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Leçon littéraire sur Les Images poétiques dans

Du Mouvement et de l'immobilité de Douve

de Yves BONNEFOY

présentée par Nora GUERBELMOUS

La leçon littéraire en question s'articule autour de l'étude des images poétiques dans le recueil de Yves BONNEFOY : Du Mouvement et de l'immobilité de Douve. Selon Le Petit Robert, éd. 2016, p.p.1276-1277, le terme « image» est d'origine latine « imago ». Il est polysémique et a pour dénotation première à partir de la fin du XIIe siècle : « la reproduction visuelle d'un objet sensible ». Il a également pour signification : « qui correspond à quelque chose ou à quelqu'un ; ce qui évoque une réalité en raison d'une similitude, d'analogie : figure ; icône ; symbole ». Le mot « image » a acquis au milieu du XIIe siècle le sens de « représentation mentale d'une perception ou impression antérieure, en l'absence de l'objet qui lui avait donné naissance : produit de l'imagination ; illusion ; vision ». Quant au vocable « poétiques », il provient du latin « poeticus » et du grec « poietikos ». Il revêt, en tant qu'adjectif qualificatif divers sens dénotatifs dont ce qui est « relatif, propre à la poésie : style ; expression ; image ». Il dénote aussi : « empreint de poésie : lyrique » ou encore « qui présente un caractère de poésie, qui émeut par la beauté, le charme, la délicatesse : paysage ; scène ; vision ; moments romantiques) ». L'intitulé de la présente leçon se compose d'un groupe nominal étendu dont le noyau est « images » qui est un substantif féminin pluriel doublement déterminé par « Les » étant un article défini féminin pluriel et par l'adjectif qualificatif épithète postposé féminin pluriel « poétiques ». Cet adjectif survient pour restreindre le champ de significations du nom « images ». Autrement dit, le centre d'intérêt de notre leçon mettra l'accent sur les images coïncidant avec les représentations qui nimbent ce recueil de poésie dans leur diversité outrancière. Lesdites images convergent, quasiment toutes, vers le personnage éponyme qu'est Douve. Elles se rapportent au fait une fois à un « tu » que l'on estime se confondre avec «Douve » ; une autre fois elles sont associées à un « je » qui reprend, semble-t-il, la personne du poète sans pour autant se dissocier de l'image fédérative de Douve. A ces référents plus ou moins fixes au fil de l'œuvre s'adjoignent des images agissantes mimant les aspects fluctuants voire paradoxaux de l'univers où y côtoie la pénombre la lumière ; la captivité la liberté ; la langue la parole ou encore la vie la mort. Or, l'on se tromperait à ne concevoir Douve tout au long du recueil qu'en femme bienaimée. Autant dire que les « images » lui étant intrinsèques sont nanties d'une ambivalence intentionnelle. Le poète ambiguїse en effet l'identité de Douve laquelle renvoie tantôt à un être pérenne ; tantôt à l'art poétique même qu'il révolutionne. Aussi nous demandons-nous dans quelle mesure les images poétiques dans Du Mouvement et de l'immobilité de Douve, de par leur équivocité désemparant le lecteur, s'évertuent à apparier en filigrane Douve la bienaimée morte que ressuscite le poète et Douve le verbe poétique obsolète qu'il rénove. En vue de répondre à cette question, nous verrons en premier lieu les différentes images poétiques d'une Douve chancelant sans répit entre la vie et la mort. Nous mettrons en saillance subséquemment les images transfigurées de la mort. Finalement, nous retracerons comment la parole poétique désuète se dissipe en faveur des images poétiques parlantes qui la supplantent.

La profusion des images poétiques dans Du Mouvement et de l'immobilité de Douve de Yves BONNEFOY fait l'objet d'une opacité déconcertante qui laisse le lecteur en véritable désarroi puisqu'il est insusceptible de reconnaître Douve et de déterminer ses référents identitaires.

