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Anouar KARRA, Chercheur

L'être et le paraître dans La nuit sacrée de Tahar Benjelloun


Notre article porte sur l'étude de l'être et du paraître dans La nuit sacrée de Tahar Benjelloun. Ce roman fait suite au roman L'enfant de sable . Il reprend le personnage d'Ahmed. L'écrivain y aborde plusieurs thèmes qui sollicitent l'intérêt du lecteur. Même si l'œuvre de Benjelloun baigne dans la légende et le conte, son originalité tient à l'art qu'il a de saisir tous les aspects de la société et de la culture maghrébine en rapport avec le vécu quotidien et les problèmes de la société pris dans les vestiges de la mémoire et de l'imaginaire marocain.

Effectivement, Benjelloun a une conscience aiguë de la duplicité humaine, laquelle duplicité est représentée à travers le jeu de l'être et du paraître intimement conjugués pour donner en spectacle une si trompeuse façade mondaine derrière laquelle se tapit la vraie identité de l'homme. Ce travestissement de l'être du personnage est réalisé par le maintien d'un aspect extérieur propre à tromper les gens ou à divulguer la véritable identité de l'être en question.

Issu du mot latin , forme inchoative du latin parère qui veut dire ' se montrer', le paraître se voit comme un pouvoir mystificateur qui affecte le personnage, dans sa tentative, d'une part, de garder contre sa volonté une façade trompeuse pour jouer le jeu social. Ce qui le tient dans une prison intérieure. Par surcroît, ce masque qu'est le paraître fait perdre au personnage son identité. Nonobstant, ce dernier peut se servir du masque pour pouvoir réaliser ses possibilités interdites par une société patriarcale.

I / L'identité incertaine

Personnage principal de ce roman, Zahra s'est rendu compte avec aigreur de la confusion identitaire et de la perte de lucidité relative à son identité qui sombre dans l'ambigüité :

J'ai été une enfant à l'identité trouble et vacillante' P.6

Cette identité ambiguë est fomentée par un père autoritaire et qui n'est soucieux que de la doxa sociale. Zahra insuffle au lecteur l'idée que l'escamotage de sa véritable identité est causé par la décision irrévocable de son père :

J'ai été une fille masquée par la volonté d'un père qui se sentait

diminué, humilié parce qu'il n'avait pas eu des fils' P.6

De ce fait, le masquage de l'identité de Zahra est engendré par une société dogmatique et intolérable. On peut dire que Zahra était la proie du délire paternel qui, voulant à tout prix obtenir un enfant, veut obvier à un certain déséquilibre psychologique et conjurer, sur le plan de l'imaginaire, la fatalité qui pèse sur le corps de sa femme et sur sa propre virilité et qui, finalement, acquiert une certaine reconnaissance sociale ou une crédibilité essentielle à sa mise en valeur dans un monde évoluant principalement sous l'égide du pouvoir patriarcal. Victime de cette identité chancelante, Zahra est acculée à l'incomplétude.

En effet, Zahra, à un certain degré du récit, donne à entendre que ce trouble d'identité par lequel est tatoué son corps témoigne de l'inaccomplissement de son être et qui va la pousser à une confrontation sauvage avec son corps ruiné par l'absence, le leurre et les blocages d'une quête impossible. Cette androgynie, cette scission identitaire dont le personnage était victime a influé d'autant plus sur son être qu'elle diminue, affaiblit la densité de son moi et la faire vivre dans un état de privation, de frustration et de négativité :

Ma vie d'homme déguisé avait été plus qu'un péché,

une négation, une erreur' P .177

Cet état hybride voue Zahra à l'interdit, interdiction de la volupté et des délices qu'éprouve le personnage féminin. Zahra serait captive du ravage d'un corps étrange, un corps du troisième sexe (homme et femme à la fois), ce qui ouvre l'enfer sous ses pieds. :

Ni un corps de femme plein et avide, ni un corps d'homme

serein et fort, j'étais entre les deux, c'est-à-dire en enfer' P.178

II / La dissolution du personnage :

Cette identité confuse est à l'origine du saccage, de la viduité de l'essence féminine de Zahra, à cause de la décision indûment prise par son père qui ment pour sauver sa façade dans une société corruptrice, comme l'avoue le père de Zahra :

Vingt ans de mensonge, et le pire c'est moi qui mentais, toi, tu

n'y es pour rien, pour rien ou presque

Il appert de cette citation que Zahra est réduite au néant, qu'elle n'est qu'un rouage de la machine trompeuse qui ne cesse d'être mise en marche, qu'elle n'est qu'une marionnette tirée par les fils de la force paternelle. De ce fait, Zahra, accaparée par l'apparence inauthentique, vit et se cloître dans un simulacre lié au masculin paré de ce prestige dans la mesure où ce dernier est l'œuvre et le privilège de la doxa sociale. Un tel simulacre ne fait qu'étouffer l'âme du personnage et dissipe les attributs féminins au profit du confort social tant désiré par le père de Zahra. L'enfant au sexe érigé est exposée à la ruine, elle va déployer un langage corporal qui ne lui est pas propre.

