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Quand le texte devient

une partie de plaisir

Intervention présentée dans le cadre du colloque international organisé à Meknès les 21 et 22 septembre 2012 sous le thème «Roland Barthes entre le Maroc et l'Ailleurs».

Aborder le texte du point de vue du plaisir, c'est prendre le contre-pied de toute une tradition, de toute une histoire qui ont fait de cette dimension un accessoire, une futilité, une réalité reconnue, mais à éviter. Quand Barthes a écrit son livre Le Plaisir du texte, il était conscient du degré de subversion que contenait un tel acte. C'est que le plaisir est généralement provocateur, tortueux, subreptice, silencieux, dangereux, malicieux… c'est que le plaisir, ça se sent, et par conséquent, c'est très difficile à exprimer et il l'est encore plus quand il s'agit de préférences, de sensibilités, de goûts. La subjectivité est ici dans son élément, je suis tenté de dire dans tous ses états, ou mieux encore, dans le meilleur de ses états. L'objectivité n'est pourtant pas trop loin, au contraire de ce que peuvent suggérer les apparences de ces deux soeurs ennemies, car les sensations sont régies par des lois qui transgressent ouvertement et sans grande gêne les frêles bases de la logique raisonnable. Ce qui est purement subjectif n'est pas injustifiable, tout au contraire, il a des raisons en sa faveur que les choix les plus réfléchis n'ont fort probablement pas. Mais cet aspect mis de côté, juste pour un moment, le plaisir semble quelque chose d'intrinsèque au corps du texte et donc réclamant un discours érotique sur un objet d'amour dans le sens psychanalytique du terme. Il serait donc intéressant de chercher à vérifier comment Barthes dévoile le côté érotique du texte que ce soit pour le lecteur ou encore pour l'écrivain lui-même.

L'écrivain est un créateur et il est inutile d'insister sur le degré de plaisir qu'il tire de son activité. La mise par écrit de ce qui est vu, entendu, lu, vécu… semble contenir une fonction magique puisque transformatrice de la matière première. Et c'est cette transformation dans le médium qui engendre parfois si l'on ne dit pas dans tous les cas une transformation de fond, c'est-à-dire de la nature même des êtres et des choses mis en scène dans le monde fictionnel créé qui suscite chez l'auteur cet état affectif de jubilation. Le monde se transfigure et prend d'autres apparences que celles qui frappent directement les sens physiques, il est surtout transformé dans une sorte de jeu amusant où l'auteur se plait à voir sa production dévier progressivement de ce qui a été le point de départ pour donner en fin de compte quelque chose qui n'est ni ce qui existe, ni même ce que la subjectivité ou l'inconscient du créateur en a fait, une chose qui dépasse de loin la somme ou la combinaison de ce qui a été à la base même de cette création. De là les mondes possibles ou plutôt potentiels prennent toute leur importance.

Mais qui dit écrire ne dit pas automatiquement créer de grands textes. Barthes distingue en effet les textes de plaisir de ceux de la jouissance. Il affirme à la page 37:

L'écrivain de plaisir (et son lecteur) accepte la lettre; renonçant à la jouissance, il a le droit et le pouvoir de la dire: la lettre est son plaisir; il est obsédé, comme tout ceux qui aiment le langage […] Avec l'écrivain de la jouissance (et son lecteur) commence le texte intenable, le texte impossible. Ce texte est hors plaisir, hors critique, sauf à être atteint par un autre texte de jouissance.

Les textes de plaisir, qui ne sont capables que de créer du plaisir des fois chez l'écrivain autant que chez un certain lecteur, réalisent une sorte d'harmonie, d'état d'euphorie; ils sont comme ces aliments qui flattent le palais. Alors que les textes de jouissance sont porteurs et producteurs de chocs émotionnels tellement forts qu'ils créent une distance, pour ne pas dire une fracture, entre soi-même et son moi. Barthes souligne que cette distinction est purement méthodique et ne vise pas l'établissement d'un palmarès des textes de jouissance. Il reconnaît également toute l'incertitude que contient le paradigme «plaisir».

Dans tous les cas, l'écriture est productrice de plaisir que l'ont peut exprimer en le rapprochant de quelque chose de connu, un plaisir qui ne déstabilise pas nos habitudes et nos représentations, ou ne les bousculent pas trop. Elle est productrice dans quelques autres cas d'une sensation agréable plus radicale qui déconforte et fait vaciller les assises, les aprioris et les valeurs admises pour longtemps. Elle l'est parce qu'elle est mobilisatrice de l'imagination dans des univers régis par des lois internes qui ne s'arrêtent pas forcément à celles qu'impose le monde physique. Elle libératrice du carcan de l'univers ambiant. L'auteur du texte n'est soumis pendant son exercice d'écrire qu'aux exigences auxquelles il voudrait lui-même se soumettre. Du coup, il baigne dans un océan fictionnel qui lui offre l'occasion de forger des caractères, de donner la vie et de la reprendre, d'amorcer le mouvement et d'aménager des pauses, d'accélérer, de ralentir, de sauter en avant et en arrière… bref de jouer avec son esprit avec toute la flexibilité qu'il veut.