I. Les images poétiques entre diversité et complexité

La facette la plus fascinante du discours poétique qu'adopte Bonnefoy dans son recueil consiste en sa massive imprégnation d'images poétiques d'autant plus emblématiques que l'instance réceptive se trouve face à une identité diversifiée et complexe d'une Douve qui périt et que le poète revivifie sans relâche.

  1. Une vicissitude perpétuelle de vie et de mort

Les images poétiques au sein de cette œuvre assignent en réalité à Douve aussi bien une veine fictionnelle qu'une existence presque effective.

Elles confèrent à Douve de fait un corps et une âme voués au perpétuement ; un vécu ayant un passé, ancré dans un présent et s'inscrivant dans un avenir qui se télescope dans un mouvement circulaire.

Lesquelles images se montrent tant évasives qu'elles font d'elle un être inaccessible dont l'identité demeure résistante aux tentatives et tentations d'une identification donnée ; une énigme délicate irréductible à un prompt décryptage.

Douve s'apparente en vérité à un pendule dont le mouvement est régularisé par des oscillations ininterrompues ; au refrain d'une chanson que le poète reprend inépuisablement. Sa destinée apparaît désormais une vicissitude constante de vie et de mort.

Elle est une liasse d'images poétiques que celui-ci démonte et remonte sans cesse et qui forment la quintessence d'une bien-aimée laquelle, bien que morte, s'avère loin d'être à jamais perdue : «...à chaque instant …mourir. », p.48 : ceci revient à dire que la vie et la mort de Douve se succèdent alternativement. Étrangement, celle-ci ne meurt point définitivement. Elle promet infatigablement de se régénérer et se révèle comme une femme immortelle dont le poète paraît passionnément amoureux si bien qu'il assiste à sa périssance ainsi qu'à sa reviviscence alternant momentanément même.

Non seulement l'existence de Douve vacille entre la vie et la mort qui se suivent consécutivement, mais elle n'est conçue que dans l'hétéromorphie à laquelle préside une identité hybride.

  1. Une identité hybride

Le poète envisage Douve et interpelle son lecteur à la percevoir sous le signe d'un personnage diversiforme, d'un être métis dont l'identité semble plurielle et par là complexe.

Au fil du recueil, Bonnefoy s'efforce de modeler, une fois sur un Phénix, une autre fois sur une Salamandre ; tantôt sur Ménade, tantôt sur Cassandre, sa Douve dans le dessein de diversifier son identité.

L'on a affaire en effet à une certaine identisation insinuative de Douve qui réside dans ce désir de la distinguer par rapport au commun des femmes. C'est dire qu'elle s'identifie avec toutes les images poétiques que le poète lui attribue et maintient tout de même une identité qui lui est inhérente.

Le poète établit supplémentairement une analogie entre Douve et autant d'images en quelque sorte symboliques lesquelles pour converger vers un référent unique ne sont pas moins antinomiques.

Ainsi devient-elle la femme double tant elle est à la fois diurne et nocturne, hivernale et printanière, terrestre et céleste ou encore vivante et morte. Elle s'empare de maintes formes disposées en fonction d'une dimension polaire dont est imbue son individualité : « Il chantera…la nuit. », p.75 : en d'autres termes, Douve s'érige en un être singulier et impérissable à l'image d'un phénix, qui en dépit de sa mort, est propre à revivre.

A cet égard, quand bien même le poète s'apercevrait que sa Douve est bel et bien morte, il s'entête à l'éterniser en croyant sciemment en l'authenticité des images fantastiques procédant de la mythologie en lesquelles elle s'incarne.

Plus que de pluraliser Douve, Bonnefoy se complaît aussi bien à segmenter son corps, dont une partie unique est en mesure de faire l'objet de plusieurs poèmes, qu'à le désincarner.

  1. Une Douve désincarnée

Quoiqu'il s'agisse d'un seul et même être, le poète s'ingénie à exposer au lecteur une Douve dont le corps se manifeste subdivisé et qu'il se délecte incessamment à désunifier et à réunifier.

