Leçon: Le personnage de Ghita

Le fond de la jarre d'Abdellatif LAABI

par: Oumaima Hassoun

«La littérature maghrébine a été un puissant moyen de la domination de la femme par l'homme et par la permanence d'une idéologie conservatrice.» pense Abdelkebir KHATIBI dans son essai intitulé Le roman maghrébin (p.59). En revanche, et à la différence de ce type de représentation de la femme bafouée, contrainte à la claustration et même au silence, le personnage de Ghita, la mère de Namouss, dans Le fond de la jarre bénéficie, elle, d'une part, d'une grande liberté d'expression en se prononçant ouvertement sur tous les sujets d'une manière le plus souvent impudique et franche et d'autre part d'une liberté de mouvement et de déplacement sans pour autant déroger à la tradition. Si donc le narrateur lui accorde ce privilège d'émancipation à la fois langagière et gestuelle, ce n'est certainement pas pour faire d'elle un personnage qui s'impose obligatoirement dans l'écriture autobiographique puisqu'il s'agit de la figure maternelle, mais surtout parce que Ghita est un personnage emblématique qui peut plaire et déplaire au lecteur tant par son caractère éminemment théâtral que par son tempérament réellement marocain. Laâbi cherche, paraît-il et malgré le rapport affectif supposé le lier à sa mère, de dresser un portrait de femme-type dont l'esprit est semblable à celui de toute une société rétrograde mais curieusement importante.

Comment, en effet, la peinture du portrait moral plutôt que physique de Ghita rend compte d'un personnage théâtral et donne à voir une ironie qui vise autant à réhabiliter le statut de la femme qu'à sermonner l'absence d'un esprit profondément critique chez elle ? Pour répondre à cette problématique, nous essaierons tout d'abord d'analyser I. Le caractère théâtral du personnage de Ghita, nous traiterons ensuite II. Les aspects contradictoires de ce caractère pour enfin voir III. Comment les paradoxes de Ghita permettent au narrateur de réhabiliter le statut de la femme-mère certes, mais aussi de critiquer une société à la fois grotesque et admirable.

I. Ghita: un personnage théâtral

Une entrée en scène souvent comique:

Si le narrateur a choisi de revisiter son enfance dans Le fond de la jarre, ce n'est que parce que ce dernier constitue pour lui, comme il le dit d'ailleurs, «une comédie humaine dont il a été personnellement acteur et spectateur». A cet effet, le personnage de Ghita est le premier à mériter d'être vu et entendu, parce que non seulement, il est question de la mère du narrateur mais parce que la peinture de celle-ci fait d'elle un personnage de théâtre par excellence. La première évocation de Ghita dans l'œuvre accentue cet aspect. A la page 13 et comme si c'était une didascalie, le narrateur dit: «Ma mère vient de rentrer à la maison» pour ainsi mettre en scène justement l'entrée théâtrale du personnage qui ne manquera pas de lancer une de ses «litanies» à cause de l'emprisonnement de son fils. La description de la gestuelle de Ghita «jette violemment à terre le sac; s'abat sur un matelas, ôte son foulard, se met à frapper le sol» traduit les comportements d'une héroïne tragique et donne à voir le «spectacle» d'une mère en proie à son ardeur, cependant «la gifle» donnée à Namouss qui «a l'esprit dans l'estomac» p.14, atténue l'ampleur de la situation et introduit in medias res le caractère comique de Ghita (semblable aux personnages de Molière qui suivent incessamment leurs valets pour leur infliger des coups de bâton).

Dans cette optique d'entrée en scène, l'épisode de la visite de la maison de Lalla Zineb (future bru de Ghita) laisse voir une arrivée presqu'épique décrite en ces termes «Des youyous accompagnent l'entrée de ma mère. Après les embrassades, elle enlève son voile, respire un coup et, sans égard pour les conventions, déclare: On nous tue avec ce voile.» p.24, l'emploi du pluriel hyperbolique et des phrases courtes traduit cet aspect grandiose d'une visite qui s'avèrera décisive pour la future belle-mère. L'arrivée sur le plateau en l'occurrence, la maison, fait donc de Ghita non pas un personnage mais une actrice qui suscite l'attention tant par son allure que par ses discours scandaleux et amusants comme le montre sa dénonciation du voile «On nous tue avec ce voile, on ne nous laisse respirer ni dehors ni dedans. Que Dieu nous vienne en aide.»P.25. A ces entrées en scène quasi comiques s'oppose des sorties autant burlesques qu'inquiétantes. L'exemple de la «hadra» p.153 témoigne de cela. Désirant suivre les Gnaouas au jour de Lalla Mira, Ghita «accélère, tourne dans la première rue à droite et se met presque à courir; Elle s'engouffre dans une ruelle sombre» cette disparition qui se veut mystique relève d'un esprit difficile à saisir mais dont l'air théâtral rend son analyse intéressante. Qualifiant cette aventure de «psychodrame», le narrateur donne raison à la théâtralisation d'un personnage très ambigu et véritablement comique; Les répliques et monologues de Ghita confirment cette idée.

