introduction à la mythodologie

par abderazak eddib

introduction à la mythodologie1, l'oeuvre de gilbert durand publiée en 1996 chez les editions albin michel et rééditée chez cérès editions à tunis pour pouvoir être diffusée dans l'ensemble de l'afrique, regroupe des communications datant des années 80 et prolongeant le projet durandien qui, comme l'indique le préfacier du livre michel cazenave, tente d'explorer l'imaginaire humain à travers tous les domaines du savoir et lance une nouvelle méthode restant latente depuis des décennies. en s'appuyant sur une science du mythe, la mythodologie vient interroger l'épistémologie traditionnelle et fouiller dans l'anthropologie de l'imaginaire. ce dernier, englobant toutes les images et tous les symboles qui irriguent et structurent les formes de la société ainsi que nos façons de vivre et de rêver, constitue les soubassement de cette nouvelle entreprise: «linéaments symboliques, bassins mythologiques, trop-plein de l'imagination» p.8.

gilbert durand revisite tout au long du livre, et plus particulièrement dans le premier chapitre intitulé retour du mythe: 1860-2100, le champ de créations et de représentation se construisant à travers les images, les symboles ou les mythes. il redéfinit ensuite sa propre méthodologie qui remet en cause l'épistémologie positiviste, sa portée et ses limites dans le deuxième chapitre de l' epistémologie du signifié. la définition des fondements et la précision d'une méthode scientifique se trouvent face à la nécessité de réactualiser tout un ensemble de concepts et de notions que gilbert durand s'efforce à proposer en partant d'une riche lecture dans l'histoire littéraire et artistique, scientifique et philosophique, tout en s'appuyant sur les différentes recherches menées par lévi-strauss, georges dumézil, jung, eliade et paul veyne pour ne citer qu'eux. il s'agit de la notion du «bassin sémantique» et du concept de «topique socioculturelle» respectivement développés dans le troisième et quatrième chapitres; mais aussi de quelques concepts opératoires et d'autres auxiliaires pour esquisser la construction des mythogrammes à travers le cinquième et le sixième chapitres, c'est à ce stade là que le chercheur nous révèle les origines de la mythocritique pour passer à l'obligation de glisser de cette dernière vers une mythanalyse, dernière phase de son projet et qui se fonde sur l'application des méthodes élaborées dans un champ plus large, celui où se croisent la pluridisciplinarité ou la transdisciplinarité avec les pratiques sociales et institutionnelles. c'est un passage à l'infini et profond champ de l'imaginaire collectif estampillé par «la montée des techniques de l'image...de la constitution des physiques nouvelles…avec la naissance et l'épanouissement de la psychanalyse et la psychologie des profondeurs, avec l'explosion de l'ethnologie, des nouvelles critiques littéraires et artistiques»,qui pourrait servir « à une bonne compréhension de notre xxe siècle et à la programmation de ce que seront les premières décennies du iii millénaire»p.12.

le retour du mythe: 1860-2100

dans ce chapitre, g. durand évoque avec abondance les différents déclenchements de l'imagination et des visions gravitant autour du symbole et du mythe à partir du xviiie siècle «car nous sommes entrés, depuis un certain temps […] dans ce que l'on peut appeler une zone de haute pression imaginaire» p.15.

en effet, une simple investigation dans l'histoire et les temps contemporains peut nous donner une idée sur la réhabilitation de l'image qui souffrait pendant une longue durée des effets de l'iconoclastie islamique ou chrétienne, ou de démythologisation qui s'est détérioré de son tour avec son hybride et paradoxale coexistence avec des faits de la montée en surface de l'imaginaire. ce retour en force de l'image, du symbole et du mythe est plus manifeste après l'invention de la photographie à l'époque où freud développait les premiers principes de sa psychanalyse et vulgarisait le mythe d'oedipe ou de jacoste et travaillait sur tout un socle d'études sur les rêves. la nouvelle critique, de son tour, a libéré la réflexion et a suscité un grand intérêt pour tout un ensemble de données reliées à l'imaginaire, sans laisser passer inaperçue la montée des sectes visionnaires ou exotiques qui commencent à envahir l'occident comme le bouddhisme, le soufisme ou même ce new age qui «n'a aucune valeur heuristique, mais il est un bel exemple de la construction désespérée d'un ailleurs qui chez les new agers est un bientôt: joachimisme pas mort!» p.18.

