Accueil   études   Forum-études


l'homme dans l'imaginaire féminin: des images plurielles1

par az elarab qorchi

quoi de plus naturel, de plus humain, de plus féminin qu'une femme pense à un homme ou à des hommes. elle rêve d'un père compréhensif, d'un frère complice, d'un mari vaillant ou d'un fils prodige. toute femme souhaite que sa vie soit peuplée d'hommes exceptionnels, idéals. mais le rêve et la réalité sont deux univers inconciliables. l'homme idéal n'existe pas et n'existera jamais. c'est pour cela que la déception galvaude la pensée. bien évidemment tous les hommes ne sont pas des misogynes, mais leurs rapports avec les femmes sont conditionnés par leurs éducations, leurs cultures et leurs propres convictions.

dans leurs films, les réalisatrices marocaines nous proposent diverses versions des hommes de leurs vies: des pères despotiques ou effacés, des maris infidèles ou absents, des frères inutiles ou désoeuvrés. autant de modèles à décortiquer.


i/ le père: le géniteur face à ses responsabilités.


etant donné que le rôle du père au sein de la famille est crucial et qu'il est le premier homme dans la vie d'une femme, nous retrouvons dans la filmographie féminine toute une série de figures paternelles, les mauvaises plus que les bonnes. les répercussions de ce premier contact avec la masculinité sont souvent une cause de désenchantement.

il faut noter que les réalisatrices n'excluent pas, quand il y a lieu, les enfants de sexe masculin des retombées de la défaillance paternelle.


1.1- le tyran: le conflit insoluble des générations.


dans la société marocaine, il y a quelques décennies, l'autorité du père au sein de la famille était indiscutable. des générations de femmes ont été victimes de l'iniquité de ce système basé sur une prise de décision unilatérale et sur la domination du chef de la famille sur le reste des membres, en particulier les femmes qui devaient une éternelle et inconditionnelle obéissance.

c'est cette autorité aveugle qui met aux prises fatima jebli ouazzani à son père et transforme la vie de l'un et l'autre en un drame personnel dont les séquelles sont ineffaçables. dans son docu-fiction dans la maison de mon père, la réalisatrice cherche beaucoup plus à comprendre la mentalité masculine à travers sa propre histoire et à pousser le débat jusqu'à le généraliser à toutes les femmes marocaines. des années après avoir fugué du domicile paternel, l'intéressée, prenant de l'âge, veut obtenir des réponses aux interrogations qui la taraudent depuis sa fuite et qui demeurent en suspens. son film est un questionnement incessant sur le droit que s'arroge l'homme sur la femme, entièrement approuvé par une société hypocrite. entre père et fille le corps s'interpose. entre fille et père le conflit explose. l'histoire de fatima n'est ni unique, ni inédite au sein de la famille marocaine et au sein de la société patriarcale. dans ce genre de communauté, l'homme s'érige en chef plénipotentiaire dont la suprématie est irrécusable. de ce fait, il dispose de sa femme et de ses enfants, notamment de sexe féminin, sans que soit contestée ni même critiquée sa position du dieu de la famille. généralement, la crise éclate le jour où le père décide de marier sa fille à l'homme qu'il choisit, selon les critères qu'il fixe et au moment qu'il juge opportun. ce moment est souvent la puberté ou dans le meilleur des cas l'adolescence, donc un âge précoce. le problème dans ce schéma est que la fille, la première concernée par ces dispositions maritales, se trouve en dehors de la sphère de décision. non seulement son avis ne compte pas, mais elle est censée ne pas avoir d'avis, le mariage étant une affaire exclusivement masculine. son rôle se limite à rallier le foyer conjugal en exécutant dans une obéissance absolue la sentence paternelle. a-t-elle le droit de refuser? a-t-elle le droit de réagir? a-t-elle la possibilité de remettre en cause la décision paternelle? chacune de ces attitudes constitue une insoumission passible des pires récriminations. c'est cette image de l'homme atteint dans sa dignité de bourreau que nous livre fatima jebli ouazzani, dont les liens avec son père se sont rompus très tôt sans aucun espoir de réconciliation. réduit à l'impuissance, ce père traditionnel, solidement campé dans son éducation et dans ses convictions, a ressenti l'insoumission de sa fille comme le pire des camouflets. le nouveau dans cette histoire, un vrai leitmotiv dans les sociétés arabo-musulmanes, est le transfert de cette problématique à un pays européen, la hollande. dans ce pays, le pater familias bute contre la rigueur des lois. nous savons qu'en europe, et plus particulièrement en hollande, la femme est protégée par une toile de lois qui lui garantissent tous les droits et qui l'immunisent contre les abus et les exactions masculins. fatima a bravé l'autorité de son père, déserté du foyer en sachant au préalable que sa décision sera approuvée, qu'elle sera protégée par la société et par la loi, et que toute tentative de vengeance ou de retour forcé sera passible d'emprisonnement, voire d'extradition. la rupture et la déchirure ont fait de fatima et de son père deux ennemis jurés. ce conflit, qui est en fait un conflit de générations, de mentalité et de culture, n'a pris fin qu'à la mort du père qui a emporté dans la tombe la vexation de la désobéissance filiale. dans ce même docu-fiction, fatima jebli ouazzani opère un retour rétrospectif sur l'histoire de sa grand-mère ayant subi le triste sort d'épouser un homme qu'elle n'a jamais aimé. la réalisatrice insinue que malgré l'importance de l'écart temporel entre sa grand-mère et elle, le calvaire est identique. la soumission féminine et le despotisme masculin se transmettent de génération en génération comme un précieux héritage.

