore, l'on a vu dans l'organisation de l'espace que la forme de spiral est nettement applicable à la transposition dimensionnelle de l'espace dans le roman. c'est ainsi que dans le même espace (le sud), il y a un autre éloignement qui finit dans la terrasse [sud –vallée-maison-terrasse]. par ailleurs, l'éloignement participe d'une dualité permanente entre un «ici» paisible et serein que l'auteur éloigne d'un «ailleurs» corrompu, et malsain.

l'éloignement de l'espace sudique s'opère au niveau spatial, voire géographique, mais aussi au niveau temporel. l ‘entrée du roman rappelle celle de paul et virginie où bernardin de saint-pierre tisse l'utopie de ces deux héros éponymes. il s'agit d'une présentation générale du cadre spatial, mais aussi temporel sous forme d'une question oratoire qui sert d'apéritif au lecteur:

«qu'y a-t-il de plus inquiétant que des ruines récentes qui furent des demeures qu'on avait connues au temps où la vallée vivait au rythme des saisons…»p.1.

cet éloignement dans le temps est renforcé encore par bouchaib qui fait «de brusques escapades dans le passé»p.24.

en somme, la notion d'éloignement structure à la fois le cadre spatial et temporel de l'oeuvre .ce premier critère de l'utopie porte essentiellement sur le cadre général de l'intrigue (espace et temps).

les critères de l'utopie repérés jusqu'à présent font certes de l'espace sudique le lieu choisi pour tisser une histoire utopique .mais d'autres traits définitoires de l'utopie trahissent le projet khair-eddinien, surtout les deux derniers critères à savoir l'enfermement et la difficulté d'accès

l'enfermement et la difficulté d'accès:

en effet, même si l'espace sudique est géographiquement limité, et même s'il est «éloigné du reste du monde», le seul fait qu'il est ouvert met en branle son aspect utopique .de ce fait, les limites du projet khair-eddinien apparaissent plus clairement dans les pages où le sud ouvre sur le nord .l'envahissement de la modernité précipite, comme on le verra, l'ecroulement de l'utopie khair-eddinienne «comme un château de cartes»p.110. cet envahissement met en question également le critère de la difficulté d'accès dans la mesure où la modernité pénètre facilement le territoire du vieux couple, et même leur maison: bouchaib lui-même part à la minoterie pour acheter des ustensiles modernes (ch.18 p.103), lui qui ne cesse de se déclarer «le gardien de la tradition».

l'envahissement de la modernité ne manque pas d'apporter au village les vices des villes «invivables» et salit par là la pureté du sud .il ébranle, de ce fait, le projet de l'utopie sudique et précipite son écroulement .tout comme la route moderne qui facilite l'accès à la vallée et trahit par là la grandeur des «massifs montagneux» susceptibles d'isoler le village et de le protéger des «parvenus».

somme toute, khair-eddine tente dans cette oeuvre posthume de construire sa «cité idéale» .il met en scène une société idéale où il rassemble toutes les vertus de l'humanité .il transpose également une vallée exotique où règnent le bonheur et la sérénité .mais, ce paradis terrestre se trouve subitement envahi par un nombre d'incidents qui usurpent sa « paix royale»et sa «gaieté féerique».ce qui nous amène à interroger l'écroulement surprenant de tout un projet d'écriture utopique.

3 .la déconstruction de l'utopie sudique:

il était une fois… est le projet de construction d'une utopie qui s'écroule .l'espace sudique perd toutes les marques d'un espace utopique. ainsi cette déconstruction, s'agit-il d'un choix esthétique voulu et planifié ou d'un projet qui heurte malgré lui la réalité des choses? en effet, l'écriture d'il était une fois… oscille entre le merveilleux et le réalisme social .en d'autre termes, l'écriture khair-eddinienne commence par une volonté de tisser une histoire merveilleuse dans un espace utopique, mais finit par prendre une autre allure, celle d'une écriture réaliste qui se trouve confrontée à la force du réel. l'histoire du vieux couple se trouve envahie par des incidents qui lui ôtent tout sens du bonheur et de sérénité .de même, la «paix royale» qui caractérise le village se transforme surtout vers la fin de l'oeuvre en une sorte de guérilla où «chacun fuit l'autre»,ou en catastrophes dues essentiellement au mauvais comportement des «parvenus» à l'exemple de l'incendie qui ravage le verger d'oumouh (ch.24). ce sont tous ces incidents, entre autres bien sûr, qui opèrent le passage de l'espace sudique d'u lieu utopique à un lieu de menaces.

mais les prémices de la déconstruction traversent tout le roman bien avant cette fin tragique de l'histoire. deux duels orientent l'oeuvre depuis les premiers chapitres à savoir le duel sud vs nord et le combat entre la tradition et la modernité .on consacrera justement cette partie à l'étude de ces deux conflits comme étant les deux causes principales de l'échec du projet de l'utopie khair-eddinienne.

3. a. sud vs nordou la guerre des espaces:

l'histoire d'il était une fois… est marquée par un conflit permanent entre le sud et le nord. la différence entre ces deux espaces ne se situe pas uniquement au niveau géographique, mais plus encore au niveau idéologique. chacun de ces deux lieux renferme un mode de vie particulier: on trouve ainsi dans chacun de ces deux espaces des mentalités différentes et des circonstances de vie particulières .mais ce qui fait effectivement leur intérêt dans l'oeuvre, c'est qu'ils se livrent à un conflit existentiel .on assiste dès lors à un spectacle de contamination où le nord «malsain» ne cesse de menacer la quiétude de l'espace sudique. le narrateur est sensible dès la première page au danger de l'envahissement de l'architecture nordique au détriment des maisons traditionnelles qui finissent par devenir «des ruines»:

«de nouveaux édifices poussaient dans la vallée: villas somptueuses, palais et complexes ultramodernes copies conformes des bâtiments riches et ostentatoires des grandes mégapoles du nord»p.5

le danger de cette architecture nordique réside dans l'idéologie qu'elle reflète plus que dans sa forme ou son esthétique. khair-eddine rejette tout ce qui n'est pas authentique et tout ce qui s'incruste dans la tradition berbère , d'où l'expression «copies conformes» qui explicite le risque de l'imitation du nord sur l'authenticité des logis du sud.

le point de vue de l'auteur dans le traitement de ce duel sud/nord est nettement clair .khair-eddine défend la culture berbère et appelle à la purification de sa terre natale. pour ce faire, il dresse le pamphlet des villes du nord, et attaque fermement tout ce qui provient de ces espaces «malsains». cette attaque se manifeste dans les propos de bouchaib qui «avait longtemps sillonné le nord»p.6 et qui a, par conséquent ,une parfaite connaissance de ces lieux impropres .de ce fait, les réflexions diverses de ce personnage passent souvent pour des comparaisons entre la vie au sud et celle au nord, comme cet exemple tiré de la page 57 où le vieux met en relief la propreté et la bonne hygiène de la cuisine berbère:

«je vis proprement, sainement .moi, je ne mange pas le poison des villes, et je ne vais pas chez le medecin pour soigner mon estomac ou mon foie…».

le danger du nord réside dans son système social corrompu et «invivable». bouchaib explicite à sa femme les malheurs qui s'abattent sur la population en décrivant les pires circonstances que vivent les familles aux bidonvilles du nord:«au nord tous les malheurs s'abattent sur [les]pauvres gens en même temps.les familles se disloquent, les maladies minent la population, on erre sans but, on mendie, on perd toute dignité humaine.»p.28. la vie morose de la population des mégapoles suscite la colère du vieux bouchaib qui qualifie le nord dans les pages 7, 36,117, de «prison»,d'«invivable», de «malsain» et d'«enfer».

mais la colère de bouchaib s'accentue surtout après le triomphe du nord sur le sud. le nord réussit à contaminer la vallée. tous les vices des villes parviennent à pénétrer le territoire sudique et menacent par là l'harmonie et le bonheur des villageois. l'espace sudique perd son aspect utopique et devient un lieu où«chacun fuit l'autre» .de même, la déruralisation constitue le comble de la décadence du sud: la «jeunesse rêveuse» du village, «obnubilée» par un luxe chimérique, finit par quitter leur terre-mère .p.57.

enfin, l'affrontement entre le sud et le nord s'avère l'une des causes principale de l'écroulement de l'utopie sudique. le projet khair-eddinien se trouve confronté à une réalité décevante où la corruption qui marque la société nordique parvient à pénétrer dans la vallée.de là, la «guerre» des deux espaces s'étend vers un conflit d'ordre idéologique, entre la tradition la modernité. de ce fait, le triomphe du nord se mue en un triomphe de la vie moderne.

3.b. le triomphe de la modernité «fanfaronne»:

le triomphe de la modernité est la raison déterminante de la déconstruction de l'utopie sudique. durant toute l'histoire du vieux couple, on assiste à un conflit existentiel entre l'authenticité des traditions berbères et l'artifice de la modernité. les changements du modernisme parviennent à atteindre le village à l'insu de ses habitants, sauf le vieux couple qui est sensible à ce bouleversement .bouchaib et sa femme sont les seuls personnages à s'écrier :«-mais nous nous modernisons en catimini!».p.126.

l'écriture de l'oeuvre prend alors une autre allure .elle s'engage dans une critique acerbe de toutes les marques de la modernité. par le biais de bouchaib et sa femme, khair-eddine dénonce «cette civilisation du ventre»p.73 et promeut la vie simple et authentique de la vallée:«personnellement je préfère ma vie simple à tout ce tapage, à ce clinquant ridicule»p.87.mais malgré cette dénonciation, la modernité parvient à s'imposer aux traditions «mortes et enterrées»p.91. la culture berbère n'est plus que des souvenirs et des rêves d'antan (p.99). le vieux couple (bouchaib et sa femme), auquel le narrateur lègue le statut de «gardien de la tradition», se met à la recherche des raisons déterminantes de cet envahissement surprenant. ainsi,«la saine colère»de bouchaib touche fortement ce qu'il appelle «les parvenus» comme étant l'incarnation même de la modernité et les causes directes de sa pénétration au sein du village .a lire le chapitre 14 ,on assiste à un pamphlet virulent adressé à ces «crésus immatures» qui accumulent les fortunes sans se rendre compte de leur déracinement .bouchaib-khair-eddine s'emporte également contre l'imitation des européens qui est à la base de la déculturation des chleuhs:

«depuis peu les chleuhs suivent la même pente .ils appellent ça la modernité .c'est un débile, un rebut de l'histoire, un attardé mental, un moins-que-rien…»p.47

mais, malgré la critique acerbe du vieux couple, son attitude face à l'envahissement brusque de la modernité est paradoxale. bouchaib, qui ne cesse de se déclarer «le gardien de la tradition», prend part lui-même au modernisme en partant à la minoterie pour acheter des ustensiles modernes (ch.18).ce changement soudain de conduite coïncide dans l'intrigue avec un changement de ton (la vieille s'emporte pour la première fois contre bouchaib qui accepte la modernité au chapitre 17),et avec un changement de registre (le vieux «saint» devenu «un vieux chnoque»p.101).

aussi, l'indifférence et le laisser-aller des deux vieux face aux changements du village ne sont-ils pas les indices de la capitulation des traditions devant la puissance du modernisme? le combat mené par tous les habitants de la vallée, y compris les bêtes sauvages « qui préféraient l'obscurité profonde des grottes et des anfractuosités à la lumière aveuglante du jour(de la modernité)»p.40, finit par le triomphe de cet adversaire redoutable. le narrateur met fin à la vaine lutte des villageois contre un sort inévitable:

«fini, tout ça!c'est fini…la modernité a eu le dernier mot, hélas!ce n'est donc pas le village qui crève, non!c'est son âme».p.98

enfin, dans il était une fois … on assiste à un combat d'ordre idéologique. toutes les instances de l'histoire (narrateur, personnages …) se lancent dans la défense acharnée des traditions contre l'envahissement brusque du modernisme .le narrateur trace les différentes phases de la déculturation des berbères depuis «les maisons en haut du village [qui] furent les premières à subir les conséquences directe de cette modernité»p.39 jusqu'à l'occupation totale dela vallée passant par l'évocation de certaines victimes de la modernité (la malheureuse forge d'amzil à la page 97).

le triomphe de la modernité «fanfaronne» constitue le principal motif de la déconstruction de l'utopie sudique. le tableau merveilleux que consacre khair-eddine à l'espace sudique au début du roman se trouve contraint vers la fin de subir «une couche de mauvaise peinture qui craque vite pour faire apparaître la vraie nature des choses»p.139.

en somme, la lecture d'il était une fois… donne à voir tout un processus de construction/déconstruction de l'utopie sudique. khair-eddine fait d'abord de l'espace sudique une «cité idéale» où il transpose toutes les vertus de l'humanité incarnées dans la parfaite harmonie entre les hommes et les animaux. mais le projet khair-eddinien se heurte à une réalité décevante qui precipite son écroulement. deux raisons principales expliquent cette déconstruction subite: l'affrontement entre le sud et le nord qui annonce déjà les prémices de l'échec et le triomphe du modernisme qui incarne tout ce qui existe d'inhumain et de vicieux.

en d'autres termes, khair-eddine a essayé vainement de «découvrir sur notre planète un Éden caché où l'on pourra retrouver dans la nature sa félicité perdue»14.le retour à la terre-mère n'a fait qu'accentuer la déception de l'auteur .mais derrière cette écriture de désillusion, derrière ce jeu de construction/déconstruction ne se cache-t-elle pas une conception particulière du monde et du bonheur?


troisieme partie: l'espace sudique ou le mode de «l'enfant terrible»:

toutes les phases tracées, toutes les hypothèses avancées jusqu'ici conduisent en définitive à comprendre comment ce traitement réservé à l'espace sudique dans cette oeuvre posthume traduit une conception du monde et du bonheur.

en effet, d'après cette «spatialisation»15 qui repose ,on l'a vu, sur un double jeu de construction/déconstruction de l'utopie sudique ,l'auteur parvient à transmettre une philosophie particulière .la déconstruction de la cité idéale de khair-eddine n'est pas un choix mais une contrainte .c'est que l'idéalisme de l'auteur se trouve confronté à une réalité choquante où le modernisme «a eu le dernier mot» et la tradition berbère s'écroule ,par la force des choses, «comme un château de cartes». le réalisme social l'emporte alors sur l'idéalisme .de ce fait, l'unique sens possible de l'espace sudique dans l'oeuvre se définit dans une révolte contre l'aliénation des berbères et leur déchirement identitaire.

dans cette même optique, khair-eddine répond à la fameuse interrogation de gérard genette sur le sens exact de la «spatialité» dans le roman: «y a-t-il de la même façon, ou d'une manière analogue, quelque chose comme une spatialité littéraire active et non passive, signifiante et non signifiée, propre à la littérature, spécifique à la littérature, une spatialité représentative et non représentée?»16.la réponse est que, chez khair-eddine, il y a tous ces éléments définitoires de la spatialité significative: l'espace dans il était une fois est «actif», «signifiant», et «représentatif», dans la mesure où il permet à «l'enfant terrible» de dire sa souffrance et d'exprimer sa révolte.

sur ce plan, l'espace sudique traduit d'abord une quête incessante de l'identité perdue, ou en voie de perdition, où la voix de khair-eddine, sensible au déclin de la tradition, passe pour une sonnette d'alarme .ensuite, dans cet engagement, le sud s'avère l'arme choisie, bien que convenable, par l'auteur pour mener une promotion de la berberitude .mais cette mise en relief de la culture berbère assume un échec qui se traduit en une vision pessimiste du monde.

1. le sud ou l'identité perdue:

la question de l'identité a longtemps traumatisé les écrivains marocains d'expression française .il est même la raison de l'apparition du groupe souffles qu'a formé une élite d'écrivains conscients de danger de l'aliénation et de la perte l'identité «pure»17. Étant un militant actif dans le groupe souffles, khair-eddine consacre à la question de l'identité berbère presque tous ses écrits jusqu'à son oeuvre posthume il était une fois un vieux couple heureux, dont il est question.

de ce fait, «le génie du sud» transpose un vieux couple qui est la dernière descendance de la pure race berbère .c'est pour cette raison d'ailleurs que l'auteur l'a privé d'enfant. de là s'affiche une sorte de vision pessimiste de l'avenir des berbères qui est pour l'auteur une race en cours de disparition .dans ce sens, il était une fois…est une alarme pour secourir une civilisation sur laquelle d'autres s'incrustent et l'enterrent petit à petit .ainsi, l'écriture puise dans la recherche de l'identité perdue par la transposition de l'espace sudique qui passe ,tout abord, pour un lieu du «je» où le protagoniste-narrateur exprime la douleur du déchirement du «moi»,pour s'étendre ensuite vers tous les berbères et être ,par là, le lieu d'un «nous» acculturé .