en développant ces propos sur l'iconoclastie ou la démythologisation, g. durand montre comment la « censure de l'image visuelle dans l'islam se redoublait d'une intériorisation intense de l'imaginaire littéraire et visionnaire» p.20, et explique que la minimisation axiologique de l'image , ou la folle du logis selon la qualification malebranchienne reprise plus tard par voltaire, remonte à la philosophie aristotélicienne qui privilégie l'expérience perceptive et le concept accompagné de sa logique mathématique. c'est lors de cette époque que s'établit la première séparation entre la pensée visionnaire du sophisme d'ibn arabi et du chiisme chez les orientaux d'une part, et celle pragmatique et rationnelle chez les occidentaux. l'occident conserve donc cette censure durant des siècles «depuis guillaume d'auvergne jusqu'à descartes en passant par saint thomas d'aquin» p.21. mais la rêverie romantique marque le renversement de situation avec l'édification d'une riche alliance des dogmes rationalistes et progressistes aux rebroussements d'un décisif mythe prométhéen. telle fut l'image d'un xixe siècle en france, antérieurement préparé par le romantisme naissant en allemagne « nous avons donc l'exemple d'une émergence très explicite du mythe au sein d'une idéologie qui se croit démythifiante» p.25.

gilbert durand se sert de ses remarques pour exposer les trois motivations du retour du mythe et la résurgence de l'imaginaire. la saturation est l'essentiel motif à tout changement, ce phénomène mis en lumière par le sociologue pitrim sorokin peut être substitué par celui de désenchantement, c'est la révolte du prométhée, la révolte des fils contre les pères ou celle d'aristote contre platon. cette révolte contraint les nouveaux remythologisateurs à faire appel et demander secours aux mythèmes, et ce sont les fondements de l'oeuvre de zola, thomas mann, wagner, freud ou encore nietzsche qui annonça «la fin d'un dieu usé par l'abus des usages»p.27, d'où la manifestation des dieux antiques comme dionysos ou hermès. la deuxième et la plus déterminante motivation est celle del'effritement de l'épistémologie classique et la totale subversion de la raison classique: c'est la philosophie bachelardienne du non suivie des réflexions épistémologiques d'edgar morin et stéphane lupasco, ou plus encore l'effondrement de la physique classique et de la géométrie euclidienne avec max planck, einstein et les physiciens de pointe comme neils bohr ou wolfang pauli. reste la troisième motivation qu'est l'essor de l'anthropologie qui coïncide avec les conquêtes coloniales et ne cesse de s'enrichir et enrichir les autres différents champs (ethnologie, histoire des religions, psychanalyse, philologie…). c'est dans cette mouvance que le projet de g. durand s'inscrit et redéfinit une nouvelle et moderne science dont « la base reposait sur la faculté essentielle du sapiens sapiens: à savoir son incontournable pouvoir de symboliser, son imagination symbolique» p.31

gilbert durand témoigne de la fascination nouvellement exercée par ce qui constitue l'ailleurs lointain de notre culture, et invoque au titre de la fascination des lointains, l'orientalisme puis l'exotisme des romantiques d'après 1830, le japonisme d'après 1861, l'art nègre et le jazz du début du xxe siècle. il invoque également, sur le plan épistémique, l'irruption de lapensée sauvage, illustrée par lévi-strauss et les travaux de l'école africaniste française:«l'hommeblanc, adulte et civilisé, s'ouvre à des phénomènes aberrants : rêves, récits visionnaires, transes, possessions, que le siècle des lumières n'aurait même pas osé citer avec décence» p.30. ces découvertes confluent avec les recherches de freud et de jung da la psychologie des profondeurs.

il précipite, par ailleurs, la ruine de l'orthodoxie marxiste par effet de subversion interne. gramsci, walter benjamin, ernst bloch, karl mannheim, et plus tard herbert marcuse, redécouvrent la domination des structures mythiques et des images symboliques sur lesinfrastructures, ou réalités socio-économiques «il y a eu, précisément chez de nombreux penseurs élevés et nourris dans le sérail marxiste, une prise de conscience double: celle de l'efficacité dessuperstructures,et celle de son corollaire: l'émergence dedissimultanéités (entgleichzigkeit), de retoursen arrière, de congèresdu passé dans le pas en avant -que l'on croyait bien cadencé!- du devenir et de l'histoire des ensembles sociaux»p.32.

il faut enfin noter que cette période qui s'étale entre 1986 et 2100, et qui figure dans le titre de ce chapitre peut être expliquée par la notion du bassin sémantique qui sera ultérieurement détaillée.