Loin qu'elle soit dépeinte sous la forme d'une entité à part entière, Douve apparaît au centre d'images poétiques variées mais incernables ; chose qui rend quasi-impossible la tâche de reconnaître nettement l'identité de Douve.

N'est-elle pas une invitation sous-jacente à restituer et à reconstituer les bribes de ces images poétiques segmentaires ?

Le poète s'emploie au fait à disséquer le corps de Douve dans le but de mettre à nu son essence qui se soumet à des représentations figuratives récurrentes dont les yeux, les mains ou encore le cœur : « Demande pour tes yeux…la nuit. », p.88. C'est dire que les yeux, outre d'autres traits de la physionomie de Douve évoqués d'ailleurs à maintes reprises dans l'œuvre, exhortent celle-ci à l'impériosité de transfigurer les sens à travers lesquels elle entretient un rapport du déjà-vu avec le monde auquel elle est appelée à suppléer un autre. Laquelle suppléance s'effectue dans une atmosphère nocturne vu que la nuit, est plus qu'un cadre temporel, est considérée comme un actant agissant.

Ce même corps désuni devient par ailleurs « sans chair », p.91 ; une dépouille excarnée, dépourvue de son enveloppe charnelle qui ne tarde en revanche à s'anéantir entièrement.

Toutefois, Douve, s'attachant obstinément à cette image du mort-vivant s'agitant comme s'il était encore animé, réussit à revivre : « La jambe…de pluie. », p.49 : autant dire que le vent agit en tant qu'un élément purificateur qui imbibe le corps de Douve, elle qui refuse de mourir définitivement.

Douve se laisse voir comme une femme qui se veut éternelle dont la destinée oscille entre finité et infinité. Son corps, quoique dérobé par la mort et plus qu'il ne revêt diverses formes dans son intégralité à l'instar d'un personnage mythique voué à la pérennité, est segmenté de sorte que chacun des fragments fait montre d'un désir de subsister et de résister à la mort. Celle-ci dès lors serait, dans cette œuvre, un leurre illusoire qui assure à la morte une résurrection certaine.

II. Les images poétiques ou le jeu de la vie et de la mort

Bonnefoy persiste, semble-t-il, à repenser la finitude de sa bienaimée à laquelle il ne parvient à se résigner étant donné qu'elle lui est chère au point qu'il la retrouve en quelque lieu que ce puisse être.

  1. Une morte ubiquitaire

Bien qu'il se révèle comme un témoin oculaire de la mort de Douve, le poète s'obstine à déjouer cette destinée lugubre, à se soustraire à cette fatalité navrante en la désavouant.

Cette réprobation ostentatoire de la mort, au long du recueil, paraît ravir sa crédibilité à ce destin funeste et le restreindre en fait à un jeu dramatique vu qu'il n'obvie nullement à l'ubiquité de Douve encore moins à sa reviviscence. La Salamandre de Bonnefoy ne saurait, en conséquence, que simuler la mort qui n'est d'ores et déjà qu'un faux-semblant tant Douve hante la terre et le cosmos : « Es-tu vraiment...immobile ? », p.70 : en d'autres termes, le poète s'abstient de définitiviser la mort de Douve au point qu'il l'assimile à une prétention ludique à laquelle elle semble se plaire.

Quand même le poète se montrerait dans l'œuvre comme un spectateur qui a assisté à l'agonie de Douve, il s'empresse de défier ce sort macabre qu'il renie. La finitude de cette dernière n'est pour lui qu'une comédie, un jeu continûment relancé une fois qu'il est achevé.

Voire après sa mort, Douve s'érige en une femme ubiquiste dont la mort, au lieu qu'elle soit considérée comme un fatum qui l'annihile, s'avère comme une condition indispensable qui garantit sa ressuscitation.

  1. Un jeu indispensable

Le poète apparaît perceptiblement comme un résurrectionniste par excellence. Lui qui affiche une volonté impétueuse de destiner, opiniâtrement à l'infinitude, sa Douve.

