Commentaire composé:Don Juan de Molière, Acte I, Sc. 2

Par Denis Lopez, Université Michel de Montaigne Bordeaux 3 (ex membre du jury de l'agrgéation marocaine)


Commentaire composé
Texte :
Molière, Dom Juan, Acte I, Sc. 2
DOM JUAN. - Quoi ? Tu veux qu'on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu'on renonce au monde pour lui et qu'on ait plus d'yeux pour personne ? La belle chose de vouloir se piquer d'un faux honneur d'être fidèle, de s'ensevelir pour toujours dans une passion, et d'être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux ! Non, non, la constance n'est bonne que pour les ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer, et l'avantage d'être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu'elles ont toutes sur nos coeurs. Pour moi la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne. J'ai beau être engagé, l'amour que j'ai pour une belle n'engage point mon âme à faire injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. Quoi qu'il en soit, je ne puis refuser mon coeur à tout ce que je vois d'aimable ; et dès qu'un beau visage me le demande, si j'en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l'amour est dans le changement. On goûte une douceur extrême à réduire, par cent hommages, le coeur d'une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu'on y fait, à combattre par des transports, par des larmes et des soupirs, l'innocente pudeur d'une âme qui a peine à rendre les armes, à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu'elle nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur et la mener doucement où nous avons envie de la faire venir. Mais lorsqu'on en est maître une fois, il n'y a plus rien à dire ni rien à souhaiter ; tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d'un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs, et présenter à notre coeur les charmes attrayants d'une conquête à faire. Enfin, il n'est rien de si doux que de triompher de la résistance d'une belle personne, et j'ai sur ce sujet l'ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n'est rien qui puisse arrêter l'impétuosité de mes désirs : je me sens un coeur à aimer toute la terre ; et comme Alexandre, je souhaiterais qu'il y eût d'autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.
Commentaire
Introduction :
Situer le passage Préciser la nature du texte Proposer un chemin de lecture Annoncer son plan de travail. Dans les débuts de la pièce, bien que l'action soit déjà dans son déroulement, les échanges entre les personnages participent à l'« exposition », c'est-à-dire à la présentation des événements et des données essentielles à apprendre au spectateur pour qu'il entre dans l'action en connaissance de cause. Le héros éponyme a été une première fois présenté à la scène 1 comme « un épouseur à toutes mains » et un « grand seigneur méchant homme » par son valet Sganarelle. Celui-ci débat à présent avec Dom Juan qui lui a laissé la liberté de réagir : « je n'approuve point votre méthode, et je trouve fort vilain d'aimer de tous côtés comme vous faites ». C'est à cette remontrance que Dom Juan répond dans le passage que nous étudions, et dans lequel il se présente lui-même sous son visage désormais classique de séducteur invétéré. C'est donc à une sorte d'autoportrait que l'on assiste, servant activement l'exposition de la pièce.
Mais cette présentation que le héros fait de lui-même, prend la forme d'un plaidoyer, d'une argumentation destinée à défendre l'inconstance, à en faire l'éloge, à convaincre qu'une vie de fidélité est inimaginable, que le mariage est insupportable. Dom Juan se lance dans une tirade dont l'éloquence impressionne son interlocuteur « vous parlez tout comme un livre » s'exclamera Sganarelle, en constatant les effets de ce morceau de bravoure rhétorique : « vous tournez les choses d'une manière qu'il semble que vous avez raison et cependant il est vrai que vous ne l'avez pas ».
Car c'est ce qui se produit dans cette tirade. Elle adopte les formes d'une argumentation, qui est censée s'appuyer sur une logique conduisant à la conviction, mais elle fait dévier continûment la « démonstration » de sa trajectoire. L'argumentaire se change en profession de foi, où l'affirmation décidée, voire impérieuse, l'emporte sur la justification raisonnée.