epistémologie du signifié

« c'est bien remarquable qu'un physicien se permette une telle réflexion, qui semble d'avantage signée mircea eliade, c.g. jung ou charles kereyni: le mythe de prométhée, le mythe du paradis terrestre, et le modèle planétaire de l'atome -modèle de niels bohr – sont pleinement semblables» p.53

c'est avec ses propos que g. durand introduit le deuxième chapitre dans la perspective de mettre en exergue ce rapprochement entre l'univers des sciences et celui du mythe, la réconciliation entre mythos et logos, entre la méthode rationnelle et cartésienne d'une part, et le domaine de l'imagination poétique, mythique ou religieuse d'une autre part. ces constats, précédemment synthétisés, mènent notre penseur à revisiter tout d'abord les procédés scientifiques pratiqués jusqu'au xxe siècle, pour pouvoir ensuite s'arrêter sur la fameuse révolution épistémologique qui légitime en quelque sorte l'accès à la théorie durandienne, et étaler enfin les manifestations de cette transfiguration des sciences exactes par les sciences humaines, dites sciences sociales ou sciences de la littérature.

jusqu'au xxe siècle, le positivisme reste selon g. durand totalitaire et toutes les méthodes qui y se lient se caractérisent par leur iconoclastie et leur perspective linéaire (dialectiques aristotéliciennes, scolastiques, galiléennes ou cartésiennes), il conduit par conséquence à l'émergence d'une certaine divergence entre la pensée occidentale et d'autres liées à l'imaginaire comme le joachimisme souvent cité par l'anthropologue. un certain divorce, car il ne s'accompagne pas du caractère absolu puisque certaines études montrent que « nos modernes scientismes, que ce soit le positivisme de comte et de ses successeurs, les fondateurs de l'école publique en france, ou le matérialisme historique de marx, viennent en droite ligne du théologien visionnaire du xiiie siècle joachim de flore» p.57

la révolution épistémologique, ou l'implosion de la méthodologie positiviste se résume à travers trois mouvements:

le romantisme qui évoque l'existence d'autres voies de la connaissance et du raisonnement, c'est le pouvoir de l'imagination.

le schématisme transcendantal d'e. kant, ou les jugements synthétiques à priori qui trouvent leur source en la pure imagination. ce concept substitué à la projection de l'imaginaire constitue un système de valeur et une organisation instauratrice de la réalité.

l'après- bachelard, ou l'époque qui établit une lecture plus fraternelle entre la poésie et la science. elle découle essentiellement des travaux de g. bachelard qui dans psychanalyse du feu,prouve que les images possèdent une cohérence aussi pertinente que les chaînes de la raison déductive ou expérimentale, et dans son nouvel esprit scientifique que les grands physiciens ont subverti le consensus épistémologique établi dans les siècles précédents.

ce sont là des éléments marquants de cette révolution prolongée et alimentée par de nouvelles recherches scientifiques comme celles fondées sur la théorie einsteinienne.

nous arrivons maintenant à exposer les surgissements de cette alliance entre les sciences dites exactes et celles (non exactes), alliance à laquelle g. durand se réfère pour cahoter le concept d'objectivité positiviste. et c'est dans un certain esprit cordoue qu'il trouve les encouragements à une telle entreprise « j'ai découvert avec étonnement que des physiciens théoriciens, comme par exemple costa de beauregard, abordaient avec beaucoup d'aisance et de compétence que nous ( anthropologues, psychologues ou poètes…) des sujets tabous comme la parapsychologie et l'existence d'un méta-physique, parce que nous n'osons pas en parler dans nos universités de sciences humaines, bloquées sur le positivisme du siècle dernier, tandis qu'eux, les scientifiques parlaient au présent, si je puis le dire, de leurs équations qui rendaient compte des phénomènes de non-séparabilité, de relativité, d'impossible observation, etc.» pp. 60,61.

en effet, les découvertes physiques vont modifier nombre de thèses sur la causalité linéaire, et la dichotomie passé/futur devient trichotomie passé/futur/ailleurs, c'est-à-dire que les possibilités de vérification ou les probabilités peuvent être ailleurs: « ce statut de l'ailleurs renforce épistémologiquement cette anthropologie du symbole, donc du signifié, qui taraude toute la réflexion philosophique du demi siècle » p.64, d'où la possibilité de l'application de cette démonstration sur la théorie du symbole qui, selon rené thomas « est la cohérence de deux types d'identité différentes» p.68; les deux types d'identité, ajoute g. durand, fonctionnent selon deux principes: le premier type fonctionne par localisation, assimilée au symbolisant, elle devient le contenant ou l'image du symbole. cette localisation renvoie à l'ancrage du symbolisant dans un espace et un temps donnés. le deuxième type d'identité lui, est non localisable, et peut être appelé identité sémantique car il concerne le sens. on arrive à préciser le sens qui est traduisible d'une culture à une autre, nommé et représenté par différents attributs, ce type est proche de ce qu'on appelait compréhension ou connotation.