1. a.l'espace sudique ou le déchirement du «moi»:

l'expression du «moi» est souvent symbolisée par un espace choisi par le narrateur et qui revient comme un leitmotiv tout au long du texte. ainsi, dans il était une fois…, le sud marocain est le centre de l'action .cet espace entretient une étroite relation avec le «je» et ses manifestations. a cet égard, le «je» du personnage et celui du narrateur sont concomitants. ainsi, le retour de bouchaib à la vallée après avoir passé une vie pleine de tribulations au nord, coïncide avec le retour du «je» narrant vers son village natal pour y chercher une identité perdue, et pour y remédier à son désenchantement présent:

«bouchaib, qui aurait pu prendre du galon dans l'armée comme tant d'autres, préféra la vie simple aux risques et aux honneurs .c'est pourquoi il s'était retiré chez lui après s'être démené comme un diable dans les provinces du nord»p.26.

la vie de bouchaib et sa femme est pour le narrateur un processus de recherche incessante des origines du «moi».ainsi, le narrateur et les protagonistes sont ensemble les témoins de la décrépitude de la race berbère .bouchaib, qui est la voix oblique de khair-eddine, exprime son plaisir d'écrire et de partager les souffrances de son «saint méconnu» en quête de ses origines:

«je vis seulement au rythme de mon personnage .c'est un rythme d'enfer mais il me plait»p.119.

par ailleurs, le retour au passé révolu qui ponctue les pensées du vieux bouchaib traduit chez le protagoniste une tentative de réhabilitation d'une époque heureuse, marquée par une identité pure et inébranlable. mais, loin de remédier au malheur present de bouchaib-khair-eddine, ce pèlerinage vers le passé ne fait qu'accentuer l'élégie du «moi» déchiré: «cette brusque escapade dans le passé avait rouvert certaines plaies qu'il croyait cicatrisées depuis longtemps».p.24.aussi cette déception du personnage-narrateur se mue en un pessimisme accru qui fait perdre au «je» de bouchaib-khair-eddine tout espoir d'une réhabilitation de l'identité tant personnelle que commune:

«bah! c'est mieux ainsi .dieu l'a voulu, la lignée est finie .même des rois ont subi ce sort. j'ai lu les Écritures et bien d'autres livres, je sais ce que je dis»p.37.

de même, plus loin, à la page 148, le vieux-khair-eddine exprime plus clairement son désespoir et son pessimisme:«je vis sans aucun optimisme».p.148.

enfin, le déchirement du «moi» et l'éclatement du texte vont de pair .la preuve en est le changement tonal des discours du narrateur et de bouchaib. au fil des pages, on assiste à un passage d'un ton calme et enjoué qui structure le début du roman où le vieux couple mène une vie sereine au rythme des saisons avant l'envahissement du modernisme où les conversations des deux vieux ne portent plus sur des sujets divers (scientifiques, philosophiques, historiques, etc.) mais sur un seul sujet qui tourmentera jusqu'à la fin de l'oeuvre est celui de l'identité en cour de perdition. bouchaib-khair-eddine exprime vers la fin de l'oeuvre sa déception qui se transforme en un mal existentielauquel il ne trouve pas de remède:

«aujourd'hui cette humanité farfelue me donne du souci comme si j'en était responsable .je vis sans aucun optimisme».p.148.

en général, l'envahissement de la modernité précipite l'écroulement, voire même l'enterrement, de la tradition berbère. ainsi, sensibles à cette décadence, le narrateur et le personnage partage la douleur d'un déchirement identitaire. mais ce déchirement du «je» narrant et du protagoniste est aussi celui de tout une culture, voire tout un peuple.

1. b. l'espace sudique et le déchirement du «nous»:

le sud marocain est le témoin du déclin de la culture berbère. l'oeuvre est une longue comparaison entre un passé heureux où les chleuhs du sud jouissent d'une identité que rien ne vicie et un présent marqué par la désagrégation de la tradition sudique. ainsi, l'auteur, se rappelant «l'honneur» d'un passé révolu, plaint l'enterrement présent d'une civilisation qui n'est autre que la sienne. le déchirement du «je» est, à cet égard, celui de toute une race.

ainsi, plusieurs motifs sont derrière l'aliénation du «nous» .khair-eddine énumère, dans cette oeuvre, les raisons qui ont précipité la perte de l'identité collective. sur ce point, l'indifférence et le laisser-aller des berbères est la plus grande cause de leur acculturation. le vieux couple est le meilleure exemple à cet égard: bouchaib est sa femme sont les derniers descendants de la pure race berbère .ils représentent la fin de toute une lignée .mais, c'est une fin tragique dans la mesure où même ces derniers descendants des berbères , loin de lutter pour leur subsistance, participent à l'écroulement de la tradition par leur indifférence face aux changements du modernisme :«le vieux couple assistait aux changements rapides sans en prendre ombrage .cela ne l'intéressait pas apparemment».p.45. c'est alors un vieux couple «heureux bien que trempé jusqu'au os»p.54.

outre l'indifférence et le laisser-aller des berbères , d'autres motifs sont aussi évoqués au fil des pages ,comme le type des «parvenus» qui incarnent toutes les valeurs du la modernité «fanfaronne», surtout la corruption et la profanation du patrimoine .ainsi, plusieurs histoires des immigrés nés au sud et grandis dans les villes ou en europe ,sont relatées dans le roman. au chapitre 8, bouchaib raconte à sa femme l'histoire d'une bande d'enfants «venus de france» qui profanent le cimetière:

«j'en ai vu une bande qui profanait les tombes .ils ne parlent même pas notre langue .qu'est-ce que je pourrais bien leur dire? […] que ces garnements tombent donc un jour sur une de ces vipères noires qui infestent les tertres et on rira bien!».p.60

l'ignorance, la pauvreté et l'immigration sont, entre autres, d'autres causes du déchirement des berbères .le narrateur consacre à chacune de ces raisons des histoires particulières qui ont pour point commun un cadre élégiaque où le narrateur affiche le plus haut degré de désolation.

