Le moine au bord de la mer(1) ou la peinture existentielle


Mohammed Rihani,

Étudiant en master : Faculté des lettres et des sciences humaines Saïs-Fès



Introduction :

Avant qu'il ne soit un courant littéraire, le romantisme fut d'abord une réflexion philosophique et politique et ses principaux apports modifièrent l'essence de tous les domaines artistiques. Il en va ainsi pour la peinture, manifestation artistique consubstantielle à son contexte sociopolitique et culturel, qui s'inspira du romantisme pour se renouveler intrinsèquement dans son fond et sa forme. La peinture cherche, par le biais du romantisme, à retrouver une sensibilité éclipsée sous l'autorité ferme de la raison. Elle profite pleinement de l'envergure d'un courant éminemment pluridimensionnel pour varier délibérément ses sujets et préoccupations restés fort négligés. Caspar David Friedrich, peintre allemand, est considéré comme l'une des figures emblématiques du romantisme en peinture. Ses différentes œuvres traduisent les principales théories romantiques, que poètes, peintres et philosophes ont élaborées. Le moine au bord de la mer est un tableau réalisé vers 1809 sur lequel le peintre Friedrich s'est ingénié à faire apparaitre une nouvelle herméneutique picturale inspirée de la nature et tributaire d'un mouvement culturel révolutionnaire. L'étude de ce tableau nous permettra de mettre l'accent sur sa portée philosophique, autrement, voir si la peinture romantique, dépassant son originalité esthétique, peut traduire des spéculations qui ont pour objet l'Etre dans le monde et ses espérances profondes.

I-Contexte romantique de l'œuvre :

Genèse du romantisme :

L'émergence du romantisme à la fin du XVIII° siècle en Allemagne annonçait le commencement d'une nouvelle forme de pensée, d'expression et de vie qui s'oppose radicalement à l'ordre drastique du classicisme. Le romantisme se veut donc comme un renouvellement de l'inspiration et des formes d'expressions, une exploration profonde de l'homme et de la nature. Cet esprit novateur n'était pas renfermé, c'est-à-dire se limitant à l'esthétique et à la poétique, mais avait d'autres perspectives, d'autres intérêts, en l'occurrence le rejet de la révolution française et les idées de la philosophie des Lumières. Il s'ensuit donc que le romantisme inclut tous les aspects qui touchent la vie des hommes, il est un désir de changer le monde et de transfigurer la réalité.

Le classicisme français vénérait une rationalité froide et contraignante, le romantisme par contre prônait un lyrisme et une sensibilité qui permettaient à l'artiste de manifester librement son génie. L'exigence catégorique d'originalité et d'individualité, la redécouverte du moi, la propension intensive vers l'irrationnel et le mystérieux sont les plus grands traits qui caractérisent le romantisme allemand. Il en va de même en politique. En fait, la majorité des romantiques allemands revendiquaient un retour à la théocratie et à la monarchie. Cette posture s'explique par le rejet des différents bouleversements politiques que la France connut à l'époque. L'instauration d'un nouveau régime en France qui écartait l'église et refusait l'autocratie paraissait aux yeux des romantiques comme un péril qui menace l'intégrité de la société et le nationalisme de la communauté. Annihiler le pouvoir religieux et monarchique perturbe profondément la structure de tout état, il signifie une sécularisation du mystérieux et une remise en question du pouvoir temporel et spirituel. Ce changement politique était fortement lié à une nouvelle conception du monde qui cherchait dans le progrès technique l'ultime vocation humaine. Autrement dit, la modernité se voyait d'une part comme une coupure avec l'Histoire et d'autre part comme une uniformisation des individus et de leur mode de vie. Ces incidences inexorables étaient pressenties, et les romantiques s'opposaient farouchement à la modernité et à son corollaire le système capitaliste. Enfin la philosophie des Lumières étaient repoussée à plusieurs égards : d'abord parce qu'elle recommande la laïcisation radicale, ensuite elle croit aveuglement à la raison, au savoir scientifique et enfin parce qu'elle préconise une liberté individuelle et asociale. La philosophie romantique par contre trouve dans la religion et la société ce dont elle a besoin pour déployer l'originalité de ses réflexions.