l'image du pater familias hante l'inconscient collectif féminin. en plus du cinéma, nous trouvons des exemples de ce genre en littérature. le drame de fatima jebli ouazzani nous rappelle celui d'une autre immigrée. la romancière leila houari subit exactement le même sort que la cinéaste. la différence entre les deux, c'est que la fugue de la romancière n'est pas à cause d'un mariage forcé, mais à cause d'une oppression paternelle devenue insupportable. en plus, elle ne perd pas sa virginité dans le rapport sexuel avec son amant de fortune.

dans zeida de nulle part2, la narratrice, une jeune fille appartenant à une famille d'immigrés vivant en belgique est victime de l'attachement de son père au principe de l'honneur et au respect des traditions. a l'âge de la puberté, le choc a été inévitable entre un esprit en formation, donc ouvert au monde, et une mentalité rigide façonnée à l'ancienne. le gouffre de l'incompréhension a commencé à s'élargir à cause de l'incompatibilité entre le discours paternel et le réel vécu au sein d'une société occidentale. comme le père de la cinéaste, celui de l'écrivaine, même vivant en europe, s'attache plus que jamais à la mentalité orientale dont le fondement est le maintien de la femme dans une chrysalide jusqu'à la nuit des noces. refusant de gober ce point de vue rétrograde, la narratrice s'est échappée de la maison où régnaient la discorde et les tensions pour disposer de son être, faire

l'apprentissage de la vie et goûter aux plaisirs de la chair. sa première expérience sexuelle complètement ratée avec un inconnu (sans qu'elle perde sa virginité) a augmenté son désarroi mais ne l'a pas pliée aux exigences paternelles.

que ce soit l'un ou l'autre, ces pères, au nom de la paternité, ont jeté leurs filles dans les griffes de la perdition, donnant ainsi l'image d'un horrible spectre destructeur.

1.2- le complice: rêver le temps d'une fable.


tout à fait à l'opposé du pater familias, le père tendre et compréhensif constitue l'idéal souhaité par toute fille, surtout que le célèbre proverbe arabe dit: toute fille est émerveillée par son père.

dans ce cas ce dernier contribue dans une large mesure à façonner les idées reçues par sa fille sur la gent masculine.

