cours de latifa allaoui
cinna et rodogune de corneille

introduction générale :

corneille appartient à la bourgeoisie aisée, entre négoce et robe. il s'est constitué petit à petit un patrimoine immobilier qui lui aurait permis d'égaler à la noblesse!

il a fait ses études chez les jésuites et prête son serment d'avocat stagiaire au parlement de rouen. quatre ans plus tard son père lui achète un double office. pierre corneille devient avocat du roi au siège des eaux et forêts. il remplira pendant 22 ans sa fonction qui consistait à rédiger des rapports pour défendre les intérêts du roi. il se situait dans la lignée de son père, respectant et perpétuant la tradition de son grand-père (pro-royaliste).

sa famille s'est livrée à une politique habile de mariages pour accélérer son ascension sociale. en 1637, après le cid, le roi accorde au père de corneille des lettres de noblesse.

corneille rêvait d'un etat organisé autour du roi. or l'absolutisme fait que le roi règne seul c'est à dire sans ses officiers dont corneille. le roi règne sur une noblesse domestiquée (la cour) et sur des officiers condamnés à la province.

corneille écrivain d'etat :

il honorait un roi qui l'honorait. il conquiert son indépendance par rapport aux mécènes. en effet ses revenus lui permettaient d'être à la fois financièrement et spirituellement indépendant ; l'affaire du cid a révélé un corneille insoumis.

corneille a entretenu avec richelieu, sans doute jaloux de sa gloire, des relations purement littéraires (est-il indispensable de rappeler que c'est à lui qui il doit sa noblesse ?)

en 1642 corneille établit en son nom, et non à celui du libraire comme il était d'usage, le privilège de cinna faisant imprimer ses livres à rouen. il les revend après au libraire parisien. il édite en 1644 son recueil collectif dans le format réservé aux anciens.

les querelles

• une vive querelle a opposé corneille à molière (cf. la critique de l'ecole des femmes).

• une autre querelle l'a opposé à l'abbé d'aubignac.

des silences longs et répétés ont marqué la carrière de l'écrivain surtout après l'accueil que l'académie française a réservé au cid. corneille a donc vécu loin de paris et des cercles littéraires. en résumé, corneille semble avoir été le premier à avoir mené parallèlement l'exercice effectif d'un pouvoir littéraire et la mise en pratique d'une politique du théâtre. le projet de nationalisation des lettres établi par colbert attribue une pensions de 2000 rentes à corneille mais ne lui reconnaît aucune utilité en dehors, du théâtre. en 1674. corneille est oublié sur la liste des pensions royales. sa royauté littéraire l'aura empêché de devenir écrivain de la cour.

projet politique ou idéal politique de corneille :

le projet politique de corneille semble avoir été au départ l'image d'un etat unifié par et autour d'un roi absolutiste qui s'appuie pour gouverner sur la bourgeoisie et la noblesse de robe. dans ce schéma le roi peut tout naturellement récupérer les énergies de la noblesse féodale pour les inscrire dans un ordre où le roi est l'élément d'équilibre principal.

or l'absolutisme a fait triompher le roi tout seul ; le règne devenant de droit divin c'est à dire que le roi ne gouverne plus par intermédiaire mais directement. l'ordre de louis xiv n'est donc pas celui de corneille.

corneille introduit une grande rupture dans le statut de l'écrivain qui était jusque là le valet d'un seigneur. corneille ébauche le statut de l'écrivain de l'etat, une sorte d'écrivain indépendant qui s'engagerait à servir l'etat en citoyen ou en sujet selon le vocabulaire de l'époque. cependant, après l'écrivain féodal c'est l'écrivain de cour qui advient. corneille a peu fréquenté la cour :

«­dieu m'a fait naître mauvais courtisan­»

corneille. oeuvres complétés.

alors que la cour demandait des divertissements fusent-ils tragique, corneille, lui, proposait une longue réflexion sur le pouvoir, ses fondements et ses effets.

