Par : Khalid KADIRI / CPA - Fès

Extrait

De ma naissance, je sauvegarde le rite sacré. On me mit un peu de miel sur la bouche, une goutte de citron sur les yeux, le premier acte pour libérer mon regard sur l'univers et le second pour vivifier mon esprit, mourir, vi- vre, mourir, vivre, double à double, suis-je né aveugle contre moi-même ?

Né le jour de l'Aïd el Kébir, mon nom suggère un rite millénaire et il m'arrive, à l'occasion, d'imaginer le geste d'Abraham égorgeant son fils. Rien à faire, même si ne m'obsède pas le chant de l'égorgement, il y a, à la racine, la déchirure nominale ; de l'archet maternel à mon vouloir, le temps reste fasciné par l'enfance, comme si l'écriture, en me donnant au monde, recommençait le choc de mon élan, au pli d'un obscur dédoublement. Rien à faire, j'ai l'âme facile à l'éternité.

Mon nom me retient à la naissance entre le parfum de Dieu et le signe étoilé. Je suis serviteur et j'ai le vertige ; moi-même raturé en images, je me range à ma question égarée entre les lettres. Pas d'herbe verte ni desséchée qui ne soit dans un écrit explicite !

Abdelkébir KHATIBI, La Mémoire tatouée, incipit.


Commentaire stylistique

La littérature marocaine d'expression française s'est largement distinguée de la littérature maghrébine ; D'abord, par la fougue de son engagement politique, son propre langage déterminant l'être marocain, ensuite par sa dimension universelle faisant du sujet fictif un objet de réflexion. La Mémoire tatouée d'Abdelkébir KHATIBI en témoigne amplement. N'excluant pas les thématiques plurielles de la société marocaine, pensant son présent, titubant dans son passé et tâtonnant l'avenir, l'œuvre de Khatibi fait du temps « social » un sujet de réflexion et de réflexivité. En effet, l'extrait en question, déconcerte le lecteur de par sa vitesse narrative et la tripartition de ses paragraphes qui suggère celle du temps-même. Ne portant aucun titre et s'insérant dans les procédés présentatifs du paratexte, le texte présente d'emblée une difficulté relative à son emplacement.

Baptisé, donc, sous le signe de l'autobiographie « romanesque », on se demande comment l'auteur, et par extension, son texte, se présentent à travers un « moi » qui confond son identité ontologique à celle d'une écriture aux confins du surréalisme. On verra, en premier lieu comment s'opère l'énonciation subjective d'un « je » qui fléchit le temps et la parole. On analysera ensuite la valeur d'une parole qui se maintient par le biais de la ponctuation et qui révèle une identité ontologique. Laquelle identité permet, dans un dernier lieu, de révéler des tropes menant à l'énigme scripturale de l'imagination.


Le « moi » abondant ou l'autobiographie déguisée.

Enonciation subjective ou déictique monosyllabique:

La présence massive des pronoms personnels canonisés comme embrayeurs « je », ainsi que la référence de la possession du déterminant « ma » et les pronoms « complément d'objet direct », « me » (L.1), « m'» (L.7), « me » (L.12) suggèrent qu'il pourrait s'agir d'un écrit comportant les marques de l'autobiographie. Ce « je » qui s'auto-désigne, se place comme une valeur référentielle. De par son côté sémantique, cet embrayeur positionne le sujet -syntaxiquement et sémantiquement- entre deux postures où agir et subir font balloter le « moi » entre le rythme d'un complément d'objet indirect « on me mit un peu de miel » subissant l'action et un sujet actif. La folie de cette subjectivité gagne en puissance et le pronom personnel « moi-même » (LL.4/13) couronne, par l'effet de l'accentuation, la présence éventuelle d'un écrivain en mouvement. L'unité référentielle, donc, s'allie au syntagme nominal « Aid-El-Kébir » confondant le sujet d'un rite avec une appellation empruntée de ce jour.

Ainsi instaurée, cette apparence manifestée d'une écriture autobiographique se poursuit par une élaboration d'un cadre énonciatif où récit et discours sont alternés.

Le verbe dans tous ses états :

Le narrateur raconte, en effet, une histoire et ce, à travers le passé simple « mit » (L.1) placé au premier plan. Cette fonction d'un passé simple d'où l'on file la trame énonciative est trahie par l'éloignement dans le temps, d'où la présence de l'indicatif « sauvegarde » (L.1) ou « suggère » (L.1), mieux encore « retient » (L.12), « me range » (L.14) qui alternent, tour à tour, l'absoluité générale du présent avec l'aspect accompli du passé simple. Au discours ancré dans la situation de l'énonciation répond un récit coupé de cette situation. Deux mondes se dressent, probablement, l'un au-dessus de l'autre, entretenant un rapport de souvenir : « De ma naissance, je sauvegarde le rite sacré ». Par la force de ces deux voix chevauchant le récit, le va-et-vient continuel assure le passage d'un moment à un autre où le délibératif et le narratif se mêlent et se confondent avec une fonction mathésique -de découverte- provenant de cette double articulation.

Déictiques et énonciations réfèrent, alors, à un narrateur se mettant, petit-à-petit, à livrer ses pensées.