Plusieurs modalités d'expression contribuent à forcer ce détournement. Nous les étudierons dans les développements suivants : L'argument est à l'évidence remplacé par des effets rhétoriques impressifs, qui tendent à imposer la personnalité de l'orateur et à impressionner par les images, plus que par des preuves (I). Ce faisant, les valeurs morales habituelles sont détournées et réinvesties, par inversion, dans le champ déviant qu'est l'infidélité, ramenée ainsi par subterfuge dans l'espace du positif (II). Dès lors il est possible de proposer, chemin faisant, une physiologie de l'inconstance, comportement analysé avec précision et présenté naturellement comme une qualité et un atout de l'accomplissement personnel (III).
1.Détournement par la pression et l'impression.
L'éloge de l'inconstance se manifeste d'abord par un environnement rhétorique qui force l'acquiescement par pression progressive. C'est le rôle des exclamations, des interrogations oratoires, qui tendent à imposer une réaction de rejet de face à la fidélité en amour et à tenir pour nécessaire l'attitude de défense de son contraire : « Quoi ? Tu veux qu'on se lie… ! », « La belle chose… ! » « Non, Non ! »… Ces interjections remplacent les articulations logiques, et forcent l'approbation, en créant un climat d'assentiment. L'élan interdit l'objection et le consentement de l'auditeur semble acquis au point que des formules d'adhésion sont alors possibles : « quoi qu'il en soit », « après tout »...
De ce fait, l'orateur peut amener sa perception personnelle, positive, en la faisant admettre comme partagée sans conteste. C'est ce qu'aménage l'usage du « on », de l'infinitif impersonnel et le passage au « nous », tendant à associer l'ensemble de la gent masculine aux propos du héros : « tu veux qu'on se lie…, qu'on ait d'yeux », « vouloir se piquer », « s'ensevelir »… « ont droit de nous charmer…, nos coeurs ». Ceci permet d'aboutir à l'expression (par l'emploi de la première personne) de l'expérience personnelle, qui passe alors pour une attitude commune, acceptable sans contestation : « pour moi la beauté me ravit, je ne puis refuser mon coeur, je les donnerais tous… » Ce mouvement se réplique un peu plus loin pour parfaire cette démarche, qui ne démontre rien, mais qui anesthésie par son impulsion sans réplique : « On goûte un plaisir extrême… quand on en est maître une fois, triompher de la résistance, j'ai l'ambition des conquérants, je souhaiterais qu'il y eut d'autres mondes… ». Le comportement singulier du héros est ainsi associé à une démarche naturelle et ordinaire, partagée par tous, ce qui le conforte, sans qu'il soit nécessaire de le justifier.
Pour créer un effet impressif plus fort encore, qui dispense d'argumenter, l'excellent orateur qu'est Dom Juan a recours aux images. Deux métaphores filées viennent frapper l'imagination, de façon à emporter la conviction par les sens et non par la raison. La fidélité et le mariage sont d'abord impliquées dans les images fortes de l'entrave, de l'immobilité : « se lier à demeurer », expression redondante qui évoque la prison, mais aussi la vie de célibat monastique (« qu'on renonce au monde »). Cette image évolue vers celle de la mort : « s'ensevelir pour toujours », « être mort dès sa jeunesse ». La représentation imagée, classique, et donc admise (l'amour passion est depuis toujours traduit par les images, pétrarquisantes, du lien, de la chaîne, le mariage est un « noeud »…), est ici amplifiée dans son caractère défavorable (jusqu'à l'association à la mort) sans qu'il y paraisse, ce qui doit entraîner une réaction de rejet sans contredit. Un détournement d'appréciation est ainsi effectué par sélection d'images négatives permettant de déprécier la fidélité et le mariage.
