Etude de la religion dans : Il était une fois un vieux couple heureux

de Mohammed Khaïr-Eddine

Fatima Rochdi

Il était une fois un vieux couple heureux, dernier roman de Khaïr-Eddine, propose une nouvelle façon de percevoir le monde, et, si d'un côté il console, en beauté, de l'amertume des textes précédents, de l'autre il continue le chemin intense de la mémoire et de l'imaginaire. Faute de cerner des vérités, les significations de la convivialité se recoupent, investissent des images de félicité universelle, d'un temps d'harmonie, du paradis à venir ou du paradis perdu, un héritage culturel qui relève d'une unité de goûts et de parfums dont la mise en écriture transmet plus qu'une identité, une histoire ou une mémoire : une philosophie, car on n'est pas seulement ce que l'on mange et l'air que l'on respire, on est aussi le fruit des émotions, les seules vraies, qui consolent et orientent. Ce roman, doublé d'un conte initiatique, montre bien comment le destin est toujours lié, de manière irrévocable, à la terre.


« À priori Khaïr-Eddine est loin de s'intéresser à la religion, toutefois ses textes sont jonchés de références à Dieu, aux pratiques et aux situations religieuses. »1


L'objet donc de cette étude est de montrer quel usage fait l'auteur de cette composante dans son dernier roman : Il était une fois un vieux couple heureux. Tout en étant fortement présent, le religieux est diffus et noyé dans un contexte très hétéroclite.


Le roman est construit sur les différents échanges des personnages. Il avance grâce aux dialogues, souvent entre Bouchaïb et sa femme, au moment des repas ou du thé, soit pour parler de ce qui les entoure ou des problèmes dus aux changements sociaux. Les dialogues avec les autres personnages sont des prétextes pour rappeler des faits historiques ou parler de problèmes actuels.


La religion entre la bénédiction et le châtiment :

La part de la religion est dominante dans le roman Il était une fois un vieux couple heureux. Le titre qui revient dans le texte :

« Il était une fois de plus sur la terrasse. L'été tirait presque à sa fin les moissons avaient était bonnes… »2

Cela est expliqué par la tradition et la croyance des gens :

« Dieu est entrain de lapider le Diable.»3

Cela veut dire que tout va bien, car les êtres humains sont tolérants et bons ce qui éloigne le Diable. Mais, lorsque le tremblement de terre a détruit la ville d'Agadir d'autres explications surgissent. Cette fois-ci, elles sont associées à la présence des étrangers ; qui ne respectent personnes et qui profitent de tout le monde en exploitant leur besoin. Aucune explication scientifique n'est présente; tout s'explique par la tradition et la religion. Agadir est corrompue par les touristes, et elle a reçu le châtiment de Dieu comme il s'est arrivé au peuple de Loth4 :

« Ils rappelèrent à qui voulait l'entendre la destruction de Sodome et Gomorrhe…Le touriste européen n'y venait que pour satisfaire ses perversions sexuelles… » (p.51)5


L'Islam et la reproduction :

« -Je dois t'apprendre une chose, femme, dit le vieux. Une chose très importante. On est heureux ensemble, n'est ce pas ?

-Oui, mais sans enfants…

-Bah ! C'est mieux ainsi. Dieu l'a voulu, la lignée est finie. Même des rois ont subi ce sort.» (p.37)6

Dans ce passage, la stérilité d'un homme n'est pas discutable. La femme ici, doit confirmer son bonheur même si elle ne pourra jamais être mère ou grand-mère. Pourtant, la stérilité d'une femme est une honte, une chose inexcusable. En effet, la société ne pardonne jamais une femme inféconde, qui doit remarier son mari et lui trouver une autre femme.