dans ruses de femmes, c'est l'image d'un père débonnaire et complice de sa fille que nous donne la réalisatrice farida benlyazid. lalla aicha, fille unique et de surcroît orpheline de mère, bénéficie de tout l'amour de son père. leur relation durant tout le film baigne dans l'harmonie et l'entente et n'est obscurcie par aucun événement fâcheux. la seule fausse note est que lalla aicha est formellement interdite de sortir toute seule de la maison et quand cela s'avère nécessaire, elle doit être accompagnée de son chaperon, en l'occurrence sa dada. cette mesure ne dérange nullement la jeune fille qui s'épanouit pleinement à l'intérieur de la maison et consacre beaucoup de temps à la culture des plantes. le jour où le fils du sultan exprime le désir d'épouser lalla aicha, l'image du père prêt à tout sacrifier pour sa fille se renforce car le commerçant est plus protecteur que jamais. pour sauver sa fille d'un mariage aux relents de vengeance, il se montre disposé à abandonner son commerce et la ville tout entière pour empêcher que sa fille ne devienne une vulgaire concubine dans le gynécée princier. après son mariage et son incarcération, lalla aicha trouve dans son père un allié fidèle. dans la guerre froide entre la prisonnière et le prince, où la force de l'homme défie la ruse de la femme, c'est l'appui du commerçant qui tranche en faveur du vainqueur. il se charge d'abord de creuser un tunnel entre sa maison et la maison du sultan pour permettre à sa fille de tenir le coup dans sa cellule. il organise ensuite chacune des sorties de sa fille aux endroits où le prince se rend pour se reposer. ces sorties nécessitant déplacements, tentes, chevaux, serviteurs, servantes, victuailles, sont certainement très coûteuses, ce qui laisse supposer que le commerçant ne lésine guère sur les dépenses. il élève enfin les trois enfants nés de l'accouplement de sa fille et du prince jusqu'à l'éclatement de la vérité.

dans ruses de femmes qui n'est qu'un conte où l'utopie est possible, le commerçant a été un soutien moral et financier pour sa fille qu'il a couvée d'un amour infini. dans la réalité, les choses sont beaucoup plus complexes, mais le rêve demeure permis.


1.3- l'absent: une défection malencontreuse.


l'absence du père est aussi une image, mais reconstituée comme un puzzle à travers les péripéties du films. c'est une image morcelée, fragmentée, tributaire de la formules'il était là, ça ne se serait pas passé ainsi. cette idée de la présence déterminante, vraie ou erronée, se superpose au désir inavoué de maquiller les torts au lieu de les reconnaître et d'assumer ses actes en toute responsabilité. l'image de l'absent est plus marquante. physique ou morale, elle se répercute sur sa descendance. les réalisatrices nous proposent au moins quatre cas différents de l'absence paternelle. dans chaque cas les conséquences diffèrent:


a- crime et vengeance.


dans la braise, farida bourquia fait disparaître le père dans des conditions atroces. accusé du viol et du meurtre d'une jeune villageoise, il est lynché et tué par une horde de pseudo justiciers indignés. la disparition de ce père entraîne la fuite de ses trois enfants vers la montagne pour fuir l'enfer de la vindicte. dans ce cas l'absence signifie l'insécurité et la vulnérabilité. ajoutée à cela, l'idée de la vengeance qui germe dans l'esprit du fils aîné ali qui a assisté au terrible épisode. cette disparition tragique en fait un criminel potentiel. ce premier cas de l'absence peut se résumer ainsi: à père absent, enfants perdus.


b- mort et métamorphose.


dans une porte sur le ciel, la mort du père de nadia est une mort naturelle, sous l'effet implicite de la maladie. montré à deux reprises, allongé sur un lit, c'est un homme valétudinaire qui n'espère plus rien de la vie. sa mort, inévitable, précipite le retour au maroc de nadia qui montre beaucoup d'affection et de ferveur envers lui. en l'embrassant, elle lui dit: «papa, papa, tu m'as manqué, twahachtak, twahachtak bezef». sa disparition est un tournant dans la vie de nadia. un changement radical s'opère dans sa personnalité. d'une immigrée insouciante, portée sur la cigarette, la boisson et les plaisirs de la chair, elle devient une religieuse voilée, pénétrée de mysticisme et de soufisme. la mort de son père lui fait découvrir la spiritualité qu'elle vit comme une seconde naissance, une introspection de soi et un ressourcement. ce deuxième cas de l'absence peut se résumer ainsi: à père absent, fille métamorphosée.


c- anonymat assassin.


le film de narjiss nejjar les yeux secs se distingue par l'absence de l'homme de l'univers féminin. ni pères, ni frères, ni maris ni fils n'ont de place parmi les prostituées de tizi qui accusent le coup en silence. hala ne connaît pas son père ou plutôt son père reste indéterminé car indéterminable. sa mère était une prostituée à la disposition de tous les hommes. dans ce cas une éventuelle conception collective rend chacun d'eux un père potentiel. bâtarde, elle est le fruit de la fornication, ce rapport sexuel illégal, condamné par la religion, la loi et la société, qui confère la non identité d'enfant illégitime ou de père inconnu. bien que sa mère soit revenue à tizi, hala ne cherche pas à connaître l'identité de son géniteur. a quoi cela lui sert-il après toutes ces années de solitude et de souffrance passées dans la fange? en quoi sa présence peut-elle changer un sort dont les dés sont d'ores et déjà jetés? dans le village de tizi, ni pères ni mères existent. conçues par l'accouplement d'un quidam et d'une untelle fille de joie, l'espace d'un moment de jouissance fugace payée dans une masure berbère et tue par le silence des montagnes, nous avons l'impression que toutes ces jeunes femmes sont issues du néant. quand ces femmes à leur tour mettent au monde des bâtards, elles chargent l'une d'elles d'aller les abandonner dans le village voisin parmi les ordures et la ferraille, perpétuant ainsi le cycle du père inconnu.