En contrepoint, l'inconstance et la stratégie de séduction qu'elle implique sont ensuite ramenées par une seconde métaphore filée dans l'espace valorisé d'une démarche positive, emprunté à l'apanage comportemental de la noblesse martiale. L'image guerrière a ici plusieurs facettes et elle est déclinée en fonction des étapes de la séduction amoureuse. Il est question d'abord de « réduire » un coeur, de « voir de jour en jour les petits progrès qu'on y fait », de « combattre », une âme « qui a peine à rendre les armes », de « forcer pied à pied toutes les petites résistances », de « voir de jour en jour les petits progrès qu'on y fait », de « vaincre », de « triompher » d'une « résistance » jusqu'à en être « maître ». Ces étapes évoquent chronologiquement celles du siège d'une place forte, les patientes préparations de l'assaut, qui affaiblissent les défenses et les font tomber successivement avant l'investissement de la place. Le siège d'une femme s'organise avec patience et avec tout l'art et la science qu'il faut, sans rien laisser au hasard, comme le siège d'une ville.
L'antithèse pourrait être frappante entre les expressions de la guerre et l'objet vulnérable de la prise : « le coeur d'une jeune beauté », « l'innocente pudeur d'une âme », « une belle personne ». Mais les armes sont celles de la douceur et non celles de la force : « des transports, des larmes, des soupirs », « la mener doucement ». De ce fait l'objet de la prise est valorisé dans sa résistance, remise au niveau de l'attaque, qui fait passer sous silence sa vulnérabilité, sa sensibilité et son éventuelle souffrance, jamais évoquées. Les armes affectives que sont les « hommages », « les transports », « les larmes », « les soupirs », qui ne sont que ruses et feintes et non pas l'expression de l'amour vrai, apparaissent comme des outils nécessaires d'une lutte positive à égalité et non pas comme les viles tromperies d'un subterfuge menteur. L'effet produit est celui d'une belle et artistique « manoeuvre », au sens guerrier du terme, d'une stratégie efficace et réussie. L'image emporte ainsi l'adhésion.
Il en est de même dans la seconde composante de l'image guerrière, qui fait succéder à celle du siège, limité dans le lieu et l'espace, celle de la conquête de territoires, large et vaste dans ses expansions. Le séducteur s'approprie l'admiration portée aux bâtisseurs d'empires et s'adjuge les qualités des héros de l'histoire. Il s'attribue « l'ambition des conquérants », ceux qui savent « voler de victoire en victoire », « ne peuvent borner leurs souhaits », qui ont l'« impétuosité » valeureuse des héros vainqueurs, et qui « comme Alexandre », rêvent « d'autres mondes pour y étendre [leurs] conquêtes ». L'image s'élève, par gradation, avec l'emphase d'une envolée lyrique, vers les hauteurs admirables des victoires mythiques. Ce qui renforce l'effet d'assentiment.
2.Détournement par l'inversion des valeurs
Par l'image s'effectue non seulement une pression sensible, mais un détournement des valeurs qui inverse la donne morale habituelle. On a vu qu'une misérable ruse de séducteur hypocrite passe pour un acte héroïque nécessaire et comparable aux plus hauts faits des héros guerriers. On a vu également combien la fidélité est dévalorisée par l'image (l'entrave, la mort).
Cette inversion morale se généralise, même en dehors de l'image, dans l'appréciation directe et le jugement de valeur, que l'environnement métaphorique, anesthésiant, a rendus possibles. On fustige le fait « de vouloir se piquer d'un faux honneur d'être fidèle », on persifle chez la belle que l'on convoite « les scrupules dont elle se fait un honneur » (ce n'est pas là qu'il faut placer son honneur, semble-t-on lui dire). L'orateur semble mettre en garde contre les faux-semblants, comme le ferait un vrai moraliste. Mais l'avertissement est ici tourné, par inversion, contre la fidélité, contre la résistance à la faute, vertus courantes présentées comme des leurres et des comportements dénaturés.
