Anouar KARRA, Faculté des Lettres et des Sciences Humaines El Jadida, Chercheur

De la Volonté de puissance à la Violence humaine dans l'oeuvre de Jean Giono

Jean Giono est né à Manosque le 30 Mars 1895. Issu d'une famille provençale par sa mère, Giono est auréolé d'un prestige de l'idéal des Carbonari1qui le rend assoiffé d'une liberté qu'il poursuit jusqu'aux franges de l'anarchisme. Cette liberté qui le met à l'affût d'un bonheur qui ne peut être assuré que par un pacifisme intégral et par une lutte contre la violence dont l'homme est capable. En effet, l'œuvre gionienne rend compte des mille et une facettes de la violence humaine symbolisée par la volonté de puissance qui façonne la nature humaine.

C'est cette volonté de puissance qui pousse les individus à se décimer les uns des autres et les anime d'un orgueil et d'une fierté qui sévissent. Elle s'incarne dans le désir selon Nietzsche : ' de devenir plus fort, dans chaque centre de force […], de s'approprier, de se rendre maître, d'augmenter, de devenir plus fort'2. Le roman de Giono, Deux cavaliers de l'orage, illustre bien cette volonté de puissance qui s'empare du personnage Mon Cadet voulant l'emporter sur son frère Marceau. A travers cette tentative de dominer ce dernier, Mon Cadet représente cette volonté supérieure qui s'efforce de se dépasser en dépassant l'autre volonté inférieure. De ce fait, Mon Cadet qui abat d'un seul coup de poing un cheval fou à la foire de Lachau se soumet irrémédiablement à la spirale de la violence causée par le sentiment de puissance qui l'exalte. 'Cette introversion de la force '3 se voit comme le processus mortel qui met fin à l'existence humaine, un processus contre lequel Giono hurle son horreur et clame son ire. On peut dire qu'à cet égard Giono met au clair l'enracinement du sentiment de puissance dans la nature humaine qui est méchante et qui incite à commettre des actes violents et des crimes pour l'exaltation de la puissance ou dès fois pour le plaisir. Cette attitude sadique se voit dans les comportements du personnage M.V qui est un tueur en série dans Un roi sans divertissement. En effet, ce criminel qui a fait goûter la mort à quatre personnages sans raison apparente, sinon pour le divertissement qui est une façon de combler le vide existentiel et de déloger l'ennui. Cela corrobore l'affirmation selon laquelle le personnage M.V devient l'emblème d'une volonté monstrueuse qui arrache l'individu à soi-même, lequel arrachement se fait dans la violence que fait sourdre l'égoïsme de l'individu. Cette attitude qualifiée de cruauté qu'exerce le personnage contre autrui répond à un appel de domination et à un appel du dépassement de sa condition humaine, si bien que la volonté de puissance symbolisée par la violence mine le personnage gionien de tout sentiment d'humanité et se présente alors comme une force par laquelle l'homme tente de se dépasser et d'assouvir ses désirs et ses pulsions irrationnels.

D'ailleurs, Giono, autopsiste de l'âme humaine qu'il est, déniche le pouvoir altier que recèle la violence qui, en tant que force dévoratrice de l'être humain, se retourne contre l'homme qui se livre sans résistance à l'incoercibilité de son pouvoir. Il s'agit en fait d'un plissement de l'être humain causé par cette machine puissancielle que représente la violence en tant que pouvoir rétrécissant l'individu intérieur, lequel rétrécissement fait perdre à l'homme son rapport à soi. Tout l'être de l'homme se trouve envahi par la dite violence qui lui cause sa déchéance à tel point que ' la partie matérielle de nous-mêmes qui va être entourée (est) prise dans le pli'4. Cette force immanente participe à la dissolution de la consistance de l'intériorité de l'homme et à l'amenuisement voire le délitement de sa structure moïque. Cet effondrement des forces intérieures et inférieures en regard de la force supérieure qu'incarne la violence semble être le facteur qui mène l'individu à mettre fin à sa vie. L'arrêt de la vie se traduit par le suicide. Celui-ci dont les ' épidémies' se trouvent maintes fois signalées dans l'œuvre gionienne. Les romans Que ma joie demeure ou Jean le bleu se présentent comme des exemples illustratifs du repliement et du plissement de la conscience. Aussi, la Chronique Un roi sans divertissement nous rend conscients d'une violence intérieure qui se traduit par le signe du repli du personnage de Langlois sur lui-même et par le tourment taraudant suscité en lui suite à l'arrestation et l'exécution du criminel : ' Pour dire comment il était, il y a deux mots : […] austère, […] cassant.' 5 . Le sort du personnage(le suicide) illustre bien la victoire de la violence traduite par une violence intérieure qui détruit l'intériorité du personnage en le mettant dans un état de faiblesse psychologique qui le condamne à être l'objet d'une déchéance suicidaire. On pourrait avancer que cette violence prenant plutôt un aspect psychologique tire son origine de la condition humaine du personnage se trouvant voué par la force des choses, comme l'a signalé Giono dans Ennemonde, à ' l'affrontement de la solitude irrémédiable et du monde'6 . C'est cette violence qui pousse le personnage à prendre du recul au monde et à créer une distance entre lui et les autres. Cette violence qui dévore l'intérieur du personnage semble être une force invincible qui est responsable da la fin tragique d'une vie misérable que mène le personnage en question.

