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le cinéma de la femme au maghreb

comparaison ente le maroc, l'algérie et la tunisie

lieu d'influences et de confluences, creuset de civilisations séculaires, objet de convoitises politiques et commerciales, source d'inspiration artistique, la méditerranée, telle une rivière de diamants, rayonne en éblouissant le cercle de ses admirateurs. source de fierté de trois continents (l'afrique, l'europe, l'asie), elle convie ses riverains à cohabiter, à partager ses secrets, à oeuvrer dans le sens de la coopération et de la complémentarité. elle impose sa magnificence par la volonté sans cesse réitérée des méditerranéens de rapprocher davantage le nord du sud, de vivre dans l'harmonie et la symbiose, de savourer la plénitude de ses charmes en pensant et en repensant l'avenir, d'asseoir une paix durable, d'exhumer les joyaux du passé et de noyer dans la tolérance les différences ethniques.

le maroc se réclame beaucoup plus de sa méditerranéité que de son arabité ou de son africanité. en ce sens qu'il cherche à s'ouvrir sur les multiples cultures qui sertissent le pourtour méditerranéen afin de fondre dans le cosmopolitisme universel. son apport dans la promotion de l'esprit de fraternité et du rapprochement entre les peuples, les cultures et les religions transparaît dans le nombre de colloques et de manifestations culturelles abrités annuellement. lesquels rassemblements visent la découverte et la redécouverte des affinités communes avec ses voisins, le partage des expériences, la transmission de l'héritage. c'est pourquoi les marocains se mesurent dans tous les domaines à leurs rivaux africains, arabes, européens et asiatiques qui s'agglomèrent autour de la mer fétiche, en particulier dans le domaine du cinéma. c'est en ce sens que nous voulons comparer les cinéastes marocaines à leurs homologues maghrébines qui évoluent dans la même sphère géographique, mais de façon différente.

les pays maghrébins se rejoignent au moins au niveau de trois composantes de leur identité: la religion, la langue et la colonisation française. ces points d'intersection font que leurs histoires se ressemblent et leur présent, enfanté et aiguillé par un passé douloureux bute sur les mêmes problématiques: la recherche identitaire, le bilinguisme, l'immigration…

le recouvrement de leurs indépendances après de longues années de soumission a ralenti la mise en place des structures nationales nécessaires au sevrage. les répercussions négatives se sont fait sentir à tous les niveaux, davantage dans les domaines artistiques et culturels. la constitution tardive des champs cinématographiques locaux en est l'une des conséquences majeures.

extraordinaire est la ressemblance de l'histoire cinématographique au maroc, en algérie et en tunisie, aussi bien au niveau général (début, entraves…) qu'au niveau particulier (cinéma de la femme). on peut attribuer cette similitude au fait que les trois pays ont accédé à l'indépendance au même moment et pâti des mêmes séquelles de la colonisation. a titre d'exemple, les premiers films coloniaux de l'histoire de la tunisie et du maroc ont été tournés à la même époque: zohra en 1918 et mektoub en 1919.

i- maroc / algérie.

en algérie, le début de la femme dans le cinéma se situe vers la fin des années 70, et plus précisément 1978, c'est-à-dire au moment où au maroc farida benlyazid s'est manifestée par l'écriture du scénario du film brèche dans le mur réalisé par jilali ferhati.

la première femme qui a tourné un film avec l'appui de la télévision nationale est la célèbre romancière et membre de l'académie française fatima zohra imalayen alias assia djebbar.

le film en question s'intitule la nouba des femmes du mont chenoua et constitue la naissance du cinéma de la femme en algérie. quatre années plus tard, en 1982, la même assia djebbar a réitéré l'expérience en tournant son second et dernier film la zerda et les chants de l'oubli. depuis lors, elle se consacre entièrement à l'écriture. cette femme a eu le mérite d'inaugurer une nouvelle page dans l'histoire des algériennes en leur ouvrant les portes d'une nouvelle voie d'expression. en cela elle ressemble à la première réalisatrice marocaine farida bourquia.

les héritières immédiates d'assia djebbar ont été faiza ben saad et dalila kadri qui, après des études cinématographiques, ont réalisé dans les années 80 successivement les documentaires autodétermination et nous avons parlé avec.

