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Abdelkader Karra

Chercheur

Jean Giono et l'image, la nostalgie du passé ou la recherche d'un avenir radieux?

La métaphore, on le sait depuis les travaux de Jean Ricardou sur la question, ¨est (…) un exotisme (qui) assemble un ici (le comparé) à un ailleurs (le comparant)1. cet ailleurs,qui a des liens tangibles avec les préoccupations immédiates des protagonistes , a trait soit au passé, soit au futur. Ainsi convient-il de spécifier l'orientation des images dans ces deux directions: la nostalgie du passé et la recherche d'un avenir radieux.

¨Les images qui trahissent la nostalgie d'un monde édénique sont très présentes dans presque toutes les oeuvres de Jean Giono.

Il s'agit de ces temps qu'évoque Janet sur son lit de mort, temps perdus à cause de la méchanceté et de la cruauté des hommes. Toutefois l'homme peut et doit renouer avec ces temps heureux, retrouver ses gestes premiers, sa vertu ancestrale et son pacifisme atavique. Comme le montre la métaphore du chemin qu'il ¨faut retrouver, l'homme est tenu de déployer des efforts intenses pour déblayer le chemin encombré de feuilles-entendons de difficultés, d'obstacles et de problèmes qu'il faut ¨ lever à la main, l'une puis l'une tout doucement..2

Jaume, qui ne jouit pas d'une imagination aussi prodigieuse que celle de Janet, se rappelle, à sa manière, le passé. Mais l'imagination du personnage est incapable de franchir le cadre des Bastides et de l'histoire de l'installation des hommes dans le bourg:

¨ça marchait bien, avant; elle (la colline) n'avait

Jamais rien dit, jamais rien fait, contre nous. C'était

une bonne colline. Elle savait de belles chansons.

Elle bourdonnait comme une grosse guêpe. Elle se

Laissait faire; on creusait jamais bien profond: un

Coup de bêche ou deux, qu'est ce que ça peut faire?

On allait sur elle sans avoir peur. Quand elle nous

parlait, Aves ses sources froides et ses pins¨ 1

Ce que Jaume oublie en évoquant ce passé radieux, ce sont les crimes commis par l'homme-massacres de créatures innocentes, sang coupable versé sur une terre paisible, transgression des bois immuables de la nature-, crimes dont Janet est parfaitement conscient:

¨ Il y a trop de sang, autour de nous.

Il ya dix trous, il y a cent trous, dans

des chairs, dans du bois vivant, par où le sang

et la sève coulent COMME UNE DURANCE

Il y a cent trous, il y a mille trous que nous

Avons faits, nous, avec NOS MAINS¨ 2

(C'est moi qui souligné)

Albin est lui aussi constamment tourné vers le passé, celui des ancêtres victimes d'une société odieuse et anthropophage, celle qui coupa la langue aux ancêtres, ablation qui est à l'origine de cette musique sensationnelle, plus belle, plus forte, plus enivrante que les discours.

Plus éloquent , Panturle évoque également par l'imagination son propre passé, celui du plateau d'Aubignane et de son aspect aride, revêche est âpre. Mais, à l'inverse de Jaume, le héros de Regain est conscient de la nécessité du concours de la nature- avec ses rythmes, ses saisons et ses divers phénomènes- dans la résurrection de la terre et de l'homme:

¨ Il luit a passé devant les yeux, l'image de la terre

ancienne, renfrognée et poilue avec ses aigres genêts et

ses herbés en couteau. Il a connu d'un coup cette lande

terrible qu'il était, lui, large ouverte au grand vent enragé,

à toutes ces choses qu'ON NE PEUT COMBATTRE SANS

L'AIDE DE LA VIE¨ 1 (je souligne).

Ainsi, l'imagination du personnage gionien dans la Trilogie est presque tournée vers le passé que le personnage cherche à recouvrer, à reposséder ou tout simplement à évoquer.

