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Comparatisme et interdisciplinarité.

Fait par Mohammed YACOUBI.

INTRODUCTION.

Notre travail de thèse de doctorat, encore en chantier, s'inscrit dans les pratiques de recherche en littérature générale et comparée. Et concerné par l'élaboration de ladite thèse dont le sujet est la nouvelle maghrébine de langue française, nous avons jugé utile d'adopter l'approche comparatiste. C'est une approche régie par une dynamique scientifique. Pour rendre compte de son apport dans notre thèse, il s'avère nécessaire de faire référence à quelques éléments d'analyse puisés dans la recherche en question.

Certes, le comparatisme fournit au doctorant comparatiste des outils de travail, mais cette approche présente un certain degré d'ambivalence puisqu'elle laisse transparaitre des résistances qui pourraient condamner le développement d'une thèse choisie. Autrement dit, si l'approche élue affiche un certain degré de pertinence, elle n'est pas exempte d'impasses dont elle se démarque pour doter le doctorant comparatiste de certaines perspectives qui relancent son travail.

1-De quelques atouts du comparatisme.

Le comparatisme, en tant qu'approche, est éclectique. Il englobe nombre de méthodes comme la thématique, la méthode historique, « […] le structuralisme génétique, la méthode sociologique ou sociocritique, la méthode statistique, la méthode stylistique, la méthode sémantique […]1 ». Mais c'est la méthode comparative qui se trouve le plus souvent convoquée.

L'un de ses atouts premiers et la validation des ressemblances et des différences ressenties dans diverses traditions littéraires. Pour mener à terme cette validation, la classification s'avère un outil fructueux quand il s'agit d'approcher le genre de la nouvelle.

Porter un regard comparatiste à l'écriture nouvelliste dans sa dimension universelle nous permet d'une part de dresser une cartographie de la nouvelle en partant de différentes littératures nationales et d'autre part de reconnaître dans le corpus nouvelliste mondiale les pièces maîtresses, c'est-à-dire celles qui constituent des modèles, un certain cadre référentiel qui s'impose avant tout par sa notoriété et sa singularité et surtout sa diversité. Et c'est dans ces conditions qu'il nous serait possible de parler de la nouvelle maghrébine de langue française. C'est par écho audit cadre référentiel nouvelliste mondiale que nous pouvons étudier par exemple la spécificité de l'écriture nouvelliste au Maghreb. C'est dans cette lignée que nous pouvons dire que le comparatisme littéraire constitue, pour nous, un esprit d'ouverture international.

Cette tendance à l'ouverture est plus manifeste quand nous visitons diverses écritures nouvellistes. Ces visites nous renseignent sur la possibilité de parler de nouvelles nationales. Nous pouvons évoquer la novella italienne, espagnole ou allemande. Nous pouvons aussi convoquer la short story britannique ou américaine comme nous pouvons solliciter la nouvelle arabe ou française. C'est dans ces conditions qu'apparait la nouvelle maghrébine de langue française.

Ces catégories littéraires peuvent être limitrophes, c'est-à-dire elles utilisent un même système linguistique, par exemple le français, en diverses littératures, en l'occurrence la littérature maghrébine, canadienne, subsaharienne, belge, libanaise ou française. C'est ce qui est communément nommé la francophonie. Les dites catégories littéraires peuvent être éloignées, c'es-à-dire appartenir à des aires linguistiques différentes.

Dans notre cas, la nouvelle nous interpelle par la place qu'elle occupe dans le monde littéraire. Elle est issue de plusieurs zones linguistiques. Cet état nous met devant la réalité suivante : la pluralité des écritures nouvellistes. C'est par leur interconnexion qu'elles sont susceptibles d'être intégrées dans la littérature comparée. Ainsi, pourrions-nous y déceler des emprunts, des analogies, des influences.

Le but premier du comparatisme est de rapprocher différentes littératures appartenant à plusieurs langues ou plusieurs cultures. C'est un dialogue interculturel. Il s'agit de mettre en évidence les différences et les ressemblances au sein d'un corpus nouvelliste mondial qui intègre même la N.M.F. (la nouvelle maghrébine de langue française). Nous partons du constat suivant : chaque écriture nouvelliste nationale vaut par ce qu'elle a comme traits spécifiques. Cela constitue une véritable gageure pour le doctorant comparatiste qui devrait être polyglotte selon les percepts de cette discipline. Mais qu'en est-il du chercheur monolingue ou juste trilingue ?

