Synonymie, rhétorique et esthétique de la réception chez Abou Hilal Al - Askari

Mohamed El Bouazzaoui, USMBA - Fès

Résumé :

Le présent article s'efforce d'une part d'analyser quelques réflexions d'Abou Hilal Al- Askari sur les différences entre les mots et la question de la synonymie ; d'autre part de présenter les grandes lignes de la pensée critique de l'auteur à propos de la production du texte, de l'importance de la rhétorique aussi bien au niveau de la production que de la réception du texte.

Mots-clés : langue arabe, synonymie, nuance, rhétorique, art, esthétique, critique, réception, lecteur

A bien considérer la langue arabe, il indéniable que celle-ci figure parmi les langues les plus riches, étant donné que nombre de mots possèdent des synonymes : une chose peut être désignée par une multitude de mots. Certes,entre un mot et un autre, il existe des nuances, mais cela ne peut qu'enrichir la langue. Cette richesse a poussé beaucoup de chercheurs à interroger de plus près les mots et les sens qui en découlent. La synonymie, comme phénomène linguistique, a été reconnue à la langue arabe par des érudits en la matière. Nous pensons ici à Sîbawayh1, grand grammairien qui énonce ceci :« je reconnais la convergence des mots et la différence des sens » (Sîbawayh1999 : 24). Nous déduisons que les Arabes avaient l'habitude d'utiliser la synonymie dans leur communication quotidienne et dans leurs productions poétiques. Dans les développements fournis par Sîbawayh, la synonymie n'est pas dépréciée, mais considérée comme un phénomène fécondant pour la langue.

Par ailleurs, AI-AsmacĪ, éminent penseur (123- 216 de l'hégire), a développé toute une réflexion au sujet de ce même phénomène et avait tendance à utiliser les synonymes dans sa manière de parler et d'écrire de la poésie. Suite à la remarque qui lui a été faite par Hârûnar-Rachîd ben Muhammad ben al-MansûrAI-AsmacĪ, rapporte-ton, affirme : « ô commandant des croyants ! Comment puis-je ne pas l'être, moi qui ai appris soixante-dix mots pour désigner la pierre ». (Assaad Marar 2002: 78).

Abou Al Fath Othman Ibn Jeni2 a consacré un chapitre (Bab talaāqi al maācani) de son livre AL Kasaess à la synonymie. Pour lui, la synonymie, de par la richesse qu'elle assure fait la gloire de la langue arabe. Il y fournit une série d'exemples qui attestent que plusieurs mots rendent le même sens, en dépit de leurs origines différentes. Il y montre aussi son admiration pour cette richesse lexicale imputable à la synonymie. Dans ce chapitre- clé de son livre, Ibn Jeni explicite la différence entre la synonymie et la dérivation en se basant sur l'origine de la signification. En effet, dans le cas de la synonymie, l'origine de la signification est avant tout la pensée que porte le locuteur, abstraction faite de la différence des mots qu'il utilise et de leur diversité. A contrario, dans la dérivation, le sens provient des mots et de leur combinatoire. (Ibn Jeni 2008 :113)

Si les figures que nous venons de citer ci-haut se prononcent en faveur de la synonymie dans la langue arabe et la considèrent comme source de richesse linguistique et lexicale indéniable, nombre de penseurs ont rejeté cette thèse en présentant des arguments et des exemples. C'est le cas de Abou Ali Al Farissi ,Ibno Darasstouih ( 337 h), Ibno Al Arrabi, ( 231 h) et Abou Hilal Al- Askari.

Dans cet article, nous nous assignons comme objectif d'abord d'étudier le rejet de la synonymie chez Abou Hila Al - Askari et d'exposer ses arguments, en nous basant sur son livre Al- Furūq fi al-lughah (ou Al- Furūqal-lughawiyah). Puis, nous nous efforcerons de mettre en évidence son apport dans le domaine de la rhétorique et de la critique littéraire en nous appuyant sur son livre Asinacatayn.