la problématique soulevée dans les yeux secs est cruciale dans la mesure où elle ne se limite pas aux enfants de tizi, mais elle s'étend à tous les enfants illégitimes. ce troisième cas de l'absence peut se résumer ainsi: à père absent, fille pervertie.


d- démission irréversible.


dans marock, l'absence du père n'est pas corporelle mais plutôt morale. vivant, bien portant, entrepreneur prospère, hassan le père de ghita est le représentant de la classe bourgeoise. il procure à ses enfants tout ce dont ils ont besoin, mais se soucie peu de leur éducation. la vie que mène ghita dénote son affranchissement de toute autorité parentale. elle s'habille à sa guise, sort de la maison quand elle veut, reste dehors jusqu'à une heure tardive de la nuit, n'observe pas le jeûne, tombe amoureuse d'un juif…c'est une lycéenne qui se sent libre de ses actes, sans restriction ni limite. son indépendance devient un acquis et un droit que personne ne peut lui contester ou lui enlever. l'image du père de ghita est double:

  • il est souvent absent de la maison, accordant la majeure partie de son temps à son travail. quand il est à la maison, sa présence est neutre puisqu'il reste à l'extérieur de la vie, des préoccupations et des problèmes de sa fille.

  • tout au long du film, il ne réagit qu'une seule fois, quand ghita l'accuse d'avoir acheté le silence de la famille du garçon tué par mao (son frère) dans un accident de voiture. piqué dans son amour propre, il a une réaction très violente. il intime à la servante de lui enlever le téléphone et au chauffeur de la conduire de la maison au lycée et vice versa.

ce sursaut d'orgueil est factice et ne constitue qu'un moment de crise passagère puisque le rythme de vie de rita n'en ressent pas la moindre égratignure. ce quatrième cas de l'absence peut se résumer ainsi: à père absent, fille incontrôlable.


1.4- le résigné: les voies du seigneur sont impénétrables.


dans le film casablanca…casablanca, ba lahcen est le parangon de la probité, de la bonté et de la résignation. c'est l'image conventionnelle de l'homme pieux qui se plie devant la volonté divine, qui accepte son sort avec stoïcisme. son portrait correspond parfaitement à cette image répandue dans les sociétés musulmanes qui reconnaissent dans certains signes extérieurs les symptômes de la religiosité. ba lahcen frise la soixantaine. sa taille moyenne, ses épaules voûtées, sa barbe blanche, sa voix posée, sa démarche lente, ses habits modestes le placent immédiatement dans la catégorie des inoffensifs et des impuissants. habitant un quartier populaire, marchant de légumes et père d'une famille nombreuse, ses gestes et paroles ne sont que gentillesse et tendresse aussi bien avec ses enfants qu'avec les enfants des voisins auxquels il distribue quotidiennement des bonbons en plein milieu de cris de joie. lorsqu'il apprend la disparition de sa fille aicha, il entreprend le tour des hôpitaux et des commissariats à la recherche de sa trace, sans pour autant penser du mal d'elle ou supposer une éventuelle fugue amoureuse (ce qui est à peu près le cas). après que les premières investigations policières aient établi un rapport entre aicha et son amie lamiae dont le corps a été retrouvé au fond d'un puits, ba lahcen montre une bonne volonté de coopération avec l'inspecteur bachir chargé de l'enquête et se met entièrement à la disposition de la justice en promettant de transmettre tous les éléments nouveaux. son attitude ne change pas d'un iota au moment où amine, le patron de aicha, lui lit la lettre d'aveux que cette dernière lui a envoyée de gibraltar: «que dieu te pardonne ma fille aicha et qu'il te protège jusqu'à ce qu'on se rencontre dans de meilleures circonstances. monsieur amine, voulez-vous m'accompagner au commissariat?»

la résignation de ba lahcen n'est cependant pas perçue comme un défaitisme ou une faiblesse, mais plutôt comme une profonde conviction d'un religieux de l'inéluctabilité du destin.


