Religion et autobiographie dans Les mots de Sartre, étude personnelle élaborée par Mohammed YACOUBI.

Dès l'incipit, Les Mots1, œuvre sartrienne, se trouve vouée à une couleur religieuse rendue possible par le champ lexical suivant : « formerait les âmes » ; « un pasteur » ; « le sacrifice paternel » ; « pasteur » ; «spiritualité » ; « sacerdoce » et d'autres. Plus encore, la naissance de l'auteur lui-même est révélatrice d'une image propre aux conceptions chrétiennes. Après la disparition de son père, Sartre se trouve seul avec sa mère formant ainsi cette image clichéique de Marie la Vierge et Jésus. Certes, la lignée familiale sartrienne semble promise à des pratiques religieuses, mais en réalité ce sont des pratiques d'«une famille de spiritualistes grossiers » (p.13.) C'est en fait le produit « de vertueux comédiens » qui prennent part à un combat de religions : le catholicisme vs le protestantisme. Comme le dit Sartre dans ses Mots à la page 14, « père et fils finirent par se brouiller ». En effet, et historiquement parlant, la famille sartrienne est en continuelle lutte et fuite religieuse. Et l'expression « Charles se déroba » utilisée par Sartre dans l'incipit devient élément énonciateur de cette lutte contre un apanage religieux ancien et de cette fuite vers d'autres convictions nouvelles et personnelles qui prédisent un changement radical dans les croyances de cette famille. C'est le passage du déisme à l'athéisme. Nous verrons donc comment l'incroyance, en un stade de gestation, passe à un état de perfection (selon la conception sartrienne).

« Mais ma famille avait été touchée par le lent mouvement de déchristianisation qui naquit dans la haute bourgeoisie voltairienne et prit un siècle pour s'étendre à toutes les couches de la société. » (p. 82)

1905, date de naissance de Sartre, devient fortement significative puisqu'elle ancre l'enfance de l'auteur dans une nouvelle ère laïcisée soutenue par l'enseignement des Lumières. Sartre évoque sa société qui adopte le schisme avec la religion ; elle se veut incroyante. Plus encore, la famille devient sceptique. Donc, l'enfance sartrienne coïncide avec une nouvelle ère régie par de nouvelles tendances en étroite relation avec l'incroyance latente, silencieuse. Sur ce point, Sartre avoue également que « naturellement, tout le monde croyait, chez nous : par discrétion » car « la bonne société croyait en Dieu pour ne pas parler de Lui » (p. 82). Sartre réfère évidemment à cette crise religieuse annoncée par le XVIIIème siècle et qui touche même les esprits modernes. La religion ne répond plus aux besoins de l'homme moderne. Elle doit céder la place au développement, à la modernité, véritables vectrices de l'épanouissement humain. Dans Les Mots, Sartre en est conscient. Il dit :

« […] quand [mon grand-père] était petit, il se levait avant l'aube et s'habillait dans le noir ; l'hiver, pour se laver, il fallait briser la glace dans le pot à eau. Heureusement, les choses se sont arrangées depuis : mon grand-père croit au Progrès, moi aussi : le Progrès, ce long chemin ardu qui mène jusqu'à moi » (p.30).

Un matérialisme prometteur va à l'encontre de la spiritualité religieuse. Il s'agit en fait de l'opposition de l'Eglise et de la culture moderne. C'est dans ce cadre qu'apparaît l'anticléricalisme qui prépare d'emblée la déchristianisation du XIXème siècle. Les clercs, représentants directs de l'Église catholique, sont aussi les contrôleurs des esprits. Ils deviennent la cible majeure des actes anticléricaux. Toujours fidèle à son projet de la généalogie familiale, Sartre, pour illustrer cette image anticléricale, s'appuie sur son grand-père critiquant l'abbé Dibildos :

« Mon grand-père avait si bien fait que je tenais les curés pour des bêtes curieuses ; bien qu'ils fussent les ministres de ma confession, ils m'étaient plus étrangers que les pasteurs, à cause de leur robe et du célibat. Charles Schweitzer respectait l'abbé Dibildos - « un honnête homme ! » - qu'il connaissait personnellement, mais son anticléricalisme était si déclaré que je franchissais la porte cochère avec le sentiment de pénétrer en territoire ennemi » » (pp. 84-85).