le symbole a donc deux identités: l'image ou la part localisable du symbole, et le sens ou la part non localisable du symbole. le processus de symbolisation appelle le sens par une image (le non localisable par le localisable). dès qu'un concept est nommé, il renvoie à une culture donnée.« le symbole est l'épiphanie d'un mystère. l'inexprimable sens s'exprime en se localisant» dans le symbolisant: le poète localise, le mythicien synchronise, ils capturent tous les deux «le sens dans les réseaux inépuisables de l'expression»; dans le domaine des sciences humaines,claude lévi- strauss explique que l'expression artistique est ancrée par une localisation, tandis que le mythe se traduit facilement, car aucune localisation n'entrave son sens «le mythe implique et s'explique, mais il ne s'explique pas [...] par les localisations spatio-temporelles» pp. 69,70.

a ce titre, nombre de penseurs ont repoussé les limites épistémologiques des champs de leurs recherches: jung contribue, en constituant une très complète théorie de l'archétype, à l'épanouissement d'une certaine anthropologie des profondeurs. mircea eliade, spécialiste de l'histoire des religions, montre que«derrière les phénomènes religieux historiques, [il y a] de grands ensembles imaginaires permanents, non-séparables, qui constituent la fonction religieuse d'un sapiens dont la sagesse comporte aussi la reliance homo-religiosus à un ailleurs absolu» pp.83,84. ajoutons à tout cela les travaux de l'islamologue henri corbin qui explique comment le shiisme restitue les récits visionnaires de l'âme et instrumente les reconductions du symbole “tâwil'' et l'intériorisation des récits bibliques.

en guise de conclusion, et après avoir exposer tous les fondements de sa théorie, g. durand suggère la substitution des anciennes méthodes par un répertoire des grands mythes qui érigent tout savoir, même celui scientifique, et que le retour du mythe doit rapprocher l'univers des sciences à celui de la rêverie. c'est une mise au point d'une nouvelle épistémologie, une épistémologie générale du signifié qui ouvre la voie vers l'illimitation des références pour les travaux et les recherches scientifiques.

le bassin sémantique et concept de «topique socioculturelle»

la notion du bassin sémantique est considérée comme la plus récente mise au point des recherches sur l'imaginaire. g. durand choisit une démarche se basant sur une relecture de l'histoire et du mythe, et s'appuie sur des notions qui découlent de tous les domaines de la science, cette dernière se trouve souvent impuissante face à l'analyse d'un ensemble de phénomènes humains sans le recours aux interprétations de « dès l'origine», et nous avons envisager d'éclaircir aussi le concept de topique sociale à cause de la forte liaison qu'il établit avec la première notion voire, et si j'ose dire, en facilite l'assimilation ( à l'aide des autres concepts bien évidemment).

le bassin sémantique serait donc, ce concept heuristique qui représente l'univers de représentations articulées dont la transmission et la propagation connaît des phases; car certains mythes se répandent au sein de certaines cultures, animent les esprits pendant un certain temps, connaissent une récession puis une certaine latence pendant que les autres occupent le devant de la scène. d'où le terme topique qui signifie un lieu ponctuel donc le renvoi à une époque donnée, car toute réflexion sur l'imaginaire d'un moment culturel donné nous mène à distinguer deux couches, celle qui s'estompe et celle qui s'annonce; chose qui veut dire que l'imaginaire, même situé dans une époque exacte, parait complexe, pluriel et systémique. c'est à travers la métaphore «psychique» du social qu'apparaît cette complexité dans un milieu socioculturel, et c'est pourquoi g. durand préfère déterminer avec précision le moment déclenché par une production imaginante donnée, autrement dit sa topique socioculturelle. toujours refusant le schéma linéaire de cause/effet qui disparaît dans les ramifications d'interprétations individuelles, et se trouve incompatible avec les résultats paradoxaux, voire pervers des orientations de ce doublet, l'analyse durandienne propose les concepts qui assurent l'implication d'une topique socio-historique et qui sont «le sermo mythicos et ses noyaux archétypiques», termes empruntés à la psychologie des profondeurs, poussant ainsi g. durand à parler d'un inconscient collectif spécifique qui « se prend quasi immédiatement dans les images symboliques portées par l'environnement et, au premier chef, par l'environnement culturel» p.160.