1.5- l'honnête: l'impossible intégration.


jeune, intègre et père de famille exemplaire, amine est l'archétype de l'honnêteté dans casablanca…casablanca. il est revenu du canada dans le but d'élever ses trois gosses dans la culture et les traditions marocaines. créant une société d'import/export, il se conforme strictement aux lois en payant les impôts et en combattant la corruption et la contrebande. homme de principes, il se montre intraitable devant les infractions à l'éthique. nous citons quelques exemples qui dénotent l'attachement d'amine aux valeurs morales:

  • quand on l'accuse de fraude, il fournit au service concerné un dossier complet contenant les preuves de son innocence et de sa droiture (des correspondances avec son fournisseur chinois).

  • il refuse de donner des pots de vin pour que son commerce puisse prospérer.

  • il fait appel au sentiment civique de quelques citoyens en les invitant à participer à la protection de l'environnement.

  • dialogue avec sa femme alia:

- amine: tu sais, je me demande si on a bien fait de revenir. aujourd'hui adil (leur fils) m'a étonné. imagine, il n'a que dix ans et il considère que la corruption est une chose normale. mais comment lui expliquer que c'est grave alors que c'est devenu monnaie courante. quelle catastrophe!

- alia: ah! tout a changé, ici et là- bas. de toute façon, même au canada il y a des choses inadmises. chaque société a ses lacunes. oh la la! et dire qu'on est entrés au pays pour que nos enfants apprennent les bonnes manières. je crois que c'est foutu.

- amine: en ce qui me concerne, je défendrai toujours les principes, même s'ils disent que je suis fou.

amine est donc un père attentionné qui entoure de son amour sa femme et ses trois fils, dociles et bien élevés. son foyer stable est une belle image d'harmonie et de solidarité, l'exemple d'une famille moderne faisant de la rectitude le fondement de son existence.

1.6- le puissant: la loi est faite pour les autres.


c'est le cas de said lyamani dont la première apparition dans casablanca…casablanca le révèle comme un personnage odieux, sans scrupules, qui mène une vie de jouissance continue:

svelte et élégant, lyamani est tout à fait conscient de sa puissance et de sa richesse, qualités fortement appréciées dans la société marocaine et placent d'emblée leur détenteur dans la sphère des intouchables. jamal, son fils unique, est à l'image de son père. jeune, beau et choyé, tous ses actes sont irresponsables. un jour, après avoir suborné une fille(lamiae), il l'emmène à l'une des villas de son père et quand elle meurt entre ses bras, il la balance dans le puits du jardin. quand la police commence à soupçonner jamal, les machinations de lyamani se mettent en branle pour faire échouer l'enquête:

  • il charge sa femme amina de sonder la probité de l'inspecteur bachir en lui faisant une offre mirobolante.

  • il fait jouer son influence pour faire suspendre l'enquête et classer l'affaire.

  • il savoure sa victoire sur la justice en la personne de l'inspecteur bachir en affichant l'insolence des bourgeois infatués.

l'étonnant est que ce père ne fait aucun reproche à son fils et n'a eu aucun moment de panique ou d'angoisse comme s'il s'agissait d'un simple incident insignifiant et non pas d'un crime passible d'une lourde sanction. tel son père, jamal n'éprouve pas la moindre inquiétude. sûr de son impunité, il continue de mener sa vie habituelle en circulant librement dans sa voiture luxueuse.


ii/ maris et femmes: des couples assortis.


les relations homme/femme sont toujours au centre des préoccupations sociales. amour, mariage, séparation, violence, divorce…marquent les esprits, bouleversent des vies, jalonnent des parcours. ces relations constituent sempiternellement une matière très riche et très variée pour ceux qui veulent raconter des histoires. des histoires où le rêve, l'espoir et l'utopie sont des pendentifs reluisants. mais la réalité ternit tout rayonnement. on dit souvent que la femme est à l'image de son mari. c'est pour cette raison que dans cette section nous avons procédé par couples pour montrer la réaction de chaque épouse suivant la condition de son conjoint.


