UNIVERSITE HASSAN ii- mohammedia

faculte des lettres et sciences humaines- ben m'sik

dpartement des etudes franaises

Master litteratures et cultures francophones et compares


Etude comparative de deux discours relatifs l'entre l'Acadmie franaise.


Encadr par: Madame BENNANI


Prsent par: AMAAYACH Siham




Etre membre l'Acadmie franaise est un privilge. Ce dernier est mis son paroxysme quand il s'agit d'une lection fminine car la misogynie tait de taille et malheureusement demeure dans certaines parties du monde. Les deux discours, objet de notre tude, donnent voir deux acadmiciennes diffrentes.

Cette dissemblance prend la couleur de la culture, de la religion, de l'histoire, des us et coutumesMalgr cette dissimilitude tout azimuts, Marguerite Yourcenar et Assia Djebar se sont hisses au rang des immortelles . Pour clbrer sa candidature chaque acadmicienne est invite faire un discours. Ce dernier obit la logique du conformisme qui dicte la loi de rendre hommage au prdcesseur. Le remerciement, l'hommage et le style de chaque acadmicienne constituent les jalons qui vont nous orienter dans notre tude comparative. Cette dernire va mener de front les deux discours d'une manire simultane. Dans un premier temps, nous allons mettre le doigt sur le privilge d'tre lue l'Acadmie franaise. Ensuite, nous allons s'attarder sur la logique de l'hommage rendu au devancier pour achever notre tude par une modeste exploration du style de chaque immortelle.

L'Acadmie franaise est une Compagnie qui regroupe les hommes et les femmes d'esprit dans les diffrents secteurs de la culture (science ; littrature ; art ; droit ; histoire). A cet gard, tre membre dans cette enceinte constitue un privilge et un honneur pour la personne lue. Cette dernire est reprsente par notre corpus par deux figures fminines. La premire est Marguerite Yourcenar et la deuxime est Assia Djebar. Chacune a exprim ce privilge par un style et une logique assez particuliers.

Marguerite Yourcenar, dbute son discours par le rappel de la tradition qui consiste remercier l'Acadmie de l'avoir accueillie dans son enceinte. Ce privilge est consolid par une gratitude qui elle aussi ne s'loigne pas de l'esprit conformiste du temps : Comme il convient ; je commence par vous remercier de m'avoir, honneur sans prcdent, accueillie parmi vous . Ce privilge ne prend ni la forme de l'gosme ni celle de la suprmatie. Il est accompagn par deux valeurs : la modestie et la reconnaissance : Vous m'avez accueillie, disais je. Ce moi incertain et flottant, cette entit dont j'ai contest moi-mme l'existence, et que je ne sens vraiment dlimit que par les quelques ouvrages qu'il m'est arriv d'crire, le voici, tel qu'il est, entour, accompagn d'une troupe invisible de femmes qui auraient du, peut-tre, recevoir beaucoup plus tt cet honneur, au point que je suis tenter de m'effacer pour laisser passer leurs ombres. . D'aprs cette citation, la modestie est exprime par l'vocation du moi, rendu flou et relgu au second plan pour cder la place aux ombres de femmes, loignes, malgr leurs talons de la scne littraire. A ce propos, l'expression du privilge d'tre lue par l'Acadmie franaise est aussi une occasion pour exprimer les drogations commises par cette Compagnie. Le fait de citer Mme de Stal, George Sand ou Colette n'est pas fortuit mais pour corroborer son point de vue et essayer de librer les esprits de cette misogynie qui entrave l'lan crateur de la femme.

Par contre, Assia Djebar, exprime le privilge d'tre une acadmicienne par le fait d'voquer le pote Jean Cocteau. Ce dernier est pris comme rfrence pour tmoigner la grande joie d'tre un membre l'Acadmie franaise. Cette gratitude va cder la place faire l'loge, selon l'usage, au doyen Georges Vedel.

Ce privilge de l'lection est aussi un alibi pour citer les bnfices tirs de la confrontation des grands matres tels Louis Massignon, Charles Andr Julien , Jacques Berque, Gaston Bounoure et Germaine TillonCes grands esprits ont jou un rle prpondrant pour semer et animer chez Assia Djebar le dsir ardent de la langue franaise .La langue de Molire n'est plus l'apanage de la France mais devient selon Djebar le gain de l'espace francophone maghrbin.

