Commentaire composé:

De«Je connais la faim …à …qui m'a à ce point rassasié.»

J.M-G Le Clézio, Ritournelle de la faim, Ed. Gallimard Folio, p: 11.


Préparé par: Hammoumi Rachid

Le passage à commenter est extrait du roman La ritournelle de la faim de J. M-G Le Clézio, publié en 2008.

Premiers mots du roman, c'est moins qu'on peut qualifier d'incipit, ne s'agissant que d'une préface; dans la mesure où le terme incipit, dans la tradition romanesque, fait appel aux premières phrases appartenant bel et bien à la trame narrative, au cour desquelles le narrateur s'installe et commence à mettre les jalons essentiels de la fiction, avec une brève présentation des personnages, de l'action, de l'unité espace-temps; bref, de tous les éléments qui s'avèrent primordiaux à la mise en marche de l'intrigue.

Au contraire ici, il s'agit plutôt d'un préambule, d'un avant-récit (faisant référence à Gérard Genette et son après-récit), d'une “avant-fiction“, où l'auteur expose une réflexion personnelle partant de sa propre expérience de la faim. Peut-on dire alors qu'il est question d'un passage préparatif?

En outre, le thème de la faim se révèle comme le plus dominant, la ritournelle de la faim annoncée à même le titre se concrétise au niveau textuel, où le mot se réitère sans fin, comme une litanie, en prenant des sens multiples. D'une acception ordinaire, il prend d'ores et déjà une valeur significative plus large. S'agit-il ensuite d'un complexe, d'un phénomène, d'une maladie de la faim? Ou alors, d'une faim maladive?

De prime abord, comme on a déjà signalé, le passage prend la forme d'une préface, d'un discours introductif. L'auteur devient son auto-préfacier, et comme on le sait a priori, la préface est une sorte d'adresse à un type de lecteurs déterminés au préalable par l'auteur où il essaie de les motiver, de les persuader en utilisant un certain nombre de procédés.

En ce sens, il est à constater que l'auteur-narrateur, présent par le “je“, utilise une stratégie justificatrice (J.M. Adam) du choix de l'histoire qu'il a l'intention de raconter. Cette stratégie commence par une proclamation d'une connaissance personnelle de la faim, thème phare de son roman, ce qui stipule que son récit devrait-être parmi les meilleurs qui pourraient traiter une telle thématique tant qu'il ne s'agit pas d'une simple fiction, mais au contraire, d'éléments appartenant à son vécu. C'est à peu prêt le “all is true“ de Balzac dans l'incipit du Père Goriot. Cette tendance à intérioriser la thématique romanesque, à la faire sienne, montre l'ultime volonté d'encadrer la fiction par une histoire véridique. L'usage du présent de la narration en est une marque textuelle. Autrement, il donne un effet de contemporanéité du sujet, de son actualité, et brise, entre autre, la durée temporelle séparant l'auteur de son enfance, arrivant même à se rappeler les sensations fortes liées à ce sujet «Et à l'écrire, je sens l'eau à ma bouche, comme si le temps n'était pas passé et que j'étais directement relié à ma petite enfance». De plus c'est une manière pour rendre compte de la mémoire, en rapprochant des souvenirs autant lointains qu'encore vivaces dans l'esprit de l'auteur.

D'autre part, une poéticité étrange se manifeste clairement à travers la lecture du passage, révélant une harmonie inépuisable, où le langage s'engage volontiers dans la transposition des sentiments douloureux et nostalgiques de l'auteur. Ainsi trouve-t-il la meilleure expression pour l'exaltation de son vécu et de son souvenir.

Dès le début du passage, il est à remarquer une paronomase entre faim et fin, qui manifeste en conséquence un rapprochement sémantique, annonçant une relation de causalité entre les deux termes.

De cette manière, la faim/ fin devient un leitmotiv dans le texte, prenant différentes formes, à l'instar de la soif, «j'ai une telle soif de gras», exprimée ici par la figure de l'hypallage, faisant une liaison entre le boire et la soif, qui exigent la présence d'un corps liquide, et le gras, en dépit de sa nature imbuvable, n'est on pas un fluide.

Cette période revécue grâce à la mémoire avive le souvenir de cette affreuse disette, où jusqu'au minimum indispensable pour subsister, devenait introuvable.