par ailleurs ,pour se consoler de la douleur qu'engendre le spectacle de l'acculturation, le narrateur-khair-eddine fait de «brusque[s] escapade[s]» dans le passé comme pour rappeler aux berbères l'âge d'or de leur culture. il évoque les aïeuls connus par leur «foi inébranlable»p.45 et surtout par leur attachement à la terre-mère. ainsi, le personnage de «la doyenne de la région» auquel le narrateur consacre tout le chapitre 19, est l'image de la femme berbère attachée à ses origines .l‘histoire de cette «aïeule» est relatée dans un cadre légendaire .a la page 107, le narrateur transpose le discours patriotique de ce personnage mythifié: «je m'en irai d'ici quand je serai morte pas avant»,a-t-elle dit aux autres .».p.107. et un peu plus loin: «oui reste avec moi dans cette maison …nous ne changerons pas de maison après moi tu pourras t'en aller où tu voudras».p.109.

outre le personnage de la doyenne, qui est l'emblème de l'aïeule attachée à ses origines, le narrateur évoque aussi la figue de l'homme berbère soucieux de son identité et de son honneur à savoir le personnage du «grand ancêtre».par le biais d'une métaphore pastorale bouchaib-khair-eddine relie l'histoire légendaire de ce personnage au présent déceptif de la race berbère:

«c'en est un, affirma le vieux, car, il y a plusieurs siècles le grands ancêtre est venu s'installer ici à la tête d'un immense troupeau .d'où cette tradition qui s'écroule aujourd'hui comme un château de cartes.»p.110.

l'évocation de «immense troupeau» des berbères est une recherche de la consolation dans un passé marquée par l'union, contre un présent où«chacun fuit l'autre».

en somme, l'espace sudique est le témoin à la fois du passé glorieux des berbères et de leur présent décevant. ainsi le narrateur-khair-eddine, assistant au spectacle de l'aliénation de la race berbère (qui est aussi la sienne), affiche une extrême désolation. le texte passe dès lors pour une élégie où le «moi» de l'auteur plonge dans les regrets et le désarroi. en outre, le déchirement identitaire du «je» du narrateur s'étend pour être celui de tout un peuple. le narrateur énumère au fil des pages les principaux motifs derrière l'acculturation des berbères (les parvenus, l'indifférence et le laisser aller, l'ignorance, l'immigration…).

en revanche, khair-eddine ne se contente pas de transposer un espace témoin du déchirement d'une race, mais la situation actuelle des habitants du sud marocain engendre chez l'auteur une colère qui se transforme en une prise de position contre la modernité et tous ses afférents .l'auteur s'engage dans une tentative de restauration de la berberitude.

2. l'espace sudique pour la berberitude:

mohammed khair-eddine se reconnaît «berbère avant le placenta et avant la goutte de sperme» (agadir, p .26). cet attachement filial n'a cessé d'être constamment présent dans la plupart de ses oeuvres .l'auteur de légende et vie d'agoun'chich, du déterreur, de tobias, etc. se veut le porte-parole de la culture amazighe, chose qu'il prouve encore dans il était une fois… .

en effet, devant le spectacle de l'aliénation du peuple berbère, le narrateur s'engage dans un projet de restauration de la berberitude .il était une fois… est orienté par un conflit permanent entre la tradition berbère et le modernisme. ainsi, le narrateur prend le parti de sa culture qu'il promeut. de ce fait, il met en relief la richesse de la culture amazighe, pour tenter ensuite de purifier et de revivifier sa terre-mère.

2 .a. le sud et la promotion de la culture amazighe:

dans il était une fois…, khair-eddine met en relief la culture berbère, comme une façon encore de lutter contre le modernisme. a travers la transposition d'un espace purement berbère (le sud), le narrateur promeut la richesse et la diversité des traditions amazighes. le roman est pour l'auteur le lieu préféré pour défendre l'identité commune par le biais de la réhabilitation des traditions locales. sur ce point, nous analyserons trois manifestations de la restauration des traditions dans l'oeuvre. ainsi, dans un premier temps, il faut noter que la présence des traditions dans le récit représente la manifestation la plus explicite de cette promotion de la culture. de même, l'emploi pléthorique du vocabulaire berbère rend compte d'une volonté ferme de restaurer la langue amazighe puisque chaque mot renseigne sur un aspect de la vie au sud. enfin, la poésie de bouchaib qui est une voix oblique de l'auteur visant la défense et illustration de la langue berbère.

espace et traditions berbères:

la vallée où se passe l'action d'il était une fois… est le lieu préféré pour transposer un bon nombre de traditions amazighes. la vie de bouchaib et sa femme est ponctuée par les moussems et par les fêtes .ainsi, le narrateur, en relatant la vie du vieux couple, évoque maintes pratiques locales .il consacre tout le chapitre 3 pour décrire la fête du sacrifice qui a eu lieu dans la mosquée de la région, dirigée par bouchaib .en tant qu'inflouss, le vieux est aussi le principal invité à la fête de la circoncision des deux enfants de l'adjudant du village. ce qui est pour le narrateur l'occasion de décrire ce rituel (p.84en outre, la visite du souk hebdomadaire qu'entreprend bouchaib, d'une façon presque régulière, permet au narrateur de décrire la symbiose de ce «grand marché […] indispensable à l'équilibre économique de la région».p.43.

par ailleurs, l'espace sudique englobe d'autres traditions berbères, surtout les pratiques alimentaires et vestimentaires des montagnards. les deux protagonistes, en tant que «gardiens de la tradition», se contentent de ce que leur procure la nature pour survivre, avant de céder à l'envahissement du modernisme. la vieille, qui maitrise «l'art» de la cuisine berbère, prépare à bouchaib les mets qu'il préfère «condiment[és] d'aromates aux fragrances rares»p.66.

