El Yousfy My Ahmed

le désir mimétique dans la nouvelle Le docteur Havel vingt ans plus tard de Risibles amours de Milan Kundera

«Le désir selon l'Autre est toujours le désir d'être un autre.»1, dit René Girard. Ainsi toutes les actions humaines procèdent d'un sentiment de concurrence. Toute personne mue par un désir d'ascension sociale ou de possession de quelqu'un ou quelque chose agit dans l'objectif d'égaler ou dépasser une autre. Une théorie tellement controversée tant positivement que négativement, mais qui trouve son application dans les oeuvres de tant d'écrivains. Milan Kundera entre autres met en oeuvre, dans la nouvelle intitulée Le docteur Havel vingt ans plus tardde Risibles amours, un ensemble de personnages dont le désir est souvent dicté par l'idée qu'ils se font d'autres personnages pris pour modèles. Ceux-ci à leur tour subjugués par d'autres de sorte que le désir forme une spirale incommensurable. Nous allons essayer d'étudier cette nouvelle en analysant, dans un premier temps, la relation maître/disciple qu'entretiennent le docteur Havel et le journaliste pour nous intéresser ensuite à la transfiguration que va opérer l'image de Mme Havel sur celle de son mari auprès des femmes de la station thermale.

«Comme il doutait toujours de lui, il était dans un état de dépendance servile à l'égard des gens qu'il fréquentait; craintivement, il cherchait dans leur regard la confirmation de ce qu'il était et de ce qu'il valait.»2. C'est ainsi que se présente le jeune journaliste. Le manque de confiance en soi le pousse toujours à se sous-estimer à chercher à être homologué. Ce sentiment d'infériorité, le prédispose à vénérer tous ceux qui lui apparaissent supérieurs et à aspirer à un rang aussi élevé que le leur. Dans son errance ou plutôt dans sa quête d'un désir qu'il n'arrive pas lui-même à définir, il va rencontrer le docteur Havel. Celui-ci lui apparaît pourvu d'un prestige qui lui fait défaut: la renommée d'un grand séducteur. «Et comme il avait toujours rêvé d'être un connaisseur comme cet homme-là»3, il le prend, du coup, pour modèle. Une relation du maître/ disciple s'établit entre les deux hommes et chacun se complait dans l'autre. Si le journaliste trouve dans le docteur un bon modèle à imiter, Havel, lui, voit dans le jeune un élève «dont l'impatiente admiration lui faisait chaud au coeur».4 Effectivement, avec l'âge et la maladie, le docteur a perdu son brio auprès des femmes. Celles-ci «passaient près de lui sans la moindre marque d'attention; pour elles, il se confondait avec le cortège maladif des pâles buveurs d'eau minérale»5. Alors, tiraillé entre ce qu'il est devenu- un vieux malade traînant derrière lui les vestiges d'un passé ‘'glorieux''- et ce qu'il a été quelques années auparavant, il ne peut que savourer la vénération de ce jeune admirateur. Celui-ci à son tour n'épargne aucun effort pour plaire à son maître. Dans son souci de devenir un grand connaisseur de femmes, il ne voit d'autre itinéraire que d'imiter un grand séducteur. Aussi, comme un élève devant un jury, «[ne cherchait-il] pas à dire ce qu'il pensait et à faire ce qu'il voulait, mais il s'efforçait de donner satisfaction aux examinateurs»6. La fascination pour l'Autre est d'autant plus poussée lorsque, même pendant son acte érotique avec la doctoresse, le journaliste ne cherche pas à se réjouir mais plutôt à plaire à son maître, même en son absence. Cependant cette vénération excessive peut se transformer parfois en envie ou bien plus en haine. En effet, esseulé après sa séparation avec son amie qu'il a dû, «comme un vrai pêcheur, […] rejeter à l'eau»7, le jeune se sentit égaré. «Le lendemain n'apporta aucune lueur dans son humeur maussade, et quand il croisa devant l'établissement thermal le docteur Havel en compagnie d'une dame élégante, il céda à un sentiment d'envie qui ressemblait presque à de la haine: cette femme était scandaleusement belle, et l'humeur du docteur Havel […] était scandaleusement radieuse, de sorte que le journaliste se sentait encore misérable»8. Chose dont le maître se délecte certainement. Dans son encouragement pour son disciple, le docteur ne cherche pas à le hisser à son rang mais plutôt à confirmer sa propre supériorité, à accentuer la différence. Evidemment si le journaliste réussit à être «promu, aux yeux du maître, du rang d'apprenti au rang de compagnon»9, la hiérarchie qui procure à Havel sa suprématie serait abolie. Sauf que celui-ci n'est pas aussi dupe pour se départir d'un admirateur qui lui a rendu son éclat après un morne effacement. Un éclat que Mme Havel va rendre, à son insu, aussi brillant qu'il ne l'était auparavant.