Remise en question de la synonymie chez Abou Hilal Al -Askari

Dès l'introduction de son livre, Al- Furūq fi al-lughah, l'auteur précise l'objectif de son travail. Celui-ci consiste à remettre en cause l'idée de la synonymie parfaite entre les mots arabes. Certes, il reconnait l'existence d'un rapprochement lexical entre les mots, mais cela ne signifie pas, chez lui, une parfaite correspondance. Cela dit qu'une distance sémantique sépare deux mots, a priori proches l'un de l'autre. Cette distance peut être soit minime, soit grande au point de prendre le dessus par rapport à ce qui rapproche les deux mots. Aussi Abou Hilal se préoccupait-il de la précision des mots et de leur sens. De ce fait, il considère que la langue doit être en mesure de référer de manière précise et transparente à la réalité des êtres et des choses. Ce souci de la précision se trouve au cœur du livre Al Bayane, dans lequel Al Jahiz énonce que la langue doit permettre de se faire comprendre et de comprendre autrui. La réflexion d'Abou Hilal intervient dans un contexte précis marqué au sceau de polémique au sujet de l'interprétation du texte coranique qui fut surdéterminée par des considérations liées au savoir, aux orientations des Madhhah (Ecoles coraniques classiques du droit musulman sunnite) et bien entendu à des raisons sociales. Force est de rappeler ici qu'après la première moitié du siècle de l'Hijrah, en raison de l'entremêlement d'autres langues/cultures avec la langue arabe, il y avait un danger croissant de la perte du patrimoine de cette langue. Les contacts étroits entre personnes de différentes langues ont entraîné l'apparition de lahn3 en langue arabe.

En outre, nous ne pouvons ignorer l'influence de l'héritage laissé par la logique et la philosophie grecques sur les Arabes. Cette influence les a poussés à réfléchir sur la question de la précision dans la langue. Dans ce contexte, il était urgent de mener un véritable travail sur les définitions, sur l'élaboration des critères distinctifs permettant de distinguer les significations véhiculées par les mots voisins.

Abou Hilal Al Askari figure parmi ces chercheurs avant-gardistes qui ont consenti des efforts afin de normaliser la langue arabe et surtout empêcher sa déperdition. Il est le linguiste qui a conçu le premier livre sur les différences linguistiques et nié la synonymie en langue arabe, car les mots qui sont considérés comme synonymes proviennent des différents dialectes. Il précise d'emblée que les sources mobilisées dans le corps de son texte sont puisées dans le Saint Coran. Autrement dit, il s'efforce d'interroger les mots du coran que certains considèrent comme de parfaits synonymes. De même, il s'attelle à étudier les différences entre quelques mots d'usage dans la jurisprudence et dans la vie quotidienne. Il se réfère également aux Hadiths du prophète Mohamed ou de ses compagnons et à la poésie arabe. Cela prouve l'érudition d'Abou Hilal et notamment sa quête de précision des mots à utiliser afin d'éviter l'imbroglio. Il est très conscient du caractère dynamique du langage et ne croit pas qu'il soit statique et stationnaire. Aussi traite-il d'extension sémantique plus de 150 fois dans son livre.

Pour aborder les Furūq, les différences, au niveau de la langue, l'auteur procède par rubrique, plutôt que de mettre les articles par ordre alphabétique. Par exemple, dans le chapitre WVIII du livre ( Al – Askari 1994 :360), il tire au clair les nuances existant entre des mots tels que tācah/ cibādah, fard/ Wujūb, mubāh/ halāl, tawbah/ ictidhār et analyse leur antonymes respectifs. Parfois, il range une série de mots en fonction des topics ou des thèmes. En effet, dans le deuxième chapitre, il déploie les catégories et les registres de la volonté (Al irāda) et leurs opposés en les comparant à ceux de l'action. Toutefois, le livre ne suit pas une méthode bien précise pour la collecte et l'analyse du matériau. Cela est dû au fait que l'auteur se réfère à plusieurs champs de connaissance à la fois. D'où l'effet d'éclatement qui caractérise la structure interne du livre. Mais l'auteur a pris le soin de préciser dans l'introduction de son livre la méthodologie adoptée pour déterminer les différences entre les mots synonymes. Il utilise également un certain nombre de termes employés dans la logique traditionnelle. L'application des méthodes de la logique à la «langue et à la linguistique» a provoqué des critiques de nombreux linguistes et modernes et de certains savants anciens, comme Ibn Khaldun4.