Néanmoins, l'imagination des protagonistes ne parcourt pas le même chemin. Si Janet nous transporte dans ces temps et ces lieux mythiques, fantasmagoriques, et paradisiaques, l'imagination des autres personnages ne peut guère dépasser l'espace diégétique de la fiction.

Aussi note-t-on une hiérarchie dans le pouvoir suggestif des images. Celles-ci varient avec l'instance narrative et énonciative puisque seuls le narrateur et les personnages porte-parole de l'écrivain (Janet, Toussaint, Bobi, saint Jean etc.…) sont dotés de cette imagination prodigieuse capable de vagabonder -dans ces temps lointains (illo tempore) et sereins- à la recherche d'un avenir radieux.

Cet aspect de l'imaginaire de l'écrivain se traduit par les images dont le comparant n'est pas justifié par le prédicat. Laissé au choix de l'auteur, le comparant peut soit révéler un inconscient ou une obsession, soit trahir un besoin, un projet d'avenir ou un idéal à atteindre.

La première éventualité est du ressort de l'image brute, celle qui surgit du préconscient lors du premier jet; La deuxième relève de l'image qui, au contact de l'esprit, a subi des transformations variant d'un roman à l'autre. Giono, on le sait, modifie constamment son manuscrit, faisant subir à l'image des modifications profondes (Le Grand Troupeau passe par quatre états) qui dénotent l'instabilité d'une pensée qui a du mal à s'élaborer.

Les images qui trahissent des obsessions abondent dans la Colline bien que nous ne disposions pas du manuscrit de ce roman, on peut affirmer que Giono est obsédé par un passé radieux que les hommes ont oublié. Une telle obsession apparait au niveau thématique dans le délirium tremens de Janet, délire qui rappelle l'écriture automatique des surréalistes ainsi que dans les images réalisées par le narrateur et les autres personnages. Mais rêver un passé est en même temps chez Giono imaginer un avenir qui, inconsciemment, remplace ce monde perdu. L'imagination de Giono est, à l'instar de ses images, bi-vectorielle; elle est tournée vers le passé d'où elle s'élance vers l'avenir. Comme le cholérique, le rêveur gionien- ou Giono- ¨voit clair et DES DEUX COTES¨ 2 (c'est Giono qui souligne). D'autres images dénotent cet aspect chez l'écrivain. Citons, entre autres métaphores, celle qui trahit la rêverie d'Amédée à la vue d'Angèle:

¨Angèle!

Je la voyais tout entière, maintenant, toute, sortie de

la nuit. Je la voyais dans ses prolongements de ce qui

avait été et dans ses prolongements de ce qui serait¨ 1

Le fonctionnement d'un tel imaginaire trahit une vision du monde des plus simplistes, savoir qu'on ne peut s'élancer vers un avenir prometteur qu'en prenant appui sur un passé solide. Tel un édifice dont les fondations plongent dans ¨ la chair (ferme) de la terre¨ et dont la cime frôle les étoiles, l'imagination de Giono a besoin de ce retour aux origines du monde d'où elle tire ces ¨beau (x) feu(x) d'artifice ¨qui partent dans toutes les directions 2

C'est pourtant dans Regain que cette conquête d'un avenir paradisiaque se révèle avec le plus d'évidence.

Giono fait subir aux images des métamorphoses ainsi que des suppressions et des adjonctions de métaphore qui font avancer le récit à vive allure.