Il faut aussi signaler que l'expression “boire l'huile des boîtes de sardines“ et donc, la saumure dans laquelle ils baignent, se trouve être insuffisante pour attester le besoin extrême de nourriture, ainsi se justifie le recourt à l'expression “ lécher avec délices la cuiller d'huile…“, qui, outre l'effet médicamenteux de l'huile de foie de morue, révèle, entre autre, l'impossible satiété du narrateur.

Le sentiment de la faim étant la plus sombre situation que peut vivre un être humain. C'est aussi le combat pour y survivre, pour ressusciter la vie après l'approche de sa faim/fin. Cette survie va s'aggravant, la faim/fin touche le corps qui commence à s'affaiblir, à sentir un manque organique «j'ai un tel besoin de sel que je mange à pleines mains les cristaux de sel gris dans le bocal», une attitude qui montre le comble de l'humain, face à sa faim/fin, révélant l'ultime degré du manque, une image semblable à celle des toxicomanes, au moment de l'abondance de leur drogue après une longue période de manque.

Le pain occupe également une place centrale dans le passage, étant donné qu'il lui a consacré un paragraphe en entier. Sa mémoire a restituée deux sortes de pain, qui semblent être en parfait contraste. Celui que l'on nomme le pain blanc, possède une valeur considérable, d'ailleurs même dans l'imaginaire collectif occidental, une similitude est faite entre le pain blanc et Dieu, «Dieu est bon comme le pain blanc». L'autre pain fort consommé dans cette période de famine, liée à la guerre, est un gros pain rond, ou miche, qu'on trouve fréquemment dans les boulangeries de l'époque. Le premier, étant rare, est magnifié par l'auteur-enfant, c'est cela qui est mis en valeur dans le passage, en lui attribuant toutes les qualités nécessaires: “léger, odorant, à la mie blanche“, par contraste à la miche, un pain gris, “fait avec de la farine avariée et de la sciure de bois“. Ainsi, tant que le pain blanc est rare, il faut le conserver le consommer le plus parcimonieusement possible, et n'en manger que la quantité minimale, si tant est qu'il s'agit d'une denrée demandée à satiété.

Cette préoccupation de protéger, tout ce qui a de la qualité, crée une grande frustration chez l'auteur-enfant, cause principale d'une grande insatisfaction, incitant une gourmandise sans trêve, à tel point de ne pouvoir assouvir ses désirs. Ainsi cet inassouvissement, suivant un processus psychologique, atteint d'autres coté de la personne, hormis le besoin impérieux de la nourriture.

Aussi faut-il dire que l'auteur revisite, dans cette préface, des événements qui ont marqué l'histoire de l'humanité; la guerre en est le plus marquant, étant bien sûr la cause politique de la famine dont parle l'auteur. Ainsi le narrateur-enfant intègre la vague de “ceux qui courent sur la route à coté des camions des Américains“ et il “tend [ses] mains pour attraper les barrettes de chewing-gum, le chocolat, les paquets de pain…“. Une telle image montre, un état de dépendance et de subordination que crée la guerre. Un supérieur, “les Américains“, d'où la présence même d'un signe typographique; le A en majuscule, et un aval d'acolytes, constitué par les populations européennes libérées, demandant de l'aide et du soutien, mais recevant d'abord l'accessoire et le superflu, d'autant plus que ces dons recèlent une charge culturelle incontestable.

En guise de conclusion, il faut dire que l'intérêt fondamental de ce passage réside en son coté didactique, tout en essayant de construire un pont entre le titre de l'oeuvre “Ritournelle de la faim“; qui mentionne aux lecteurs une image assez vague du thème traité, et l'histoire à proprement dite du roman. C'est une manière de dire que la faim qu'on va voir serait autre chose, un peu loin de sa conception littérale. Mais pour donner de la crédibilité à son discours, il évoque une panoplie de souvenirs de l'enfance, justifiant que sa relation avec cette thématique est bien plus que l'envie de l'écriture ou de la création littéraire, puisqu'elle tend vers une liaison psychologique ancrée lors d'une enfance éprouvée par la souffrance, le manque et l'insatisfaction.



Pour citer cet article :
Auteur : hammoumi rachid -   - Titre : commentaire composé Ritournelle de la faim je connais la faim...,
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