corneille a donc été écrivain d'etat, poète de la légitimité et sujet convaincu des vertus de l'absolutisme. il s'est vu condamné et négligé par un roi absolu. il s'est vu oublié par une cour et un public qui ne veulent plus réfléchir. il meurt en 1684 exclu d'un ordre qu'il avait désiré : les mots avaient changé de sens comme dirait bernard dort.

itinéraire de corneille :

corneille ne part pas des personnages, ce ne sont pas leurs passions qui l'intéressent mais leur inscription dans le monde c'est à dire les naissance, consolidation et effritements de l'ordre humain. corneille peint le monde tel que le font et défont les hommes. il montre un ordre qui se construit ou qui se détruit par les hommes. le héros cornélien n'a pas d'existence indépendante par rapport au monde c'est une figure possible de la dialectique entre l'homme et le monde, existence et l'histoire.

lectures de corneille

(1) la naissance du héros :

(bernard dort)

toute la première partie de l'oeuvre de pierre corneille est recherche de ce héros cornélien : un seul acte fonde sa personnalité ou un seul moment. son oeuvre se construit autour de la liberté, comme celle de racine se fondera sur la culpabilité. corneille construit et glorifie une liberté conquise, une liberté humaine découverte puis reconnue par soi même et par les autres. le héros cornélien ne devient a proprement parler héros qu'au moment où il découvre cette liberté. elle devient son moyen d'existence. cette première partie de son itinéraire va de mélite à la place royale, toutes des comédies qui disent le désir des jeunes, nés officiers comme lui de s'intégrer à la noblesse. le premier héros de corneille est également ébloui. comme dirait starobinski, par l'amour. il se soumettra et soumettra l'être aimé à l'épreuve. ils cultivent l'art de la feinte. l'amour passe au second plan, l'amour de l'autre est doublé de l'amour de soi.

en écrivant médée. corneille veut accomplir son héros et se délivrer de lui. jusque là le héros cornélien est seul, amoureux déçu, vivant dans une réalité fantomatique. les personnages étaient instables, capricieux et utopiques c'est comme si corneille mettait en scène une jeunesse à peine échappée de la tutelle paternelle. corneille aurait réalisé dans l'abstrait son héros. image hautaine et fragile d'un héros aristocratique rêvé par un bourgeois. séduit par le paraître, son personnage réduit le monde et le temps à un seul moment. il se situe à l'extrême pointe de la réalité, là où l'être et le paraître confondus débouchent sur la mort.

dans l'illusion comique tous les thèmes cornéliens sont déjà présents : l'honneur, le courage, la gloire, le sang et le rang sont tous exposés et dénoncés puisque corneille les donne pour illusions. il les ramène au rang d'artifices.

1) la naissance à l'etat :

avec le cid, corneille découvre qu'il avait jusque-là ignoré un lieu, une époque, un monde. le cid viendra mettre fin aux interrogations de corneille et instituer définitivement la légitimité de son oeuvre. le héros cornélien sera désormais inscrit dans un monde et soumis à un roi. cela mettra fin au dilemme de l'écrivain qui hésitait entre renier son personnage aristocratique ou se renier lui-même. il dépasse la dialectique par l'invention d'une troisième donnée : le roi.

le roi jouait dans la réalité le rôle de médiateur entre les nobles et les officiers. pour corneille le roi se confondait avec l'etat ,a partir du cid le héros sera vraiment aristocratique, désormais le théâtre de corneille passe du héros au roi, de la caste à l'etat célébrant la naissance et la reconnaissance d'un pouvoir légitime. cette phase de l'itinéraire cornélien et caractérisée par plusieurs éléments :

a) les certitudes bourgeoises :

on trouve généralement dans les tragédies de corneille des couples dont l'amour ne pose aucun problème en effet l'amour de rodrigue pour chimène ne fait aucun doute pour celle-ci pas plus que l'amour de cinna n'est mis en doute par emilie. cette dernière n'a qu'un seul problème à savoir l'acte qu'il commettra ou ne commettra pas pour elle.