2.1- mari décédé/ veuve libre.


dans une porte sur le ciel, la dame kirana est une veuve ayant perdu son mari des années auparavant. elle vit son veuvage dans l'euphorie et l'épanouissement. la disparition de l'homme de la vie de cette femme lui a rendu sa liberté. après avoir marié sa fille, l'autre impedimenta, kirana n'a plus aucune responsabilité et dispose de sa personne à plein temps. cet air de liberté se traduit par ses nombreux voyages à l'intérieur du maroc comme en europe. ses fréquents déplacements pour des raisons souvent en relation avec ses activités religieuses sont la source de son apprentissage qui lui vaut l'amour, le respect, l'estime et la sympathie de tous ceux qui la connaissent de près.durant tout le film, kirana donne au spectateur l'image d'une femme paisible et heureuse, lui communique sa joie de vivre et sa parfaite communion avec soi et avec dieu. nous ne savons comment a été la vie conjugale de kirana: a-t-elle été heureuse ou malheureuse avec son mari? dans ses gestes et paroles, il n'y a aucune allusion à sa vie antérieure comme si son conjoint faisait partie d'un passé lointain et évanescent.


2.2- mari despote/ femme rusée.


dans ruses de femmes, lalla aicha est tombée entre les mains d'un mari impitoyable et rancunier. le prince, arrogant et vindicatif, n'épouse la jeune fille que pour l'humilier et lui prouver la supériorité de l'homme. immédiatement après le mariage, il l'emprisonne dans un cellier comme une vulgaire esclave en chargeant un colosse à la mine rébarbative de la surveiller et de lui servir en silence sa portion congrue. chaque fois qu'il vient, enturbanné et vêtu d'habits soyeux, s'enquérir de son état et lui demander si elle a changé d'avis, il affiche l'air hautain du despote élégant imbu de sa personne, et du tyran se délectant de sa puissance. la position de supériorité du prince est techniquement tournée en plongées. chaque fois la prisonnière est montrée de haut recroquevillée, tassée dans un coin de son trou à rats, s'éclairant à la lumière d'une bougie qui reflète la pâleur de son visage et sa détresse. plus la patience de lalla aicha s'aiguise, plus la fierté du prince pâtit. plus les chances de briser la résistance de lalla aicha s'amenuisent, plus la cruauté du prince se durcit. l'incarcération, déjouée par la pondération de la jeune épouse dure plusieurs années sans que le sadisme de l'époux n'ait fléchi. seule la ruse vainc la force présumée d'un mari faussement dominateur.


2.3- mari immigré/ femme frustrée.


dans l'enfant endormi, le départ prématuré de son mari vers l'inconnu bouleverse la vie de zeinab, jeune fille fraîchement mariée et qui n'a pas le temps de savourer son union sacrée. rester seule dans un village déshérité, au milieu d'une nature ingrate, parmi des femmes de même condition amplifie son désarroi provoqué par l'absence du conjoint dictée par la conjoncture économique. la solitude et l'inquiétude de zeinab doublent quand elle découvre qu'elle est enceinte. elle doit donc faire face en plus à l'épreuve de la grossesse. comment dès lors concilier l'absence de son mari et sa présence dans ses entrailles? comment lutter contre l'adultère et respecter le code de l'honneur? comment dépasser la frustration corporelle et noyer dans l'abstinence un désir à peine né? comment vivre la maternité dans un foyer incomplet? zeinab doit affronter toutes ces problématiques l'une plus complexe que l'autre. elle fait le choix difficile, voire inhumain, d'endormir le foetus dans son ventre dans l'attente du retour de son père, une sorte d'hibernation à la fois protectrice et salvatrice.


2.4- mari volage/ femme légère.


dans casablanca…casablanca, la vie de said lyamani est une succession d'aventures féminines, d'orgies et de satisfaction de plaisirs itératifs et irrépressibles. il se comporte comme il veut devant sa femme, sans la moindre gêne. cette dernière demeure impuissante devant son libertinage. sa bassesse atteint son paroxysme lorsqu'il tente d'abuser d'une femme mariée lors d'une réception organisée dans sa propre villa où le vin coule à flot au rythme de la musique populaire et des déhanchements des chikhates. il s'ensuit un scandale entre lui et le mari offensé, vite étouffé par les autres invités. n'osant l'affronter pour qu'il mette un terme à cette vie dissolue, amina se consume en silence et n'ose montrer son dépit que devant quelques intimes: «il a dépassé les bornes. je n'en peux plus». les préoccupations libidineuses de said et le relâchement de son devoir conjugal envers amina font d'elle une femme aux moeurs légères qui se laisse volontiers courtiser par les hommes appartenant à son entourage. lors de cette fameuse réception, tandis qu'elle savoure les délices d'une cigarette du bout d'un long filtre, le corps moulu dans une belle robe de soirée noire décolletée, un jeune l'aborde et lui susurre avec un regard concupiscent: «dis-moi comment tu fais. plus les années passent plus tu es belle


