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Faculté des lettres et des sciences humaines Dhar el mehraz - Fès

Master(S 3):

Lettres et expressions artistiques

Théâtre: le Mariage de Figaro de Beaumarchais:

Une analyse du monologue de la Scène 3 Acte 5

Réalisée par El Bachir Maalmi

Sous la direction de Madame Fatiha Alaoui

Au théâtre, les liens entre maître et valet font jouer les mécanismes dramatiques de la comédie tout en mettant en scène leurs rapports sociaux. A travers les siècles, le valet évolue du statut servile de confident de comédie à celui de futur révolutionnaire, revendiquant un droit au bonheur. Dans Le mariage de Figaro, Beaumarchais détourne à loisir le schéma traditionnel de la comédie de maîtres et de valets. Sous couvert d'une intrigue banale, il dénonce les abus de pouvoirs en utilisant l'arme de la gaîté. Les dialogues endiablés s'intercalent entre de longs monologues qui dénoncent la société de l'époque tirant la pièce du côté de la tribune politique. La scène 3, acte 5, résume toutes les tensions du conflit historique et politique suscité par la rivalité maître / valet. La scène prend la forme d'un long monologue, lieu de la vérité. Un monologue délibératif et audacieux, à la fois comique et pathétique , conjuguant tonalité sombre et gaie afin de traduire, mieux que ne le fera un ton de conviction monotone, le ressentiment palpable de figaro pour une société injuste et prosaïque .

Ce monologue prolixe à résonance autobiographique est l'oeuvre d'un personnage attachant rattrapé par la réalité de sa condition .Il nous dresse avec une gaieté tragique le portrait de sa conscience douloureuse qui s'emporte et s'embrase pour revendiquer ses droits inhibés et dénoncer sa misère.