les héros se connaissent et se reconnaissent sans problème.

b) l'épreuve féodale :

les héros existent selon le mode des clans féodaux : nous pouvons donner ici comme exemple le cas du père qu'il faut venger dans cinna et dans le cid. le drame va naître entre les pères ou plus exactement entre les fidelités que les enfants leur doivent. corneille représente ainsi les images d'une féodalité sans lois. les personnages vont désormais tuer par amour, les amoureux doivent s'éblouir à tout prix :

«­tu t'es, en m'offensant, montré digne de moi­»

le cid

on assiste alors à une surenchère qui précipite les personnages vers la mort :

«­je me dois, par ta mort, montrer digne de toi­».

le cid

nous avons d'une part des pères qui jouent le jeu de l'honneur sans risques puisqu'ils ne mettent en jeu que leur noms et d'autre part des héros unis et divisés par l'amour. ils se regardent en effet et s'admirent dans ce beau désastre, ils se veulent mutuellement éblouis et éblouissants.

le héros est tenté par la mort : celle des autres et puis la sienne propre :

«­je m'immole à ma gloire et non pas à ma soeur­»

horace

la mort permettra au héros d'être pure gloire ; ainsi les pères luttent constamment et contestent le roi alors que pour les enfants l'épreuve est d'abord sur soi même. corneille met la possession de soi au-dessus de tout :

«­moi, dis je, et c'est assez­»

medée

féodal métaphysique, le héros se métamorphose, adhère a l'etat et le soutient. l'apparition du roi transforme l'oeuvre de corneille. le roi du cid et d'horace était juge essentiel et puisqu'il transforme le désastre, féodal en ordre de l'etat. grâce à lui, le héros, tenté jusque là par la mort devient serviteur de l'etat. le pouvoir royal est consolidé puisque l'etat se fonde sur le juge qui réalise la conciliation miraculeuse.

2) auguste, héros et roi :

le personnage d'auguste est plus qu'une fonction, il réalise la synthèse du roi et du héros. il fonde l'etat dans son unité organique. sa clémence est source de toutes les significations : elle est la générosité et la politique. sa clémence est à la fois l'etat et le roi. le personnage résout toutes les contradictions du héros cornélien. avec le pardon. auguste devient l'égal de dieu. chacun a sa place dans le monde. chacun est reconnu et reconnaît le roi. tout passe par le roi devenu enfin lui même.

n.b : pour la france, l'année 1640 a été une période d'équilibre, l'etat est un et les aristocrates enfin domptés.

le débat est déplacé, ce n'est plus la bourgeoisie contre l'aristocratie mais entre le héros et le roi.

dans polyeucte : corneille met en scène un roi sublimé, figure divine. comme un auguste infini. on assiste par ailleurs dans le menteur à une mise en question de l'univers cornélien ; l'auteur s'interrogeant sur lui même et sur son théâtre. cette pièce est le pendant de l'illusion comique qui clôt et dénigre la période comique.

3) l'État :

la clé du système cornélien réside dans ce qu'on peut appeler l'etat-gloire qui s'incarne dans le roi conçu comme une figure totale. le roi est un dépassement sans fin. a l'intérieur de l'État un dialogue s'instaure entre le héros et le roi.

n.b : il n'y a pas pour corneille de victoire possible du héros sur le roi.

la mort de pompée (1641-1642) a été écrite l'année de la fronde constituant une sorte de rupture dans l'oeuvre de corneille. celui-ci y représente un roi conseillé par de mauvais ministres. on y voit également des héros qui deviennent rois comme jules césar et marc antoine.

la fonction royale n'est plus unificatrice. l'etat et le monde sont divisés et l'ordre est brisé.

le héros contre le roi :

dans cinna comme dans le cid : nous avons la représentation d'un etat divisé, c'est à dire féodalisé. la clémence serait la consécration d'un roi devenu le roi. on passe de la légitimité suspecte à la légitimité acceptée et même glorieuse. est ce que cela renvoie à la naissance de l'etat ? est-ce que cela renvoie à une crise de l'etat sachant que la mort de louis xiii pause un grave problème de succession, lequel problème d'ailleurs constitue l'épine dorsale de la pièce de rodogune.