A cette technique, il convient d'ajouter la recherche d'images qui ont une fonction prémonitoire. Voulant à tout prix faire refleurir le plateau et faire pousser du blé sur cette terre ingrate, le narrateur- Giono et les personnages, eux-mêmes assimilent divers objets au blé et au végétal. S'indigne-t-elle contre le travail de la Vierge, la Mamèche se compare au blé battu:

¨Porca! Que toi tu fais tout comme tu veux,

Et que lu n'a battu comme le blé, et que t'u

m'as séchée comme le blé, et que tu me

manges comme le blé!... 3

observe-t-on la nuit, on constate qu'elle ¨entasse ses étoiles comme du grain ¨. 4 Tel essaim d'abeilles qui cherche un abri est assimilé à une ¨poignée de balles de blé que le vent porte¨. Les seins d'Arsule sont comparés à ¨des bourgeons d'arbre¨ 5

D'autres images renseignent virtuellement sur un changement futur. Désire-t-il une certaine protection, Panturle ¨voit¨ 3 les sillons tracés par sa charrue comme ¨une toiture de tuiles ¨ 4; traduit-il son besoin d'engendrer, le personnage sent Arsule entre ses mains ¨comme une jarre¨ 5; se promène-t-il dans son champ, ¨il semble vêtu avec un morceau de ses labours¨ 6 tant la fusion du protagoniste dans sa terre est parfaite.

On peut multiplier à l'infini ces images prémonitoires qui entrainent lecteurs, personnages et récit vers cette faim heureuse qui a sensibilisé maints critiques.

A ces images prémonitoires, il convient d'ajouter les nombreux silences gardés autour de l'origine de certains personnages et de certains faits qui, loin d'être dévalorisés, sont auréolés d'une puissance évocatoire et suggestive digne de la métaphore la plus vive. La fonction de ces ¨trous d'air 7 ou de ces ¨vides de la narration 8 est, à l'instar des images prémonitoires, d'augmenter ¨la vitesse du récit¨ 9 et d'aiguiser l'imagination du lecteur. On ne saura jamais comment la Mamèche a pressenti la présence d'Arsule sur le plateau, ni comment Angèle a vécu à Marseille, place du Lenche, ni comment Ulalie est tombée amoureuse de Gagou, personnage mi-homme, mi-animal dont l'origine est inconnue.10 S'il y a des endroits du récit où le narrateur et son narrataire sont en communion d'idées, c'est bien à propos de ces ¨vides de la narration ¨ qui excitent la curiosité du lecteur et le font perdre en conjectures.

Comme les images prémonitoires, les ¨vides du récit ¨ peuvent apparaître lors du premier jet ou être le résultat de suppressions qui, le plus souvent, sacrifient tel développement traitant d'une question sociale, philosophique ou idéologique. 11 Ce sont de telles suppressions qui, aux yeux de certains critiques, appauvrissent les premières oeuvres de Giono. Ne citons que ce jugement de Marc Bernard:

¨Pour Ramuz, pour Giono et pour leurs suiveurs,

La vie paysanne n'a été qu'un élément poétique, et Si nous

reconnaissons bien volontiers que ces chefs de file Ont

puisé à cette source de fort belles réalisations, nous n'en

déplorons pas moins l'absence d'oeuvres qui nous montreraient

l'envers du décor, le monde paysan sur le plan social,

avec sa pleine vue, ses drames, son évolution ¨ 1

Ce sont de tels aspects-et combien d'autres encore!- que Giono sacrifie au profit de thèmes qui lui tiennent à coeur; nudité et impuissance que l'homme devant les phénomènes naturels, peur et terreur panique, solitude exacerbée par la déréliction, etc… A aucun moment des ses romans, Giono n'a voulu présenter l'homme comme un vainqueur. Si Panturle gagne à la fin, c'est grâce à la volonté de la terre; Albin arrivera à sauver Angèle parce que la nature l'a doté de pouvoirs magiques; Janet connait beaucoup de secrets de la vie parce qu'il est de la terre.

Ainsi, si Giono refuse de croire en l'avenir à cause de cette perte des valeurs humanistes issue de la grande guerre, il arrive à en forger un autre grâce à sa faconde fabulatrice et à son imagination prodigieuse capable de démesurer des distances, de faire fondre des glaciers, d'enflammer de colère des montagnes, d'enrager des fleuves, d'ériger les vents en séducteurs, de métamorphoser les orages en taureaux monstrueux,…Bref, il s'agit de mettre la nature au premier plan et, par la même occasion, de remettre l'homme à sa place.