Le romantisme : de la littérature à la peinture :

Certes le romantisme allemand naissait sous la plume d'un certain nombre de poètes comme Schiller, Novalis ou encore les frères Schlegel, mais cela ne signifie nullement qu'il est resté spécifiquement lié à la poésie. En fait, tous les domaines artistiques s'imprégnèrent de ce mouvement, en vertu de créer librement une œuvre d'art qui s'inspire des profonds sentiments de l'artiste et non pas des conventions esthétiques contraignantes et imitatives. Schumann et Wagner ont ainsi pu libérer la musique et y introduire un lyrisme et une sensibilité délaissés par les classiques. L'écriture littéraire à son tour subit de remarquables changements thématiques, de Hoffman à Heidelberg et de Brentano à Hölderlin, la littérature oscillait tantôt entre une redécouverte de la sensibilité poétique, de la nature, ou encore la célébration d'une Grèce antique enchantée, et tantôt en recourant à l'exploration de champs mystérieux, irrationnels ou fantastiques. Enfin la peinture s'épanouie à son tour avec le romantisme et se détache du néo-classicisme qui écartait les couleurs au détriment de la mesure de la ligne. L'influence du romantisme sur la peinture était en quelque sorte inéluctable ; cette forme artistique à son tour se libère des obstacles qui entravaient son déploiement et éclipsaient le génie du peintre. Cela faisant, l'apparition de thèmes originaux sur lesquelles la réflexion picturale se concentrera est évidente : la nature, l'homme, l'homme et la nature, la religion et l'exotisme sont les principaux sujets représentés. Les couleurs vont ainsi concrétiser l'entreprise romantique, leur intensité attribuera une touche sensible inhérente au lyrisme du peintre. La présence de la nature est également significative. Elle symbolise une source d'inspiration intarissable, indéfectible et parfaite. Le peintre aborde la nature comme un élément qui lui est supérieur et auquel il doit s'ajuster. L'homme qui est, par définition imparfait et dont l'entendement est limité, ne saurait manifester un quelconque orgueil devant ce qui le dépasse. Il devrait donc, puisqu'il est tributaire de la nature, produit de la nature, chercher sa place et par la même occasion donner sens à son existence. Fichte note à ce propos « Dans un produit de la nature, chaque partie n'est ce qu'elle est que dans sa liaison avec le tout et ne serait absolument pas ce qu'elle est hors de cette liaison ». Ainsi, l'intérêt manifesté pour la nature n'est pas simplement d'ordre esthétique, il conduit vers une réflexion existentielle.

II- Peinture et réflexions existentielles :

Le monde et les aspirations humaines :

La révolution romantique ne se borne pas (comme nous l'avons signalé plus haut) à une rénovation de la littérature ou de la Poésie, elle met l'accent sur tous les paramètres qui composent et organisent l'existence de l'Etre. En ce sens, on peut dire que le romantisme est une tentative, parmi d'autres, qui cherche à comprendre l'homme. Or cette compréhension ne doit nullement retiré l'homme du monde, et réciproquement le monde ne se définit qu'en relation avec la seule conscience qui soit consciente de son existence.

Certes la place qu'occupe le monde ou la nature chez les peintres romantiques est chère. La peinture de paysage est une liberté et choix subjectifs que le peintre use pour y chercher inspiration et refuge, bonheur et sens de la vie. Cette propension n'est pas fortuite, elle est l'expression d'une indignation qui condamne les efforts de philosophes et scientistes qui ont cru pouvoir dominer l'incoercible. Nous pouvons dire que la peinture romantique dissimule un profond souci existentiel et cela à bien des égards. Le moine au bord de la mer de Caspar David Friedrich nous présente un homme (un moine d'après le titre du tableau) infiniment petit, presque imperceptible, méditant devant l'immensité d'une nature incommensurable ; des indications qui sont largement suffisantes pour dire qu'il y a une méditation ontologique interprétable à l'aune d'une lecture philosophique du tableau. Ainsi, le moine nous fait rappeler le cri anxieux de Pascal devant l'univers : « Le silence de ces espaces infinis m'effraie ». Le tableau traduit donc le vide existentiel de l'homme, ses spéculations sur le sens de la vie et sa place dans le monde. Et pour reprendre encore une fois Pascal c'est « la misère de l'homme ». La posture même du moine, résolument le dos tourné, indique que ce dernier se retire du monde éphémère et tente d'épouser la vie éternelle. L'immensité de la nature devient une supériorité flagrante qui dévoile la fragilité de l'homme, elle met en évidence ses faiblesses et l'invite à repenser le type de relation qu'ils doivent entretenir. Il faut dire que la philosophie hellénique avait mis l'accent sur la perfection d'un cosmos, ordonné et mesuré, lequel doit inspirer une sagesse éminente qui cherche à l'imiter.