en effet une reine qui n'a pas le droit de régner règne et fait ce qu'on pourrait appeler un détournement d'etat, une sorte d'auguste qui aurait choisi sa haine aux dépends de l'etat (la régence ?). chez cléopâtre la gloire royale est pervertie par la gloire individuelle. séleucus et antiochus seraient un roi en deux personnes, ou des rois sans couronne. cléopâtre joue son jeu meurtrier pour s'éprouver au dessus de tous et pour apparaître comme une liberté sans limites. sa haine est négation de la nature (maternité) :

«­sors de mon coeur, nature­»

iv7 rodogune

corneille glorifie cléopâtre contre toute morale. elle est admirable :

«­tous ses crimes sont accompagnés d'une grandeur d'âme qui a quelque chose de si haut qu'en même temps qu'on déteste ses actions, on admire la source dont elles partent­».

«­le premier discours sur l'utilité et les parties du poème dramatique­»

n.b : rodogune est dédiée au prince de condé qui prendra plus tard la tête de la fronde.

cette même rodogune éprouve une fascination similaire pour cléopâtre puisqu'elle finira par exiger à son tour la tête de la reine.

cinna et rodogune posent le problème de la légitimité. dans rodogune on assiste un univers sans roi sur le point de s'effondrer : image de la france ravagée par la fronde où bourgeois et nobles luttent contre le roi.

la reine propage le désordre, par elle le roi devient esclave et l'etat un faux-semblant qui ne sert que sa propre gloire.

le politique est littéralement le point essentiel du drame cornélien, celui du passage à l'etat c'est à dire création et acceptation de l'etat par des personnes privées. reconnaître l'importance du politique revient à reconnaître l'historicité de l'oeuvre cornélienne.

(2) morales du grand siècle: paul bénichou

le drame politique :

une crise grave secoue les relations entre l'aristocratie et le pouvoir : la noblesse a perdu l'essentiel de son pouvoir politique mais continue à s'agiter (voir pour cela le nombre de complots et de rebellions contre le pouvoir notamment la fonde).

de son côté le pouvoir ripostait par un renforcement administratif inconnu jusqu'alors. il a également multiplié les répressions couronnées par la victoire du roi sur la fronde. la rébellion politique était donc le propre de la noblesse.

la morale politique cornélienne se situe du côté de la noblesse. rappelons nous que l'horreur profonde de toutes humiliation infligée au moi (par la royauté) était un élément central et du théâtre cornélien et de l'aristocrate elle-même. c'est là sans doute une affirmation de l'orgueil face au mauvais destin. les nobles affirment par là leur insoumission :

«­monsieur, pour conserver tout ce que j'ai d'estime, désobéir un peu n'est pas un si grand crime­»

ii1 le cid

c'est là, le même cid qui a déplu si profondément à richelieu (qui était à l'origine de la fortification de l'académie française). a défaut de reprocher à la pièce son côté contestataire, richelieu et son académie mettent en avant le non-respect des règles. (cf la querelle du cid).

le cid contenait peut être une condamnation de la politique de richelieu. toute la pièce dégage une atmosphère de fierté et d'indiscipline représentées comme une bravoure. d'autre part le cid est plein de duels interdits par richelieu comme un symbole aristocratique gênant. ce ne sont plus les duels qui tranchent les querelles mais le roi. le roi, est d'ailleurs représenté dans le cid sous les traits d'une figure conciliante et débonnaire.

l'oeuvre de corneille touche donc à la politique par : les valeurs morales qu'elle met en jeu, la représentation des forces opposées et la représentation de la pensée qui agite les états de l'époque.

corneille représentait l'aristocratie dans ses paradoxes dont le principal est sans conteste d'admirer le roi et désirer limiter ses pouvoirs. l'aristocratie résolvait le paradoxe en reportant tous les défauts sur son mauvais conseiller qui ne flatte en lui que les mauvais penchants (richelieu puis mazarin).

le drame politique cornélien s'organise autour de 2 éléments :

1/ la noblesse qui s'attribue le beau rôle puisqu'elle considère sa révolte comme légitime face à la tyrannie (le roi les dépossède effectivement de leurs pouvoirs). autrement dit, les nobles seraient de fidèles serviteurs s'ils étaient reconnus et récompensés.