Ainsi, nous remarquons que chaque acadmicienne a une mthode particulire pour exprimer le privilge d'tre un membre l'Acadmie franaise.

Cette joie est aussi une occasion pour exprimer des dolances (la misogynie) ou des exploits (les matres qui ont jalonn le parcours culturel d'Assia Djebar). Certes, il s'agit dans les deux interventions d'un discours mais le fonds de ce dernier varie car la culture et le rapport avec la langue franaise ne sont pas les mmes.

Aprs avoir vu l'expression du privilge d'tre lue par l'Acadmie franaise, il est temps de passer la tradition de l'hommage, rite, qui anime chaque nouvel lu.

L'lection de Marguerite Yourcenar a vu le jour suite la place laisse vacante par la mort de M Roger Caillois. Le discours objet de notre tude est dlimit aux deux premires pages donc certainement d'autres aspects de la vie du dfunt seront omis. Aprs avoir exprim son remerciement d'tre un membre l'Acadmie franaise qui est aussi une occasion pour prouver sa modestie et sa reconnaissance de la fibre cratrice fminine, malheureusement, loigne de la scne littraire cause d'une acerbe misogynie, Marguerite Yourcenar n'oublie pas la tradition de l'hommage. A la manire de Bossuet dans ses Oraisons funbres, notre acadmicienne tisse son discours pour honorer le prdcesseur. Ce rite consolide l'ide que chaque position est provisoire. De cette manire, la vanit est dissipe par le pouvoir de la mort, prsente ici par l'emploi du terme (Saint-Denys). Donc, ce rite souligne la fois le caractre phmre de la vie et la logique de la succession.

Dans cette optique, le discours d'Assia Djebar pris dans son intgralit est aussi un hommage M Georges Vedel. Notre acadmicienne, utilise quelques lments biographiques du dfunt pour les mettre en scne. Vedel devient un personnage dans la trame romanesque djebarienne : puisque, auteur de narrations, j'ai le seul petit pouvoir, j'allais dire le (mtier) au sens artisanal de tenter de rendre proche- je n'ose dire de ( ressusciter) l'tre qui n'est plus, je choisis, travers quelques scnes de sa vie, de me placer derrire son ombre, de me glisser tout prs, de tenter de le ramener vers nous, excusez-moi, comme personnage comme ( character), dirait-on en anglais. .


Cette technique romanesque sduit par son caractre original. Elle a russi l'instar de la Divine Comdie de Dante de crer l'illusion de la personne aime. L'auditoire par le truchement de cette narration envotante pourrait mettre son esprit o ses yeux ne sont plus c'est--dire l'auditoire sera capable d'imaginer la personne de Vedel travers la mise en scne qui lui est assigne par l'auteur du discours. En consquence, l'enjeu dpasse le contenu, il s'aventure dans la forme de l'hommage. L'originalit de la forme du discours est trs significative car elle a russi crer l'identification de l'auditoire avec Vedel. Ce dernier est certes absent, mais demeure aim voire ressuscit : il parait prcieux aux siens que le Soleil lui-mme .

De surcrot, Assia Djebar par le biais de la forme de son hommage a pu activer la mmoire affective du rcepteur au point de le subjuguer : Ainsi, cette tension de la mmoire affective, pour nous faire revenir Georges Vedel au cur de cette absence, retourner, inverser en prsence de l'esprit, sinon des yeux, prsence dense mettant en mouvement l'imago .

Par le biais de cette originalit, Vedel est prsent dans l'esprit de chaque individu qui a eu le privilge de le ctoyer. Sa vie n'est pas ennuyeusement cite, mais Assia Djebar a eu le gnie de prendre les scnes les plus significatives pour tmoigner sa vive reconnaissance la mmoire du regrett.

De la constitution de la Charte de l'Europe vers l'escale de nuit Cuba, passant par l'exprience carcrale la vie de Vedel est ressuscite par la narration talentueuse et omnisciente et aussi par les ingnieuses alles-venues de la mmoire.

Le dfunt est une mine de souvenirs. Il est la fois acteur, ngociateur et tmoin pour l'Histoire. Assia Djebar a jet son dvolu sur les points communs qu'elle a avec le doyen (philosophie, histoire, droit et art). Ces multiples intersections marquent le caractre fcond de Vedel pour qui le droit est la seule frontire entre l'homme et la bte.