Dieu dans ce sens aura d'autres choses à dire. Mohammed Khaïr–Eddine traite ici un problème socioculturel d'une manière dérisoire et met ainsi le bonheur de ce couple entre parenthèses. Ce qui nous pousse en tant que lecteurs réels, à poser la question : Y a- t- il vraiment un vieux couple heureux ? N'oublions pas que l'auteur n'a pas avancé le non de la vieille, qui sombre dans l'anonymat. D'ailleurs, Mohammed Khaïr–Eddine dans un style à détour semble bien répondre à cette question…

« C'est… ailleurs que aura lieu le nouveau départ. Ici, c'est fini.» (p.10)7

Il parait que Bouchaïb est en parallèle avec ce verset Coranique :

…Et la vie présente n'est que jouissance trompeuse. « 20 »8 ﴿

L'auteur juge aussi qu'on va aimer ces deux vieillards rien que parce qu'ils n'ont pas d'enfants. Et ainsi faire d'eux malgré leur stérilité un couple aimé et heureux :

« On les aimait parce qu'ils n'avaient pas d'enfants…oui on aimait ces deux vieillards » (P.9)9


L'Islam entre les Chleuhs et les Arabes :

Il met en relief la culture dans laquelle baignent les personnages. Cette culture berbère repose sur les valeurs de l'Islam :


« … qu'elle lisait et écrivait couramment en arabe classique et en berbère… C'était donc une Tagourramte10… » (p.15)11


Mais l'Islam commence à perdre sa gloire, que ce soit pour les Chleuhs ou les Arabes, sous prétexte de la modernité. Il considère que les Chleuhs sont les martyrs des agissements des Arabes qui sont, selon lui, les inspirateurs et les Berbères les suiveurs. Les premiers sont les coupables et les seconds les victimes :


« Les Arabes boivent beaucoup plus que tous les autres. Ils engloutissent toutes leurs économies dans la boisson. Ils font des stocks chez eux pour passer le ramadan ou les fêtes religieuses… Un Arabe boit pour fuir la réalité. Il se drogue et il boit. Depuis peu, les Chleuhs suivent la même pente. Ils appellent ça la modernité » (P.47)12

Cette assertion comporte une triple accusation à l'adresse des Arabes. D'abord, il dit d'eux qu'ils boivent de manière excessive plus que tous les autres. Ensuite, ils boivent de l'alcool pendant le mois du jeûne. Le crime est donc multiple ; péchés capitaux que condamne la religion : boire de l'alcool, le boire pendant un mois sacré, et ne pas jeûner pendant le ramadan.

L'auteur ici accuse les Arabes pour la détérioration de la foi Islamique, bref de toute une civilisation. En fin, Mohammed Khair-Eddine mène une campagne des plus farouches contre les Arabes, source des malheurs des Berbères et de la chute des dynasties berbéro musulmanes. Il affiche clairement son hostilité aux Arabes et à ce qui est arabe :


« 'Hélas ! Depuis 1492, les Arabes reculent. Ils vivent toujours dans un passé mythique. Mais où sont donc passés les Almoravides, les Almohades, ces grands ancêtres ? » (P.53)13

L'Islam et la gestion de l'argent :


Les « Chleuhs » ne sont plus comme avant (les Arabes aussi, et avant même les Chleuhs), ils ont perdu leur dignité devant l'argent :


« Ils ont succombé à l'argent, qui est le véritable instrument d'Iblis14 qu'il soit mille fois mille fois maudit ! » (p.51)15


Mais, la Zakat16 reste toujours une solution contre la pauvreté :


« … d'aller tous les ans quémander la Zakat chez les gros négociants et … ils ne m'oublient pas… » (p.32, 33)17


Quoiqu'on sente chez l'auteur une certaine amertume du fait de recevoir la Zakat qui ressemble à la mendicité.


« Heureusement que j'ai cette échoppe à Mazagan, elle me rapporte de quoi faire tourner la baraque » (p.32)18


La religion et la paix intérieure :


Le roman se renferme sur l'idée que les êtres humains trouvent leurs paix dans la promesse de Dieu, dans l'au-delà :


« le vieux louait Dieu de lui avoir permis de vivre des moments de paix avec les seuls êtres qu'il aimât : sa femme, son âne et son chat… » (P.8)19


« Heureux celui qui, l'Ecclésiaste20, est revenu de tout. Il reste tranquille et il attend ce que Dieu lui a promis… » (p.152, 153)21


Une promesse que l'auteur - l'Ecclésiaste-, lui-même se sent toucher plus profondément, espère après des années de cultes et de travaux charnels retrouver la paix et le repos.