Par contrecoup, l'infidélité, l'instabilité affective, l'inconstance deviennent des vertus, qui annexent par association inverse le champ des valeurs morales. Il n'est question que de sacrifice à faire par équité : « l'amour que j'ai pour une belle n'engage point mon âme à faire injustice aux autres » ; il est nécessaire de partager, de donner, gestes chrétiens issus de la charité ; il faut, par nécessité de justice, se donner équitablement : « je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages… ». La générosité impose ses droits : « je ne puis refuser mon coeur…, si j'en avais dix mille je les donnerais tous » ; l'amour universel, prêché par le message évangélique, a fait un adepte « je me sens un coeur à aimer toute la terre ». La courtoisie a également ses exigences : « les hommages et les tributs où la nature nous oblige ». Les victimes de la séduction deviennent par inversion les bénéficiaires d'actes présentés comme vertueux. L'auditeur assiste à un discours moral fondé sur la convenance, détourné par « équivoque » vers le domaine de l'infidélité, de l'inconstance, de la séduction continue. Ce déplacement effectue sans qu'il y paraisse une sorte de viol rhétorique, qui fait passer le désir insatiable pour un don gratuit, un sacrifice durement consenti.
De la même manière, la séduction annexe le domaine des vertus nobles, l'honneur bien placé, la persévérance au combat, l'héroïsme, l'ambition des grands hommes qui « ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits ». La transposition de l'héroïque guerrier sur l'aventure amoureuse, classique aussi et donc acceptée par convention, permet de mêler métaphoriquement les vocabulaires, comme on l'a vu (« triompher de la résistance d'une belle personne ») pour moraliser l'acte de séduction, mais autorise également l'inversion positive de ce qui se trouve à l'ordinaire placé dans l'ordre dévalorisé des débordements égoïstes déviants, égoïstes et condamnables, voire méprisables : « l'impétuosité de mes désirs », « étendre mes conquêtes amoureuses »
3.Détournement par l'apologie : une physiologie hédoniste de la séduction et de l'inconstance.
Le terrain est donc préparé pour ce qui se fait jour à travers les enveloppes rhétoriques : l'apologie du plaisir érotique que procure la séduction, comportement explicitement présenté dans son fonctionnement, analysé clairement et comme physiologiquement dans ses motivations et ses effets.
Un balancement s'effectue donc entre ce qui se dissimule et ce qui se dit ouvertement, sous la forme d'un constat, exprimé comme une confidence. Ce n'est pas à une confession que l'on assiste, qui serait l'expression d'une contrition personnelle, mais à une « profession de foi », tout étant en place pour valoriser, comme on l'a vu, la conduite inconstante et pour dévaloriser la fidélité. Ainsi, il n'y a pas de risque de réprobation à dire « la beauté me ravit partout où je la trouve et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne ». « Céder », se laisser « entraîner », dans un autre contexte, celui de la morale chrétienne face au désir, pourraient passer pour des faiblesses. Ces attitudes, ailleurs associées au péché, deviennent ici des comportements respectables, voire admirables. Car le critère d'appréciation à partir duquel tout s'articule est le plaisir, qui satisfait pleinement le désir.
Le héros, hédoniste, a le champ libre dès lors pour détailler le fonctionnement de la séduction, génératrice de jouissance, pour focaliser l'attention sur la satisfaction personnelle, le délice pour soi que procure l'abandon de soi à l'inclination. Le premier impact érotique passe par le regard : « la beauté me ravit », la beauté « frappe les yeux », ce que l'on « voit d'aimable », un « beau visage » (étymologiquement ce que l'on voit) créent l'étincelle du désir. L'insistance sur la beauté place la séduction dans un contexte esthétique. Le processus se déroule ensuite, expliqué avec des termes empruntés à l'érotique traditionnelle : « ravir », qui suppose un transport irrésistible, « douce violence », oxymore pétrarquisant qui suppose que l'on soit irrésistiblement « entraîné », sorti de soi, projeté avec jouissance vers « l'objet » du désir. L'éclair de ce premier attachement est présenté comme non volontaire, ce qui le justifie : il est la conséquence inévitable de la beauté qui se montre et que l'on ne peut pas ne pas voir. Il produit des « charmes inexplicables », cette force quasi magique attribuée, depuis les premiers mythes, à l'amour, et contre laquelle on ne peut rien.