Dans ce qui suit, nous tenterons de présenter quelques exemples de mots dont Abou Hilal Al Askari nie tout rapport de synonymie car ils sont deux signes différents qui réfèrent à deux réalités éloignées.

Dans le premier chapitre d'Al-Furūq, Abou Hilal donne une liste de huit règles pour distinguer les significations. Il considère que la signification des mots diffère pour l'une des huit raisons. Sur la base de la discrimination entre les significations des mots selon ces critères, il énonce que la synonymie ne se produit pas en arabe, sauf lorsque les mots, qui sont considérés comme synonymes, proviennent de dialectes différents. Voici les huit règles pour discriminer les significations des mots, telles que proposées par Abou Hilal :

deux mots différents ne peuvent être considérés comme des synonymes s'ils sont utilisés de manières différentes : cilm et macrifah ne peuvent avoir la même signofication car Cilm peut avoir deux compléments d'objets, alors macrifah se contente d'un seul. De surcroit, Macrifa présuppose la simple connaissance d'une chose ou d'une personne, tandis que Cilm requiert un surplus d'informations concernant la chose ou la personne. Par exemple, calimto zaydan est un énoncé qui ne contient en soi aucune information. C'est seulement quand un mot est ajouté, comme Kā'iman qu'une information est transmise. En revanche, carifto zaydan est un énoncé qui transmet une information sans qu'il y ait besoin d'ajouter un autre complément.

Deux mots ne peuvent être synonymes s'ils réfèrent à deux qualités différentes. C'est le cas par exemple de hilm et imhal. En effet, Hilm ne peut être qu'une bonne qualité, tandis qu'imhal peut référer à la fois à une qualité ou à un défaut.

Deux mots identiques ne peuvent rendre le même sens quand il s'agit de contextes différents. Abou Hilal donne l'exemple de mazah et istihzā'. Mazah ne connote ni la dégradation ni l'humiliation du destinataire. Par contre, istihzā' a un sens très négatif puisqu'il présuppose une attaque adressée au récepteur.

Deux verbes différents ne peuvent avoir la même signification s'ils prennent des prépositions différentes quand il s'agit de les rendre transitifs. Abou Hilal donne plusieurs exemples de ces verbes à prépositions différentes. Nous en retenons ici le cas des verbes cafā et ghafara. On dit cafawtu canhu pour signifier : « j'ai renoncé à sa punition », alors que l'expression ghafartulahu, quant à elle, signifie « j'ai caché son péché pour ne pas le déshonorer ».

Deux mots n'ont jamais la même signification quand leurs antonymes ont des sens différents. L'exemple de hifz et ricāyah est dans sens très éloquent. En effet, le contraire de hifz est idācah, qui signifie littéralement perdre ou gaspiller quelque chose. L'antonyme de ricāyah est ihmāl, signifiant négligence. Par conséquent, les troupeaux qui restent sans berger s'appellent hamal, et ihmāl est ce qui entraîne la perte (idācah). De plus, hifz implique l'effort consenti afin de supprimer ce qui peut être nuisible à une chose.

