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Nom et prénom: BOUHANNI Majid Sous la direction de Monsieur le professeur: OUSSIKOUM Mounir Une partie de mon mémoire intitulée: fatalité dans le Cid de Corneille P.

  1. - La fatalité dans Le Cid de Corneille:

Lire le Cid n'est pas simplement remonter aux sources de la littérature espagnole à savoir l'oeuvre de Castro en occurrence, mais plutôt assister à un spectacle de la glorification d'honneur et de la raison vis-à-vis d'une fatalité passionnelle. Une affection et inclination amoureuse qui ne cessait de marquer la plupart des tragédies, surtout celles inspirées du théâtre grec et de la mythologie. Le destin inéluctable dans ce genre de théâtre peut amener le héros au suicide considéré, dans un premier temps, comme indice de bravoure et d'audace. Une mort qui n'est tout autre qu'un passage vers une vie éternelle tout en cédant volontiers au trépas dans le cas, bien entendu, du théâtre antique.

Dans un second temps, et inversement, le suicide peut refléter une faiblesse et une incapacité de surmonter des forces impitoyables illustrées notamment dans un châtiment divin. Cette force transcendante est subit directement ou hérité comme dans le cas de la pièce de J. Racine intitulée Phèdre où l'héroïne capitule au trépas comme seule issue, après une longue souffrance d'amour inexorable. Certes, l'essence de la tragédie implique, évidemment, la fatalité et c'est ce qui caractérise le héros racinien écrasé par la prédestination et ayant une conception purement pessimiste. Puisque Racine était un janséniste, il s'inspirait des idées de son école qui ne laisse pas le choix à l'homme devant la volonté des dieux, effectivement, dieu vengeur.

Ainsi, l'homme pour Racine est un être condamné à la souffrance, au péril, et même à la mort dés qu'il est atteint d'amour figuré comme point de départ pour une chute cruelle.1 Par ailleurs, avec Rodrigue et Chimène, Corneille avait osé renverser la règle en donnant à ces deux protagonistes exceptionnels une grande marge de liberté, tout en suivant l'itinéraire des grands dramaturges à savoir Sophocle et Euripide comme le mentionne F. –R. Cambouliu:

«Sophocle et Euripide, qui vécurent dans les beaux temps de la démocratie athénienne, et qui s'adressaient à une génération enivrée de gloire et de liberté, furent naturellement portés à faire une plus large place à la volonté de l'homme, …»2.

Dès lors, la volonté des héros réussie à braver le destin pour concilier vengeance et amour. Autrement dit, sauver l'honneur malgré le risque de perdre l'amour qui est gagné à la fin comme triomphe de valeur. Ce lien entre amour et honneur est exprimé par Péguy des mots suivants:

«L'honneur est aimé d'amour, l'amour est honoré d'honneur. L'honneur est encore un amour et l'amour est encore un honneur»3.

On se retrouve dans la tragédie Cornélienne, devant une situation complexe, devant un destin qui s'illustre dans le choix lui-même, du fait que cette liberté est illusoire et la prise d'une décision est pire. Rodrigue, conséquemment, se retrouve devant un destin d'ordre social, sous forme d'un dilemme entre l'amour et l'honneur. Alors cette fatalité ne coïncide ni avec le dieu destin (comme chez les latins et les grecs), ni avec des force de l'au-delà, ni des pouvoirs mystérieuses. Donc, la liberté est présente, mais dont le choix est restreint et amère d'une manière ou d'une autre. Du coup, la volonté exécute un jugement de raison.
«Le théâtre de Corneille est la glorification ou l'apothéose de la volonté»4.

Rodrigue fut l'un des deux principales actants qui manifestent cette idée de liberté, malgré leur déchirement par la passion éprouvé l'un à l'autre. C'est cet amour qui donne l'illusion d'une fatalité écrasante et qui marque un va et viens entre la séduction de l'amour et l'appel du devoir, entre la passion et la raison. Un déchirement qui bouleverse notre héros, après avoir reçu un coup de foudre inattendu, une nouvelle qui met fin à un hymen proche et abolit les ambitions de Rodrigue et Chimène.

Les héros vivent des situations torturantes et ils sont généralement pris entre leurs passions et la question de l'honneur, dignité de l'Homme, et du rang à tenir. Tout au long de la pièce, ils tentent de résoudre ce dilemme à travers des monologues.

Rodrigue, dans un premier temps, ne sait quoi faire devant l'outrage du père, devant un soufflet fatal qui a bouleversé tous les desseins des jeunes amoureux. Va-t-il venger son père et sauver l'honneur? Va-t-il immoler sa piété filiale pour conserver sa flamme? Ou bien va-t-il céder au trépas afin d'éviter les réprimandes engendrées d'une manière ou d'une autre?