le sermo mythicos assure la liaison entre trois niveaux métaphoriques de la topique sociale: la force de cohérence fondamentale qui implique le niveau fondateur archétypique (inconscient collectif culturel et spécifique: langue naturelle et archétypes), et le niveau des entreprises rationnelles logiques (logos et conceptualisation, pédagogie, épistémè et idéologie, epos, utopie..), et le niveau actantiel des rôles positifs et négatifs (les acteurs du jeu social, rôles, hiérarchies, castes, stratifications...) qui assure le dynamisme de ladite topique grâce aux deux ensembles des rôles positifs sinon négatifs, de symboles, de mythes ou de légendes qui s'opposent et qui font face:

un premier ensemble imaginaire qui est provisoirement dominant, qui propage et s'institutionnalise en codes et en rôles sociaux et culturels, avec un langage social et des dénominations institutionnelles. le mythe y est patent ou manifesté.

un ensemble imaginaire (où le mythe est latent)exclu et marginalisé, ensauvagé, mais qui voit paradoxalement son message mythogénétique, son mythème ou mythologème s'amplifier. le marginalisé et l'exclu d'hier, par la dynamisation et l'inflation imaginante qu'il fournit, peut devenir dominant de demain.« en gros l'imaginaire mythique fonctionne […] comme une lente noria qui, pleine d'énergies fondatrices, se vident progressivement et se refoule automatiquement par les codifications et les conceptualisations, puis replonge lentement- à travers des rôles marginalisés, contraints souvent à la dissidence- dans des rêveries mythifiantes portées par les désirs, les ressentiments, les frustrations, et se remplit à nouveau de l'eau vive du ruissellement d'images.» p.168.

une société ne semble pas pouvoir se transformer n'importe quand et n'importe comment. a travers les structures de l'imaginaire, un changement de mentalités exige une conversion et nécessite la maturation d'une génération anthropologique. dans la société industrielle, cela peut prendre de vingt-cinq à trente années, trois générations résident ensemble dans une même parenté éducative du savoir par imprégnations, par ouï-dire ou de bouche à oreille et qui durent de 90 à 120 ans. ainsi, dans l'imaginaire d'une société donnée, les répercussions sur le psychisme individuel et ses productions peuvent s'incarner en trois moments: les moments de longue durée formés par le socle des grands mythes sociaux et identitaires, ceux de courte durée constituée par imprégnation du noyau mythique, et ceux de moyenne durée où confluent les deux autres moments précédents lesquelles ce même noyau est aménagé et le socle est activé. (selon les pages: 139,140,141)

c'est une introduction heuristique à la compréhension du bassin sémantique que g. durand compare à un fleuve et en six phases successives duquel tout mythe se déploie:

ruissellements: des courants se forment de sources multiples et constituent un milieu culturel donné (stratifications sociales et inconscient collectif sont formalisés)

partage des eaux: les ruissellements se rassemblent et se coagulent en écoles, organisations ou courants, « c'est la phase des querelles, des affrontements des régimes de l'imaginaire» p.99.

confluences: ainsi constitués, les courants se dotent d'autorités ou de leaders.

au nom du fleuve: ou sa légende, car c'est ici que le bassin sémantique s'incarne dans un mythe ou une personnage réel ou fictif.

aménagement des rives: en d'autres termes, c'est leurs consolidation par institutionnalisation des courants. c'est l'élaboration finale du mythème. le courant cherche l'aménagement rationnel et philosophique de ses premières rives conceptuelles et imaginaires.

epuisement des deltas: les courants s'affaiblissent, se séparent et se dispersent.

g. durand affirme que cette analyse n'est pas en contradiction avec la noria de la topique éclaircie ci-dessus. on peut allonger l'utilisation de ces métaphores en disant que la dernière phase, celle de dispersion des courants introduit des éléments pour des nouveaux ruissellements et même avant, car ces flux et reflux ne peuvent continuer sans une évaporation (qui nourrit les sources après), sans perte de quelques éléments avant ou après leur affaiblissement dans l'océan de l'histoire plus ou moins conservée. reste à noter que les bassins se réfèrent à des moments sémantiques qui ont comme fond de toile une culture bien structurée au fil des décennies.