Ceci admis, il est aisé de faire accepter que par nature la « force » de ce plaisir n'est pas durable, quelle ne se produit qu'aux premiers instants : « les inclinations naissantes ont des charmes inexplicables ». Pour faire durer le plaisir, il faut donc changer : « tout le plaisir de l'amour est dans le changement ». Il faut donc perpétuellement « quelque objet nouveau » pour « réveiller » le « désir ». Tout au plus le plaisir va durer le temps de la conquête, tant que « l'objet » résiste. C'est la seconde source, un peu plus durable, de la jouissance : les développements de la séduction. L'orateur, qui observe sur lui-même les effets de la démarche, en détaille les étapes, en les associant par métaphore, on l'a vu, à une action guerrière. Mais il en légitime habilement l'adoption en invoquant d'une manière insistante et répétitive le plaisir qu'elle produit. Le plaisir devient ainsi la nouvelle justification « morale » du comportement infidèle. Le penchant hédoniste, contre lequel il est demandé de lutter dans la morale habituelle, est ici devenu la raison qui permet de faire admettre un mode de vie ailleurs condamné, ici glorifié. La référence est devenue le moi. Tout est inversé par rapport à la vision classique de l'amour, qu'elle soit platonicienne, ce qui supposerait une égalité et une élévation mutuelle dans le couple, qu'elle soit courtoise, ce qui supposerait une mortification de l'homme vis-à-vis de la femme, ou qu'elle soit chrétienne, ce qui impliquerait que l'on construise son bonheur sur le bonheur d'autrui. Ici c'est la sensation égotique de plaisir qui est le seul critère. D'où cette persévérance à y faire sans cesse appel : « on goûte une douceur extrême », « il n'est rien de si doux », « les charmes attrayants d'une conquête à faire ». Les étapes de la cour d'amour son détaillées à partir de ce plaisir continué qui existe tant qu'une résistance subsiste : « voir de jour en jour les petits progrès qu'on y fait », « combattre l'innocente pudeur d'une âme qui a peine à rendre les armes », « forcer pied à pied toutes les petites résistances qu'elle nous oppose », « vaincre les scrupules », « la mener doucement où nous avons envie de la faire venir ». Le détail redondant des petites « victoires » quotidiennes, permet d'insister sur la patience nécessaire à la progression, non pas parce cela permettrait humainement de ménager sa « victime », (on ne fait aucun cas de sa possible souffrance), non pas seulement parce que cela serait un garant de la réussite, dans une stratégie savamment élaborée, mais surtout parce que cela fait durer le plaisir, seule conquête qui vaille.
Car la prise elle-même n'a pas de valeur en soi. « Lorsqu'on en est maître une fois, il n'y a plus rien à dire ni à souhaiter : tout le beau de la passion est fini et nous nous endormons dans la tranquillité d'un tel amour ». L'on retrouve ici l'expression même du « divertissement » pascalien : l'homme préfère « la chasse à la prise », c'est ce qui l'occupe, « divertit » son esprit, qui le rend heureux. Dom Juan insiste sur le fait que c'est la seule source du plaisir. C'est le « dire » et le « souhaiter », expressions du désir qui l'alimentent, et non pas la possession, qui est l'achèvement du désir et qui tue le plaisir.