Si deux mots sont différents au niveau de leurs dérivations, leurs significations ne peuvent pas être identiques. L'un des exemples donnés par Abou Hilal est le couple Siyaāsah et tadbir. L'auteur précise que le mot siyasah est dérivé de sus, nom d'un insecte connu. Siyāsah signifie voir une chose minutieusement. Et Allah ne peut pas être décrit en termes de siyāsah. Le mot TadbĪr est dérivé du mot dubr signifiant l'arrière de la chose : dubr al- shay est la « dernière partie d'une chose ». Dans ce sens, l'expression Adbara al- omūri revient à dire « les conséquences des affaires ». Un autre couple de mots qui illustre ce phénomène est celui de tilāwah/ quirā'ah. Tilawah est un mot qui ne peut pas être utilisé tout seul, puisque le verbe talā, yatlū implique la succession, donc tilāwah est utilisé à propos de la lecture successive. L'on peut dire qara'afulanon ismaho et non pas talafulanon ismaho.

Deux mots ne peuvent avoir le même sens s'ils ont deux formes différentes ( sighah). C'est le cas, entre autres, de istifhām et su'āl. Istifham ne peut être utilisé que par une personne, parce qu'elle a des doutes, qui cherche à comprendre. Cela est d'autant plus vrai que le mot istifhamm est formé sur le schème de istifcāl qui implique une demande. A contrario, su'āl peut être utilisé à propos de quelque chose connue ou qui est susceptible de l'être. Expliquant ce phénomène, Djamel Kouloughli5 énonce que : « pour ce qui est de la différence qu'impose le schème du mot, elle est [illustrée par] la distinction entre le fait de « se renseigner » ([al-istifhâm]) et celui d'« interroger » ([al-su'âl]). En effet, la demande de renseignement [istifhâm] ne peut porter que sur ce qu'ignore le demandeur puisque ce dernier cherche à être renseigné, alors qu'il est possible d'interroger autant sur ce que l'on sait que sur ce que l'on ignore. La forme même de l'expression « se renseigner », qui est réfléchie, et exprime donc une demande, renseigne sur ce qui la différencie de la notion « interroger»(Kouloughli 1997:174).

Quand deux mots relèvent de deux origines différentes, ils ne sauraient avoir le même sens. L'un des exemples fournis par Abou Hilal concerne hanĪn et ishtiyāq. La signification originale de hanĪn est le cri que fait un chameau quand il a envie (ishtiaq) de retourner dans son territoire habituel. Suite à son usage intensif, le mot hanĪn est utilisé à la place d'ishtiyāq. Aussi la cause est- elle remplacée par la conséquence.

Compte tenu des exemples exposés ci-dessus, force est de retenir que, si, à la lumière des règles susmentionnées, aucune relation sémantique n'est trouvée entre deux mots, il convient de les considérer, par conséquent, comme des mots issus de dialectes différents. Dans ce sens, l'auteur illustre son idée par l'exemple de qidr et de būrmah, signifiant marmite. Le premier est utilisé dans le dialecte de Basrah, alors que le deuxième est d'usage dans le dialecte de Makkhah (la Mecque). Il en va de même pour le mot « Allah » (Dieu) en arabe et Azāren en perse.

Ces exemples attestent également la culture encyclopédique de l'auteur. Les multiples références qu'il fait à d'autres savants et linguistes montrent qu'il est un grand lecteur de ses prédécesseurs et un excellent connaisseur des traditions de chaque peuple. Son livre reste ancré dans la culture de la société et dans la religion.