2-La religion dans la peinture romantique :

La grande présence de la religion dans le domaine artistique, depuis l'Antiquité, indique indéniablement le degré d'importance de celle-ci dans le cheminement réflexif des artistes, leur vision du monde et leur conception de la condition humaine. Schleiermacher nous dit que : « la religion est le sens et le goût de l'infini ». Effleurer l'infini et aspirer à l'absolu représentent l'idéal et l'apogée de toute œuvre d'art. En ce sens, le romantisme voyait dans la religion une source inlassable d'inspiration, toujours mystérieuse et supérieure à l'entendement humain. La toile de Friedrich manifeste sa dimension religieuse par la présence du moine. Il est en quelque sorte l'élément crucial qui cautionne la portée existentialiste du tableau. Le paysage illimité peut être substitué à l'ubiquité divine, il est au centre de la réflexion, l'essence même du tableau ; la figure du moine n'est que secondaire. La modernité de cette toile se définit par le refus catégorique de l'égocentrisme des Lumières, de la rigidité de la peinture classique qui insistait sur la perfection et dont le fait religieux était nuancé par le biais d'un certain nombre de signes sacrés. Ajoutons également que la religion dans le moine au bord de la mer aborde une pensée épistémologique dans la mesure où il présente deux modes de connaissance qui se rejoignent ou encore se superposent. Nous remarquons d'une part la connaissance par observation ou le mysticisme, d'autre part on trouve la confiance ou la foi. Ces deux formes ce complètent, ils laissent à part la connaissance par démonstration rationnelle. Cette dernière paraît limitée et impuissante. Il faut également signaler que la révolution romantique est postkantienne ; autrement dit, Kant avait démontré que la raison humaine saisit ce qui fait l'objet de l'expérience, ce qui est phénoménal, alors que le monde nouménal lui échappe et reste inaccessible.

Cette lecture métaphysique de la toile nous permet ainsi de dire que la religion devient le support inébranlable qui oriente toute méditation existentielle. La présence du moine, si humble soit-elle, introduit le mystère religieux qui est l'amorcement de toute question qui concerne l'Etre, son existence et ses limites. En outre, on peut ajouter que la religion dans le moine au bord de la mer indique que l'homme au plus haut degré d'évolution, n'aura pas de réponse « satisfaisante » à des questions qui le dépassent et, toute rationalité orgueilleuse devrait laisser une place à la croyance. Enfin la représentation de l'homme dans le tableau de Friedrich met en valeur la nature humaine qui, inspirée par les lumières de la religion, trouve l'harmonie avec le monde, et par là donne un sens à l'existence.

III- Peinture romantique et modernité :

1-Le sublime dans le moine au bord de la mer :

Le sublime désigne, dans le Dictionnaire philosophique : « ce qui est extrêmement élevé dans la hiérarchie des valeurs (morales, esthétiques…), ce qui suscite l'admiration et l'enthousiasme. Par opposition au beau, le sublime comporte l'idée d'un face-à-face ou d'une lutte avec quelque chose qui nous dépasse infiniment, mais qui en même temps nous exalte et nous renvoie au sentiment de notre propre transcendance ». Le sublime dans la peinture romantique se voit comme un salut pour les artistes, il leur permet une vraie exploitation du Moi romantique et une indéfectible imagination. C'est ainsi que chez Blake par exemple le sublime transfigure complètement la chose représentée ; la porte au-delà d'elle-même.

Le ciel, la mer et la terre sont des manifestations naturelles que l'entendement humain saisit par intuition et partiellement. Ils sont fortement représentés dans la toile de Friedrich, divisés par trois lignes horizontales. La première esquisse la terre sur laquelle le moine est pétrifié. Elle est surpassée par une autre bande indiquant une mer d'un bleu foncièrement terne. Enfin, la grande partie du tableau est occupée par un ciel fort nuageux, dont une partie semble clairement entrouverte, dévoilant l'ampleur abyssale de l'espace.

Ces trois éléments sont suffisants pour aborder le concept du sublime dans la peinture de Friedrich. Selon Kant : « Est sublime ce en comparaison de quoi tout le reste est petit ». Le moine représente donc ce par quoi le spectateur peut faire la comparaison ; le paysage devient le comparant titan qui met en avant l'infiniment petit. Le sublime dans le moine au bord de la mer bouleverse les conventions esthétiques qui privilégiaient le beau, la mesure et l'équilibre.