Répondre à cette question nous rappelle ces moments de renouvellement méthodologiques auxquels devait faire face la littérature comparée pour permettre surtout au comparatiste breveté de mener à terme sa recherche en littérature. C'est dans cette lignée que P. BRUNEL et ses co-auteurs se prononcent ainsi :

« La littérature comparée est l'art méthodique, par la recherche de liens d'analogies, de parenté et d'influence, de rapprocher la littérature des autres domaines de l'expression ou de la connaissance, ou bien les faits et les textes littéraires entre eux, distants ou non dans le temps ou dans l'espace, pourvu qu'ils appartiennent à plusieurs langues ou plusieurs cultures, fissent-elles partie d'une même tradition, afin de mieux les décrire, les comprendre et les goûter. 2 »

Dans cette conception française ou européenne, la connaissance de plusieurs langues est un créneau à respecter par le doctorant comparatiste. C'est par le plurilinguisme qu'il doit opérer pour entamer la classification des nouvelles mondiales. Cette classification s'insère donc dans l'approche différentielle au sein d'un terrain littéraire voué à la pluralité. En effet, le comparatiste polyglotte doit rendre compte de ladite diversité en lisant les nouvelles dans leur langue de production. « Ainsi, l'analyse transversale, la discipline, l'interprétation et la mise en parallèle constituent-elles sa base méthodologique, comme le relèvent Pierre BRUNEL, Claude PICHOIS et André-Michel ROUSSEAU, dans Qu'est-ce que la littérature comparée ? en disant : « A cet égard, la littérature comparée présente un certain nombre d'atouts3. »

Mais procéder de la sorte met le chercheur monolingue, bilingue ou même trilingue devant une difficulté linguistique immédiate. Le comparatisme débouche sur des résistances qui pourraient empêcher le comparatiste de continuer son travail car il ne remplit pas les conditions linguistiques requises.

2-Au seuil du comparatisme.

La maîtrise de plusieurs langues est une gageure pour le comparatiste. Dans notre cas, pour avoir une idée générale sur le récit court en question, il s'avère nécessaire de maîtriser l'allemand, l'anglais, l'arabe, l'espagnol, le français, l'italien et ainsi de suite pour lire des nouvelles dans leur langue d'origine. Lire un texte original c'est ressentir les effets stylistiques et sémantiques, c'est se maintenir à un ton. Bref, c'est s'approprier l'essence du texte en question et juger de son authenticité et de la place qu'il occupe dans une culture nationale précise. Pour nous, c'est un passage obligé que de concilier des aires linguistiques controversées. Cela nous permettra de parler par exemple de cette écriture nouvelliste venant de la chinophonie, la russophonie, la germanophonie, l'hispanophonie, etc.

Faire avancer la recherche sur la spécificité stylistique, thématique, linguistique, formelle et autre de la nouvelle maghrébine de langue française semble chose impossible car le dialogue entrecroisé entre les nouvelles mondiales est un projet qui n'aboutit pas faute de ressources linguistiques. Dans la même lignée, Daniel GAXIE dit « […] l'imposition d'une norme scientifique comparatiste revient à placer la définition du travail scientifique recevable hors de portée de la quasi-totalité des chercheurs […] dans beaucoup de pays comparables. »4

Face à de telles impasses, qui semblent incontournables, le comparatisme ne cesse de se mobiliser pour doter le chercheur d'outils de travail susceptibles de lui faciliter les pratiques comparatistes actuelles qui s'inscrivent largement dans la littérature comparée. Cette discipline reconsidère son champ d'action qui promeut la différence en termes d'altérité sans gommer la diversité.

3- Le dépassement

Malgré cet obstacle apparent, le comparatisme, par une autre ouverture, permet au chercheur de contourner le problème. Il n'est pas nécessaire de maîtriser toute une panoplie de langues pour mener à terme une étude où sont mis en rapport divers textes écrits en langues différentes. Le seuil linguistique peut désormais être dépassé. Ne pas connaître toutes les langues n'est pas un défaut ou une entrave. Nous pouvons opter pour l'emploi d'une seule langue dans toute approche comparatiste. Cette approche n'emprisonne pas le chercheur puisqu'elle lui octroie une marge considérable de liberté quand au choix des outils de langue.

Cette alternative trouve sa place dans l'école comparatiste américaine. Calvin Smith BROWN dit à ce propos: “If we define comparative literature as any study of literature involving at least tow media of expression, a good many difficulties in classification will disappear.”5 Comparer signifie dans ces conditions penser selon un cadre de référence universel.