Kitab assinācatayn : traité de rhétorique et de critique littéraire

Outre son travail sur les différences dans la langue, Abou Hilal a écrit un autre livre qui a fait date. Il s'agit d'Asinācatayn, livre entièrement consacré aux questions de la rhétorique et de la critique littéraire. Dans l'introduction du livre, l'auteur expose clairement les objectifs de sa contribution : d'une part, il s'agit de traiter de la rhétorique du texte coranique afin de montrer son icjaz linguistique (son caractère miraculeux et défiant) ; d'autre part il s'attèle à des questions afférentes à la littérature. En effet, la valeur qu'il accorde à la rhétorique s'explique par sa ferme conviction qu'une bonne interprétation du texte sacré en est tributaire. Celle-ci permet de bien saisir les messages implicites du Coran et surtout d'éviter les dérives liées à l'exégèse : « Si l'homme néglige la rhétorique et l'éloquence, il ne saurait saisir le miracle du coran, la rigueur de sa composition, le génie de sa structure et les secrets de sa précision »6. (Al- Askari 1971 : 3). Il va sans dire que la vraie foi dépend en grande partie de la bonne compréhension du Coran. C'est pour cette raison qu'Abou Hilal Al Askari insiste avec force sur la maitrise de la rhétorique, qualifiée de voie royale pour accéder au vrai sens du Coran. Aussi l'auteur discrédite les lectures intuitives qui ne font pas cas de logique et de démonstration. De même, il avance que l'homme de lettres, le poète en l'occurrence, se doit de faire preuve d'une haute connaissance en matière d'Al- Balaghah. C'est la garantie, par excellence, qui lui permettra d'éviter les pièges de la langue, l'utilisation d'un registre en porte-à- faux avec la dimension esthétique et poétique qu'il veut donner à son texte. Dans cet ordre d'idées, l'auteur énonce que : « le poète qui ignore la rhétorique, court le risque de mélanger, dans sa poésie, clarté et opacité, finesse et impureté. Il produira du difforme et sera la risée de l'inculte » (Al-Askari 1971 :2). En écrivant Asinācatayn, Abou Hilal Al- Askari s'assigne plusieurs objectifs dont :

Faire connaitre l'art de la rhétorique et montrer ses vertus. Le livre se veut une invitation à la valorisation de cet art, adressée aussi bien au simple apprenant, aux lettrés ainsi qu'aux poètes et aux critiques littéraires.

Pallier la pénurie des livres consacrés à la rhétorique. Certes nombres d'auteurs ont écrit des livres très intéressants sur cette discipline, mais l'auteur estime que ces écrits ne sont pas suffisants et parfois pèchent pas le manque de précision et par quelques apories de la méthode. A cet égard, il reconnait la pertinence du livre d'Al Jahiz, Albayan watabyin, même si ce livre est, selon lui, difficile d'accès vu l'absence de rigueur au niveau de sa composition.

Il s'agit là de certaines raisons qui ont présidé à l'écriture d' Asinācatayn : la finalité de l'auteur est de mettre à la disposition des lecteurs, avertis et moins avertis, un ouvrage clair, bien élaboré et structuré, fourni d'explications ni trop rudimentaires, ni très prolixes. Au lieu d'adopter entièrement la méthode des Moutakalimine7, Abou Hilal affiche une propension à citer des sources religieuses, des hommes de lettres très anciens et des poètes confirmés.

Le titre de son livre est très éloquent dans la mesure où il apparente l'écriture de manière générale et la poésie de manière particulière à une forme de « création » et de « fabrique ». C'est dire que l'écriture, comme art et création, pour répondre aux impératifs esthétiques de l'époque, doit observer nombre de normes. En effet, Abou Hilal ne manque pas de présenter des règles incontournables que toute production littéraire doit respecter.

Force est de constater que l'auteur, dans Asinācatayn, adopte une approche éminemment didactique. En effet, il y explicite les règles de base auxquelles tout créateur littéraire et tout critique doivent se référer. Aussi marque-t-il une distance avec ce qui était d'usage dans ce domaine, à savoir l'appréciation de l'art littéraire uniquement à partir du prisme du goût. L'approche de l'auteur n'est pas pionnière du moment que ces prédécesseurs ont bien posé les grands jalons d'une approche basée sur la rhétorique. Or, Abou Hilal n'a pas seulement repris les travaux des autres, mais il a fait montre de créativité au niveau des critères et règles destinés à régir l'art de la littérature, aussi bien au niveau de la production qu'au niveau de la réception.