En compagnie de sa femme, «Havel qui vivait depuis quelques jours dans une humiliante invisibilité se délectait de l'intérêt des passants et désirait que les rayons de l'attention tombent aussi le plus possible sur lui».10Lors de son arrivée dans la station thermale, il a beaucoup souffert de sa fusion au milieu de la foule des malades. Lui que toutes les femmes remarquaient auparavant est en fin tombé dans la ‘'désuétude'' et ne cesse pas de s'en plaindre. «Tu es comme ma femme. Vous voyez en moi un homme que j'ai cessé d'être depuis longtemps. Je suis humble, je suis esseulé, je suis triste. Je prends de l'âge. Et je peux te le dire, ce n'est guère agréable»11, a-t-il répondu à la doctoresse Frantiska qui ne veut le croire quand il est venu se plaindre d'être seul. Il n'est donc qu'un homme ordinaire qui, une fois sa jeunesse passée, a perdu son attrait. Sauf que l'image de sa belle femme, l'actrice célèbre, va le métamorphoser aux yeux de toutes celles qui n'ont pas hésité à l'éconduire avant de le voir avec elle. A la lumière de son renom et de son charme, «Havel, sous tant de regards, sentait qu'il recouvrait sa visibilité perdue»12. La masseuse blonde qui l'a rudement morigéné lors de la première visite s'est transformée magiquement en un docile agneau après l'avoir vu embrasser sa belle épouse dont elle est émerveillée. Du coup le docteur a gagné de l'estime à ses yeux et elle n'a pas hésité à aller le rejoindre dans sa chambre. Le corps du docteur est devenu pour elle, non seulement un objet de plaisir, mais aussi«l'occasion de se lier secrètement à une actrice célèbre, de devenir l'égale d'une femme illustre sur laquelle tout le monde se retournait.»13A son insu, donc, Mme Havel se brûle de ses propres mains. Alors qu'elle redoute que son mari n'aille chercher d'autres femmes, elle lui a servi, inconsciemment, d'un appât sans égal.

Dans cette nouvelle, le cercle du désir est inextricable. Le docteur passe du statut d'objet médiateur à celui de modèle selon qu'il est vu par les femmes ou par le journaliste. Mais quoique les femmes voient en son épouse un modèle incomparable, il reste le centre du désir. Si son épouse s'attache à lui malgré les avantages que lui confèrent sa beauté et son métier, c'est qu'elle est toujours sous l'emprise de l'image du séducteur qu'il a été. Le docteur Havel vieilli lui-même prend en modèle le docteur Havel quelques années auparavant. Conscient de la déchéance actuelle, il se penche avec envie sur son passé. Aussi la jeunesse du journaliste l'émeut- il doublement; il y voit à la fois un repoussoir dont l'admiration le réconforte et l'image de sa propre jeunesse.

1 René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque, éd. Bernard Grasset, paris, 1961, p. 101.

2 Milan Kundera, Risibles amours,«Le Docteur Havel vingt ans plus tard», éd. Gallimard, collection Folio, 1994, p. 216

3 Ibid.

4 Ibid. p. 233

5 Ibid. p. 212

6 Ibid. p. 220

7 Ibid. p. 235

8 Ibid.

9 Ibid. p. 222

10 Ibid. p. 240

11 Ibid. p. 226

12 Ibid. p. 240

13 Ibid. p. 244



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Auteur : EL YOUSFY MY AHMED -   - Titre : le désir mimétique dans la nouvelle Le docteur Havel vingt ans plus tard< i> de Risibles amours< b> de Milan Kundera,
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