2- Un langage à la fois comique et sérieux:

Associée généralement aux imprécations et aux litanies comme le dit son fils «Ghita commence par entonner une de ses litanies aux thèmes fixes mais aux inflexions changeantes», elle se représente comme étant un personnage qui n'agit que par le langage, elle est donc un personnage, par définition, théâtral.

Exprimant son malheur en joignant le geste «se met à frapper le sol» aux paroles après la mauvaise nouvelle de l'incarcération de son fils «Mon fils, mon fils, mon fils, mon petit foie, perdu dans le tiers oublié de la planète…»p.14, Évoquant sa mère morte pour se plaindre devant elle sous des intonations incertaines «O petite mère, ma bien-aimée, tu es partie chez Dieu et tu m'as laissée orpheline de tout. Personne pour pousser ma porte et s'enquérir de moi. Seule suis, étrangère parmi les miens. Ni mari ni enfants ne prennent pitié de moi.» p.44, Avouant «si seulement j'avais quelque part où aller, je jure par Dieu que je ne resterais pas ici une seconde» p.132, Ghita opère, à travers ces monologues, une espèce de victimisation qui contrairement à toute attente ne fait qu'accentuer le trait humoristique de son portrait moral.

D'ailleurs, le recours au même procédé d'expression à savoir la plainte, permet au personnage de Ghita de devenir plus familière avec le lecteur et donne à ce dernier l'opportunité de mieux comprendre ses réactions tout à fait spectaculaires.En cela, Ghita est loin du prototype de la mère effacée par un mari castrateur dans une littérature ethnographique, elle est émancipée sur le plan langagier et même physique.

«Vecteur de l'oralité dans le roman» comme le pense un critique, Ghita décline sur les modes comique et ironique des situations narratives où le sérieux s'amenuise au profit du théâtral. La nécessité de mélanger les registres, comique et ironique dans la plupart des situations où Ghita est présente permet d'alléger celles-ci et mime, bon gré, l'esprit contradictoire de l'héroïne.

II. Ghita: un personnage paradoxal

La question religieuse:

Ghita n'est pas tout à fait religieuse. Pourtant ses paroles laissent entendre une dévotion toute autre. A la page 20, lorsqu'elle décide de marier son fils, la seule façon qui lui semble pertinente pour se convaincre est de considérer cette entreprise comme une thérapie. Qualifiant cette décision de «pieuse préoccupation qui s'accompagnait d'une analyse non dépourvue de psychologie», le narrateur décrit une «femme qui était loin d'être une bigote» et associe immédiatement la question religieuse aux pratiques traditionnelles qui frôlent l'obscurantisme se manifestant à travers le recours au «fqih du mellah» pour chasser les mauvais esprits «djinns» de la «tête de son fils». Cette contradiction qui peut paraître flagrante explique de manière apparemment légère l'ironie vis-à-vis non pas uniquement de Ghita mais de toute une société musulmane sclérosée.

Ghita qui implore Dieu dans la plupart de ses litanies«Dieu est généreux, et impitoyable envers les mécréants» p.15, qui cherche une bru descendante «en droite ligne du Prophète, que la bénédiction soit sur lui» p.23 n'épargne pas la religion de ses critiques comme le montrent: d'abord l'exemple du voile lorsqu'elle dit: « On n'a rien trouvé de mieux que ce chiffon pour nous le coller à la figure. Qu'est ce qu'elle a, notre figure ? La lèpre peut-être… »p.29, ensuite son exclamation voire son indignation à propos du ramadan: «Elle est belle notre religion! On doit passer, toute les journée, étranglées comme des chiens. Le gosier sec et les intestins qui jouent de la trompette. Ni repos le jour, ni sommeil la nuit» p.132.