Bibliographie

  1. Genette. G, Figures III, Seuil, 1972

  2. Gleize, J. M et Roche. A ¨roman¨ ¨poésie¨, ¨peuple¨, situation du lexique gionnien dans les années trente, in Giono aujourd'hui

  3. Giono. J, Colline, Regain, Un de Baumugnes, LE Hussard sur le toit, O.RC. Tomes I et IV, Gallimard 1951,1971

  4. KARRA. A, Image et Imaginaire dans les romans d'avant-guerre de Jean Giono, de Naissance de l'odyssée à Batailles dans la montagne, Thèse de doctorat soutenue à Dhar EL Mehraz Fès, 2011

  5. Pourrat. H, ¨La pensée magique chez Giono, NRF 1 er octobre, 1938

  6. Ricard. G, ¨ Le motif de l'errance dans l'oeuvre de J. Giono¨

  7. Ricardou. J, ¨Problèmes du nouveau roman¨, paris, seuil, 1967.

  8. Ricatte. R, ¨Les vides de la narration et les richesses du vide, in Etudes littéraires ¨

Résumé:

Les romans gioniens,foisonnent d'images qui trahissent la nostalgie d'un monde édénique. Il s'agit de ces temps qu'évoquent les personnages vivants ou sur leurs lits de mort, temps perdus à cause de la méchancetéet de la cruauté des hommes. Toutefois l'homme peut et doit renouer avec ces temps heureux, retrouver ses gestes premiers, sa vertu ancestrale et son pacifisme atavique. Comme la métaphore du chemin encombré de feuilles- entendons de difficulté, d'obstacles et de problèmes- qu'il faut« lever à la main, l'une puis l'une tout doucement.»,selon l'expression de Giono.

Mots clés: Anthropophage – comparé - coupable – créature- cruauté- innocent(e) –

fonction – fonctionnement – futur – Giono Jean – heureux – image – imagination –

méchanceté – métaphore – préconscient – prédicat – sang– temps – trilogie.

1- J.Ricardou, Problèmes du nouveau roman, paris, seuil, 1967.pp.125-157

2- J. Giono, colline, oeuvres romanesques complètes, Edition de la pléiade, Gallimard, tome I

1971 P. 181

11-Op.cit,p. 205

2-Op.cit, p.181

1- J- Giono, Regain, Oeuvres Romanesques Complètes, Edition de la Pléiade, Gallimard, Tome I, 1971, p. 429


2- J. Giono, le hussard sur le tait, oeuvre romanesques complètes, Edition de la pléiade, Gallimard, 1951, p.621

1 - J. Giono, un de Baumugnes, O.R.C, la Pléiade, Gallimard, Tome I, P.308

2- J. Giono, le hussard sur le toit, op. cit, p.615

3- J. Giono, Regain, op.cit, p. 338

4- op.cit, p. 342

5- op.cit, p. 362

3- toutes ces images sont réalisées par le narrateur qui parle de ce que voient-les

Personnages

4 - J. Giono, Regain op.cit, p. 399

5- op.cit, p. 427

6- J. Giono, Regain, op.cit, p. 429

7- H. Pourrat, ¨La pensée magique chez Giono, NRF 1er octobre, 1938 (pp 647-658)

8- R. Ricatte,¨Les vides de la narration et les richesses du vide en études littéraires, p. 111

9- G. Genette, Figures III, Seuil, 1972, p. 225 et SS, chapitre ¨voie¨

10- G. Richard, Le motif de l'errance dans l'oeuvre de J.Giono

11 - (Cf variants a ( I 1021); c (I1022); b (I 1017); b (I 1013) ; d ( I 1010), etc…)

1- Monde, 1930, cité par J.M. Gleize et Anne Roche. Edisud, p.20



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Auteur : karra abdelkader -   - Titre : Jean Giono et l'image, la nostalgie du passé ou la recherche d'un avenir radieux?,
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