2/ la réaction des grands devant l'injustice est soit le complot soit l'insoumission totale.

le but de corneille serait peut être de vouloir concilier royauté et gens de coeur. dans son théâtre les grands finissent par sauver la royauté repentie et reconnaissante. (cf nicomède où les nobles sont venus offrir au roi la paix générale).

n.b : le peuple n'a pas de représentant sur scène dans cinna; par exemple la révolte est ouverte, elle échoue, le roi réconcilie tout le monde et absout le crime d'en haut.

une question s'impose tout de même : où finit la royauté et où commence la tyrannie ? montesquieu a consacré quelques dizaines d'années plus tard à répondre à la question mise en scène par corneille qui a argumenté à loisirs sur les débats politiques de l'époque.

n.b : la haute noblesse assimilait d'instinct sa destinée à celle de l'aristocratie de rome et de son sénat avili par le despotisme d'un pouvoir illégitime (cf. les illustres aïeux dont parlait cinna aux conjurés). rome apportait au théâtre cornélien une idée de majesté impériale, l'idée de la toute puissance du prince et de l'etat. corneille mêle les deux époques, fait cinna chevalier servant et attribue aux romains la courtoisie des héros de son siècle.

le héros cornélien :

les aprioris sur corneille font état d'une culture des bienséances littéraires et d'une bienséance morale inhumaine. on pense à corneille généralement comme le symbole d'hostilité aux puissances de la nature. madame de sévigné admirait en corneille ces tirades qui font frissonner. il avait la réputation d'être un poète froid qui n'échauffe que l'intelligence et le sens moral. la critique de l'époque à d'ailleurs estimé que seul racine parlait au coeur. corneille semble avoir mis en scène l'enthousiasme qui baigne dans l'orgueil, la gloire et la générosité. il a représenté tout un romanesque aristocratique. son sublime était déjà dépassé sous louis xiv : «­le vieil ami tel que l'appelait madame de sévigné s'inspirait des vieux sujets.

le xix siècle gardera, quant à lui, de corneille une image puritaine même si ses pièces ne se terminent pas toujours à l'avantage de la morale.

son théâtre est une apothéose de la volonté. la morale réside dans le fait que l'effort de la volonté est fondamentalement louable. corneille enseigne comment employer l'énergie mieux que ses héros.

dernière la volonté cornélienne d'autres ont vu un orgueil démesuré, chez lui la volonté exécute un jugement de la raison.

le sublime cornélien :

le sublime cornélien est représenté sous le traits d'êtres d'exception à l'âme forte et grande. leurs ton est exalté, leurs attitudes glorieuses et ils s'offrent en modèles au public. ils étalent la puissance du moi, doublée de l'agrandissement moral de l'orgueil et de l'amour. ils représentent le féodalité à travers les vieilles idées d'héroïsme, de bravade, de magnanimité, de dévouement et d'amour idéal. le sublime cornélien repose sur un non stoïque et héroïque.

le xvi° relit la chevalerie héroïque, y ajouter l'héroïsme antique (plutarque et sénèque) et opère une sorte de modernisation de la morale héroïque et de l'idéal courtois. pour les féodaux en effet le bien ne peut résider dans la privation, ni dans la contrainte pénible du devoir sur les appétits du moi. leur seul devoir est d'être dignes d'eux même : l'orgueil double tous les appétits. les sources antiques ont ranimé l'audace du moi. la vieille morale noble entre dans une époque nouvelle semblable à la nôtre.