En fait, ses façons d'attaquer les différentes pratiques de la religion témoignent manifestement d'une absence de compréhension de la question religieuse et réduisent celle-ci en de simples conventions sociales qui peuvent nuire au désir de se libérer de ces chaînes épuisantes et même d'accepter la différence des autres comme l'est le cas de Mlle Nicole qui ne met pas de voile et dont «la robe lui arrive à peine aux genoux» p.51. Si Ghita ou encore Laâbi ose critiquer la religion, ceci ne touche pas à la croyance comme l'est le cas de Driss Chraïbi dans Le passé simple, c'est-à-dire qu'ils ne critiquent que la pratique qui est inexorablement liée à la tradition voire à un folklore solide et qui nécessite une remise en question. Et c'est ce qui nous pousse à nous demander s'il est vraiment question de paradoxes ou pas? En tous cas sur le plan politique, Ghita est visiblement contradictoire.

La question politique:

Ghita est probablement un personnage protéiforme. Elle qui«ne comprend rien à la politique»comme le souligne son fils (p.26), affiche pourtant une personnalité militante lorsqu'elle dit: «Moi qui ne suis qu'une femme, je dis à ces Français, à leurs militaires et goumiers: Toz sur vous!» p.218. Son instinct patriotique est en constante contradiction. Elle est tantôt contre la colonisation comme le révèle son «Soyez maudits, Nazaréens fils de chiens buveurs d'alcool mangeurs de porc et de grenouilles et vive le roi et Allal El-Fassi»p.15, et tantôt contre les nationalistes même lorsqu'il s'agit d'une affaire de la famille tel qu'elle le mentionne, sous un ton de «majesté» «Nous, on était enfermés en prison quand les autres regardaient en spectateurs. Et maintenant qu'on peut fêter notre aîné, ils veulent qu'on fasse appel à des pleureuses» p.31. Ghita se base souvent sur ce qu'elle voit et ce qu'elle ressent. Certes son analphabétisme l'empêche d'analyser ce qui l'entoure mais ses répliques qui peuvent apparaître artificielles ne manquent pas de profondeur. Ses contradictions font d'elle un personnage versatile mais qui suscite par la même occasion l'empathie du lecteur.

Ghita: une sage/folle:

Non très différente des autres personnages excentriques telle que Chiki Laqraâ quand celle-ci insulte l'hypocrisie des musulmans:«Vous mangez la part de l'orphelin. Le centime est pour vous plus précieux que vos pupilles. O les cœurs de pierre» p.99, Ghita a des discours presqu'identiques à ceux de Chiki. Si celle-ci se donne au «spectacle» et menace sans pudeur en s'interrogeant: «Quel bien peut sortir de l'homme? Il prétend avoir de la raison alors que son esprit loge dans ses œufs.»p.99, Ghita, elle, pense que «Dès qu'il y a de la chair fraîche, les yeux des hommes ne tiennent plus en place» p.44. Si Chiki dit: «Toz!» Ghita le dit aussi. Si la frime-chauve est impudique en (soulevant les pans de sa robe et arquant son bassin), la mère de Namouss l'est également lorsqu'elle commente l'ameublement de la chambre à coucher de son filsen se demandant: «Pourquoi ces chaises devant le lit? C'est pour les spectateurs? N'en rajoutent que les fous…»P.35. Ghita qui n'a aucun souci d'exprimer ce qu'elle a dans la tête donne son point de vue sur tous les sujets, même ceux qui doivent être évacués pour raison de convention comme, le physique des candidates «potentielles» pour marier son fils. L'évocation, des «seins, les fesses, la virginité» p.p.21/22; Le rire de la «francissia, ou la frantaizia » p.60, l'interruption de la discussion des hommes: «Arrêtez ce frotte-moi que je te frotte. Hier c'était à qui suivrait Abdelwahhab ou Farid Al-Atrach, et aujourd'hui c'est à qui mourra pour Allal ou Belhassan»p.225 et d'autres exemples qui affirment la liberté d'une femme dont «l'esprit de contradiction était un sixième sens» p.32. En outre, cette sage-folle est décrite par le narrateur non pas dans le but de détruire l'image d'une mère analphabète mais au contraire de faire surgir l'esprit d'une femme certes paradoxale mais plaisante. Il est question d'une mise à distance qui permet à la fois la critique et l'appréhension à l'égard de Ghita et de toute la société de Fès. Fès, qui selon Laâbi, est un miroir.