Le sacré et le profane : isotopie du religieux et ponctuation révélatrice

L'isotopie du religieux :

Ainsi le récit restitué par des marques d'une énonciation oscillant entre discours et narration, il élabore tout un réseau sémantique qui puise dans sacré. Aussi, le syntagme nominal « rite sacré », le nom propre « Dieu », les substantifs :« serviteur » (L.13) « esprit » (L.3), « rite » (L.5), « Aid-El-Kébir », le polyptote « égorgement »(L.8)/ « égorgeant»(L.7), toute une concaténation de référents multiples semble, à ce stade, converger vers l'unicité du sacré qui inscrit le sujet dans un ordre établi. Le narrateur entretient, donc, un rapport transcendantal d'où il tire, sa propre « naissance » et le commencement propre de son récit. Mais le début se décline en un mode passif d'où l'émergence de la confusion mimant ce « geste ». Le pronom indéfini « on » vient au final célébrer l'anonymat des personnages actifs lors du baptême par opposition à la passivité du je. C'est ce qu'explicite l'emploi du complément d'objet indirect.

Procédant ainsi, le religieux connotant le sacré supplante le narrateur qui essaye de riposter. Mais, de quelle manière cette contre-attaque s'opère-t-elle ?

Une ponctuation révélatrice :

D'abord, par l'inversion du sujet dont le vecteur est le verbe copule « être ». Ce verbe d'état à charge existentielle, manifeste un vague doute couronné par la marque explicite de l'interrogation -premier paragraphe. L'embarras de l'être face à la volonté métaphysique se traduit en cette marque typographique. A contrario, la phrase déclarative qui achève le deuxième paragraphe remet en question l'incertitude du questionnement pour affirmer, grâce à une phrase assertive, l'aliment de l'écrivain à savoir « l'éternité ». Enfin, l'exclamation fait joindre l'agréable de la fascination à l'utile de l'appréciation ; car, si l'exclamation sert à surprendre et déstabiliser par l'effet de son graphe transcrit, « l'écrit explicite » nous étonne par ce qui est recherché. L'écriture est bel et bien ce qui est traquée. Ce qui nous amène à nous interroger sur l'élan poétique que prendrait l'esthétique khatibienne.


Évoluant dans une sphère conciliant sacré et profane, le narrateur s'éclipse derrière sa poéticité ontologique et met en jeu son identité nouvelle et l'être qu'il fut.

Une écriture aux confins du surréalisme.

a) Les tropes d'une écriture-ballet

Toute danse nécessite la réciprocité : la valse des métaphores « vivifier l'esprit » (L.3/4), le nom de l' « Aid-El-Kébir » (L.12/13), « raturé en images » (L.13). L'ensemble de ces images positionne l'entité du « je » dans le tiraillement entre l'ici-bas et l'au-delà. Le paroxysme de ce duel s'incarne dans la métaphore de l'« obscur dédoublement ». Dédoublement du corps et de l'âme « naissance/esprit », du déjà-là et du devenir. Ainsi, c'est une écriture qui agit en double et qui, tout en s'écrivant, garantit le mieux l'emblème de la difficulté de l'homme jeté dans le « monde ».

Plongée au fond des symboles, l'esthétique du prologue atteint sa grandeur dans l'acte initiateur au mystère.

L'écriture énigmatique :

Se familiarisant avec le texte, le lecteur se met dans l'obligation de s'interroger sur la nature de ce bloc fictionnel. S'agit-il d'une préface, d'un prologue, d'un avant-propos ou d'un préambule ? Cette première étape constitue, à elle seule, une initiation au mystère. Outre la connotation symbolique du « citron » (où l'amour est célébré), « le miel » représente la sagesse et la connaissance ; le syntagme nominal « déchirure nominale » insinue, grâce à l'épithète, la personnification du scriptural ainsi que du ressenti qui en émane. L'affect se répercute sur le figé de l'écriture, où la page est tatouée, jusqu'à se recueillir dans « les lettres ». Cet éventail dissimulant la vérité rappelle une « enfance » où l'allégorie du « temps » demeure suspendue. Le passage de la sémiotique du signe « archet maternel » se confond avec l'insignifiance du « vouloir ». Aussi, la pesanteur de l'infinitif déchu par le déterminant « ma » contribue-t-elle au renforcement de la simple désignation nominale. De même, la volonté novice de l'écrivain déménage, dans la ruée vers l'évolution des concepts. Tout semble, cependant, émaner de l'univers cosmique de l'être qui sait « imaginer ».

L'incapacité due à l'identification de ce premier jet renseigne sur la difficulté que présente ce roman à l'allure insaisissable. Les mots associés au mystère et à l'énigme seraient-ils les devises d'un écrit nouveau ?

En somme, à travers ce commentaire du style, on aura parcouru une écriture parsemée de procédés autobiographiques où les déictiques servent à cerner leur sujet. Balançant sacré et profane ou conscience et inconscience de l'être, on aura vu que l'être naissant de la première page de La Mémoire tatouée, se métamorphose en écrivain, et c'est ce qui lui permet de projeter une esthétique nouvelle, inaugurée par l'expression d'une vocation presque surréaliste.


Nb. Document envoyé par Mme Hassoun Oumaima, professeur au CPA de Fès


Pour citer cet article :
Auteur : Khalid KADIRI -   - Titre : Commentaire-stylistique-incipit-La-Mémoire-Tatouée-Khatibi,
Url :[https://www.marocagreg.com/doss/monographies/commentaire-stylistique-incipit-memoire-tatouee-khatibi.php]
publié : 2021-04-17

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