Le plaisir de l'auteur n'est pas très loin de celui que doit ou peut ressentir le lecteur. Ils s'entrecoupent en plusieurs points. La création telle qu'elle est proposée à ce dernier n'est pas seulement à consommer ou à savourer, elle est à reconstituer, à recréer. Et de là l'acte de lecture devient un acte de recréation où l'imagination est mobilisée à outrance. Les mêmes jeux auxquels s'adonnent l'auteur sont applicables, toutes proportions gardées, au lecteur. La formulation des hypothèses et leur vérification avec tout ce que cela implique en matière de joies de la découverte et des petites déceptions de voir les destins des êtres de papier qui se déroulent devant ses yeux dévier, chavirer, basculer loin de ses prémonitions. Une hypothèse vérifiée flatte l'intelligence et une autre qui se révèle fausse chagrine un peu, mais promet une récompense la prochaine fois. De toute façon, l'esprit, l'imagination ont fonctionné et ont voyagé dans un univers plus ou moins vierge, plus ou moins affranchi et dans lequel le mouvement est plus facile. Le travail de construction du sens s'apparente à un travail créatif, qui contribue grandement à celui amorcé par l'écrivain. Il en résulte une satisfaction.

Le plaisir du texte, c'est également celui du dévoilement. Un corps se dévoilant petit à petit devant des yeux écarquillés, gourmands ou carrément voraces, qui offre au regard les plaisirs du voyeur, ces plaisirs à la limite de la perversion que le lecteur et l'auteur se partagent dans une intimité totale. D'ailleurs Barthes reconnaît que:

L'endroit le plus érotique d'un corps [est] là où le vêtement baille. Dans la perversion (qui est le régime du plaisir textuel), poursuit-il, il n'y a pas de «zones érogènes»; c'est l'intermittence, comme l'a bien dit la psychanalyse, qui est érotique: celle de la peau qui scintille entre deux pièces (le pantalon et le tricot), entre deux bords (la chemise entrouverte, le gant et la manche) ; c'est ce scintillement même qui séduit, ou encore: la mise en scène d'une apparition-disparition. P. 19

Ainsi il n'est pas nécessaire d'aller trop loin dans le dévoilement pour arriver au plaisir. L'investigation des failles, des frontières et des entrebâillements est largement suffisante. Et pour parler un langage plus proche de la chair de notre corps, il suffit de rester aux aguets des ruptures de sens et de constructions, aux charmants pièges qui sont tendus ça et là, aux singularisations étonnantes qui guettent aux détours des phrases. Cette investigation est la garante du jeu de séduction qui est en oeuvre dans le texte. Cependant, tous les textes ne séduisent pas ou ne se laissent pas séduire facilement et de la même façon. Notre critique ne manque pas de le souligner: il y a des textes qui ne se lisent qu'en sautant, et d'autres qui obligent le lecteur à les suivre à la trace, sans en perdre une miette. Deux modes d'appréhension différents, aussi différents que l'ingurgitation et la dégustation.

Un autre élément est à prendre en considération quand on approche le texte selon l'entrée du plaisir, c'est l'idée de la nouveauté. Celle-ci a une grâce particulière et arrive à plaire. Elle se transforme cependant, et rapidement, à son tour, en stéréotype, si la culture l'adopte. Quelques uns sont allergiques aux stéréotypes comme d'autres le sont pour la mode. La mode selon Barthes fait partie de la culture occidentale et doit être assumée comme telle. Ce qui est en vogue ne signifie pas obligatoirement qu'il sera dépassé aussi rapidement qu'il est apparu. La culture occidentale se définit par le mouvement et la nouveauté et par sa recherche frénétique. L'individu participe de cette culture et voue un culte aux innovations. Bien sûr, les textes qui investissent le plus là-dessus sont ceux de la jouissance et ceux-là sont plutôt rares. Mais le lecteur se régale à la fois à ce qui l'étonne, à ce qui l'ébranle et à ce qui le rassure. La répétition est une partie importante du processus de création de la sensation du plaisir, le retour du même, à l'identique, ou bien avec de petites variations.

L'auteur du Plaisir de texte regrette que la moitié des Français à la date de l'écriture de son livre ne lisent pas, et sont donc privé de ce plaisir. Le moralisme et l'idéologie, surtout de gauche, semblent pour beaucoup dans cette attitude. Pour eux, c'est comme s'il s'agissait d'un luxe réservé à ces classes sociales paresseuses et parasites. C'est pourquoi cet ouvrage peut être lu comme un appel à tous ceux qui voient une contradiction entre la nécessité de l'engagement dans la littérature et cette dimension hédoniste du texte à savourer les plaisirs textuels sans culpabilité, car dans tous les cas, ils ne peuvent pas les réduire à néant. Même la lecture à haute voix, sans parler de l'écriture à haute voix que le critique appelle de ses voeux, contient un plaisir énorme, celui des caresses de chaque souffle correspondant à chaque phonème prononcé, celui de voir se construire le langage grâce à ses souffles répétés et rythmés, celui de faire revivre un mort pour reprendre Sartre, c'est-à-dire de lui emprunter son corps le temps de prononcer son discours…

En lisant ces choses dans le texte de Barthes, on ne peut s'empêcher de penser au recul du livre et de la lecture face à l'envahissement de l'image aujourd'hui, surtout au Maroc puisqu'on y est aujourd'hui. Je pense que si Barthes était vivant et qu'il avait envie de faire une action pour la défense du texte dans ce pays qui l'a accueilli chaleureusement un certain temps, il nous aurait suggéré de suivre cette piste, d'inviter les gens à revenir aux livres, à la littérature au sens le plus large du terme, non pas forcément pour des raisons mercantiles ou pragmatiques mais tout simplement pour se faire plaisir.

Youssef ABOUALI

Agrégé et docteur ès lettres françaises

Professeur dans les CPGE et les CPEC à Marrakech.



Pour citer cet article :
Auteur : ABOUALI YOUSSEF -   - Titre : Barthes : Quand le livre devient une partie de plaisir,
Url :[https://www.marocagreg.com/doss/monographies/article-barthes-livre-plaisir-qcr0-abouali-youssef.php]
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