III. Réhabilitation de statut de la femme et critique de la société:

Ghita: une femme avant tout.

Si Ghita est un personnage attirant dans Le fond de la jarre c'est parce qu'avant tout, elle est une femme. Ayant conscience de cela, le narrateur illustre de manière oblique les rapports existants entre elle et son mari par le biais du poème qui constitue une mise en abyme, justement, de la relation des parents. Une relation absolument dépourvue d'autorité et de dictature contrairement à la plupart des romans maghrébins tel que La nuit sacrée où le père castrateur opprime non pas uniquement sa femme mais aussi sa fille et Le passé simple où la mère est réduite à une instance silencieuse incapable de dire non. La chanson de «Melhoun» ou encore «Le poème de Ghita» p.155 où le père Driss trouve «du sens et des allusions» au portrait de sa femme bien-aimée, traduit une complicité et un amour tendre entre les deux. Si donc Ghita est, au fond, une femme gaie comme le montre «ses rire, ses dents en or, ses minauderies face à Touissa» c'est qu'elle partage sa vie avec un homme pacifique et plutôt sage. C'est ce que confirme le commentaire du narrateurà la page 31: «Driss, peu doué pour la controverse, surtout quand le contradicteur était Ghita, calma le jeu en puisant dans le répertoire sacré: Rappelle-toi, femme, que de l'adversité peut sortir l'aisance». Driss ne bat pas sa femme «il n'aurait jamais osé lever la mais sur elle»p.208, n'aime pas l'offenser, il peut même parfois lui obéir comme le montre sa recherche hardie d'une bonne femme de ménage, ses continuels efforts de ne lui causer aucun déplaisir en allant acheter de la viande p.47, et «quand le ton montait entre eux, c'était lui qui devait renoncer à avoir le dernier mot» p.208 et même en cédant à son désir de voyager après une tentative de dissuasion «Driss essaie de lanterner, arguant de la chaleur, des affaires qui marchent bien en cette période de l'année. Peine perdue. Il se résout à l'idée du voyage, mais pour une semaine, pas plus, exige-t-il» p.68. Ce rapport de connivence est dû non pas seulement à la sagesse de Driss mais également à l'esprit émancipé et euphorique de Ghita.

Ghita: une femme libre.

Avouant qu'elle a «encore ses propres ailes, et qu'elle peut aller et venir, monter et descendre»p.152, Ghita est une femme libre. Ayant exigé d'avoir son propre ménage avec son mari après les souffrances que lui a causées sa belle-sœur en décrivant dans ces termes: «un jour, je me suis réveillée à l'aube, j'ai ramassé mes affaires et donné à choisir à ton père: ou bien il me trouvait une maison à moi, ou bien on allait chez le cadi» p.133, elle fait preuve d'une véritable révolution contre une société qui se voulait misogyne et permet, en même temps, au narrateur de souligner la nécessité de laisser les femmes se libérer pour mieux accomplir leur rôle de mère, de sœur, et de femmes surtout. Ghita n'est pourtant pas tout à fait autonome, elle se plie par ailleurs aux conventions et à la tradition du pays, pensant que « L'homme doit rester homme, et la femme, femme. Sinon, où irait-on ? Ce serait alors à l'homme de porter le voile et à la femme de sortir travailler pour l'entretenir » p.208, Ghita exprime certes son point de vue sur le respect de la nature humaine mais son analphabétisme et son esprit borné l'empêche, en pesant le pour et le contre, de mener à bien son analyse.