en outre, sous forme de petits poèmes en proses, le narrateur chante le bonheur de vivre dans la tradition locale .c'est pour lui une façon de se consoler de la douleur du déchirement identitaire et de la perte actuelle de la culture .a la page 36, on assiste à l'un des plus beaux morceaux poétiques où la voix du narrateur excelle dans la description du retour des bêtes au crépuscule :

«bêlements cacophoniques, odeurs fortes, et puis la traite des femelles…on offrait du lait à tous ceux qui en voulaient. sur leur passage, les boucs et les chèvres, en déféquant, abandonnaient aussi la coquille dure des noix d'argan […] on glanait ses petites noix pour récupérer cette huile amère dont on extrayait cette huile rouge d'argan tant appréciée des montagnards.».p.37

et plus loin, une autre description poétique, mais cette fois-ci de la voix de la jeune fille berbère. il s'agit d' «une voix aiguë qui s'apparentait aux voix instrumentales d'une mongolie mythique»p.72.

en général, la promotion de la culture berbère se fait à travers la transposition d'un bon nombre de fêtes et de pratiques locales .en outre, la célébration de la berberitude se manifeste également dans la mise en scène d'un protagoniste qui use de sa verve poétique pour chanter sa culture.

bouchaib ou la voix du poète:

parmi les qualités que l'auteur attribue à son personnage, celle du poète au verbe incomparable. bouchaib consacre ses jours à la création poétique qui occupe une place centrale dans son menu quotidien. ses poèmes, fruits d'un travail ardu mais aussi d'un grand plaisir, mettent en oeuvre son engagement et sa nouvelle vision du monde. en plus, la pratique poétique du personnage touche plusieurs domaines: nous pouvons l'étudier comme fruit de l'inscription du personnage dans un espace traditionnel qui stimule en lui l'expression poétique. elle peut être considérée aussi comme un outil pour affirmer la spécificité culturelle du sud .bouchaib est la figure du poète qui s'engage dans la promotion de sa culture.

par ailleurs, le seul fait que bouchaib compose sa poésie en langue amazighe pure traduit déjà chez l'auteur une volonté de mettre en relief son identité à travers l'art de ce personnage. le poème de tislit ouaman (la fiancée de l'eau ou l'arc-en-ciel en berbère) p.127, et celui du «saint méconnu», transposé en entier à la page 65, précipitent la célébrité de bouchaib comme «un grand anaddam»p.124 ,car effectivement sa poésie relate les légendes berbères et célèbre la richesse culturelle du sud marocain.

en outre, pour khair-eddine, le poète possède le pouvoir d'accéder à un nouvel univers et d'inventer de nouvelles valeurs loin de celle d'un monde frelaté et dégradant. elle se donne aussi comme moyen de découvrir soi-même et de faire transcender sa tradition. en insistant sur le rôle de «ce quelque chose au fond de soi qu'il faut saisir», bouchaïb rejoint les grands poètes qui ne trouvent leur inspiration, en premier lieu, qu'au fond d'eux-mêmes et de leur tradition.il est aussi la figure de l'artiste attaché à ses origines passées ,mais sans pour autant négliger l'avenir de sa race ,comme il le déclare à la page 111:

«on a donc un ancêtre mythique, un titre de gloire mythique […] mais moi, je ne pense pas à ça, c'est l'avenir qui me préoccupe, c'est peut-être pour ça que j'ecris.je ne fais pas de l'histoire, même hagiographique, mais de la poésie…de la bonne et vieille poésie.»p.111.

en général, la voix du poète bouchaib participe grandement à la promotion de la berberitude .la poésie berbères est ,d'un côté, une réhabilitation de la légende ancestrale des chleuhs (les récits des ancêtres) comme étant un champ fructueux de la culture sudique .elle est , d'un autre côté, une défense et illustration de la langue amazighe à travers le recours à la langue du cru, la tachelhit, et au caractère de tifinagh qui sont autant d'éléments spécifiques à la culture amazighe.

outre la mise en scène des traditions berbères et la voix du personnage poète, la mise en relief de la berberitude s'exprime encore par le biais d'un bon ensemble de vocabulaire amazigh qui figure dans le roman.

les mots berbères ou l'authenticité langagière:

dans légende et vie d'agoun'chich, khair-eddine affirme que «le berbère oublia son écriture et une grande partie de son vocabulaire, car le premier soin du colonisateur fut, à tous les coups, de le dépersonnaliser, le déposséder de ses racines»18.d'après ces mots de l'auteur, l'on décèle son souci de battre l'oubli et de réhabiliter la langue amazighe. sensible au danger de l'acculturation, de la «dépersonnalisation», khair-eddine s'engage dès lors dans la défense du parler sudique. ainsi dans il était une fois… le narrateur recourt le plus souvent au vocabulaire amazighe comme une façon de promouvoir la richesse de la culture sudique. la présence de ce vocabulaire riche dans l'oeuvre souligne la spécificité du berbère comme un langage à part entière. khair-eddine opte souvent pour des mots amazighs véhiculant une riche signification et explicitant l'appartenance à une culture .les noms des familles ( ait al hassan p.15, ait m'zal p.33,etc.), des noms des lieux (timzgid n't gadirt p.18, mellahs p.29,anoual p.63),et des noms des fêtes (maaroufs p.15)…sont autant d'exemples qui définissent chez l'auteur une volonté d'afficher son identité amazighe ,surtout que tous les mots cités dans l'oeuvre sont typographiquement mis en relief. leur statut d'autonymes traduit également chez khair-eddine une tendance à illustrer la langue amazighe, sans pour autant mettre un écart entre elle et la langue française ,puisque ces mots berbères cohabitent de manière homogène avec les mots français qui servent parfois d'explication pour un lecteur qui n'est pas amazighophone ( anoual («cuisine berbère traditionnelle»p.63 ,tamasreit «littéralement:l'égyptienne»p.67 ,etc.).