La mort est envisagée au fait comme une exigence qui permet la survivance de Douve. Loin d'être dissipatrice, elle se veut ainsi une transition revivifiante : « Il te faudra…répandu. », p.74 : ceci revient à dire que la chose ne procède que de son paradoxe. De même, la mort est assurément un passage irrémédiable. Néanmoins, elle ne tarde à devenir un incident heureux ; elle qui n'est autre que l'éternel retour.

Douve ne saurait en conséquence se régénérer si elle n'était pas préalablement morte. En d'autres termes, la ressuscitation de Douve stipule indispensablement cet état transitoire qu'est la mort.

Douve est tenue de périr afin qu'elle soit en état d'assurer sa renaissance et de favoriser par là même la communion avec le poète.

  1. Un corps à deux

Le poète et sa Douve se donnent à voir dans certains poèmes du recueil comme un seul et même être, deux entités qui se télescopent.

Leurs identités s'entrecroisent dans le dessein d'engendrer un corps à deux, de crier haut et fort d'une voix unique leur aspiration à une finitude reviviscente : « Je saurai vivre en toi », p.81 : c'est dire que le poète s'identifie à Douve dont il associe le sort au sien. Lequel sort dépendantise son existence.

L'on assiste à une symbiose que le poète entreprend avec une morte qu'il réussit sans répit à incarner comme si elle était de chair. C'est dire qu'il désincarne Douve pour mieux se l'approprier subséquemment.

Le poète se fusionne avec le personnage de Douve qu'il ressuscite et ubiquite même. Il lui assigne une présence potentielle et participe au jeu vacillant entre la finité et l'infinité régissant son vécu.

Ledit jeu agit en fait en tant qu'un prélude préfigurant la double reviviscence aussi bien d'une Douve qu'accable un fatum implacable que d'une poésie qu'archaïse un langage usité. L'assimilation de Douve avec la poésie dans le recueil en question désambigüise les connotations floues de certaines images poétiques et les rend univoques. Douve, plus que l'image d'une femme aimée, excède ainsi la parole poétique pour incarner une poésie parlante.

III. Les images poétiques : de la parole poétique à une poésie parlante

Au nom d'une poésie moderne, le poète milite pour l'abolition du carcan des règles de la poésie classique dans lequel celle-ci est soigneusement conservée, une poésie taxée de ressassement et de prosaïsme et jugée ensevelie.

  1. Une poésie agonisante

La poésie, perçue dans son moulage usagé, paraît stérile étant donné qu'elle repose fondamentalement sur l'inspiration. Laquelle poésie ne fonctionne plus comme un art subjuguant mais comme une source d'ennui et de morosité ; de cette impression d'avoir vécu ou assisté auparavant à une situation analogue quoique mise en scène dans un cadre circonstanciel inouï.

Ce mode de poésie finit par déshydrater les mots devenus mesquins vu qu'ils se vautrent dans un infini épuisement. Il n'est désormais qu'un objet désuet de sous-estime.

Il s'agit en effet de signes marqués par la périssance des voies de communication les plus empruntées et des référents stéréotypés puisant, quasiment tous, dans les mêmes sources d'inspiration.

Lesdits signes ne sont plus que des survivants végétant dans une poésie agonisante condamnée par l'usure qui finit par l'annihiler : « Idées…nuit.», p.92 : ceci revient à dire que le poète s'adresse à la poésie classique dont la présence et le langage sont absents puisqu'elle est mise à mort ; ledit langage est dorénavant démuni de son essence sémantique eu égard à son fréquent usage auquel le lectorat est parfaitement rompu. Autrement dit, le recours au signifié coutumier de tel ou tel signe devient tellement usé qu'il effleure le cliché et qu'il ôte au signe sa singularité.

L'on est face à un verbe poétique qui assèche du fait qu'il s'immerge dans un quotidien commun étant usuellement conjugué aux sources inspiratrices coutumièrement banalisées si bien que le poète classique s'empare de la parole et semble omettre de l'accorder à sa poésie.