Guidée par son instinct naturel, comme lorsqu'elle tente de se maquiller en utilisant un morceau de souak pour frotter «ses dents qui deviennent plus blanches et, revers de la médaille, ses doigts tout noircis»p.150Ghita est une femme qui garde, néanmoins, un trait grotesque. Sa séance de maquillage à laquelle s'oppose celle de Lalla Zineb dont «le maquillage était un art ingénieux et raffiné» p.210 laisse paraître une femme artificielle qui suscite en effet le rire. Ceci peut être l'objet d'une métaphore de l'écriture ethnographique où les fards et les artifices ne font pas bon ménage avec la logique et la profondeur. L'exhibition d'une beauté frappante telle que l'entreprise de Ghita la dénude contrairement à ses attentes, de toute beauté. Ce à partir de là que se justifie l'admiration qu'éprouve Namouss face à la discrétion et la minutie de Lalla Zineb qui «au lieu de s'aveugler avec le bâton traditionnel du khôl, elle utilisait une petite brosse et du mascara». Namouss le dit dans la lettre: «Là, j'étais aux anges, tant le résultat était gracieux: deux croissants de lune en leur naissance, comme disait le poète» p.211. Le grotesque n'apparaît pas seulement dans la façon de se maquiller mais également dans la façon de percevoir les autres femmes.

Ghita et les autres femmes:

Lorsqu'il est question de la gente féminine, Ghita n'épargne personne de ses critiques. Elle établit tout un inventaire de critères à savoir «L'âge, l'aspect physique, l'habillement, l'honnêteté» p.44 pour trouver la bonne femme de ménage; elle pratique le «doute méthodique» en menant toute une investigation sur la bonne future belle-fille; son «arborescence, ses mœurs, sa beauté, sa fortune»p.23 qui s'est vérifiée vaine,[ puisqu'à la page 209, on a découvert que «sa future bru avait été demandée en mariage pour une première fois, et ces presque fiançailles avaient été rompues on ne savait ni pourquoi ni à l'initiative de quel partenaire»]. Ghita s'attaque même à l'arrivisme de sa fille aînée Zhoren disant: «qu'elle n'allait pas tarder à vider la maison pour aller chez son mari servir des étrangers». Ce rapport qui s'avère presque conflictuel avec les femmes, fait de Ghita un personnage éveillé qui connaît parfaitement l'esprit féminin souvent enclin au matériel et au péché. Sa vision acerbe est toutefois mise à distance par le narrateur qui pense, à travers ses commentaires, qu'il faut modérer dans son jugement, et respecter la femme tant qu'elle se respecte elle-même en étant discrète comme le prouve sa réaction quand Ghita s'est dévoilée:«Mû par la morale qu'on lui a inculquée et qui ordonne qu'un homme veille en toute circonstance sur l'honneur de ses femmes, Namouss croit bien faire en rappelant les règles de la bienséance»p.71.

Le personnage de Ghita qu'il a fallu nommer à la page 21, pour expliciter une fondamentale distanciation, est le personnage type non pas des femmes Fassies à l'époque coloniale et postcoloniale mais de toute une société qui refuse de sortir de son cocon protecteur et emprisonnant. Son esprit contradictoire et ironique «la quadrature du cercle» comme le confirme son fils, permet à Laâbi de mener sa critique vis-à-vis d'une population souvent figée sans pour autant la détruire tant elle a des traits admirables et même patrimoniaux. L'affection de Ghita, le respect de son devoir de mère et de femme mariée sont, mine de rien, les aspects qu'il faut nécessaire de préserver. Cependant, les préserver en corrigeant leurs failles. Ghita qui se croit libre doit désormais être libérée comme la société marocaine.

L'analyse du personnage de Ghita est, somme toute, d'une capitale importance dans la mesure où cette «tendre furie féministe avant la lettre, jamais à court d'imprécations et de réparties truculentes» comme le dit Laâbi constitue une figure emblématique de tout un peuple plaintif et donc qu'il faut secouer. La théâtralité qu'elle offre permet de mieux comprendre les mécanismes de cette population figée mais paradoxalement admirable. Ainsi pour Laâbi, contrairement à sa mère, il ne s'agit plus «de chant et de danse qui plaisent et aèrent le cœur» telle que le conçoit sa mère p.201. Il est temps de passer outre un cinéma gratuit pour mieux se réconcilier avec son identité à la fois nationale et personnelle. «La danse et la transe» aveuglent manifestement et le rôle de la littérature et des personnages qu'elle décrit et à qui elle donne la parole et de lutter contre ce dangereux aveuglement. La présentation de la vie quotidienne voire intime de Ghita en est la preuve!!



Pour citer cet article :
Auteur : Hassoun Oumaima -   - Titre : Le personnage de Ghita dans Le fond de la jarre Abdellatif Laabi,
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