comme au maroc les années 80 qui constituent la décennie du maintien de l'embryon fébrile, le cinéma de la femme en algérie a présenté des signes de précarité proches de la syncope. c'est hafsa zinaï-koudil qui, en tournant en cachette le démon au féminin en 1992, a redonné l'espoir en plein milieu de la guerre civile qui a éclaté au lendemain du succès du f.i.s aux élections de 1991. l'ambiance d'insécurité politique et sociale dont souffrait l'algérie n'a pas réussi à étouffer la liberté d'expression. l'assassinat des politiciens (mohamed boudiaf), des journalistes et des écrivains (tahar djaouet) et des chanteurs (lounès maatoub) durant les années 90 n'a fait qu'aviver le désir de dénoncer davantage la barbarie et l'obscurantisme. c'est ainsi que lors de cette décennie le nombre des réalisatrices algériennes a augmenté.

rachida krim, amal bedjaoui et zeïda ghorab-volta, toutes les trois expatriées en france, ont emboîté le pas à hafsa zinaï koudil (romancière aussi) et réalisé courts métrages, documentaires et longs métrages pendant cette décennie infernale.

nadia chérabi, djamila sahraoui, yamina bachir-chouikh, yamina benguigui, malika tenfiche, samia meskaldji et autres forment la nouvelle génération du troisième millénaire. c'est yamina benguigui qui se distingue du reste de ses compatriotes par une activité de plus en plus intense en france et sa filmographie devient de plus en plus consistante: un long métrage, un court métrage, cinq documentaires (jusqu'à 2005).

en comparant le cinéma de la femme au maroc et en algérie, il ressort que les marocaines sont beaucoup plus nombreuses et plus prolifiques que les algériennes. au maroc et jusqu'à 2005, on compte une trentaine de réalisatrices contre une dizaine seulement en algérie. ceci se répercute automatiquement sur la filmographie globale dans les deux pays, en particulier les documentaires et les courts métrages. quant aux longs métrages de cinéma, la problématique du nombre restreint est presque identique puisque les algériennes n'ont tourné depuis le démon au féminin de hafsa zinaï-koudil (1992) jusqu'à barakat de djamila sahraoui (2005) que cinq longs métrages contre dix pour les marocaines, depuis la braise de farida bourquia (1982) jusqu'à juanita de tanger de farida benlyazid (2005).

ii- maroc / tunisie.

le cinéaste ferid boughedir résume le parcours des réalisatrices tunisiennes dans un article intituléle cinéma tunisien avant la trace: une thématique féminine1:

«après la fille de carthage2 il faudra attendre cinquante sept ans pour qu'une femme tunisienne, nejia ben mabrouk, écrive et réalise en 1981 la trace, un véritable long métrage cinématographique de fiction digne de ce nom, venant après les documentaires et les dramatiques télévisés de fatma skandarani, les courts métrages ethnologiques de sophie ferchiou et le moyen métrage didactique de salma beccar, fatma 75.».

dans cette citation succinte, le cinéaste et critique tunisien décrit de fort belle manière l'histoire du cinéma de la femme dans son pays en résumant son itinéraire en quatre étapes:

  • les documentaires et les dramatiques télévisés: le point de départ est pour lui fatma skandrani, réalisatrice qui s'est distinguée vers la fin des années 60 par son travail à la télévision.

  • les courts métrages ethnologiques: ils relèvent de la spécialité de sophie ferchiou, ethnologue de formation.

  • fatma 75: certains critiques tunisiens, à l'opposé de ferid boughedir, y voient le premier long métrage de femme en tunisie. franc et incisif, symbole du militantisme féminin, ce film est interdit depuis 1976.

  • la trace: le premier long métrage, en bonne et due forme, réalisé par nejia ben mabrouk.

la comparaison entre les cinéastes marocaines et tunisiennes montre qu'elles ont plusieurs caractéristiques communes, mais les divergences sont de taille.

a- les convergences.