Ceci étant, le poète moderne paraît estimer à sa juste valeur cet art en réprouvant la prosodie réglementaire à laquelle indéniablement celui-ci est assujetti. De crainte qu'elle ne soit réduite à une poésie tout simplement, la poésie contemporaine épargne l'inspiration qui la suffoque et se mue en une poésie réfléchie sans prétendre à ce surcroît de poésie.

  1. Des images chrysalidaires

Le poète n'a pas à se soucier des règles métriques encore moins de la disposition des rimes ou des strophes lorsqu'un univers qu'il transpose est chaotique à outrance. Seul le rapport qu'il tisse avec le discours poétique l'obsède.

La poésie moderne s'abstient en effet de se borner à ce lieu banal. Elle regorge d'images poétiques s'assimilant à des signes brisant ce tableau exigu qui dresse les sens conventionnels des mots.

L'aspiration au renouvellement, qui se veut en réalité typique du langage poétique contemporain et qui est continuellement contrariée voire proscrite par l'emprise des classiques, fait du présent recueil une poésie moderne et principalement rénovative.

Le poète n'hésite point d'ailleurs à montrer à découvert son projet fougueux de transfigurer une poésie sombrant dans ses formes fixes ; à l'instaurer et à le communiquer à son lecteur.

L'on a affaire, en quelque sorte, à des mots faux mais combien périlleux car ils sont porteurs d'un système de pensées garantissant le perpétuement sclérosé d'un ordre social préétabli : « Quelle parole…mon silence », p.79. En d'autres termes, sont la cible d'une réincarnation urgentissime une poésie présumée caduque, un langage supposé impuissant, des mots jugés morts.

Nous assistons à une sorte de nymphe qui émane du for intérieur de l'artiste même et qui s'impose, bien que timide, impérieusement du fait de ce confrontement de la poésie classique avec celle moderne ; de cet écart entre un univers de signes agonisants eu égard à leur obsolescence et un autre nouveau où ceux-ci se dépourvoient de leur vieille mue.

Il s'ensuit que le discours poétique devrait, lui qui est régi par un rapport de concurrence voire d'exclusion entre deux modes d'écriture, se libérer de sa sujétion aux modèles traditionnels et s'ouvrir sur une représentation rénovatrice du monde.

Douve s'apparie d'ores et déjà, dans l'œuvre en question, à chacune de ces images transformatrices de l'art poétique envisagées dans un espace purifié ; à une terre de réflexion fertile ségrégative de deux mondes parallèles dont une éventuelle intersection est jugée incongrue. Ce parallélisme est franchi par la perpétuelle nymphe dont est garant le nouvel univers où les signes acquièrent des significations inusitées à l'opposé de ce monde archaïque des mots, sinon morts, obsolètes.

En revanche, la mort des signes, telle celle de Douve, est loin d'être définitive ; elle n'est qu'un état intermédiaire permettant, semble-t-il, l'accès à un monde résurrectionnel. Douve s'assigne ainsi la mission de forger un autre raisonnement du langage poétique, un autre ordre du cosmos généré par une révolte chrysalidaire ; de prôner un usage inouï des signes disposant d'une substance intarissable qui les rend aptes à survivre ; de sacrifier les schèmes établis d'une poésie attardée au bénéfice d'images poétiques uniques de par leur expressivité indépendante de toute compatibilité sonore ou rythmique. Lesquelles images, au lieu qu'elles visent à récréer le récepteur ou à suggérer une sensation chez lui, consistent à réhabiliter les signes en les remaniant sagacement et à se rebeller contre la désuétude et la platitude d'un art usité moyennant l'alliance du mouvement et de l'immobilité ou encore la conciliation de la vie et de la mort.

La poésie moderne confère la préséance à une vision métamorphosée de l'écriture poétique autre que celle consensuelle. Ladite écriture répudie la fonction poétique du langage qui ne conditionne plus son appartenance au genre poétique. Son ancrage générique stipule plutôt une réflexion révolutionnaire.

  1. Le butin d'une révolution dissidente

La parole poétique est envisagée dorénavant comme l'apanage de la tête qui pense. Il en résulte que mourir sous la plume de Bonnefoy serait lutter pour se régénérer.