le théâtre de la passion :

les passions constituent la trame première, consolidée par l'ambition, l'amour et les intérêts familiaux. le tragique des passions s'accompagne nécessairement de catastrophes morales. les désirs impétueux sont toujours liés à l'exaltation de l'orgueil. l'idée du bien s'introduit aussi dans la vie des grands pour corriger le dérèglement de l'instinct. le sublime cornélien prend naissance dans les mouvements d'une nature orgueilleuse.

tous les caractères de corneille sont marqués par l'amour emphatique des grandeurs et la tendance à se surpasser et à se célébrer. douter de soi revient à quitter l'héroïsme.

la femme et la gloire :

la première gloire pour une femme consiste à conquérir un époux puissant ou royal. il y a en effet dans le théâtre de corneille beaucoup de princesses qui briguent le trône (cf : rodogune). la jalousie féminine est également une pièce maîtresse de l'échiquier. elle exprime l'orgueil et se sert du persiflage et de la bravade. nous avons un parfait exemple dans la scène qui oppose rodogune et cléopâtre.

le personnage princier :

le personnage princier prend dans le théâtre de corneille, la forme d'un procédé d'amplification. il s'inscrit également dans le cadre d'une convention théâtrale qui veut que la tragédie soit une spectacle destiné à l'aristocratie. le personnage princier est l'une des conditions importantes du drame, sans lui tout s'effondre puisque les démarches et le langage de la gloire sont inconcevables dans la bouche des personnages communs.

la religion de l'orgueil :

c'est l'exaltation du sucés, de la grande humaine obsédée par le destin contre lequel l'homme n'a aucun recours possible. la défaite, la privation, la mort sont inscrits dans la nature et frappent inéluctablement le moi et le blessent. pour mettre l'orgueil à l'abri de l'humiliation, le héros cornélien se réfugie dans une force morale hors d'atteinte. etre héros ou ne pas être (exister) voilà la question : la vertu réside dans l'exaltation du moi qui permet à celui-ci de s'armer contre les injures du destin.

l'orgueil et le défi sont donc les ressorts principaux de sublime cornélien ; on peut citer comme exemple cléopâtre qui lance au monde un défi, elle agit contre l'ordre des choses et ne peut vaincre que par exception. l'orgueil doit être sage et doit se modérer. ce qui manque à cléopâtre c'est la vraie lucidité et le suprême orgueil. sa grande faiblesse est que le trône la domine.

chez cléopâtre la passion de la grandeur se meut en servitude ; le moi n'est plus fidèle à lui-même c'est à dire capable de chercher dans le dépassement de toute convoitise le secret de la vraie grandeur.

la morale héroïque : une critique glorieuse de la convoitise et de la démesure :

la morale héroïque se résume en 3 principes : le respect du droit d'autrui, la modération et la justice. l'attitude héroïque est double, elle est défi devant la force et modération dans l'usage de la force. en effet châtier trop durement c'est se rabaisser au niveau de ceux qu'on châtie, on devient rival et non vainqueur. de même mépriser le triomphe après avoir brisé les obstacles c'est ajouter au prestige d'avoir vaincu celui d'être au-dessus de sa propre victoire. le désintéressement magnanime du vainqueur répond sur un ton plus haut au défi stoïque du vaincu (voir le code de la générosité qui règle les rapports entre cinna et auguste et qui rappelle le pacte entre vassal et suzerain. nietzsche dira d'ailleurs à propos de la vengeance qu'il y a dans la générosité le même degré d'égoïsme que dans la vengeance. auguste apparaît dès le début comme un homme rassasié de sa puissance et dégoutté de n'avoir plus rien à y ajouter. on lui conseille alors de renoncer au trône et d'être plus grand que la grandeur elle-même. la scène finale est non un renoncement mais un redoublement de triomphe, une clémence faite de calcul. l'annonce imprévue de l'infidélité de maxime provoque, contre toute attente, l'éclair de la générosité surgi comme un défi au destin et à la tentation de punir. son action reste dédiée à un auditoire grandiose. la trahison de maxime aura provoqué également un véritable jaillissement lyrique.