et l'exemple que donne g. durand renforce cette idée puisque dans le premier bassin sémantique élaboré, la période commence au xiie siècle avec une théologie pour fondement «l'exemplarisme bonaventurien», puis ce mythème disparaît et s'élabore dans l'ombre sous une forme latente pour aboutir et surgir sous la forme du courant romantique à la fin du xviiie siècle. l'esthétique romantique peut être associé de son tour, selon un deuxième bassin, à une théorie philosophique qui lui semble sous-jacente, c'est la naturphilosophie; un mythème essaimant du théologème, jusqu'au philosophème, s'est constitué comme philosophie. ces deux premiers moments historiques peuvent être aussi repérés par leurs moment perfection ou leur phase ascendante: pour la premier bassin, c'est le gothique flamboyant au début du xve siècle; pour le deuxième, c'est le baroque romantique qui se déploie au début de xixe siècle. un même mythème permet de constater la correspondance de ces deux moments historiques«la nature est belle parce qu'elle participe également à la divine bonté, elle est le livre premier de la création consolatrice et messagère» p.102; le divin est révélé par la nature révélée à son tour par l'art.

pour mieux repérer les structures saillantes du bassin sémantique qui pourraient former le xxe siècle, g. durand cherche dans les autres bassins plus vastes qui nous irriguent. l'exemplarisme franciscain se développe dès le xiiie siècle, avec une période d'apogée au début de xve. le fossé qui s'étend entre le premier et le deuxième bassin est expliqué par un retour en force du classicisme ou d'un style qui renoue avec l'opposé des représentations du premier mythème. la résurgence du même mythème date approximativement de 1760 à 1860 (ouverte par la nouvelle héloïse et clôturée par salammbô et les mésirables) sous la forme du romantisme avec une apogée au début du xixe siècle. et si le xxe siècle est celui de remythologisation après le décadentisme, nous serons devant la construction d'un autre bassin entre 1860 et 2100 comme le propose g. durand à travers le titre du premier chapitre.

si nous faisons une lecture analytique dans les propos de l'anthropologue, nous pourrons dire que la montée de l'imaginaire sur quoi les phases de l'ultime bassin s'orchestrent tout au long des:

ruissellementssymbolistes et décadentistes de 1867 à1914-1918 où l'imaginaire prométhéen s'impose, sous l'assistance du positivisme et l'émergence révolutionnaire et impériale. la période de décadentisme tire sa légitimité du pré-décadentisme ou du mythe latent baudelairien qui propose selon e. a. poe de tirer le bien du mal, se projette dans celle du de t. mann avec sa méditation sur la maladie et la déchéance salvatrice. cela «recouvre les tentatives d'émancipation et les nostalgies de l'imaginaire» p.134,c'est aussi l'époque de«la mode belle époque»p.178

entre 1914 et 1939-1944, apparaît le surmoi décadentiste et le partage des eaux surréalistes et scientistes officialise le mythe décadentiste jusqu'à devenir dionysiaque (zarathoustra de neitzsche), ainsi que le conflit des herméneutiques signalé p. ricoeur dans son oeuvre, et qui met en exergue les débats entre structuralisme et historicisme. mais c'est aussi «l'art déco et le constructivisme» qui sont à la mode. p.178.

les confluences apparaissent grâce au nouvel esprit scientifique bachelardien. «dionysos est de retour et s'institutionnalise tout en perdant son aspect sauvage et contestataire». pp.174,175

de1945-1950 à 1960, la reconnaissance des travaux de freud ou de sa prégnance sémantique, difficilement admise par nombre d'anthropologues, lui donne le nom du fleuve avec l'hagiographie psychanalytique. c'est la période de l'alliance entre photographie et psychanalytique, qui revalorise le symbole, l'image, le rêve et les réminiscences par images.

l'aménagement des rives qui commence et s'intensifie de 1950-1960 jusqu'à nos jours, est la période de consolidation de la nouvelle épistémologie et des réflexions sur les invariantes anthropologiques. cette phase se démarque par les visions extrinsèques et intrinsèques de la critique littéraire, respectivement la vision historique et la nouvelle critique, mais aussi par les nouveaux opérateurs sociaux qui ne sont autres que les nouveaux marginalisés avec leur mythe de contestation (hérmes) et la révolution de 1968 libéralisation de la fraternité.

les deltas qui nous sont pas encore épuisés, puisque nous devons attendre 2100 et puisque l'aménagement des rives ne s'est pas encore achevé, seraient tout simplement notre époque contemporaine où les courants du xxie siècle ne peuvent reculer, mais g. durand parle d'une possibilité d'existence probable des quelques dissidence, méandres ou latences, qui pourraient constituer les prochaines ruissellements comme les vulgates néo-surréaliste, freudienne, jungienne... et durandienne.