La modernité de Friedrich se concrétise dans le désir de rompre avec l'idée du beau, objectif et contraignant, pour transposer, par le biais du sublime, une subjectivité intrinsèquement artistique sur sa toile. Le sublime incarne ainsi une liberté que l'artiste s'est procuré. Il a également une signification philosophique qui dévoile les limites de la raison humaine face à l'infini. La toile friedrichienne suppose même, par l'immensité de l'espace, une lecture transcendantale orientée par une volonté d'imagination qui dépasse les contours latéraux du cadre. Le sublime alors invite à aller au-delà de l'objet matériel et sensible, il stimule des idées métaphysiques qui finissent par « s'auto-abîmer » dans leur effort incessant de penser l'impensable. Contrairement au beau qui assure un certain apaisement et plaisir, le sublime déconcerte, provoque un dérangement métaphysique dérobé par un sentiment d'enthousiasme d'ordre moral. Pascal note dans Les pensées que : « La grandeur de l'homme est grande en ce qu'il se connaît misérable, un arbre ne se connaît pas misérable. C'est donc être misérable que de (se) connaître misérable, mais c'est être grand de connaître qu'on est misérable.» Là où Pascal voit une grandeur, Kant estime qu'il s'agit d'une liberté qui chemine les actions morales de l'homme. Ce dernier, par le biais de l'expérience de l'immense, se rendra digne du bonheur, sa volonté trouvera son épanouissement dans l'infinité des voies esthétiques que le sublime lui propose.

2- De la combinaison des couleurs :

Si le poète se sert des mots pour former des vers et le musicien des notes pour composer des mélodies, le peintre alors s'approprie les couleurs, sa substance nécessaire, pour créer des tableaux. Les couleurs sont les éléments matériels qui permettent à l'imagination artistique (picturale) de se concrétiser sous une forme intelligible. Inspirés par la nature, les couleurs sont un langage, portent en eux des significations, des connotations et leur symbolique est variable en fonction de différents paramètres culturels, religieux ou encore esthétiques.

La disposition des couleurs dans la peinture romantique n'est pas hasardeuse ou contingente, elle est ancrée dans un système homogène de signes. La dimension existentielle que nous avons proposée comme grille herméneutique pour la lecture du tableau de Friedrich peut être alimentée par une analyse des couleurs utilisées. Pour ce faire, nous isolerons dans le tableau trois couleurs (que nous jugeons ad hoc pour notre lecture) à savoir le bleu, le noir et le blanc.

Le point commun entre ces trois couleurs réside dans leur terrible froideur. D'emblée on remarque la place prépondérante que le ciel nébuleux occupe dans l'économie du tableau. Les nuages frôlent démesurément un horizon profond. Ils sont associés à un gris, terne et dépressif, qui nuance la solitude, l'incertitude et plus encore la stagnation. Ces caractéristiques rejoignent l'attitude du moine méditant, et justifient par là sa posture irrésolue. Il en va ainsi pour le bleu sombre de la mer. Cette dernière curieusement vide dégage une mélancolie éminemment romantique, son calme favorise l'inspiration et la méditation. De ce fait, le bleu dans la toile de Friedrich dépasse sa fonction réaliste pour acquérir des significations allégoriques qui font de la mer une projection symbolique de l'état du Moi poétique. Enfin, le blanc éparpillé dans la toile représente le rayonnement de la lumière divine. Cette couleur pure et immaculée incarne un désir d'ascension spirituelle. Le blanc peut être attaché à la possibilité d'une fusion romantique ultime entre l'homme et la nature ; et plus loin encore une complémentarité entre les vérités de la religion et ceux de la raison.

La disposition des couleurs complète la proportion de l'espace. Elle est même en congruence avec l'expérience romantique de l'absolu laquelle se définit par l'inquiétude du Moi. Les trois couleurs que nous avons mentionnées entrent parfaitement en harmonie avec l'interprétation existentielle du tableau. L'ambigüité du gris donne sens à la sagesse du bleu et, le blanc en fin de compte présage une récompense mystique imminente.



Conclusion

La peinture de Friedrich ouvre de nouvelles perspectives à l'art pictural. Elle est liée profondément à la subjectivité de l'artiste sans pour autant dissimuler de grandes questions universelles. Il est évident que Le moine au bord de la mer favorise la représentation de la nature, la variété des couleurs, l'exacerbation des sentiments poétiques et le recours à l'imaginaire puisqu'il est inspiré du romantisme. Cependant ces éléments ne suffisent pas pour dire qu'ils sont, à eux seuls, les spécificités de la peinture romantique. Au contraire, ils contribuent seulement à esquisser les traits nécessaires pour aborder le romantisme, dans sa diversité, en tant que nouvelle conception et vision du monde. Cela revient à dire que la peinture de Friedrich ne cherche pas à procurer un simple plaisir esthétique désintéressé, elle invite à réfléchir, à mettre en exergue la condition humaine sans repères, et par là même elle acquiert sa dimension philosophique.

1. tableau de Caspar David Friedrich


Pour citer cet article :
Auteur : Rihani Mohammed -   - Titre : Le moine au bord de la mer< i> ou la peinture existentielle,
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