parvenue au comble de sa force, la volonté se chante comme une vertu noble qui ne peut se passer de publicité. l'assaut de générosité ajoute l'intérêt de la surenchère à la simple admiration. l'émulation héroïque est une composante importante du théâtre cornélien, elle provoque ses plus grands effets dans les dénouements. la magnanimité est un feu d'artifice destiné à épuiser les désirs du spectateur ; on peut citer un titre d'exemple le pardon d'auguste dans cinna qui réduit à néant la haine des conjurés :

«­ma haine va mourir, que j'ai cru immortelle­»

emilie v3 cinna

emilie, cinna, maxime rendent les armes. l'ambition dans cinna s'épure dans le dénouement, se détache des intérêts palpables. c'est une ambition sublimée.

n.b : l'église condamnait l'orgueil du moi qu'elle opposait à l'humilité chrétienne (cf la représentation chrétienne des martyrs dans polyeucte qui a profondément déplu).

la conquête amoureuse :

la conquête amoureuse reproduisait la conquête militaire puisqu'elle reproduit les schémas de compétitions, de gloire et de difficultés. elles exigent toutes les deux les mêmes vertus. la conquête amoureuse est une lutte symbolique dans laquelle la femme exige, pour céder à l'homme, qu'il se couvre de gloire au dehors. le héros ne doit-il pas rechercher la grandeur pour mériter la bien-aimée ? corneille opère ainsi une généralisation des moeurs chevaleresques au monde entier ; on pourrait penser à antiochus et à seleucus qui veulent placer rodogune sur le trône faisant passer la femme de simple objet de conquête à un personnage exigeant et dominateur. l'homme est donc souverain mais paradoxalement vassal à l'égard de la femme. devant elle il se dépouille de sa supériorité physique, il renonce à être son maître pour devenir son serviteur.

pour corneille le parfait amour est celui qui est capable de renoncer à se satisfaire, on peut donner comme exemple le cas de rodrigue qui renonce à l'amour de chimène pour le devoir tyrannique. corneille n'était pas un auteur romanesque mais un dramaturge tragique. le moi cornélien à pour suprême ambition de s'affirmer supérieur au destin et de conquérir la liberté de haute lutte. il provoque aussi un sublime qui se nourrit de prouesses et qui côtoie le rare et l'inédit. les solutions sont difficiles et paradoxales :

«­de deux princes unis à soupirer pour vous

prenez l'un pour victime et l'autre pour époux­».

rodogune iv1

les héros cornéliens sont souvent obsédés par le suicide, rodrigue n'a-t-il pas demandé à chimène de le transpercer de son épée comme antiochus dans rodogune

la structure de cinna

la structure :

les actes i iv et v sont assez constants dans la longueur. les actes iii et ii sont déséquilibrés (l'acte iii est souvent le plus long et constitue la clé de voûte de tout l'ouvrage). aucun personnage n'est présent tout au long de la pièce à chaque acte. auguste, cinna et emilie ne seront réunis qu'au dénouement. corneille s'amuse à mêler les fils de l'intrigue amoureuse (acte i et iii emilie et cinna) et les fils de l'intrigue politique (acte ii cinna / auguste). l'acte iv est particulier : cinna en est absent.

les personnages :

cinq personnages se partagent l'occupation de l'espace : emilie et cinna (10 scènes) fulvie (8), auguste et maxime (7) scènes. la distribution de la parole permet de dégager les remarques suivantes : cinna prononce 530 vers, maxime 264. cinna est donc le personnage le plus présent malgré son absence à l'acte iv. il assure en effet le lien entre l'intrigue amoureuse et l'intrigue politique. auguste est aussi présent que maxime mais son rôle est plus développé. l'empereur est distant, vu son rang, mais sa parole est capitale. son texte est le plus long puisqu'il prononce 56 vers en moyenne par scène. comparé à lui maxime n'a pas un rôle essentiel dans la pièce.