Avant de présenter quelques normes proposées par Abou Hilal dans son livre, il convient de préciser que l'auteur y aborde de front rhétorique et critique. Cela montre que les deux sont étroitement liées quand il s'agit d'approcher la littérature. En effet, pour Abou Hilal, la rhétorique et la critique ont ceci en commun d'avoir le même objet, à savoir la littérature, et de mettre en évidence ses qualités et ses dimensions esthétiques et ses imperfections. Pourtant, Abou Hilal fait la distinction entre rhétorique et critique. La première englobe des règles rigoureuses qui permettent aux écrivains et aux poètes de produire des textes exempts d'erreurs et d'imperfections. Car, c'est dans la rhétorique que les hommes de lettres puisent les éléments de l'esthétique afférents à la littérature, les principes qui font la force de cette dernière et surtout les conditions que requiert sa clarté. Dans cette perspective, la rhétorique est de facture didactique attendu qu'elle donne aux créateurs littéraires les outils nécessaires à l'écriture : certes les écrivains et les poètes disposent d'idées et d'imagination suffisante, mais l'apport de la rhétorique consiste à leur apprendre comment s'exprimer, c'est-à- dire choisir le style qui sied à la situation.

La critique, quant à elle, se veut un champ plus large car il s'agit d'une appréciation de la littérature sous plusieurs angles. Elle intervient a posteriori, autrement dit quand le texte littéraire est achevé. Elle évalue le style, la signification, l'authenticité du texte et son adéquation avec les intentions qu'il se donne et l'effet recherché/ et ou à produire chez le récepteur.

A lire le livre Asinācatayn, il est aisé de constater que le livre s'articule autour de deux éléments (l'écriture et la poésie) dont l''auteur ambitionne d'asseoir un ensemble de normes, en confrontant signifiant et signifié, forme et sens.

Allant dans le sillage de l'école d'Al Jahiz, Abou Hilal accorde une grande valeur à la forme des mots car elle surdétermine l'effet de la littérature. Ce n'est pas le sens qui est donc privilégié mais la forme. Ainsi écrit-il dans le premier chapitre de la deuxième partie de son livre : « Le discours est apprécié pour sa fluidité, sa simplicité, sa clarté et le choix de ses mots » (Al- Askari 1671 :56). En privilégiant la forme du mot, Abou Hilal valorise la rhétorique : c'est celle-ci qui permet d'élire le mot le plus significatif et surtout le plus percutant. Le travail sur la forme des mots n'est pas facile. L'auteur donne l'exemple des poètes qui fournissent un grand effort au niveau de leur production (de leur Sināca : création et fabrique), non pas pour rendre leur texte transitif (qui véhicule un message déterminé et une signification donnée), mais afin de toucher le récepteur. Cela dit que la littérature ne cherche pas à faire comprendre un message, ni à transmettre des informations et à les inculquer. Elle cherche plutôt à travailler davantage sur l'invention et la création. Un homme de lettres est avant tout un créateur qui use de son génie pour exprimer sa subjectivité et sa capacité à créer des images, à envelopper une idée par l'imagination créatrice et à transcender la réalité habituelle et les lieux communs. Abou Hilal défend la thèse selon laquelle l'effet littéraire est tributaire de la qualité des mots choisis et de leur forme. Il établit une typologie des mots. En effet, il reconnait la différence entre les mots « étranges », « péjoratifs et violents », ambigus, et plats. Par « étrange », il désigne tous les mots qui ne sont pas d'usage et qu'un poète utilise avec pédanterie déplacée. Une telle pratique est, selon Abou Hilal, synonyme d'impuissance et preuve de la non sincérité. Par « péjoratif et violent », l'auteur désigne le recours à des mots rébarbatifs au lieu d'en élire d'autres plus simples, mais percutants. L'auteur n'admet pas aussi l'utilisation de mots ambigus et plats.