Sartre ne peut échapper à l'influence de son père maternel. Mais pour différencier curé et abbé, l'enfant focalise son attention sur l'aspect vestimentaire : le prêtre catholique ou le curé porte une robe et tient un célibat. Ce cliché l'aide amplement à établir une fine distinction entre protestantisme et catholicisme. Cela témoigne d'une appréhension floue des références religieuses. Et le flou se dissipe peu à peu pour annoncer l'apogée de l'incroyance le long du XXème siècle. Sartre rapporte ce désordre dans Les Mots à la page 82 en disant que « Sept ou huit ans après le ministère Combes, l'incroyance déclarée gardait la violence et le débraillé de la passion »

C'est à Emile Combes, Président élu du Conseil de 1902 à 1905, que revient la constitution d'une certaine idéologie anticléricale qui mène à la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat, c'es-à-dire l'école laïque en France. L'Etat prend la relève, l'Eglise s'amenuise. La métamorphose de la société par la déchristianisation est continuelle. Sartre en témoigne comme suit :

« Dans notre milieu, dans ma famille, la foi n'était qu'un nom d'apparat pour la douce liberté française ; on m'avait baptisé, comme tant d'autres, pour préserver mon indépendance : en me refusant le baptême, on eût craint de violenter mon âme catholique inscrit, j'étais libre, j'étais normal […] » (p. 83).

Soumis à une double identité religieuse, Sartre adulte confirme sa liberté quant à son esprit critique et affirme son athéisme. Mais ledit esprit est le résultat de l'impact direct de la famille qui est plus ample que celui de la société. Comme le confirme l'auteur lui-même dans l'incipit, la lignée des Schweitzer reste fidèle à l'héritage protestant. De père en fils, la profession de pasteur et d'instituteur est fortement sauvegardée. Sous la houlette de leur père Schweitzer, les fils tendent à « former les esprits » et « les âmes » (p.11). Cette vocation paternelle constitue l'esprit même du protestantisme. Perpétuer l'éducation au sein de la famille permet en fait de critiquer même les dogmes des églises sans oublier les valeurs protestantes (par exemple le respect individuel et la promotion du lettrisme). La Bible devient par excellence le cadre référentiel des protestants et le seul contact direct entre Dieu et l'homme. La dimension protestante est perçue par Sartre enfant quant il brosse le portrait moral de Charles. Il dit que « Ce luthérien ne se défendait pas de penser, très bibliquement, que l'Eternel avait béni sa Maison » (p.53) « ses propos de table ressemblaient à ceux de Luther »(p.83)

Par ce jeu associatif, l'auteur fait explicitement référence au père spirituel du protestantisme, à savoir Martin Luther. Malheureusement cette image n'est qu'un leurre. Charles devient la risée des mots sartriens : « […] il ne pensait guère à Dieu sauf dans les moments de pointe […] » (p.83).

C'est tout simplement un chrétien de convenance. Mais son anticléricalisme vise le scepticisme de sa femme Louise qui se trouve « […] voltairienne par défi sans avoir lu Voltaire » (p.13). L'opposition entre les époux est forte de telle façon que Charles « Par indifférence ou par respect […] avait permis qu'on les élevât dans la religion catholique. » (p.14). Louise opte pour une autre alternative : « Incroyante, [elle] les fit croyants par dégoût du protestantisme.»(p.14). Il s'agit donc d'un espace religieux aiguisé par des controverses et des apparences qui oscillent entre incroyance et scepticisme.

Mais quelle place occupe Sartre au sein de cette famille vouée depuis longtemps à des pratiques religieuses même fallacieuses ? Ce philosophe affirme que son athéisme est le produit même de son enfance, un produit amplement orienté et par la société et par l'histoire. « Protestant et catholique, ma double appartenance confessionnelle me retenait de croire aux Saints, à la Vierge et finalement à Dieu » (p. 202)

Il est conscient de sa situation religieuse puisqu'il l'évoque à maintes reprises dans Les Mots. Divers événements attestent de l'intérêt que porte Sartre à l'athéisme. La composition sur la Passion et le jeu avec des allumettes éclairent le sujet.

« Un jour, je remis à l'instituteur une composition française sur la Passion ; elle avait fait les délices de ma famille et ma mère l'avait recopiée de sa main. Elle n'obtint que la médaille d'argent. Cette déception m'enfonça dans l'impiété. » (p. 85)

« Une seule fois, j'eus le sentiment qu'Il existait. J'avais joué avec des allumettes et brûlé un petit tapis ; j'étais en train de maquiller mon forfait quand soudain Dieu me vit, je sentis Son regard à l'intérieur de ma tête et sur mes mains ; je tournoyai dans la salle de bains, horriblement visible, une cible vivante. L'indignation me sauva : je me mis en fureur contre une indiscrétion si grossière, je blasphémai [...] Il ne me regarda plus jamais » (p.85-86)

Il semble que Sartre divorce totalement avec Dieu. La négation « ne…plus » clos le sujet à jamais, tel un sceau. Mais, un peu loin dans Les Mots, dans la deuxième partie, à la page 203, il essaie de joindre la divinité

« Un matin, en 1917, à La Rochelle, j'attendais des camardes qui devaient m'accompagner au lycée ; ils tardaient, bientôt je ne sus plus qu'inventer pour me distraire et je décidais de penser au Tout-Puissant. A l'instant il dégringola dans l'azur et disparut sans donner d'explication : il n'existe pas, me dis-je avec un étonnement de politesse et je crus l'affaire réglée. D'une certaine manière elle l'était puisque jamais, depuis, je n'ai eu la moindre tentation de le ressusciter. (p. 203)