Certes, cela ne serait pas le dernier choix, vu que ce n'est pas par hasard qu'on l'a nommé Cid, un titre de noblesse qui lui joint toutes les valeurs de vaillance, d'audace et d'orgueil. En revanche, le choix ne serait pas du tout facile; situation illustrée par un long monologue dont nous allons citer quelques vers:

«Je demeure immobile, et mon âme abattue

Cède au coup qui me tue.»5 (v. 295-296)

«Père, maîtresse, honneur, amour,

Noble et dure contrainte, aimable tyrannie,»6 (v. 311-312)

Ces vers montrent l'embarras dans lequel est tombé le jeune amant et marque en outre, cette fatalité qui ne peut être autre qu'une fatalité social, dans la mesure où Rodrigue n'a pas le choix dans un monde si noble, dans une atmosphère où la dignité et l'honneur ne tolèrent pas l'hésitation, et ne permettent en aucun cas, la capitulation devant des caprices.

Personne ne peut nier la délicatesse du choix, surtout lorsque Corneille à attribuer la dimension de l'humain à ces héros, tout en essayant de minimiser la parti de l'extraordinaire, de l'incroyable et du mythique. Mais, en fin de compte, Rodrigue va pencher vers le choix que devrait faire, normalement, n'importe quel chevalier noble, soucieux de la question du devoir, en vengeant l'honneur quelque soit le prix ou les conséquences engendrées.

Pour Chimène, la fatalité est plus amplifiée. Le choix est plus écrasant devant une société qui n'admet pas autre chose que la glorification de l'honneur, l'appel au devoir, la satisfaction de la gloire à celle de la jouissance pure est simple. Elle ne devrait plus aimer l'assassin de son père, elle devrait plutôt venger le sang d'un être cher. C'est ce conflit intérieur qui donne l'aspect fatal à l'intrigue. Ce dilemme qui s'inscrit dans un état d'âme angoissant, enferme l'héroïne dans un choix difficile et fatal entre deux exigences contradictoires. Ce déchirement intérieur est exprimé dans plusieurs passages, tantôt, quand elle avoue, à sa gouvernante Elvire, ses souffrances et son amour qu'elle ne peut dépasser, tantôt quand elle exprime, directement, par un long dialogue ses sentiments d'amour à Rodrigue. Citons à titre d'exemples, les vers suivants qui éclaircissent ce conflit désastreux:

«Honneur impitoyable à mes plus chers désirs,»7 (v.459)

«Et je pourrai souffrir qu'un amour suborneur

Sous un lâche silence étouffe mon honneur!»8 (v. 835-836)

Nous pouvons déduire, que la situation de Chimène, après la mort de son père, est devenue insupportable, surtout étant donné qu'elle ne peut ni surmonter sa flamme ni délaisser le sentiment de la piété filiale.

L'Infante n'est pas exceptée de cette fatalité sociale, même si elle a un rôle secondaire dans la pièce. Mais Corneille lui a attribué un amour dissimulé senti envers Rodrigue, une passion qu'elle ne peut pas dévoiler pour son amant, en sachant qu'il aime déjà Chimène. Le destin lui-même ne peut séparer les deux amants.

La fille du roi, étant d'un rang distingué, n'a pas le droit d'éprouver le sentiment d'amour pour un chevalier, mais ce qu'elle mérite, c'est un prince qui serait digne d'elle. L'infante consciente de la contrainte vit entre une réalité amère qui lui ôte son amour et une ambition qui parait inconcevable:

«Cet hymen m'est fatal, je le crains et souhaite»9 (v. 121)

«Impitoyable sort, dont la rigueur sépare

Ma gloire d'avec mes désirs!»10 (v. 1573-1574)

Le bonheur des protagonistes n'est pas seulement entravé par des événements extérieurs, mais par leur propre volonté. Ce conflit plus intérieur rend les enjeux plus forts, les personnages plus humains et plus attachants, et le suspense plus grand !

Le champ lexical qui renvoie à la fatalité est pauvre dans la pièce, si non, quelques mots dans quelques passages notamment: ciel, cieux, dieu, sort, destin, …, mais dont l'utilisation n'est pas dans le sens de l'inévitable, ce qui reflète l'inclination de Corneille vers une mise en valeur de la raison, ou pour être plus expressif, de la liberté.


1 A. Lagarde et L. Michard, XVII siècle, Paris, BORDAS, 1970, p. 310.

2 F. –R. Cambouliu, Op. Cit. p.4.

3 A. Lagarde et L. Michard, Op. Cit. p. 115.

4 Paul Bénichou, Morales du grand siècle, Paris, Gallimard, 1948, p. 18.

5 P. Corneille, Op. Cit. p. 5O.

6 Ibid. p. 52.

7 P. Corneille, Op. Cit. p. 62.

8 Ibid. p. 83.

9 P. Corneille, Op. Cit. p. 39

10 Ibid. p. 119.


Pour citer cet article :
Auteur : Bouhanni Majid -   - Titre : La fatalité dans le Cid de Corneille,
Url :[https://www.marocagreg.com/doss/monographies/fatalite-dans-cid-corneille-bouhanni-majid.php]
publié : 2011-03-26

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