2.5- mari ambitieux/ femme entremetteuse.


toujours dans casablanca…casablanca farida benlyazid nous donne une autre image du mari, celle de l'homme qui ne recule devant rien pour atteindre ses objectifs et satisfaire ses ambitions professionnelles quel que soit le prix à payer.

c'est le cas d'un certain abderrahim, cadre bancaire, qui brigue le poste de vice président et qui ne sait comment s'y prendre pour convaincre lyamani. durant la soirée organisée par ce dernier, abderrahim ne peut réprimer sa colère surtout qu'il n'arrive pas à rivaliser avec de jeunes concurrents formés aux etats-unis. le voyant se morfondre, isolé dans un coin, sa femme le rassure en lui promettant d'intervenir auprès du décideur. apparemment une ancienne maîtresse de lyamani, ladite femme connait parfaitement ses vices et ses faiblesses. en remarquant que ce dernier ne lâchait pas des yeux l'une des invités, elle saute sur l'occasion pour introduire sa demande:

- la femme: je vois que je ne te plais plus.

- lyamani: hacha, mazal fik mayeddar (tu es toujours adorable).

- la femme: que me donneras-tu si je t'amène dik laghzala (cette belle) au pavillon?

- lyamani: tout ce que tu voudras.

- la femme: je veux que mon mari devienne vice président.

- lyamani: d'accord.

ladite femme s'exécute immédiatement en entraînant la jeune femme vers le pavillon désert. après lui avoir servi un jus, elle se dérobe en silence pour laisser le champ libre à lyamani. elle accomplit sa mission de maquerelle de manière efficace.


iii/ le frère: un statut confus.


les images les plus intéressantes sont données par farida benlyazid et laila marrakchi dans respectivement une porte sur le ciel et marock.


3.1- driss: un frère indifférent.


driss, le frère de nadia et leila vit en france. marié à une française et père de trois garçons, il s'est intégré corps et âme dans la société française dont il se réclame fièrement. ce frère n'apparaît qu'une seule fois durant le film, à l'occasion du décès de son père, décès qui ne semble pas l'affecter outre mesure. il n'est d'aucun soutien moral à ses deux soeurs. sa neutralité déconcertante, ses idées francisées, le reniement de son origine, son désir d'obtenir le plus tôt possible sa part de l'héritage font de lui un être insensible et distant, dont l'esprit de famille est érodé par des années d'éloignement. d'une froideur exemplaire, driss est le type de frère inutile, sur lequel on ne peut pas compter. c'est tout simplement un étranger au sein de sa propre famille.


3.2- mao: un frère indécis.


a l'instar de driss, mao était parti à l'étranger, plus précisément en angleterre. ce départ était en réalité une fuite à la suite de la mort d'un garçon qu'il avait percuté involontairement par sa voiture. le retour de mao est accueilli par sa soeur cadette ghita avec une grande joie. d'ailleurs elle s'est rendue à l'aéroport pour l'attendre. ceci signifie a priori que les deux personnes entretiennent de bonnes relations. le comportement de mao vis-à-vis de sa soeur est contradictoire. il ne sait quelle attitude prendre à son égard. nous donnons ci-après quelques exemples de cette confusion qui ne permet pas de trancher sur le caractère de mao:

  • mao est pieux et pratiquant. il porte également une légère barbe qui lui sied bien. cependant il ne fait rien pour persuader sa soeur de se conformer aux préceptes de l'islam. de plus il n'a aucune réaction quand sa soeur se moque de lui et le traite de fou parce qu'il prie. aussi, il ne lui reproche pas d'avoir perturbé sa quiétude en criant et en lui demandant où était son jeans, tout en tournant autour de lui dans un flagrant manque de respect à la sacralité de la prière.