Nous pouvons inférer de ce qui précède que l'auteur, en essayant d'établir des normes valables pour la rhétorique et la critique, ne manque pas de poser quelques principes de l'esthétique de la réception. En effet, son approche prend en ligne de compte le statut du récepteur. Le texte littéraire, tous genres confondus, est une œuvre artistique où la forme et l'esthétique doivent atteindre un haut niveau de perfection, sans que cela nuise à la qualité de sa réception. D'où l'insistance d'Abou Hilal sur la transparence et la limpidité du discours utilisé : « Tu dois connaitre les sens et leur nuance, les adapter au statut des récepteurs et aux situations d'énonciation, prévoir pour chaque catégorie sociale un discours approprié et pour chaque situation un propos commode »8. (Al- Askari 1971 : 153). Même en parlant des problèmes liés à la réception, l'auteur ne perd pas de vue l'importance de la rhétorique. En effet, le lecteur demeure incapable de pénétrer le texte et de saisir sa signification s'il ne justifie pas d'une maitrise suffisante de cet art. Autrement dit, le lecteur doit mobiliser une culture de la réception qui lui permettra de comprendre la visée du créateur (ici l'auteur), ses préférences esthétiques, son goût et surtout le non-dit dans le texte. De ce fait, la position critique d'Abou Hilal entretient des affinités avec la critique moderne stipulant que le lecteur est un co-auteur sans lequel la signification d'un texte demeure incomplète. La réception du texte comme acte d'interprétation ne se limite pas chez Abou Hilal aux simples et uniques considérations esthétiques, ni à l'évaluation du texte (bon vs mauvais), ni à la stricte compréhension des significations véhiculées par le texte. Par esthétique, il entend la compétence du lecteur à s'approprier le texte dans sa globalité : composition, fabula, imagination, esthétique et visées. Un lecteur- critique qui se contente d'un seul aspect donne lieu à une réception tronquée et maladroite. Par conséquent, il est, selon Abou Hilal, un lecteur passif et « inculte (Jāhil)»(Al- Askari1971 : 10). En outre, le livre Asinācatayn traite de la création et de la réception comme des éléments inséparables. Aux auteurs, poètes, auteurs de lettres et de prêches, l'auteur donne le même conseil : la production et la réception sont deux opérations intimement liées, d'où la nécessité de penser de manière permanente à l'entité réceptrice, au lecteur. Car au moment de produire, l'auteur et le poète communiquent inconsciemment avec le récepteur. Celui-ci exerce une forme de contrôle et de censure sur l'instance créatrice. Cette présence du lecteur sur laquelle insiste Abou Hilal équivaut à la notion moderne de lecteur implicite, très utilisée dans la critique moderne en Occident. Ce qu'il convient de retenir à ce niveau, c'est que l'auteur, pour valoriser l'instance lectrice, interpelle l'attention des auteurs et des poètes sur les défauts de l'écriture. Il les invite à éviter les mots creux, vulgaires et abscons. Il attire également leur attention sur les méfaits de la répétition et du non- respect du mètre en poésie (Al- Askari 1971 : 159). La répétition et la redondance (Al Itnāb) sont suffisamment critiquées par l'auteur car elles rendent le sens du texte très plat et ne favorisent point la participation active du lecteur à la construction du sens. Le bon créateur est celui qui évite la platitude en usant de l'économie du langage, en laissant des vides dans le texte et en pratiquant l'ellipse. C'est dire que selon Abou Hilal le lecteur doit être un acteur actif au niveau de la réception du texte et de son interprétation.

En définitive, certes, au quatrième siècle de l' Hégire, la notion de la réception n' était pas encore instituée, mais, au vu des développements consacrés par Abou Hilal aux questions de la production, de la création et de la réception en matière d'écriture et de poésie, nous pouvons avancer qu'il a eu le mérite de poser les linéaments de l'esthétique littéraire, même si celle-ci est présentée sous la rubrique de la rhétorique. Cela est d'autant plus vrai qu'il met en évidence le dialogue esthétique et cognitif qu'entretient le texte, avec toutes ses composantes, et le lecteur, entité qui a sa propre culture de réception, ses propres canons esthétiques et rhétoriques.