Ce travestissement maintient Zahra dans l'emprisonnement. Un tel emprisonnement est symbolisé dans l'œuvre par l'image de l'œuf. En effet, celle-ci est prise dans un sens métaphorique dans la mesure où elle suggère une âme prisonnière dans un corps travesti et déguisé. Après avoir mangé l'œuf, Zahra est saisie par une nausée qui l'accable. Cette nausée peut être traduite, sur le plan imaginaire, comme un déchirement du personnage. Constitué de blanc et de jaune, l'œuf renferme un dehors et un dedans tout en formant une unité. Le jaune qui dégouline entre ses doigts et qui lui soulève le cœur lui rappelle l'indéniable présence et l'inconsistance de son intériorité. De ce fait, l'œuf pris pour un masque tapit une intériorité dévastée et détruite :

Ils(le consul et sa sœur) étaient assis au milieu, les jambes

écartées, et mangeaient des œufs durs et des olives rouges.

C'était la tradition. Elle me tendit un œuf. Il n'était pas assez

cuit. Le jaune dégoulinait entre mes doigts. J'eus un début de

nausée. Je sentis un moment que j'étais devenue un jouet entre

les maints d'un couple infernal' P. 90

Sous une façade trompeuse, le personnage s'effondre, se démantèle, se désagrège et subit des perditions. Si bien que Zahra se sent claquemurée dans une sorte de « cage thoracique » qui désignerait peut-être une prison intérieure dont les parois sont le simulacre et l'apparence. On peut parler ici d'une incarcération intérieure dont l'intensité est décuplée par le fardeau que sont le mensonge et la mauvaise foi que Zahra sent peser sur son être :

Je respirais difficilement parce que j'avais un masque d'acier

enfermée dans la maladie, la peur et la démence' P.177

en se confectionnant un soi, une ontologie qui- parce qu'elle est étrangère à la norme discursive- la précipite dans le désespoir et vers l'anéantissement. Zahra est la figure par excellence de la désagrégation ontologique de son être, car elle est incapable de réaliser son existence féminine, son état équilibré, cela est dû à ce que le milieu qui lui a donné naissance et qui a engendré son mal ontologique est dépourvu d'authenticité :

illusion faite pour une société sans vergogne, basée sur

l'hypocrisie un leurre fabriqué …' P.38

On pourrait avancer qu'en elle périclitent les forces morales :

L'enfer est en moi, avec son désordre, avec son désordre, ses

hallucinations et sa démence' P.181.

Il importe de rappeler que son androgynie ou son déguisement résultent d'une décision extérieure à sa volonté, ou, pour ainsi dire, contre sa volonté. C'est pourquoi elle vit ce jeu du simulacre comme un fardeau qui adhère intrinsèquement à son corps au point de se sentir incapable de s'en départir ' je portais un manteau d'acier' P178. Comme une réalité d'apparences trompeuses et illusoires, Zahra dont la haute construction et l'architecture de l'être encourent la fragilité et le délitement.

Asservie et sédentaire, longtemps entraînée par le tourbillon des apparences et privée de son être véritable, Zahra, par la vertu de l'apparence et du masque, manque de l'unité et de l'être étant donné qu'à tout moment le corps et l'esprit sont menacés de la désagrégation, de la pulvérisation et de l'effritement. Le personnage benjellounien est mis sous le signe de l'absence, de l'ombre, de l'apparence, sans ossature ferme, soumise à toute construction possible puisque la déconstruction le guette à tout pas.

Entre le masque et le mensonge sur son identité, Zahra est resserrée dans la proportion où elle est opprimée par ces forces caustiques qui l'écrasent dans la terre et font voler en éclats son être, seul point fixe auquel elle puisse s'accrocher et qui lui assure son identité. Dans cette dialectique des contraires, le personnage sent que son moi est étouffé par le jeu social, imprégné de mensonge, dont l'un des aspects est de porter des masques aux autres, une façade autre que celle que l'on désire leur afficher.

III/ Le succès de Zahra

Comme nous l'avons décelé, Zahra est bel et bien dans un labyrinthe borgésien disposant d'une dimension plutôt verticale qu'horizontale. C'est dire qu'elle était l'être enfoui dans le simulacre, voué à la négation et à l'absence. Cependant, c'est un être qui s'élève et qui se transcende dans la mesure où elle se moque et se venge royalement de la société dans laquelle on ne peut s'intégrer que par le fait de jouer un jeu congru qui met Zahra dans une prison qui étiole ses forces vitales et qui la voue à se réfugier dans une identité qui n'est pas la sienne. Zahra, profitant de cette confusion identitaire, prend sa revanche contre une société dominatrice et aliénante. En effet, Zahra réalise un exploit qui réside dans le fait qu'elle réussit à tromper la vigilance du contrôleur, à transgresser et à mépriser les lois sociales, religieuses notamment lorsqu'elle préside les funérailles tout en étant enveloppée par un masque masculin, alors que, comme la coutume l'exige et l'impose, ce sont les hommes qui doivent présider ce rituel religieux. On peut se conforter dans l'idée que Zahra, dans ce simulacre, elle retrouve une jouissance maladive qui, semble-t-il, la satisfait et l'amuse jusqu'au point de se mélanger avec les hommes sous cette enveloppe :