Le comparatiste censé bien connaître deux, voir trois langues réussit souvent à établir des synthèses qui lui permettent de cerner telle ou telle problématique. Il devient même sensible aux problèmes de la traduction. C'est pourquoi nous pouvons dire que le rapport qu'entretient le comparatisme avec l'interdisciplinarité s'explique par son ambition à dépasser ses propres impasses.

Faire appel à la traduction littéraire est l'une des solutions que propose l'approche en question. Ce principe interdisciplinaire nous invite à lire un corpus selon certains centres d'intérêt, par exemple étudier l'aspect formel des nouvelles, leur structure narrative, leur conformité à la littérarité. L'étude des thématiques possibles est souhaitable. Le rapport réel et illusion n'est pas exclu. La vie quotidienne d'un citoyen donné, par exemple le citoyen russe, la vie conjugale, le rôle de l'histoire ont leur place dans le récit court.

L'approche comparatiste est d'une souplesse remarquable car elle ne nous emprisonne pas dans le plurilinguisme. Elle nous offre cette chance d'être sensible à certains aspects littéraires de la nouvelle pour arriver à des nuances qui permettent certaines classifications quand nous nous référons aux nouvelles nationales. Singulariser ne veut nullement dire emprisonner. Par ce geste, nous voulons réfléchir à ce phénomène littéraire dit écriture nouvelliste pour approfondir la problématique de la N.M.F. La tâche du comparatiste est d'établir de manière générale des créneaux littéraires pour aborder avant tout le genre élu, puis le faire asseoir dans ce background théorique pour l'étudier de manière plus approfondie. Par ce frottement culturel, nous pouvons entrer en contact avec d'autres secteurs littéraires. La tradition plurilingue se trouve donc réduite. Le bilinguisme peut fonctionner à merveille comme le trilinguisme.

Le comparatisme permet une liaison entre les textes même en dehors de leur langue d'origine. Par l'étude des relations qui existent entre ces textes, il serait possible de dévoiler les emprunts dont use la N.M.F. pour souligner en fin de compte ce qui la distingue des nouvelles voisines. Opter pour l'approche comparatiste est inhérent à la nature même de notre recherche. Elle nous aide à couvrir alors le champ nouvelliste ancien autant que moderne. C'est un atout diachronique qui étudie les écritures nouvellistes dans leur rapport de diversité.

Il est désormais possible d'opposer des corpus, des champs génériques en vue d'en dégager des similarités, des identités par l'usage

CONCLUSION

Pour nous, le comparatisme relève d'une action littéraire nouvelle puisque c'est la première fois que nous l'adoptons dans une recherche de longue haleine. Et le propos de notre intervention respecte l'esprit même de l'argumentaire de cette journée d'étude titrée De nouvelles théories littéraires ! Pourquoi et comment ?, datée le jeudi 14 juin 2012 et a lieu à la faculté des Lettres et des Sciences Humaines à Oujda. Cet argumentaire stipule que « Les intervenants parmi les doctorants sont invités à justifier le choix de l'approche ou de la méthode qu'ils ont adoptée pour entreprendre leur recherche de longue haleine et à montrer dans quelle mesure la théorie dans laquelle s'inscrit celle-ci apporte une valeur ajoutée aux corpus sur lequel ils travaillent6. »

S'engager donc dans une thèse en littérature générale et comparée nous oblige à adopter telle ou telle approche soutenue par un ensemble de méthodes. Mais avant son application, il s'avère avant tout nécessaire de comprendre son fonctionnement, son rendement et ses complications. Cela relève généralement de position théorique et pratique.