« Celui qui augmente son savoir augmente sa souffrance22 »


Et aussi, car écrit quelques semaines avant sa mort, l'œuvre a une valeur psychologique. Parce que, aux dires de l'écrivain, il l'a écrite pour surmonter les douleurs de la maladie.



En guise de conclusion, le religieux est fort présent dans ce dernier Roman de Khaïr-Eddine. L'Islam est l'unique religion comme Dieu l'Unique créateur. La religion valorise l'être humain et lui donne la paix et le bonheur. Une sorte de message à tous ceux qui n'arrivent pas à trouver leur paix intérieur, Dieu est pour nous tous, Dieu est grand et clément.



« …le récit d'un vieux couple sans postérité dans son village de la vallée des Ammelus qui évolue au fil des années… En un peu plus d'un mois, j'ai pu achever cette œuvre neuve…mais sans l'aide permanente de l'Eternel, je n'aurais rien pu faire, je n'en aurais même pas eu l'idée… mais Dieu est venu à mon secours, ce qui a favorisé la littérature. On verra comme ce petit chef-d'œuvre est magnifique. Moi, je remercie d'abord Dieu de m'avoir permis de le vivre intensément avant de l'écrire. Car j'ai vécu chaque scène, chaque détail. » (7 août 1995)23



Mohammed Khaïr-Eddine attribue son inspiration à Dieu, sans qui l'œuvre n'aurait pas vu le jour. La maladie a en effet développé, chez l'auteur du Déterreur, un élan mystique d'une grande intensité ; son Journal est ponctué de phrases d'action de grâce envers le Tout–Puissant, sans qui, affirme-t-il, il n'aurait jamais eu la force de résister à la souffrance. (Il avait même eu l'intention d'écrire « une centaine de Psaumes pour rendre hommage à Dieu, [son] créateur » (19 août 1995)24.

1 - Abdellah Baida - Le religieux dans l'œuvre de Khaïr-Eddine (article)

2 - ‘‘Il était une fois un vieux couple heureux'', Casablanca, édition Al-Ouma,2007, P :

3 - Ibid, P :

4 - Le Prophète Loth a été un contemporain du Prophète Ibrahim. Il a été envoyé comme messager à l'une des communautés vivant non loin du peuple d'Ibrahim. Ces gens-là, comme nous le dit le Coran, pratiquaient une perversion inconnue au monde jusqu'alors, à savoir la sodomie. Quand Loth les exhorta à abandonner cette déviation et leur apporta l'avertissement divin, ils le rejetèrent, refusèrent sa prophétie et s'obstinèrent à continuer dans la même voie. À la fin, ils furent éradiqués de cette terre par un terrible désastre.

5 - Ibid, P :51

6 - Ibid, P :37

7 - Ibid, P : 10

8 - Sourat Le fer, verset : 20

9 - Ibid, P :9

10 - Une sainte

11 - Ibid, P : 15

12 - Ibid, P : 47

13 - Ibid, P : 53

14 - Satan

15 - Ibid, P : 51

16 - Aumône rituelle

17 - Ibid, P : 32 et 33

18 - Ibid, P : 32

19 - Ibid, P : 8

20 - du grec Qohelet, celui qui s'adresse au peuple. Ce nom est le pseudonyme que prit le prophète, roi et philosophe, Salomon (970-930 av JC)

21 -Ibid, P : 152, 153

22 - maxime de Salamon

23 - Mohammed Khaïr-Eddine, mort en 1995 à l'âge de 54 ans, a laissé un journal, On ne met pas en cage un oiseau pareil (lire le compte-rendu d'Antoine Hatzenberger)

24 - Ibidem



Pour citer cet article :
Auteur : Rochdi fatima -   - Titre : Etude de la religion dans Il était une fois un vieux couple heureux de Khaïr-Eddine,
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