1- les études à l'étranger.

la majorité des réalisatrices marocaines et tunisiennes s'est formée dans les instituts européens, en particulier français.

les marocaines:

réalisatrice

institut

pays

yasmine kessari

i.n.s.a.s

belgique

imane mesbahi

i.s.c

egypte

farida benlyazid

e.s.e.c

france

laila marrakchi

e.s.r.a

narjiss nejjar

meriem bakir

i.l.c.f

souad el bohati

paris viii

fatima j. ouazzani

a.f.t

hollande

farida bourquia

inst. de l'art

ex-urss

les tunisiennes:

réalisatrice

institut

pays

kahena attia

d.h.e.c

france

kalthoum bornaz

moufida tlatli

raja ammari

f.e.m.i.s

selma beccar

i.e.c

nejia ben mabrouk

i.n.s.a.s

belgique

2- la reconversion à la réalisation.

plusieurs cinéastes marocaines et tunisiennes sont venues au domaine de la réalisation après avoir fait des études loin du cinéma ou exercé un métier autre que la réalisation:

les marocaines :

réalisatrice

formation initiale

fatima boubakdi

etudes litt script

souad el bohati

education sociale

rahma el madani

etudes litt journalisme

dalila ennadre

production montage

rajae essefiani

journalisme

izza genini

langues étrangères

bouchra ijourk

interprétation

najat jellab

philosophie

leila kilani

etudes éco journalisme

fatima j. ouazzani

psychologie journalisme

les tunisiennes:

réalisatrice

formation initiale

sophie ferchiou

anthropologie

selma baccar

littérature

kalthoum bornaz

kahena attia

montage

moufida tlatli

raja ammari

scénario

3- la polyvalence.

marocaines et tunisiennes ont adhéré au principe de la polyvalence en refusant de se limiter à un seul médium ou à un seul genre. une même réalisatrice travaille à la télévision et au cinéma, fait de la fiction et du documentaire, tourne des courts et des longs métrages. elle s'attaque aussi à d'autres domaines tels que l'écriture du scénario, le montage et la production. on peut citer à titre d'exemple le cas de farida benlyazid au maroc (longs métrages, courts métrages, téléfilms, documentaires, scénarios) et de moufida tlatli en tunisie (montage, réalisation).

4- la prédilection pour les courts métrages et les documentaires.

les réalisatrices tunisiennes partagent aussi cette particularité avec les marocaines. ce choix est souvent imposé par le manque de financement comme le souligne le tunisien abdelkrim gabous dans une étude menée sur ses compatriotes:

«en attendant l'occasion de réaliser leurs longs métrages, souvent déjà écrits et découpés et auxquels il ne manque qu'un financement, les femmes cinéastes, pour ne pas perdre la main, se contentent de proposer des sujets de courts métrages de fiction ou de documentaires.»3

de 1983 à 2005 les marocaines ont réalisé une quarantaine de courts métrages et une trentaine de documentaires contre seulement dix longs métrages.

5- tournage tardif du premier long métrage.

les premiers longs métrages tournés par des femmes au maroc et en tunisie datent de 1982, respectivement al jamra de farida bourquia et la trace de nejia ben mabrouk. bien qu'elles aient été présentes dans le domaine cinématographique depuis la fin des années 60 et le début des années 70, certaines cinéastes n'ont tourné leur premier long métrage que des années plus tard.

prenons l'exemple au maroc de farida benlyazid dont le premier long métrage n'a été signé qu'en 1987 alors que sa carrière cinématographique avait débuté vers 1978. en tunisie moufida tlatli n'a tourné les silences des palais qu'en 1994, vint-six ans après l'obtention de son dipôme de monteuse.

6- la faible part dans la production nationale.

au maroc, depuis le premier film le fils maudit (1958) de mohamed ousfour jusqu'à la symphonie marocaine (2005) de kamal kamal, soit cent quarante-deux longs métrages4, les dix films réalisés par les femmes représentent 7%. en tunisie aussi, d'après les statistiques officielles de 1998, cette proportion tournait autour de 5%5.

b- les divergences.

1- les études cinématographiques.

les tunisiennes ont entrepris très tôt des études cinématographiques. moufida tlatli a décroché en 1968 le diplôme de monteuse, kalthoum bornaz a achevé ses études en 1971 et nejia ben mabrouk a obtenu le diplôme de réalisatrice après des études entamées en 1972.

les marocaines sont légèrement en retard puisque farida bourquia et farida benlyazid n'ont achevé leur formation qu'en 1973 et 1976.

2- la réalisation.

a ce niveau, les tunisiennes devancent les marocaines puisque le premier film de femme conservé en tunisie, le documentaire chéchia, remonte à 1970 et a été l'oeuvre de sophie ferchiou, précédé d'un court métrage de fiction amateur

crépuscule, réalisé en 1967 par najat mabouj (membre d'un club de la fédération tunisienne des cinéastes amateurs) dont ne subsiste aucune copie. au maroc, le premier film tourné par une femme est le documentaire identités de femmes de farida benlyazid, produit par france 3 en 1980.

