Commentaire du chapitre 2 du roman L'Harmattan

De SEMBENE Ousmane

Fait par: Adil ELHOUSNI

Nous avons, au cours de cette réflexion, choisi de travailler sur le premier chapitre du roman intitulé «La sage-femme», qui vient directement après le prologue. Nous avons essayé de nous écarter autant que possible des tendances politiques qui travaillent le roman. En effet, c'est un roman qui exige une très grande compréhension de la conjoncture historique pour pouvoir projeter le sens à la fois sur le contexte historique et sur ce qui fait le statu quo de l'Afrique. Nous nous contenterons, faute d'une rigueur historique, d'attaquer le texte de manière beaucoup plus «littéraire». C'est un chapitre assez intéressant de par sa structure formelle manifestement très fine et très complexe en même temps; et aussi par le débat de conscience éminemment interpellant qui met en jeu les relations noir/noir. La complexité de l'intrigue et la structuration, en apparence hasardeuse, mais très significative en substance, nous laissera entr'apercevoir la complexité des rapports inter sociaux en Afrique noire. Ceci fera l'objet de cette réflexion. Ainsi, nous nous attarderons, tant que possible, sur le travail idiolectal effectué par l'auteur, un travail très rigoureux parait-il, puisque l'auteur insigne à chaque personnage son propre français, son propre langage, son propre lexique… Ce marquage idiolectal, recelant une grande charge idiosyncrasique, régissant à peu près la totalité du comportement des protagonistes, nous semble constituer l'un des éléments nodaux de l'extrait en question.

Le diégétique du texte met en scène Manh Kombéti, assise sous la véranda qui communique à l'hôpital, en train de méditer sur ce qui fait sa condition et du ressort incertain du referendum qui vacille entre le «Oui» et le «Non»; c'est alors qu'entre en jeu Fousseynou, le cuisinier en chef. Celui-ci, voulant la courtiser, s'adonne à un vrai travail de marivaudage toutefois enrayé par Kombéti elle-même. Cet enrayement crée une atmosphère de joute oratoire qui ne manque pas d'effets esthétiques et symboliques. Ce qui est à relever dès lors, c'est les appellatifs dont usent les personnages pour s'adresser les uns aux autres. Ils n'utilisent pas les prénoms ni les noms par ailleurs. Fousseynou s'adresse à Kombéti en l'appelant «femme», celle-ci l'apostrophe, en contrepartie, en utilisant le nom commun «homme». Cet usage de ce qui qualifie le sexe pour interpeller la personne est très caractéristique aux sociétés patriarcales qui hiérarchisent la personne compte tenu de son appartenance sexuelle. L'on remarque, par ailleurs, un tutoiement de part et d'autre des deux personnages ce qui accentue à notre sens l'idée de patriarcat: ils se connaissent assez pour se tutoyer, mais pas assez pour oublier le rang que leur insigne leurs identités sexuelles. Cependant, l'issue du texte chemine vers la défaite de l'«homme» devant la «femme». Cette volte-face textuelle constitue un point de rupture par rapport à la logique sociale, rupture euphémisée cependant par la domination verbale de Kombéti, durant la quasi-intégralité de la joute qu'entreprend la sage-femme qui est aussi une femme sage, «bougresse» aurait dit Fousseynou.

Une lecture typographique et morphologique du texte suffit-elle révéler sa construction complexe: unenarration-description démiurgique, des psycho-récits introspectifs, rétrospectifs parfois, des monologues intérieurs, des dialogues, des discours rapportés, etc. (tous ces interpénétrations se situent au niveau du texte étudié, nous ne parlons pas ici de l'intégralité du roman) bref un enchevêtrement déroutant, et arbitraire en apparence. Le premier mouvement du texte s'esquisse par une narration toutefois alternée par un monologue intérieur marqué typographiquement par les guillemets. Ces derniers isolent systématiquement le récit narratif par rapport aux dits intérieurs des personnages (Manh Kombéti et Fousseynou). Le dialogue, par contre, est typographiquement souligné par des tirets. Le fait même d'amorcer le texte par ces interpénétrations formelles est révélateur d'un point de vue sémantique, il trahit vraisemblablement une volonté (de l'auteur) de restituer fidèlement ce qui fait un dialogue avec toutes les considérations: verbal et non verbal, dits et non-dits, pensées et arrière-pensées… nous décelons également en cela une volonté de donner au texte l'apparence d'un témoignage objectif.