Dans cette entreprise téméraire et affligeante, le monologue s'ouvre sur une apostrophe dramatisée des femmes soulignant une certaine amertume qui découle de la jalousie. Cette ouverture dysphorique bascule rapidement vers une contestation virilante des privilèges de la noblesse. En effet, Figaro entame un dialogue fictif et polémique avec le compte pour exprimer son indignation. D'un contraste frappant entre les attributs de la noblesse «fortune, rang, place» qui connotent l'aisance et la stabilité et le verbe «subsister» qui résume la précarité de la vie de Figaro, l'auteur nous renvoie intensément le sentiment énorme d'injustice vécu par ce personnage. Ainsi l'apostrophe interrogative du compte «qu'avez-vous fait pour tant de leurs? Vous vous êtes donné la peine de naître et rien de plus….» teintée d'ironie, souligne combien le mérité attaché à la naissance est ridicule. C'est une revendication de l'égalité des hommes, quelle que soit leur naissance et qui s'inscrit tout a fait dans les revendications des philosophes des lumières qui développent leurs réflexions à la même époque. L'émotion sombre de Figaro est perceptible à travers l'aposiopèse, les ellipses et les points d'exclamation qui traduisent d'une part un affreux sentiment d'impuissance et d'autre part une colère exacerbée. Pour dénuder l'absurdité et l'injustice dans sa société aux valeurs inversées, Figaro fait le bilan amer de son parcours riche et complexe. Ses multiples et précieux mérites ne lui permettent pas un métier digne de ses qualités et de ses savoirs. Ses aspirations sont sanctionnées par une société indifférente à la compétence, une société illusoire qui prône l'injustice et la malhonnêteté et ne se soucie point du mérite personnel. Ce qui est démontré dans cet aveu de Figaro: « je me fais banquier de pharaon: alors, bonnes gens? Je soupe en ville. Et les personnes dites comme il faut m'ouvrent poliment leur maison».
D'une gaîté mêlée d'inquiétude, il ironise sur l'arbitraire qui gouverne la société de son époque en rapportant des faits:«on pense à moi pour une place, mais par malheur j'y étais propre, il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l'obtint».La frustration de ce personnage cerné par la société et par‘'ses semblables'' le pousse à interroger son sort et réfléchir sur sa destinée. Le monologue se déploie ainsi dans des questionnements métaphysiques propres au romanesque et au tragique et qui révèlent la confusion et l'ambiguïté hantant l'esprit du valet. Cette remise en question de son état présent glisse vers une analyse introspective de son moi trahissant une certaine détresse. « Faisant tous les métiers pour vivre, maître ici, valet là, selon qu'il plait à la fortune, ambitieux par vanité,laborieux par nécessité …………, tout usé» .Le personnage mène une vie mouvementée qui le rapproche de son créateur: Beaumarchais. L'exercice de la conscience vivante dans cette atmosphère de dévoilement des profondeurs personnelles le met au bord du désespoir. Un désespoir qui atteint son paroxysme avec le retour du sentiment douloureux de la jalousie:« trop désabusé … Désabusé…!.Suzon, Suzon, Suzon!».L'association phonétique par l'allitération avec la son (z) permet de coupler cause et conséquence de l'affliction du personnage et suggère un état d'étouffement. Le monologue est aussi l'occasion pour Beaumarchais de dresser un tableau désolant de la condition de l'homme intellectuel dont le statut demeure fragile. Figaro dénonce sa misère matérielle comme tout homme d'esprit de l'époque qui veut se faire une place dans la société. Le valet souligne la précarité du statut de l'écrivain. Un statut menacé, fuyant et toujours sur le point de disparaître. Les multiplicités des métiers exercés par ce valet et leurs disparitions successives confirment cette idée. L'acte de disparition de son métier de journaliste s'inscrit dans des groupes syntaxiques courts«on me supprime» pour signaler sa rapidité annihilant instantanément tous les efforts déployés pour cette activité intellectuelle. S'exprimer librement est un affront aux yeux du pouvoir. Un tel acte est sanctionné abruptement par la censure et le châtiment immédiats. Ce qui est perceptible dans les propos de Figaro:«j'écris sur la valeur de l'argent sur son produit net: sitôt je vois du fond d'un fiacre baisser pour moi le pont d'un château fort, à l'entrée duquel je laisserai l'espérance et la liberté»,« je broche une comédie dans les moeurs du sérail….à l'instant, un envoyé….et voila ma comédie flambé.» Les connecteurs temporels: «sitôt»« à l'instant»« et voila», connotent la rapidité de la répression face à l'expression libre. Figaro revendique son droit de penser et d'écrire. Il interpelle la raison collective en avançant que «sans liberté de blâmer il n y a point d'éloge flatteur» expression avec laquelle il entend que la où la liberté de presse n'existe pas, toute louange est suspecte. Le monologue rebondit sur une nouvelle mise en accusation de la censure déployant cette fois une description ironique de la liberté de presse:«…..et pourvu que je ne parle dans mes écrits ni de l'autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit ni de l'Opéra…je puis tout imprimerlibrement………..».La tirade renferme une accumulation de réserves qui vide le mot liberté de son sens .L'adverbe librement donne à cette liberté empoisonnée un caractère dérisoire. Alors que Figaro pousse l'ironie à son comble en parlant de profiter de cette «douce liberté».Il s'agit donc de poindre avec une ironie mordante l'absence de réelle liberté qui se cache derrière d'apparentes permissions et l'hypocrisie des censeurs. Cette dénonciation de la censure met en valeur la parenté entre Beaumarchais et Figaro qui se fait le porte- parole de son créateur souvent censuré.
Pour conclure, l'auteur fait du monologue un usage satirique et irrévérencieux et donne longuement la parole à un valet comme solution artistique pour renverser provisoirement les rapports de forces habituels. Nous signalons également la précaution et la prudence de Beaumarchais qui met, d'une manière allusive et arrangée, ses contestations sur le compte de son double révolutionnaire Figaro .Le dramaturge parvient ainsi à adresser une violente diatribe contre les puissants et le régime autoritaire. Faisant discourir son personnage, Beaumarchais dénonce les divers formes de la censure, l'arbitraire du pouvoir et les privilèges du sang. Il nous amène à toucher son personnage tragi-comique dans ses prégnantes émotions en le faisant osciller entre révolution et désarroi.



Pour citer cet article :
Auteur : Bachir Maalmi -   - Titre : Le mariage de Figaro: analyse du monologue de la Scène 3 Acte 5 ,
Url :[https://www.marocagreg.com/doss/monographies/analyse-monologue-sc3-acte5-mariage-de-figaro-maalmi.php]
publié : 2010-08-21

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