fulvie, quant-à elle, est la confidente par excellence, elle se contente souvent d'une figuration muette.

le rythme :

cinna comporte 20 scènes alors que le cid n'en comporte que 32, horace 27, andromaque 28, britannicus 29, phèdre 30. cinna semble être la pièce la moins découpée du répertoire classique : une tragédie particulièrement statique c'est à dire faite de discours plus que de mouvements puisque la scène correspond à l'entrée ou à la sortie d'un personnage. c'est donc une pièce délibérative rhétorique et politique contrairement à horace et au cid qui sont des pièces héroïques.

auguste :

il brille par son absence dans tout l'acte i : il apparaît d'abord comme un criminel sanguinaire. pour des raisons personnelles (emilie) et politiques (l'idée de la république) les grandes familles veulent l'éliminer. il apparaît dans l'acte ii et bouleverse l'idée du spectateur sur lui : le tigre altéré de tout le sang romain (i3) est en vérité un vieillard désabusé que lassent l'exercice du pouvoir et les inquiétudes qu'il fait naître. auguste trouve trop pesant l'héritage d'octave. c'est un être fondamentalement seul et trahi par ses protégés et confidents : emilie qu'il considère comme sa fille et cinna son plus cher confident et même maxime qu'il a le plus aimé. la crise politique est aussi humaine surtout pour auguste qui découvre ne connaître réellement ni les autres ni lui-même :

«­rentre en toi même, octave­»

iv2

il découvre tout à coup ses crimes qu'il voit pour la première fois. en pardonnant aux coupables il engage un parti politique. dans l'incertitude de rallier à lui les conjurés, il choisit la seule solution qui lui reste à savoir la clémence. la bonté noble et inattendue d'auguste révélera un véritable art des coeurs.

cinna :

c'est une figure complexe : à l'inverse d'auguste tourmenté par l'âge, cinna est entraîné par la fougue de la jeunesse à des contradictions insolubles. elevé par auguste, il complotera contre sa mort. il exprime un immense désir d'héroïsme. quand il découvre un auguste en proie aux remords il est déchiré entre la loyauté du vassal et celle de l'amant. la raison politique l'emportera car il sait qu'un pouvoir fort et juste est un rempart contre les luttes intestines et l'anarchie.

cinna est un personnage tragique par ce qu'il a conscience de la situation sans avoir les moyens d'y remédier. il dépend de son amante et de son bienfaiteur. il devra attendre l'acte v pour voir les deux projets conciliés. il pourra épouser emilie en restant fidèle à auguste. son impuissance l'empêche d'être le véritable héros de la tragédie. le courage est une qualité qui lui sera cependant reconnue jusqu'à la fin (i3, v1, 2)

emilie :

c'est un être meurtri par un drame originel : le massacre de son père. elle vit dès lors avec l'obsession de sa vengeance, dans un univers exclusivement masculin. elle est à la fois fille et maîtresse. elle présente également les caractéristiques de la virilité puisqu'elle se déclare prête à accomplir le rôle qui échoue traditionnellement aux hommes. amoureuse passionnée, elle ne conçoit pas l'amour sans la gloire (i1 et 4). elle est prête à tout pour venger son père (i2). seul le pardon final la fera changer d'avis contrairement aux autres. elle est constante dans la haine est c'est de là qu'elle tire sa force dramatique.

maxime :

il subit la dégradation morale la plus brutale. il développe devant auguste ii1 une théorie politique franche et sensée. il ne veut pas tuer auguste à tout prix. avec le renoncement au pouvoir l'objectif est atteint et la république est restaurée. sa grande faiblesse sera l'amour : il trahira par amour et par jalousie. emilie humiliera ses prétentions dans l'acte iv5. le pardon d'auguste et des amants ne le réhabilitera jamais.




Pour citer cet article :
Auteur : Latifa Allaoui - E.N.S de Rabat -   - Titre : Cinna< i> et Rodogune< i> de Corneille,
Url :[https://www.marocagreg.com/doss/monographies/cinna_rodogune_corneille.php]
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