Par ailleurs, force est de constater que la violence dont l'appréhension n'est assurée que par la relation duelle qu'implique ce phénomène comme l'a souligné Jean-Marie Bigeard ' Connaître la violence (si on rétablit) le face-à-face agresseur /agressé toutes les fois que l'un des deux semblera manquer'7 . Cette relation conflictuelle, s'établissant violemment, entre deux entités, ne prend visage que dans la guerre qui s'affiche comme un thème obsessionnel dans l'imaginaire de Giono et comme un événement qui a martyrisé profondément sa conscience comme il l'a déclaré : ' A la guerre j'ai peur, j'ai toujours peur, je tremble, je fais dans ma culotte'8

Frappant est le roman dans lequel se trouvent imprimés les souvenirs personnels de Giono et qui reflète ses expériences. Il s'agit en fait du roman Le Grand Troupeau où Giono nous fait assister à un spectacle terrible et horrible, comme il l'a déclaré à son père pendant ses permissions :

' Il m'interrogeait sans cesse sur le spectacle de ce monde étrange dans lequel je vivais, en première ligne. Je fus d'abord très circonspect, de peur de l'effrayer ; ayant enfin compris que ce qu'il voulait m'épargner était pire que la mort, je lui décrivis avec beaucoup de détails notre vie dans la boue, nos sommeils souterrains, notre peur des espaces libres, notre besoin d'encoignures et de cachettes, l'étrange sensation que nous éprouvions quand nous nous tenions debout, l'éclatement des obus et ce sifflement précurseur qui nous aplatissait sur le sol. Je décrivis avec encore un peu plus de complaisance mon expérience de

Verdun,mais en me bornant toutefois à parler des transformations constantes du paysage, du ciel, des lumières, des flammes, des aveuglements, des assourdissement, de cette mise en pétrin et de ce brassage de terre et d'hommes, de cette absence totale de réalité qui en résultait' 9