Le héros exprime sans doute, en montrant cette exacerbation du désir, l'un des caractères de la personnalité humaine, longtemps présenté comme une tare destructrice, l'insatisfaction permanente, et c'est pour cette raison que le personnage s'est mué en mythe : il est l'expression même de la libido sentiendi libérée et valorisée. Faust, autre mythe moderne, ajoutera plus tard à l'amour la volonté de puissance et la soif de richesses pour parfaire le portrait de l'homme, mais de l'homme malheureux, insatisfait perpétuellement et courant à sa perte. Dom Juan au contraire vit sa libido avec un appétit optimiste et une vitalité prodigieuse « j'ai sur ce sujet l'ambition des conquérants », « rien ne peut arrêter l'impétuosité de mes désirs ». Il lui suffit de passer d'un objet à un objet, sans s'arrêter, pour être comblé. C'est le sens qu'il faut donner à l'invention de la « liste », du « rôle » des femmes séduites dans d'autres versions du mythe, comme une expression même de cette course perpétuelle du désir, seule susceptible d'apporter la satisfaction.
De cette analyse des sources de son plaisir et de son bonheur, le héros tire une justification personnelle qui vaut pour lui toutes les démonstrations. Une logique argumentaire se rétablit finalement quand se découvre la clef que donne de lui le personnage. La passion dominante chez lui n'est pas l'amour, mais l'amour de soi, et en cela il rejoint sans doute les plus héroïques des personnages cornéliens, qui sacrifient, comme l'a montré Paul Bénichou, toutes leurs passions à la passion majeure qui est seule capable de les entraîner : l'égoïsme. Mais ici aucune résolution durable n'est possible, aucune valorisation par le don véritable, d'où ces subterfuges permanents qui procèdent de la rhétorique pour détourner l'attention et entraîner de force l'adhésion.
Conclusion :
Rassembler rapidement les acquis de l'analyse Replacer le passage dans la pièce et en montrer l'importance par rapport à la suite.On comprend ainsi la réaction du premier auditeur, évoquée en commençant, celle du valet Sganarelle : « vous tournez les choses d'une manière qui semble que vous avez raison ». Mais dans l'envolée persuasive qu'il a su si bien ménager, le héros orateur produit deux réactions contradictoires : cette persuasion béate devant tant de moyens déployés, mais également et parallèlement, une situation d'inquiétude, un doute, une réserve. Car la démarche d'anesthésie rhétorique crée un système de falsification quelque peu déroutant. Dès ce départ, l'auditeur cherche à se réveiller et a quelque part besoin de réagir : « il semble que vous avez raison ; et cependant il est vrai que vous ne l'avez pas ». Car les effets de l'éloquence sont passagers et ne s'appliquent qu'au moment même de la pression que le discours rend possible. Passé ce moment les valeurs détournées tendent à se remettre en place et cette « profession de foi » joue dès lors pleinement son rôle d'exposition. Le spectateur voit déjà en effet le personnage et son devenir : son habileté, son hédonisme sans limite, son égocentrisme envahissant, son instabilité déconcertante, son amoralisme sans appel et sans scrupule, qui a quelque chose de déshumanisant. Il le sent prêt, non seulement pour les aventures, de séduction, somme toute anodines, que l'acte II mettra en scène, mais également pour l'hypocrisie, qui est inversion, masque et détournement, déjà latente dans la démarche de séduction, et qui se montrera au grand jour à l'acte V comme règle de vie générale. Le pendant de cette « profession de foi » du séducteur sera la « profession de foi » de l'hypocrite de la scène 2 de l'acte V. La « convenance » du personnage, sa logique interne, nécessaire à la bonne dramaturgie classique, est fixée dès cette entrée en scène. La plaisante apologie paradoxale de l'inconstance, au demeurant typique d'une certaine tradition psychologique et littéraire (on la trouve chez l'un des « devisants » de L'Heptameron, on la trouve chez le fameux Hylas de L'Astrée…) contient déjà ici cependant, dans ses excès et ses mystifications, les déséquilibres profonds qui atteignent le personnage. Le basculement vers l'odieux, que la fin précipitera, ne surgira pas du simple hasard ni d'une surprenante lubie. Il se prépare dès les premières scènes.


Pour citer cet article :
Auteur : Donis Lopez (Université Michel de Montaigne Bordeaux 3) -   - Titre : Don Juan de Molière [commentaire composé ac1 sc2],
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