Ce retour à Dieu n'a pas de soubassements religieux d'un croyant au sens plein du mot. Sartre veut seulement un dieu fantoche avec qui communiquer selon un agenda fixé par l'enfant lui-même. Mais l'incommunicabilité rejoint le divorce premier pour que l'affaire soit réglée. Le verdict est fondé essentiellement sur les deux verbes suivants « dégringoler » et « disparaître ». Le premier devient chez Sartre un marqueur qui pourrait connoter la chute divine et non pas la descente harmonieuse ou normale. Le deuxième vocable informe sur le sort des Grands, empereurs, rois, caïds et autres après leur chute finale. L'un et l'autre convoquent le caractère éphémère de la puissance divine qui ne sera plus sollicitée par l'auteur qui affirme « […] je n'ai eu la moindre tentation de le ressusciter. » Et pour arriver à cette conclusion, Sartre avoue hautement que « L'athéisme est une entreprise cruelle et de longue haleine : je crois l'avoir menée jusqu'au bout » (p. 204). Par cet aveu, Sartre ne croit pas en Dieu, créateur de tout. Ce Dieu n'existe pas. Alors il faut en créer un autre et d'urgence. Par le mariage de la littérature et de la philosophie, mais récupérées par Les Mots, Sartre en produit la matière première, le langage travaillé à merveille, et en produit un dieu, l'œuvre elle-même, qui assure la pérennité de l'auteur.

Athée précoce, Sartre focalise son attention sur l'athéisme qui devient pour lui un combat éternel et le maintiendra jusqu'à la fin. Ce combat religieux contamine même la littérature, sa deuxième religion. Avant d'écrire Les Mots, Sartre avait tenu des propos dégradants à l'égard des Belles Lettres, en annonçant par exemple la mort future mais certaine de la littérature car elle n'aura pas de fonction dans les temps modernes. Par remords, il se rattrape dans ses Mots où il s'adonne à cette pratique littéraire dénigrée auparavant. C'est une sorte de réhabilitation, de pardon ou plutôt un mea-culpa car il avait l'audace de « […] traiter le professorat comme un sacerdoce et la littérature comme une passion […] » (p.39). Sartre renoue avec la littérature de laquelle il ne peut pas se détacher : « […] moi aussi, je retiendrais l'espèce au bord du gouffre par mon offrande mystique, par mon œuvre […] » (p.147). Ce projet littéraire sartrien, écrire, se trouve sous l'emprise de la religion. L'auteur décide d'écrire pour la divinité. A la page 149, il dit « Je pris le parti d'écrire pour Dieu en vue de sauver mes voisins. » car

« […] écrire, c'est augmenter d'une perle le sautoir des Muses, laisser à la postérité le souvenir d'une vie exemplaire, défendre le peuple contre lui-même et contre ses ennemis, attirer sur les hommes par une Messe solennelle la bénédiction du Ciel. »(p.147)

C'est un projet colossal et universel auquel il adhère pour rejoindre ces hommes « de Hésiode à Hugo » véritables «Saints » et « Prophètes » et dont il veut se démarquer, car il se considère le denier gardien des Muses. Et puisqu'il n'est pas « le continuateur futur de l'œuvre paternelle » (p. 74) par manquement identitaire, il se voue exclusivement à cette nouvelle religion, la religion de la littérature, « par le travail et la foi » pour atteindre « l'impossible Salut. » (p.206), et pour être continuateur ou passeur littérateur.

« Il y eut des plissements, un déplacement considérable ; prélevé sur le catholicisme, le sacré se déposa dans les Belles-Lettres et l'homme de plume apparut, ersatz du chrétien que je ne pouvais être : sa seule affaire était le salut, son séjour ici-bas n'avait d'autre but que de lui faire mériter la béatitude posthume par des épreuves dignement supportées. »(p. 201-202).

Si Sartre a échoué dans sa tentative à ressusciter Dieu en disant à la page 203 « […] je n'ai eu la moindre tentation de le ressusciter. », il au moins réussit et par ce combat religieux à ressusciter l'auteur lui-même qui n'est autre que Sartre.

Le refus de Dieu trouve donc ses sources premières dans le recyclage religieux de la famille qui perdurait jusqu'à toucher l'autobiographe lui-même. Ce reniement est originel chez les sartriens. Il les contaminait de manière latente jusqu'au jour où Sartre déclare cet aveu, jalousement gardé en secret par tant d'autres. Il échange un dieu contre un autre.

MOHAMMED YACOUBI.

1 Toutes les citations renvoient à l'œuvre suivante : Jean-Paul SARTRE, Les Mots, Gallimard, collection Folio, 1977.



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Auteur : YACOUBI Mohammed -   - Titre : Religion et autobiographie dans Les mots de Sartre,
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