des concepts auxiliaires au mythicien

la topique sociale remplace donc le concept aristotélicien de cause, et l'explication unidimensionnelle est substituée par les notions mixtes par essence comme la compréhension, l'interprétation ou la réception.

g. durand part de sa base épistémologique, suffisamment développée et qui croit en l'étroite liaison entre n'importe quel texte et les contextes sociaux, pour légitimer son recours au «trajet anthropologique» tout en rejoignant les soubassements de la critique de réception de jauss qui se fondent sur le concept d'interprétation. la méthode qui correspond le plus à ces intentions et qui utilise le trajet anthropologique pour étudier les contextes sociaux, est celle de la mythanalyse différente de la mythocritique qui part du texte. ces concepts permettent d'initier à la mythanalyse:

la période de l'explosion du mythe que g. durand préfère chercher au lieu de s'intéresser aux origines de ce mythe car il apparaît de façon modifiée, façonnée ou déguisée.

le mythe latent et le mythe patent ou manifesté: le mythe est latent parce qu'il n'ose pas dire son nom, il existe mais sans être nommé puis devient patent , s'institutionnalise et s'installe dans l'aménagement des rives du bassin sémantique. deux concepts importants quoique auxiliaires qui recoupent les deux moitiés dynamiques de la topique et les premières quatre phases du bassin sémantique.

grandeur relative et opérateur social: il s'agit de cette différence d'impact du mythe ou de sa résurgence entre les divers constituantes ou variables d'une société (l'exemple de «la grandeur relative du mythe apollinien du roi- soleil, du style et de l'ornementique qui l'accompagnent, qui est très forte à versailles, plus faible à lyon ou à bordeaux, quasi nulle à toulouse ou à quimper» p.197); pour l'opérateur social, c'est le rôle souvent joué par les groupes ou les sous-groupes marginalisés, parfois humiliés quand ils commencent à rêver à un lendemain lumineux, l'exemple de la révolution de 1789 conforte bien cette réflexion.

la distance du réel: le mythe est plus au moins conçu par rapport à sa distance de la réalité vécue à travers les différents moyens de perceptions souvent liées à la science et la technique. le voyage à la lune par exemple parque une très petite distance du réel, mais la descente vers le royaume des enfers une distance qui se transforme en ailleurs même à cause de la difficulté de son assimilation.

la force problématique: est la capacité d'une entité imaginaire ou mythique à diriger et influencer une recherche scientifique. c'est l'imaginaire du continu qui a amené einstein à sa théorie.

de la mythocritique à la mythanalyse: la mythodologie

répondant à une épistémologie du signifié déjà mise en exergue, l'esthétique ou pour le moins une critique littéraire doit reposer sur le noyau le mieux partagé de la compréhension. que sera donc ce noyauou cette entité significative déterminante que nous cherchons?

transmis à l'oral ou à l'écrit, le texte marie les richesses du lexique et celles de la culture à travers une houle de significations parmi lesquelles jaillit la signification la plus déterminante qui, selon g. durand, possède un caractère systémique, et le mythe possède le caractère dilemmatique qui fait de lui un élément susceptible de définir un ensemble systémique. toute représentation du mythe met en perspective une complicité des éléments qui ne peuvent exister qu'ensemble, elle fait miel des oppositions, des paradoxes, des dilemmes (l'épée donne la mort et tranches les litiges, l'androgyne est à la fois masculin et féminin), c'est une logique contradictoire qui sert de lecture du mythe. le mythe forme un système qui compose un ensemble relationnel entre éléments divers et contradictoires, il ne se raisonne pas avec des arguments mais repose sur la force répétitive de son image. ses éléments non naturels, magiques, absurdes au regard de la logique peuvent être aussi bien des événements que des décors, des personnages humains, divins, animaux, végétaux ou des mixtes de tout cela. le mythe cherche à résoudre une question essentielle et existentielle pour l'homme, que la logique ne peut résoudre. par là, la pensée mythique donne une forme expressive aux émotions, aux passions et aux angoisses minant l'être humain au quotidien.