Dans un doctorat comparatiste, comme dans d'autres types de doctorats, respecter la discipline choisie est une gageure pour le doctorant car elle s'insère dans les études interdisciplinaires qui tiennent une place prépondérante dans la littérature de langue française. La relation comparatisme/traduction est significative dans ce cas. Ayant définit et délimité son sujet de recherche, le chercheur est obligé de choisir des aires linguistiques et culturelles qui attestent de traditions littéraires différentes. Et pour mener à terme son action comparatiste, ledit chercheur se trouve dans l'obligation de maîtriser les systèmes linguistiques sur lesquels il veut travailler. Mais tous les doctorants ne sont pas polyglottes. C'est dans cette position que nous parlons de certaines limites auxquelles se heurte le doctorant en question. Et par chance, ces seuils peuvent être dépassés par la discipline retenue qui réussit à formuler de nouvelles perspectives aptes à faciliter le travail de tout chercheur soucieux de s'inscrire dans la discipline de la littérature générale et comparée. Sortir de cette impasse linguistique est essentiellement permise par la possibilité de choisir la langue d'études adoptée pour approcher les textes soumis par un corpus quelconque. Dans notre cas, seule la langue française pourrait nous aider à étudier d'abord les nouvelles maîtresses qui constituent un cadre référentiel de l'écriture nouvelliste mondiale. Mais un complément langagier s'ajoute à cette langue, à savoir l'anglais et l'arabe. Il élargira nos horizons d'attentes.

Le corpus choisi pour l'étude de la N.M.F. est monolingue. Les nouvellistes maghrébins empruntent l'outil linguistique, c'est-à-dire le français. Si le corpus n'est pas plurilingue comme l'exige la littérature générale et comparée, il est largement pluriculturel ou pluriethnique comme le recommande ladite discipline. Les nouvellistes maghrébins, émanant de sphères sociales distinctes, sont étiquetés amazighs, arabes, juifs. De facto, le corpus élu ne peut échapper à la logique comparatiste.

Mohammed YACOUBI


Bibliographie :


  • BROWN, Calvin Smith, “Musico-Literary Research in the Last Two Decades,” YCGL, 19, 1970, pp. 5-27.


  • BRUNEL, Pierre (et al.), Qu'est-ce que la littérature comparée ?, Armand Colin, Paris, 1983, p. 150.

  • GAXIE, Daniel, « Remarque sur le comparatisme, le franco-centrisme et quelques autres sujets topiques », Palaestra, vol. 3, n° 9, 1997, pp. 34-35.

  • Intitulé et argumentaire de la journée d'étude du 14 juin 2012 autour du thème « De nouvelles théories littéraires ! Pourquoi et comment ?», sous l'égide de L'École doctorale Littérature Générale et Comparée et Interculturalité (LGCI) et Le Laboratoire Littérature Générale et Comparée. Imaginaires, Textes et Cultures (LGCITC) à la faculté des Lettres et Sciences Humaines – Oujda – en partenariat avec l'Institut Français de l'Oriental –(IFO) – Oujda – Reçus par courriel le jeudi 29 mars 2012, à 0h38mn.

  • MAKOUTA-MBOUKOU, Jean-Pierre, Littérature de l'exil : Des textes sacrés aux œuvres profanes-Étude comparative, L'Harmattan, 1993, p. 267.

  • MBASSI ATÉBA, Raymond, Identité et fluidité dans l'œuvre de Jean-Marie Gustave Le Clézio. Une poétique de la mondialité, L'Harmattan, 2008, p. 28.




1 Jean-Pierre MAKOUTA-MBOUKOU, Littérature de l'exil : Des textes sacrés aux œuvres profanes-Étude comparative, L'Harmattan, 1993, p. 267.

2 Pierre BRUNEL (et al.), Qu'est-ce que la littérature comparée ?, Armand Colin, Paris, 1983, p. 150.

3 Raymond MBASSI ATÉBA, Identité et fluidité dans l'œuvre de Jean-Marie Gustave Le Clézio. Une poétique de la mondialité, L'Harmattan, 2008, p. 28.

4 Daniel GAXIE, « Remarque sur le comparatisme, le franco-centrisme et quelques autres sujets topiques », Palaestra, vol. 3, n° 9, 1997, pp. 34-35.

5 Calvin Smith BROWN, “Musico-Literary Research in the Last Two Decades,” YCGL, 19, 1970, pp.5-27.

6Intitulé et argumentaire de la journée d'étude du 14 juin 2012 autour du thème « De nouvelles théories littéraires ! Pourquoi et comment ?», sous l'égide de L'École doctorale Littérature Générale et Comparée et Interculturalité (LGCI) et Le Laboratoire Littérature Générale et Comparée. Imaginaires, Textes et Cultures (LGCITC) à la faculté des Lettres et Sciences Humaines – Oujda – en partenariat avec l'Institut Français de l'Oriental –(IFO) – Oujda – Reçus par courriel le jeudi 29 mars 2012, à 0h 38 mn.




Pour citer cet article :
Auteur : YACOUBI Mohammed -   - Titre : Comparatisme et interdisciplinarité,
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