cités fidèlement, et sans recourir parfois à des notes explicatives, les termes berbères sont une invitation à la découverte de la culture sudique, surtout que chaque mot renseigne sur un aspect spécifique de la vie au sud (folklore, habillement, cuisine, rituel…).

en général, l'espace sudique est le lieu de la mise en relief de la berberitude. khair-eddine s'avère le porte-parole de toute une culture recroquevillée dans l'arrière-pays .ainsi, conscient de cette pareille situation, l'auteur s'engage dans la réhabilitation de la berberitude et la promotion de la culture amazighe. la transposition des traditions du sud marocain, la mise en scène d'un poète engagé, et le recours au vocabulaire amazighe traduisent chez khair-eddine une volonté de lutter contre l'oubli et de ressusciter les traditions les plus enfouies de sa civilisation.

mais, cet hommage rendu à la culture amazighe se trouve confronté à l'envahissement du modernisme. l'auteur tente dès lors une purification de sa terre-mère qui finit par un échec agaçant.

2. b. la purification échouée de la terre-mère:

tout en faisant l'hommage à la culture berbère, l'auteur essaye également de purifier sa terre-mère (le sud marocain).le pamphlet que dresse le narrateur à la modernité et à tous ses afférents est l'expression du refus de toute autre culture qui s'incruste sur la tradition amazighe. en s'attaquant également aux «parvenus» dans les derniers chapitres du roman, l'auteur tente d'exclure ces berbères «changés par la ville»p.46 de l'espace idéal qu'il réserve aux «gens d'honneur»p.31.

en revanche, le triomphe de la modernité «fanfaronne» précipite l'échec de cette tentative de purification. sentant la « quinte douloureuse» de cet échec, la voix du narrateur-khair-eddine manifeste un rejet de toute l'« humanité avilie»p.30, commençant par le vieux couple qui, «content de [son] sort», accentue la révolte du narrateur, pour s'attaquer enfin à tous les berbères dont les mentalités restent toujours indécrottables:

«pire!on peut soigner la teigne mais on ne peut changer les mentalités».p.16.

a vrai dire, khair-eddine, dans cette oeuvre posthume, exprime le plus grand degré de désolation de voir les mentalités des gens du sud marocain en décadence: «tout évolue sauf les mentalités .l'ennuyeux, c'est qu'elles ont plutôt tendance à empirer» p.40.

enfin, devant cette décadence et devant cette situation irrémédiable de la tradition berbère, et par la voix de bouchaib, khair-eddine exprime son espoir non plus en cette «humanité avilie» mais en un «ailleurs» où il espère trouver le «miracle tant espéré» et où il aspire au vrai sens du bonheur:

« c'est ailleurs que je recommencerai une autre jeunesse, ailleurs qu'aura lieu le nouveau départ. ici, c'est fini.» p. 10

en somme, la mise en relief de l'espace sudique traduit chez, khair-eddine, une conception particulière du monde berbère et du bonheur sudique .le sud est tout d'abord le lieu de la perte de l'identité personnelle et collective et où le narrateur affiche tous les sentiments du désarroi et du désenchantement dus au déchirement de la race berbère. ainsi, conscient du danger de l'acculturation, le narrateur s'engage dans la réhabilitation de la berberitude. il commence tout d'abord par promouvoir la richesse de la culture amazighe à travers la transposition des traditions locales , puis à travers la mise en scène d'un protagoniste (bouchaib) qui use de son génie poétique pour chanter les merveilles de la tradition berbere,et enfin à travers le recours au vocabulaire amazighe comme une sorte d'invitation à la découverte de la richesse de la langage amazighe. mais, malgré tout ce travail de mise en relief de la culture berbère, le triomphe du modernisme précipite l'échec de la purification de «la terre-mère» qui se traduit chez l'auteur en une révolte contre les berbères et contre toute l'humanité au second degré.


conclusion:


il était une fois… est véritablement le lieu où la mise en relief de l'espace sudique traduit chez khair-eddine le souci de promouvoir sa culture .l'on a vu tout d'abord que la mise en scène de l'espace sudique dans le roman aboutit à la remarque que le narrateur procède par une organisation qui met le sud marocain (et surtout la vallée) au centre de tous les autres espaces qui l'entourent .de même ,on a pu constater que l'ensemble des personnages s'attachent fortement à leur terre-mère qui ,elle aussi ,détermine leur psychologie et même leur destinée. ainsi, ce traitement particulier de l'espace sudique se traduit, dans une deuxième phase, en une construction d'un espace utopique. on a commencé tout d'abord par déceler dans l'oeuvre un idéalisme social (la société idéale et la coexistence harmonieuse de l'homme et de l'animal) qui constitue la voie vers l'utopie, avant de voir la véritable réalisation d'idéalisme sudique à travers l'analyse des critères définitoires de l'utopie que manifeste l'histoire du vieux couple. mais, la cité idéale que promeut khair-eddine s'écroule avec le triomphe de la modernité qui est le principal motif de la déconstruction de l'utopie sudique. enfin, ce processus de construction/déconstruction de l'utopie sudique nous a mené à déchiffrer toute une conception de monde et du bonheur. le sud marocain passe pour un théâtre à ciel ouvert où l'on assiste au spectacle de la perte d'identité et de la perversion morale des gens du sud. ainsi, khair-eddine, témoin de l'acculturation des berbères, s'engage dans une purification de sa terre-mère. il commence par célébrer la richesse de sa culture à travers l'évocation des traditions amazighes, et par le biais de la mise en scène d'un poète qui puise dans la revivification de sa langue et de sa culture. mais, cette tentative de purification est vouée à l'échec surtout avec la capitulation de la tradition devant la puissance du modernisme.

enfin, la colère de khair-eddine n'a jamais cessé, même dans son lit de malade où il a composé cette oeuvre posthume qu'il qualifie lui-même de «chef-d'oeuvre […] magnifique»19. c'est cette expression du refus, même, qui dote l'oeuvre de «l'enfant terrible» de sa puissance verbale et de son charme irrésistible.