pour mieux légitimer sa procédure, g. durand fait un rappel de la procédure d'ensemble dans le traitement d'un texte par la mythocritique. cette dernière trouve ses origines , selon une critique de la réception, au xviiie siècle mais plus certainement au xixe lorsque «les grands romanciers s'aperçoivent plus au moins nettement qu'ils ne font que prolonger par d'autres moyens les discours fondateurs du mythe» p.216, à l'image de balzac qui prolonge la divine comédie à travers la comédie humaine, hugo qui décèle les redoublements ou les redondances dans ses travaux sur les pièces de shakespeare ( hamlet/son père, laërte/polonius), thomas mann et zola qui remettent le mythe de dionysos en question, ou encore wagner qui serait selon lévi-strauss le fondateur de la mythologie structurale. mais c'est au spécialiste des religions et romancier m. eliade qu'on doit l'annonce d'une certaine correspondance ou « connivence entre le texte romanesque et son fond mythique qui n'a fait qu'intensifier au cour du xixe siècle, puis du xxe ou le mythe est à fleur de texte dans thewasteland de t.s eliot ou le fameux ulysse de joyce»p.217. il est même affirmable que le roman moderne est un réinvestissement mythologiquecar «un texte n'est jamais innocemment univoque, le lexique et la culture qu'il charrie creusent en lui des niveaux de signification parmi lesquels la signification du mythe inclus nous semble déterminante pour sa bonne compréhension»p.214.

il ne faut pas, en outre négliger que le mythe jaillit non par des simples dénominations, mais par des attributs, des séries d'adjectifs qui caractérisent une entité mythique ( ex: zeus: foudre, tonnerre,ciel, lumière; aphrodite naît de l'écume; apollon éloigne le mal, héraclès glorifie héra, héphaïstos ne vieillit pas…). c'est dans cette perspective que durand, à son tour, avait décelé chez stendhal, plusieurs références historico-légendaires même si les noms propres relatifs aux légendes ne sont pas cités, mais cela revient, bien naturellement aux caractéristiques du mythe qui existe par sa geste, par son drame, par l'acte fondateur d'une divinité, d'une force ou d'un héros. il a en fait détailler les « cinq traits ( mythèmes) qui sont communs [à héraclès] comme à la plupart des héros stendhaliens» p.222.

a ce titre, le mythe met en action des constantes anthropologiques communes, à toute l'humanité, il les répète dans une culture particulière par redondance, c'est pourquoi le mythe est traduisible d'une langue à l'autre, il est «transpersonnel, et à la limite transculturel et métalinguistique» p.224. il y a en effet cette dimension personnelle éclaircie par les travaux de charles mauron, mais g. durand préfère dépasser cette analyse minimale ducomplexe ou des images obsédantes d'un auteur et précise que le mythe procède par prolifération des images et d'éléments symboliques sur un même thème qui fondent les mythèmes. ces derniers sont définis par « les plus petites unités du sens signalé par redondances. ces unités peuvent être des actions exprimés par des verbes: monter, chuter, lutter, vaincre…par des situation«actantielles»: rapports de parenté, enlèvement, meurtre, inceste…, ou encore par des objets emblématiques: caducée, trident, hache bipenne, colombe....» p.226

voila donc les soubassements d'une analyse mythocritique. mais pour g. durand, il y a deux façons de procéder:

soit par regroupement synchronique dans le seul contexte du mythe étudié, cette méthode correspond aussi à une dimension synchronique du texte étudié, c'est la mythocritique que g. durand réserve à l'analyse littéraire et artistique.

soit par regroupement des séries diachroniques, mis en relation à partir de différents mythes. cette méthode utilise le trajet anthropologique pour aller jusqu'à l'étude des contextes sociaux, c'est la mythanalyse. elle prolonge la mythocritique étudierait les phénomènes socioculturels, comment une période culturelle donnée, dans un lieu et un contexte historique précis, est tributaire d'un mythe ou d'une figure mythique qui s'impose peu à peu ( durand parle d'une coïncidence entre la grandeur relative et la langueur temporelle, donc un bassin sémantique). c'est une sorte de glissement qui s'est effectué avec l'école de grenoble à travers les études sur le romantisme, et plus explicitement dans les travaux pluridisciplinaires des italianistes de grenoble dirigés par michel david.

la mythodologie durandienne opère avec ses deux méthodes, mais puisque la mythanalyse prolonge la mythocritique en permettant de lire les résonances du mythe directement dans la société, c'est dans le cadre d'une mythanalyse que s'effectue le travail de durand. cette dernière peut, en d'autres circonstances, prendre une voix philosophique en partant des séquences et des mythèmes, et en en lisant les résonances dans telles société ou d'un tel moment historique.

11 les références à cette édition seront désormais indiquées par les citations mises entre guillemets, suivies immédiatement du numéro de la page, et placées dans le corps du texte.



Pour citer cet article :
Auteur : eddib abderazak -   - Titre : introduction à la mythodologie,
Url :[https://www.marocagreg.com/doss/monographies/article-introduction-mythodologie-eddib-abderazak.php]
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