Ce qui met davantage en évidence ce vouloir d'authenticité auquel s'applique l'auteur, c'est le marquage idiolectal. Chaque personnage manipule un idiome qui lui est propre, qui le distingue par rapport à l'autre. On aurait pu savoir celui qui parle sans recourir aux indices typographiques. L'expression «mes aïeux» itérée comme tel ou sous plusieurs autres occurrences: «grands parents», «les anciens» par exemple, associée à une certaine défectuosité par rapport à la langue française (en tant que telle): Kombéti dit par exemple dipité (écrit en italique dans le texte) en voulant dire député. Tous ces éléments, entre autres, constituent l'idiolecte propre à Kombéti. L'idiolecte de Fousseynou est marqué à son tour par un lexique assez argotique et un usage réitéré des interjections. Le «yo! yo!» à titre indicatif. Cette restitution fidèle du dialogue, renforcée par le rapport détaillé de ce qui fait les pensées, les dires, les gestes et les positions des personnages concourent tous ensemble au renforcement du potentiel réaliste qui colore le roman de manière générale, et le texte de façon plus particulière. Une aspiration à l'authenticité qui n'altère en rien l'effet critique qui jaillit du texte.

En effet, l'auteur ne comble son texte de détails réalistes que pour faire la critique intérieure des conventions sociétales, pour mettre au grand jour le caractère calamiteux de cet éthos «mentalitaire» (en mauvais français) qui présuppose l'hypocrisie sociale et la facticité des rapports humains, ou, pour ainsi dire (et ceci est rare), mettre en valeur un trait caractéristique et sui generis à la société sénégalaise et africaine tel par exemple le rapport à la nature en tant que source prophylactique: la nature est un peu l'allégorie du médecin ou du pharmacien pour Kombéti.

Nous décelons, cependant, dans la construction rhizomatique du texte qui entrelace plusieurs niveaux du discours ainsi que dans le travail sur l'idiolecte des personnages supra cités, une polyphonie énonciative dont il nous semble productif de s'attarder un tant soit peu. A lire linéairement le texte, l'on peut être frappé par son homogénéité si l'on considère la complexité de sa structure narrative. Une superposition hasardeuse des voix énonciatives aurait eu plutôt pour corollaire un texte jalonné par un grand nombre de ruptures. Cependant, l'auteur marie astucieusement les différentes voix de sorte que le passage de l'une à l'autre soit d'une fluidité parfaite, surtout quand il s'agit du passage de la narration aux pensées de l'un des personnages (quand nous disons narration, nous l'entendons dans le sens large qui embrasse récit et discours du narrateur, il est certes clair que le narrateur n'hésite pas à émettre des jugements de valeurs fortement axiologisés concernant les personnages en question). Le mélange polyphonique n'induit pas une langue nouvelle, au sens strict, ou encore un créole puisque le travail d'écriture s'inscrit toujours dans le code de la langue française, aussi détourné soit-il par la trame idiolectale qui couvre le parler des deux personnages. Le dépaysement que peut sentir un lecteur standard français à la lecture de ce texte serait-il une décolonisation linguistique et langagière pour l'auteur africain? Une affirmation d'un style distingué et distinctif par rapport à l'héritage européen qui se veut essentiellement logocentrique?

En somme, il s'avère à l'issue de ce travail que l'on peut parler d'un style intrinsèque à l'écriture africaine, qui est à la fois dans la différence et dans l'authenticité, dans la trahison et dans la fidélité… qui s'affirme dans une langue tierce qui n'est en fait que le brassage d'une culture riche continuellement fermentée par la rencontre des langues.



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Auteur : ELHOUSNI Adil -   - Titre : Commentaire chapitre 2 du roman LHarmattan De SEMBENE Ousmane,
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