Douve devient de ce fait le terme du façonnement d'un langage suranné ; une prise de guerre en quelque sorte ; un butin dont jouit le poète suite à de laborieuses réflexions et qu'il paraît prendre sur son ennemi qu'est la poésie classique : « Si cette nuit…enseveli. », p.82 : autant dire que le poète est adepte d'une nouvelle vision de l'art poétique qu'il définit. L'aube de la renaissance qui émerge est prometteuse de changements prépondérants dont les semences germinales croissent en vue de recréer les concepts sous des aspects inédits.

Le langage poétique qui, se réduisait au stade de la convoitise d'un radical renouvellement, se purifie et prélude à une révolution résurrective s'effectuant dans une ambiance propice à un affrontement nocturne vu que peu nombreux sont ceux qui osent y participer. Le poète se révèle d'ailleurs à maintes reprises comme un témoin du combat opiniâtre entre Douve et la mort lequel est sanguinaire certes mais il est annonciateur de la victoire de celle-là qui parvient à ressusciter.

Afin qu'elle soit une poésie véritablement poétique, celle-ci est censée être plutôt qu'inspirée produite, issue d'une pensée sciemment élaborée. Elle devrait revendiquer des ambitions artistiques dans le dessein de légitimer sa prétention à bouleverser les conceptions conservatrices des traditionalistes.

À l'instar de Douve, la poésie se trouve astreinte à la finitude pour renaître, réaliser une scission avec ce mode suranné de pensée qui ne s'adapte point au temps présent.

La poésie par là plus que de subjuguer le récepteur, secoue les préjugés dont celui-ci est convaincu, le détermine à reconstruire la configuration du langage poétique et l'exhorte à consentir à une sorte d'insurrection, de soulèvement du verbe poétique dont le poète révolutionnaire surgit pour abroger les préceptes préconçus pataugeant dans la caducité.

A l'issue de cette analyse, il paraît que le poète est susceptible d'identiser Douve au fil du recueil ; elle est elle-même et nulle autre femme ; partout où est le poète et nulle part. Elle s'avère en effet forte comme la mort au lieu qu'elle succombe sous le joug de la périssance laquelle assure paradoxalement sa pérennité.

Douve serait par ailleurs pour Bonnefoy ce qu'est Cassandre pour Ronsard. Plus qu'une femme en chair et en os, elle équivaut à l'art poétique même. D'où le génie de Bonnefoy qui s'évertue à faire d'une seule et même Douve immobile, l'axe mobile d'un réseau d'images poétiques s'excluant quelquefois les unes les autres ; mais s'entrecroisant dans l'intention de dire l'impérissabilité d'une bien-aimée qu'ont abattue les décrets d'un destin foudroyant et d'une poésie qu'ont désuétisée les vérités premières d'une inspiration tarie.

Le verbe poétique de Bonnefoy fonctionne à cet égard comme un hémistiche entre deux modes de pensée et d'écriture. L'on dirait que le poète est enclin à l'équivocité quant aux référents de sa Douve ; elle est femme et poésie, être et discours, un langage prêtant à l'ambivalence et suscitant le décontenancement de son lecteur.

Le poète rompt au fait d'avec la classification hiérarchisée de la conception classique de la poésie qui n'est autre que l'aboutissement d'un lieu commun consensuellement invétéré chez les écrivains ainsi que chez l'instance réceptive.

Étant donnée la thématique de la mort dont sont submergées lesdites images poétiques, Du Mouvement et de l'immobilité de Douve ne s'apparente-t-il pas à une transition chrysalidaire de la poésie imagée de la mort à l'image poétique d'une poésie morte ?

Lesquelles images recèlent les semences d'une poésie moderne et inhument les gravats d'une poésie infertile secouée par l'agitation poétique et emportée par le vent de la réviviscence.

Serait-il abusif d'estimer que ce processus définitoire du mouvement et de l'immobilité perpétuels de Douve enclenche une poésie du Mal ?



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