Durant un jour ou deux je devais encore jouer au fils invisible. De

blanc vêtue je descendis pour présider les funérailles( …). Je le fis

avec une joie intérieure et un plaisir à peine dissimulés. Une femme

prenait peu à peu sa revanche sur une société d'hommes sans grande

consistance. En tout cas c'était vrai pour vrai pour les hommes de

ma famille. En me prosternant, je ne pouvais m'empêcher de penser

au désir bestial que mon corps-mis en valeur par cette position-

susciterait en ces hommes s'ils savaient qu'ils priaient derrière une

femme(…) Excusez cette remarque, elle correspond, hélas ! à la

' P.36

Nous avons pris cette citation dans toute sa longueur en raison du fait qu'elle condense les motifs de l'engouement de Zahra pour le masque. En effet, ce dernier peut être bénéfique dans sa fonction d'écran qui instaure une distance protectrice entre le corps de Zahra et les autres hommes dont elle garde l'image de la bestialité. De ce fait, Zahra tend à faire planer les fantasmes féminins qui, grâce à la confusion identitaire, sont possédés par le vif désir de récupérer une part d'estime, de reconnaissance que la femme déguisée tente d'assouvir , d'être égale à l'homme et de dignité indûment enlevée par la société d'hommes comme le souligne cette citation :

(…) Les femmes s'habillent comme les hommes pour avoir

l'air sévère et imposer leur autorité(…)' P.175

Dans cette citation, il est notable de déceler le fait que Zahra, tout en se confondant dans l'anonymat, semble être l'archétype de la femme qui atteint, par le truchement du paraître, le statut du Sujet qui dénonce et assouvit ses ressentiments longtemps tapis et qui resserrent son intériorité dissipée et rétrécie par les apparences :

Je retirai avec rage ce déguisement intérieur

Composé de plusieurs mètres de tissu blanc' P. 175

Ceci dit, grâce à l'ambivalence identitaire, Zahra, après avoir fui le regard des autres n'osant guère le croiser, semble vouloir l'affronter. Pour ce faire, elle opte pour le camouflage entretenant la confusion par le paraître. L'avantage de ce subterfuge est de permettre au sujet déguisé de se fondre dans la foule sans être inquiété dans son corps, pourrait-on dire.

On assiste ainsi à la perfection prestidigitatrice du leurre et de la dissimulation qui permet à Zahra de réaliser une victoire de se montrer ferme, intouchable et, finalement, d'enrober sa fragilité féminine comme le soulignent maints passages :

Je ne cherchais à savoir si c'était la folle ou ma mère expulsée de son

propre foyer. Même si j'étais bouleversée, je ne le montrais pas(…).

Ce qui passait en moi devait rester en moi. Ne pas


' luttais en silence, sans rien laisser apparaître' P.85


Pour la première fois j'ai permis aux larmes de

couler sur mon visage. Mon cœur était atteint. Pas mon

visage qui gardait la même expression. Je n'aime pas les

gens qui pleurent' P.102

Cette tentative de dissimuler la perturbation, le trouble qui fait vibrer intérieurement Zahra nous fait penser à celle qui s'empare de son père, qui tente d'attribuer une apparence inspiratrice de sérénité et qui exhale ce qu'on appelle en Arabe ANAFS Al Motmaina ( l'âme tranquille) à un tumulte intérieur, voire un séisme qui ne cesse de détruire l'intériorité du père de Zahra :

' Apparement je continuais d'être ce que j'étais :

un riche commerçant comblé par cette naissance. Mais

au fond, dans mes nuits solitaires, j'étais confronté à l'image

insupportable du monstre. Oh ! J'allais et je venais, normalement,

mais à l'intérieur. Le mal ruinait ma santé morale et physique'

Nous remarquons que le passage de la phrase nominale' un riche commerçant comblé par cette naissance' à une phrase disloquée et que l'exclamation calquent en quelque sorte le mouvement d'une âme brisée.


En guise de conclusion, le texte est une réflexion novatrice sur l'être et le paraître et sur l'ambiguïté du paraître. Ce dernier, dans un premier temps, est l'expression d'un sentiment d'infériorité puisque Zahra n'a l'apparence d'un homme que par la volonté d'un père qui désire en avoir un. C'est une blessure narcissique qui affecte sa féminité. Mais, dans un deuxième temps, le paraître permet à Zahra de prendre sa revanche contre une société d'hommes, puisque sous les apparences du masculin, elle recouvre sa dignité, bascule les tabous et arrive même, comble de l'hérésie, à présider une prière.

Tahar Ben Jelloun, La nuit sacrée, Editions du Seuil, 1995.



Pour citer cet article :
Auteur : KARRA Anouar -   - Titre : être et paraître dans La nuit sacrée de Tahar Benjelloun,
Url :[https://www.marocagreg.com/doss/monographies/article-etre-paraitre-nuit-sacree-benjelloun-3c87-karra-anouar.php]
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