3- les activités professionnelles.

la tunisienne kalthoum bornaz a été première assistante réalisatrice en 1971 et 1973 à l'occasion des films yusra de rachid ferchiou et sejnane d'abdellatif ben ammar.

au maroc farida bourquia et farida benlyazid ont longtemps travaillé ailleurs (télévision, scénario, documentaire) avant de se tourner vers le cinéma, la première en 1982 et la seconde en 1987.

conclusion

les femmes qui ont fait du cinéma leur métier dans les pays du maghreb présentent des caractéristiques communes dont les plus importantes sont le nombre très limité des longs métrages et la profusion des courts métrages. mais malgré la quantité importante de ces derniers dont certaines réalisatrices en font une spécialité, nous nous posons cette interrogation: qui s'intéresse aux courts métrages? ces productions de quelques minutes passent tout à fait inaperçues et ne sont que très rarement diffusées à la télévision à des heures indues ou au cinéma avant le long métrage du jour. donc si les courts métrages ne revêtent aucune importance aux yeux des programmateurs, comment pourront-ils susciter l'intérêt du spectateur? quelle est alors l'utilité d'un film s'il n'est pas projeté et s'il reste enroulé dans les boites? peut-on évaluer un cinéaste si ses films sont dans une complète inertie? faut-il par exemple se déplacer chaque année à tanger ou à azrou pour assister au festival du court métrage méditerranéen ou marocain pour s'en gaver? l'idée de l'organisation de tels festivals a été dictée par la volonté de valoriser des courts métrages qui ne sont vus par personne et pour lesquels le centre cinématographique marocain débourse des sommes considérables. l'ambiance festivalière ne réussit malheureusement pas à contourner la stérilité de ce créneau qui semble requérir les faveurs des femmes. hormis les spécialistes, les mordus du cinéma ou les invités étrangers, lesdites réalisatrices ou bien ne sont connues que d'un public très restreint ou bien sont dans l'anonymat absolu. pourtant, bon nombre de réalisatrices s'insurgent contre ceux qui ne voient dans le court métrage qu'un genre mineur, futile et sans aucun avenir. prenons l'avis de bouchra ijourk:

«si je fais des courts métrages, ce n'est pas dans le seul but d'obtenir une carte professionnelle. je suis quelqu'un qui fonctionne au feeling, à partir du moment où un sujet ou un personnage attire mon attention ou se dessine dans ma tête un projet de film.

de plus je considère, comme beaucoup d'ailleurs, que le court métrage est un genre cinématographique à part entière. en fait, il est facile d'habituer le public à ce type de création, il suffit de les programmer dans les salles avant les films à l'affiche6

d'autres y voient un tremplin vers le monde de la création. c'est le cas de selma bargach:«je cherche mon univers et le court métrage me sert à cela.» 7

la question qui se pose maintenant est la suivante: est-ce que le court métrage sert de subterfuge, un écran derrière lequel les réalisatrices cachent leur limite et leur incapacité de tourner des longs métrages de fiction? ou bien au contraire c'est un genre difficile et complexe qu'il faut d'abord maîtriser avant de se lancer dans le long métrage?

en tout cas, le centre cinématographique marocain accorde de plus en plus d'importance aux courts métrages en encourageant les jeunes réalisatrices par l'octroi de subventions et par l'organisation de festivals réservés uniquement à ce genre.

azelarab qorchi

1- cité par abdelkrim gabous in silence, elles tournent, tunis: c.e.r.e.s, 1998, p.174

2- titre original ain el- ghazel, un film de samama chikly tourné en 1924.

3- abdelkrim gabous, silence, elles tournent, tunis: c.e.r.e.s, 1998, p.29.

4- source: centre cinématographique marocain.

5- abdelkrim gabous, op.cit.

6- mustapha bourrakadi, bouchra ijourk: une cinéaste passionnée, le matin du 16.06.2006.

7- karine alami, du sang neuf pour le cinéma marocain, sur la 2, octobre 2005, p.88



Pour citer cet article :
Auteur : Az Elarab Qorchi -   - Titre : Le cinéma de la femme au Maghreb : Comparaison ente le Maroc, l'Algérie et la Tunisie,
Url :[https://www.marocagreg.com/doss/monographies/cinema-femme-maghreb-comparaison-azelarab-qorchi.php]
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