  • il s'amuse beaucoup avec elle et lui témoigne une réelle affection. il n'exerce sur elle aucune autorité, ne conteste que très rarement sa conduite, ne contrôle pas ses entrées et sorties. il ne réagit que trois fois:

    - la première fois: quand ils se rendent à une soirée organisée par ses amis à l'occasion de son retour. ce n'est qu'à l'entrée de la villa qu'il lui fait cette remarque:«c'est surtout cette tonne de maquillage que t'as sur la figure qui me dérange. on dirait une pute

    - la deuxième fois: quand l'un de ses amis lui apprend lors d'une partie de mini-foot que ghita se fait sauter par un juif. il le tabasse à gros coups de poings. en ramenant sa soeur en voiture à la maison, il la fait descendre en cours de route pour lui signifier sa colère.

    - la troisième fois: le jour de l'aid fitr où il révèle à ses parents sa relation avec le juif youri benchetrit.

  • après l'accident mortel de youri, mao partage le chagrin et la peine de rita comme s'il approuvait en fin de compte cette relation.

iv/ l'homme/ espoir: l'autre visage caché de la masculinité.


dans les yeux secs, fahd est l'image de l'homme providentiel, le sauveur, le messie tant attendu dont l'incursion dans le monde des femmes de tizi modifie l'ordre préétabli. dès son arrivée au village sous la fausse identité du fils de mina, fahd ressent une attirance vers hala. leur rapport est très difficile au début. hala considère fahd comme tous les autres mâles qui veulent jouir de son corps sans aucun respect pour sa personne. fahd considère hala comme une prostituée qui se complait dans son métier et qui aime jouer à la matrone. a maintes reprises, ils se confrontent en se jetant à la figure des mots blessants. au fur et à mesure leurs positions s'assouplissent. fahd prend progressivement conscience de la difficile condition des femmes de tizi, de leurs malheurs et de leur dégradation. le drame de ces femmes est répétitif. la fillette zeinba dont fahd s'éprend comme de sa propre fille, allait passer elle aussi du monde innocent de l'enfance au monde cruel de la prostitution. c'est cette injustice que décrie fahd en piquant une crise apaisée par ses cris hystériques, ses larmes chaudes et son errance dans la montagne neigeuse. fahd comprend que les femmes de tizi sont acculées à la prostitution pour survivre puisque personne ne se soucie d'elles, ne pense à elles, ne fait rien pour sauver leur dignité de femmes et d'êtres humains. il décide à la fin du film d'extraire hala et zeinba des affres de ce supplice. le sauvetage de ces deux femmes symbolise la possible réhabilitation d'une jeune femme et le grand espoir de garantir à une fillette un avenir meilleur.

l'univers des femmes est bâti de bout en bout sur la présence masculine. laquelle présence fournit une riche matière première dans laquelle les cinéastes forgent leurs histoires. en moulant l'homme dans une série d'images vraies ou fausses, réelles ou imaginaires, positives ou négatives, les femmes s'en exorcisent progressivement et se délestent de la domination et de la soumission, prenant ainsi une sérieuse option vers l'affranchissement complet.

les différentes images qui dominent chez les cinéastes marocaines sont celles du père et de l'époux, ce duo qui s'avère dans plusieurs cas la source de drames sociaux et la cause de tant de déceptions.

le père, par son autorité démesurée, son effacement ou son attachement à des valeurs archaïques (ou jugées dépassées à l'époque actuelle), expose ses enfants aux pires persécutions.

quant à la relation mari/femme, les cinéastes rejettent dans la plupart des cas l'échec de ce rapport sur l'homme, égoïste et irresponsable. la femme apparaît dans ce rapport comme le reflet de la conduite de son époux et par conséquent la victime idéale de l'injustice sociale.

________________________________

1- article tiré de ma thèse de doctorat: un quart de siècle du cinéma de la femme au maroc/l'homme et le corps dans l'imaginaire féminin.

    2- leila houari, zeida de nulle part, paris: l'harmattan, 1985, 87 p.

az elarab qorchi




Pour citer cet article :
Auteur : AZ ELARAB QORCHI -   - Titre : Le cinéma de la femme au Maroc : l'homme dans l'imaginaire féminin - des images plurielles,
Url :[https://www.marocagreg.com/doss/monographies/cinema-femme-maroc_homme-imaginaire-azelarab-qorchi.php]
publié : 0000-00-00

©marocagreg   confidentialité 2017