De ce fait, la guerre devient l'expression de la violence humaine qui est responsable de l'anéantissement des individus voués à la mort. De là, le surgissement d'une terre gorgée de morts, palpitant d'une vie absurde. A travers ce thème de la guerre qui déchire amplement l'âme gionienne et qui exprime la bêtise de l'homme dans sa tentative de subsister :' […] La guerre que se font les hommes pour vivre'10 en dominant l'autre, on surprend la violence de l'affrontement de l'homme à la solitude rongeant son être et à sa peur dévoratrice, la peur d'être anéanti par les machines guerrières qui engendrent des dégâts aussi bien matériels que humains. Ainsi, le texte gionien plane-t-il une atmosphère macabre et funèbre. De tels accents mornes se trouvent signalés, comme je l'ai montré dans mon livre11, dans l'essai de Giono à a savoir ' Le Poids du ciel'12 où l'essayiste donne un aperçu fort complet sur le nombre farouche d'hommes qui ont trouvé la mort à cause de cette machine monstre qui n'épargne personne et facilite les attaques par les plus dangereuses armes :' Terrible bombardement de nankin par cent avions nippons', ' la bombe électron brûle à une température de trois mille degrés. Il est impossible de l'éteindre avec les moyens ordinaires. […] Le poids de cette bombe est de cinq kilos. Un seul avion dont la charge utile est de deux tonnes peut en porter quatre cents et une escadrille trois mille. '13. Giono, de ce fait, nous fait prendre conscience de la cruauté de la nature humaine mue par la volonté de destruction qui réverbère selon Nietzsche ' (la) volonté d'un instinct plus profond encore […] la volonté du néant'14 . Cette violence militaire qui s'abat lourdement sur l'homme est nourrie par une autre violence d'ordre idéologique. En effet, il s'agit de l'hégémonie des chefs politiques dans la vie humaine qui s'est pliée sous la force et la puissance de l'idéologie que Giono considère comme une violence faite à l'homme en ce sens qu'elle suscite en lui le besoin d'obéissance aux chefs, le besoin de contracter ce que Nietzsche appelle ' Les vertus du troupeau'. Cette sujétion de l'homme aux idées difformées et hypocrites des 'têtes' politiques tombe dans la puissance de leurs pensées qui s'emparent totalement de l'esprit de l'homme devenant un réceptacle passif de ces pensées envenimant sa nature si bien que ' celle-ci s'est dévidée et dégradée en se transformant en un simple matériel à dominer et sans autre but que cette domination même'15. Les chefs politiques dont les pensées exercent une lourde violence sur l'esprit humain en ceci qu'ils arrachent violemment l'homme à lui-même en lui faisant adopter une autre vision du monde et en le privant de sa faculté de penser, de juger et de concevoir sa propre vision du monde. A ce machinisme politique Giono oppose un individualisme anarchique qui fait éprouver à l'homme sa joie existentielle en réalisant son choix dans l'existence et qui lui garantit sa singularité. C'est cette quintessence que possède l'homme que l'idéologie cherche à écraser en le faisant penser à ce que la mort sur le champ de bataille lui accorde l'honneur et l'étiquette d'héroïsme. C'est contre cette violence destructrice et violente que Giono vitupère : ' Le héros n'est pas celui qui se précipite dans une belle mort, c'est celui qui se compose une belle vie'16. Ce dernier qui porte les lunettes d'esprit perçoit le mécanisme de cette violence incarnée par l'idéologie dont la puissance couve dans son pouvoir efficace résidant dans la distorsion du réel si bien qu'elle rend méconnaissable et séduisante une réalité qui tombe dans la médiocrité à laquelle s'abaisse l'humanité. En effet, l'effet idéologique intervient imbattable dans le système que représente le réel fragile à toute pénétration d'idées qui agissent dans la conscience de l'homme qui se métamorphose en machine exécutante dans la proportion où ,comme les appellent Giono dans son Essai Le Poids du ciel, les 'têtes' politiques lui font miroiter de fausses valeurs qu'il se laisse hisser au-dessus de lui-même. Ces valeurs, comme la gloire et l'honneur, poussent aveuglément l'homme à sacrifier sa vie dans le but de sauver sa dignité nationale comme l'a souligné Giono dans Le Poids du ciel :' Femmes mobilisées. Vous avez été promues à la dignité de belligérantes. Vous aussi vous devez mourir pour la patrie […]'. Et Giono d'ajouter dans la même page : ' Ne pas perdre la face. Tel est le souci quotidien des vedettes de l'écran'17. De ce fait, l'idéologie apparaît comme s'engendrant dans la réalité humaine, qui cesse d'être authentique et afférente à la praxis et qui subit inévitablement un travestissement voire un renversement engendrant une autre réalité correspondant aux intérêts après lesquels soupirent les classes dominantes, comme l'a judicieusement souligné Trent Schroyer : ' Le monde de l'homme, dans la vie selon les normes communes, n'est perçu que comme le réseau du besoin individuel et de l'intérêt personnel'18. Et Paul Ricœur de renchérir sur l'altération et la dénaturation du réel dont l'homme est victime : ' la réalité ne s'exprime pas en tant que telle mais comme une réalité autre. L'existence empirique commune n'a pour loi son propre esprit(Geist) mais bien plutôt un esprit étranger, pendant que, de l'autre côté, l'idée réelle n'a pas de réalité développée en dehors d'elle-même, mais elle a plutôt l'existence empirique comme son existence'19

A l'orée du texte, la violence humaine qui se ressource et s'origine dans la volonté de puissance qui meut l'être humain est un thème à connotation négative dans l'imaginaire gionien zébré d'éléments qui tournent en orbite autour du thème de la violence, comme des satellites autour d'une planète. L'œuvre gionienne illustre bien ce phénomène qui devient une structuration du monde dans la mesure où c'est la violence que ce soit idéologique, inter-humaine, intra-humaine qui semble s'imposer. Elle met au clair l'infinie cruauté de la nature humaine comme il l'a dit dans son essai Les Vraies richesses :' L'homme est naturellement méchant'20 ou comme l'a souligné Nietzsche dans Ecce Homo :' Je ne suis pas un homme, je suis de la dynamite'21