Par consquent, nous pouvons dire que les deux acadmiciennes ont respect la tradition de l'hommage rserv au prdcesseur. Si Marguerite Yourcenar a utilis cet hommage pour critiquer quelques drogations de l'Acadmie surtout le travers de la misogynie, Assia Djebar s'est servie de quelques lments biographiques de Vedel afin de l'immortaliser. Le contenu est semblable mais la forme varie. Ce constat sera notre tremplin pour traiter le dernier point c'est--dire le style de chaque acadmicienne.

Le style est l'homme mme . A partir de cette citation de Buffon, nous pouvons affirmer que chaque acadmicienne est originale au niveau de l'criture. Dans le discours dlimit de Marguerite Yourcenar, nous constatons une concision des ides prsentes. Cette sobrit rime avec la mthode et aussi avec la poticit du vocabulaire employ. Les phrases apposes, les crivains cits, les uvres lues ou crites jugent de la valeur de cette culture qui imprgne le style. En effet, le discours de Yourcenar obit une mthode rigoureusement respecte.

Au dbut, le discours s'ouvre par la conformit du remerciement. Ensuite, ce remerciement prend la nuance de la critique vu l'absence de la gente fminine dans l'Acadmie franaise. Enfin le discours retrouve sa vise du dpart celle de rendre hommage Roger Caillois.

Le texte n'est pas dpourvu de sens. Il est aussi une occasion pour citer des crivains et des personnes d'une grande renomme comme Bossuet, Mme de Stal, Georges Sand, Colette, Marie Thrse d'Espagne Lister ces noms montre la volont de l'acadmicienne d'taler son savoir, toute en restons modeste, pour prouver que le nouveau fauteuil est mrit.

Les phrases complexes, le vocabulaire recherch, le retour l'Histoire ajoutent au discours une poticit digne des crits de Yourcenar. Par le biais de ce genre d'criture, elle se hisse au niveau des immortelles.

Quant au style d'Assia Djebar, nous pouvons dire qu'il laisse apercevoir un auteur original qui manie habilement le mouvement et l'allure des phrases.

La virtuosit de Djebar est le fruit d'une colonisation amrement vcue par le peuple algrien : Le colonialisme vcu au jour le jour par nos anctres, sur quatre gnrations au moins, a t une immense plaie . Toutefois, cette colonisation tait aussi l'occasion pour dcouvrir les grands matres de la littrature franaise voire les artisans du style qui ont amplement influenc notre acadmicienne.

La culture protiforme, le penchant pour la philosophie, l'amour des langues, la passion pour l'Histoire ont particip animer l'me cratrice de Djebar. Elle affirme que le franais est devenu le sien. De cette manire son lection pour l'Acadmie franaise est la fois un gain pour la francophonie du Maghreb et une cautrisation des plaies ouvertes par les colons franais.

Partant du fait que l'criture aide se dcouvrir : j'cris pour me parcourir , cet acte demeure salvateur dans la mesure o il aide faire une recherche tendue vers soi . Cette qute ne peut s'effectuer qu'en passant par l'criture des autres. De cette manire le palimpseste ne peut jamais tre immacul car les crits de Djebar sont rythms par les crits des matres.

En somme, l'originalit du style de Djebar est mis au jour dans la conclusion de son discours .Ce dnouement est une symphonie o le dialogue des cultures constitue la partition. De Franois Rabelais Avicenne, toute la culture de Djebar est mobilise pour honorer le doyen Vedel.




En guise de conclusion, nous pouvons dire que la candidature l'Acadmie franaise n'est pas une entreprise facile. Elle demande la contribution d'un ensemble ingnieux compos du savoir, de l'originalit et de la sensibilit. Ainsi les deux discours activent avec brio ce trio finement agenc.

A travers l'hommage rendu successivement Roger Caillois et Georges Vedel, nous avons flair l'esprit critique de chaque acadmicienne, ses vux, ses blessures, ses passions et surtout son originalit.

La forme est au service du fonds, c'est pour cette manire que les deux prdcesseurs sont mis en scne dans une trame romanesque dont les ficelles sont manies par nos deux acadmiciennes. Les phrases complexes, le style recherch et le dialogue des cultures ne sont que la partie perceptible de l'iceberg car le zle crateur des immortelles est intarissable.



Pour citer cet article :
Auteur : AMAAYACH SIHAM -   - Titre : Etude comparative de deux discours relatifs à l’entrée à l’Académie française,
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