-table des matières-

-introduction générale

-première partie: pour une mise en scène de l'espace sudique

1. la description de l'espace sudique

1. a. la description de la nature champêtre

1. b. la poétisation de «la terre-mère»

2. l'espace sudique et les personnages

2.a. le sud et le vieux couple

2.b. le sud et les autres personnages

3. l'organisation de l'espace sudique

3.a. les formes du sud ou «l'espace du livre»

3.b. l'importance des antipodes ou «l'espace de la page»

-deuxième partie: la déconstruction de l'utopie sudique

1. l'idéalisme social: une voie vers l'utopie

1.a. une société idéale

1.b. la famille zoologique

2. l'espace sudique: un véritable espace utopique

1.a. les critères de l'utopie

3. la déconstruction de l'utopie sudique


3.a. sud vs nordou la guerre des espaces:

3.b. le triomphe de la modernité «fanfaronne»:

-troisième partie: l'espace sudique ou le monde de «l'enfant terrible»

1. le sudou l'identité perdue

1. a.l'espace sudique ou le déchirement du «moi»

1. b.l'espace sudique ou le déchirement du «nous»

2. l'espace sudique pour la berberitude

2. a.le sud et la promotion de la culture amazighe

2. b. la purification échouée de la terre-mère


-conclusion.

-bibliographie


biblographie

livres de mohammed khair-eddine cités dans le travail:

il était une fois un vieux couple heureux, casablanca: librairie al-ouma, 1er ed.2007 (c'est notre texte de référence)

légende et vie d'agoun'chich, paris: seuil, 1984.

on ne met pas en cage un oiseau pareil! (dernier journal, août 1995), bordeaux:ed. william blake co., novembre 2001.

livre entièrement consacré à l'oeuvre de khair-eddine:

abdellah baida, les voix de khair-eddine, rabat, ed. bouregreg, 2007.

livres critiques consacrés à la notion de l'espace dans le roman:

- roland bourneuf, l'univers du roman, paris: littératures modernes, 5eme éd. juillet 1989

- roland bourneuf, «l'organisation de l'espace dans le roman», Études littéraires, vol.3, n°1, 1970.

- denis bertrand, l'espace et le sens, paris-amsterdam, ed. hadès-benjamins, 1985.

dictionnaires:

-le petit robert, version 2001.

- Émile littré , le littré, version électronique.(2.0)


1 citons parmi ses principales oeuvres agadir, 1967 ,corps négatif, suivi d'histoire d'un bon dieu, 1968 ,soleil arachnide,1969,moi l'aigre,1970,le déterreur ,1973, ce maroc!,1975,et une odeur de mantèque,1967.

2 mohammed khair-eddine, ilétait une fois un vieux couple heureux, casablanca:librairie al-ouma,2007.p.6

3 néologisme khair-eddinien.

4 nous recourrons ainsi à cette abréviation pour ne pas reprendre la longueur du titre de l'oeuvre.

5 abdellah baida, les voix de khair-eddine, rabat, ed. bourgreg 2007, p.17.

6 denis bertrand, l'espace et le sens, paris-amsterdam, ed., hadès-benjamins, 1985,p.11

7 ibidem, p.10

8 ibidem. p.165.

9 roland bourneuf, l'univers du roman, paris, ed. , littératures modernes, juillet 1989, p.114.

10 roland bourneuf affirme à ce propos qu' «il existe en outre un espace du livre comme il existe un espace de la page que l'oeil parcourt dans la lecture».«l'organisation de l'espace dans le roman».in Études littéraires, vol.3, n°1, 1970, p.78.

11 ibidem. p.90.

12 abdellah baida, les voix de khair-eddine , op. cit ., p.244.

13 Émile littrÉ, dictionnaire le littré, voir le terme «utopie».

14 roland bourneuf, l'univers du roman, op. cit. p.127.

15 denis bertrand, dans son étude de l'espace dans germinal d'Émile zola, préfère parler de la spatialisation comme étant l'opération d'encrage spatial de l'action:«on ne peut penser la question de l'espace –ou plus précisément de la spatialisation-en dehors d'une conception globale et intégratrice de la signification discursive»,op.,cit., p.17.

16gérard genette, figure ii, paris, ed. du seuil 1969, «l'espace et la littérature», pp. 43-48

17 citons ici, entre autres, le fond de la jarre de a. laabi, agadir et l.v.a de m. khair-eddine où les écrivains remontent aux origines de l'identité commune dans l'espoir de remédier au déchirement présent des marocains.

18 mohammed khair-eddine, légende et vie d'agoun'chich, paris: seuil, p. 129

19 mohammed khair-eddine, on ne met pas en cage un oiseau pareil! (dernier journal, août 1995), bordeaux, ed. william blake co., novembre 2001.p.12



Pour citer cet article :
Auteur : Hassan Oumouloud -   - Titre : Lespace ludique dans Il était une fois un vieux couple heureux < I>de Mohammed KHAIR-EDDINE,
Url :[https://www.marocagreg.com/doss/monographies/memoire-espace-ludique-dans-il-etait-une-fois-un-vieux-couple-heureux-oumolod.php]
publié : 2010-07-22

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