Bibliographie

Ouvrages consultés

Jean Giono, Œuvres romanesques complètes, III

Jean Giono, Les Vraies Richesses., Œuvres Romanesques Complètes., IV, Ed. de la Pléiade, Gallimard

‎Jean Giono, Ennemonde et autres caractères‎, NRF Gallimard, 1968

Laurent Foucault, Deux cavaliers de l'orage ou la fatale introversion de la force, in Jean Giono imaginaire et écriture, Actes du colloque international Jean Giono de Talloires, 4-6juin 1984 Edisud, Aix-en-Provence,1985

Jean Giono, Ecrits pacifistes, Gallimard, 1997

Jean Giono, Le Grand Théâtre, Pléiade TIII

Jean Giono, De Homère à Machiavel, Gallimard, 1986

Anouar KARRA, Le poids du ciel de Giono : une révolte romantique contre la modernité, Editions Universitaires Européennes, 201 3

Jean Giono, Le poids du ciel, Gallimard, Paris, 1938

Jean Molino, pour une théorie sémiologique du style, Paris, Gallimard, 1992

Friedrich Nietzsche, La volonté de puissance, Tel Gallimard, 1995

Jean-Marie Bigeard, La violence, Librairie Larousse, Collection' Idéologies et sociétés', 1978

Gilles Deleuze, Foucault, Collection' Critique', Les Editions de Minuit, 2004

Max Horkheimer, Eclipse de la raison suivi de Raison et de Conservation de Soi, Payot, 1974

Trent Schroyer , Critique de la domination ' origines et développement de la théorie critique', Payot, 1980

Paul Ricœur, L'idéologie et l'utopie, Points, 2005

Friedrich Nietzsche, Ecce Homo, trad. E Blondel, Ed.GF-Flammarion, 1992

1* Jean Molino, pour une théorie sémiologique du style, Paris, Gallimard, 1992, p.145

2* Friederich Nietzsche, La volonté de puissance, Tel Gallimard, 1995, p.336

3* Laurent Foucaut, Deux cavaliers de l'orage ou la fatale introversion de la force, in Jean Giono imaginaire et écriture, Actes du colloque international Jean Giono de Talloires, 4-6juin 1984 Edisud, Aix-en-Provence,1985, pp. 173-187

4* Gilles Deleuze, Foucault, Collection' Critique', Les Editions de Minuit, 2004, p.111.

5* Œuvres romanesques complètes, III, p.480

7* Jean-Marie Bigeard, La violence, Librairie Larousse, Collection' Idéologies et sociétés', 1978, P.8

8* Jean Giono, Ecrits pacifistes, Gallimard, 1997, PP.16-17

9* Jean Giono,Le Grand Théâtre, Pléiade TIII, P.1069

10* Jean Giono, De Homère à Machiavel,Gallimard, 1986, P.171

11* Anouar KARRA, Le poids du ciel de Giono : une révolte romantique contre la modernité, Editions Universitaires Européennes, 201 3

12* Jean Giono, Le poids du ciel, Gallimard, Paris, 1938, p.75

13* Ibid,p.168

14* Ibid, p.46

15* Max Horkheimer, Eclipse de la raison suivi de Raison et de Conservation de Soi, Payot, 1974, p.76, Nous vous renvoyons à notre communication faite le 27 Juin 2013 à la Faculté des Lettres et des Sciences humaines Sais-FES Maroc et qui s'intitule ' Le Poids du ciel de Jean Giono : une tentative de remembrement avec le cosmos'

16* Jean Giono, Le poids du ciel, Gallimard, Paris, 1938, p.167

17* Ibid, p.139

18* Trent Schroyer , Critique de la domination ' origines et développement de la théorie critique', payot, 1980 ,p.80

19* Paul Ricœur, L'idéologie et l'utopie, Points, 2005, p.52

20* Jean Giono, Les Vraies Richesses., Œuvres Romanesques Complètes., IV, Ed. de la Pléiade, Gallimard

21* Friedrich Nietzsche, Ecce Homo, trad. E Blondel, Ed.GF-Flammarion, 1992,p.70



Pour citer cet article :
Auteur : KARRA Anouar -   - Titre : De la Volonté de puissance à la Violence humaine dans Oeuvre de Jean Giono,
Url :[https://www.marocagreg.com/doss/monographies/article-volonte-puissance-violence-giono-9fgh-karra-anouar.php]
publié : 2015-01-27

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