Bibliographie

Al Askari- Abou Hilal .1994. Al- Furūq fi al-lughah. Liban : Jross Presse.

Al Askari, Abou Hilal. 1971. Assinacatayn. Al-kitabawachicr. Le Caire : Dar Al fikr Al carabilitabciwanachri.

AssaadMarar, Mehdi. 2002. Jadaloallftdhwalmacna. Amman Jordanie :EditionWail.

Ibn Jenni, Abou Al- Fath Othman.2008. AL Kasaess. Le Caire : Dar Al Kotob Al Cilmiya.

Ibn Khaldoun. 1938. Les Prolégomènes. Paris :, Librairie orientaliste Paul Geuthner.

Sîbawayh.1999. Al Kitab, Tome I. Beyrouth : Dar Al- Kotob Al Ilmiya, Première Edition, (texte annoté par Abdessalam Haroun).

Kouloughli, Djamel. 1997. « Contre la synonymie. Kitāb al-Furūqfī l-luġah de 'Abū Hilāl al-'Askarī » In: Histoire Épistémologie Langage, tome 19, fascicule 2,. Construction des théories du son [Deuxième partie] pp. 155-176.


1 D'origine perse, il est l'un des grammairiens les plus confirmés de la langue arabe. Son livre AL Kitab (Le livre) demeure une référence incontournable pour les chercheurs postérieurs. Il fait partie de la fameuse école appelée Ecole de Basra (760- 796).

2

3 C'est commettre des erreurs au niveau de la prononciation d'un mot, de la grammaire et de la dérivation. Ces erreurs peuvent induire en erreur car elles constituent une déformation de la langue susceptible de porter atteinte au sens habituel.

4 « Les Arabes, disent-ils, parlaient par un instinct naturel. » Rien n'est plus faux : il s'agit là d'une faculté que la langue a acquise et qui lui permet de disposer le discours (de la meilleure manière) ; faculté qui s'était consolidée et avait pris racine en eux, quoiqu'elle paraisse au premier abord avoir été un don de la nature et être née avec les individus.

Elle ne peut s'acquérir qu'en se familiarisant avec les discours des Arabes ; il faut que l'oreille soit souvent frappée de la répétition des mêmes choses et qu'on joigne à cela l'observation de ce que la phraséologie a de (propre et de)spécial. Cette faculté ne s'acquiert pas par la connaissance des règles théoriques que les rhétoriciens ont inventées ; ces règles enseignent la théorie de la langue arabe, mais elles ne procurent pas à ceux qui les possèdent la faculté effective (et pratique). Ceci une fois bien établi, disons que, lorsque l'organe de la langue a acquis la faculté d'exprimer les idées d'une manière correcte et précise, cette faculté même conduit celui qui la possède aux diverses manières d'ordonner les phrases, et à des modes de construction qui sont non seulement bons, mais conformes à ceux qu'observaient les Arabes dans l'usage de leur langue et dans l'ordonnance de leurs discours (IBN KHALDOUN 1938 :251).

5

6C'est nous qui traduisons.

7MoutaKalimin sont des rhéteurs, orateurs et dialecticiens, équivalents aux sophistes pour la pensée grecque.

8C'est nous qui traduisons.



Pour citer cet article :
Auteur : El Bouazzaoui Mohamed -   - Titre : Synonymie rhétorique et esthétique de la réception chez Abou Hilal Al - Askari,
Url :[https://www.marocagreg.com/doss/monographies/article-synonymie-rhetorique-esthetique-alaskari-elbouazzaoui-mohamed.php]
publié : 2018-11-07

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