les tragiques, d'agrippa d'aubigné,

le livre 2, les princes.

chanter l'antithèse.

<font>brahim boumeshouli

cpge-salé.

le livre deuxième des tragiques1, d'agrippa d'aubigné, est un véhément réquisitoire, dont la violence n'épargne ni les ennemis du poète (les valois; charles ix; henri iii, et le duc d'anjou) ni les flatteurs, ni lui-même! l'intérêt est de voir comment ce livre, qui suit misères, et précède la chambre dorée, active les contrastes, les antithèses et les images puisées dans la mythologie, l'histoire et les épisodes bibliques.

le texte commence par une annonce du dessein du poète. le programme se présente d'emblée sous le signe de l'épreuve glorifiante, propre aux exploits héroïques des héros légendaires:

«je veux, à coups de traits de la vive lumière

crever l'enflé python au creux de sa tasniere:

je veux ouvrir au vent l'averne vicieux

qui d'air empoisonné fasse noircir les cieux,» (vers1à 4)

l'emploi du pronom je, au début du poème, suivi de du verbe modal, vouloir, au présent de l'indicatif, inscrit, d'entrée de jeu, le projet poétique dans la tradition du poète missionnaire. en effet, le long poème ne fera que traduire cette volonté. le poète perpétue la tradition des libérateurs de la cité qui, souvent seuls et prévoyants, éliminent le monstre. ce topos est subtilement utilisé, par l'évocation d'apollon, dieu grec du soleil, et de l'inspiration poétique, vive lumière, qui, à flèche d'or, creve(r) l'enflé python. aux vers 45 et sq., l'image du monstre est puisée dans la tradition biblique, qui est comme le contrepoint de la mythologie grecque:

«preste- moi, verité, ta pastorale fonde

(…)

du vice goliath s'enchasse dans le front.»

le monstre est également identifié, au vers 39, au géant morgueur, qui est une image de la démesure, ou encore l'hubris, déjà évoquée au vers 135, des misèresmonstrueux geant». ainsi, en activant des images, puisées dans des registres mythico-bibliques, le poète souligne implicitement, mais sans équivoque, qu'il a une mission divine et qu'il bénéficie d'une inspiration poétique.

conformément à ce souffle divin, qui vient d'avoir lieu, le poète renie ses vers d'autrefois:

«je n'avois jamais faict babiller à mes vers

que les folles ardeurs d'une prompte jeunesse

le passé revisité est aussitôt dépourvu de toute importance, et il est tout simplement réduit à un simple jeu de mots babiller. le reniement est d'autant plus violent, qu'il a recours, dans le cadre de cet argument pro domo, à la négation exceptive, qui récapitule tout l'agir poétique antérieur aux folles ardeurs, dénuées de sagesses, prompte jeunesse. l'usage du possessif mes, dans le groupe nominal mes vers, suggère l'image du géniteur, abandonnant ses propres rejetons.

la remise en cause de son propre passé, atteint son point culminant avec le dénigrement de soi:

«lasche jusques icy je n'avois entrepris

d'attaquer les grandeurs craignant d'estre surpris», (vers 26-27.)

contre la poétique de l'intimité, déjà citée, le poète affiche une nouvelle conception, dont la verve consiste dans l'attaque des grands, justement les princes et les rois. l'adjectif lasche, renvoyant,au début du vers, au versificateur, crée une dissonance avec le je, majestueux et fougueux, qui ouvre l'incipit des princes. en outre, le je, qui reprend l'adjectif précité, figure au milieu du vers, suivi de la négation, qui dénie au sujet toute grandeur.

le poème développe une symétrie, qui rend compte du changement, introduit dans la courbe de vie du poète. ainsi, à la préposition jusques, suivi des déictiques icy et je, fait écho, au vers 38, les déictiques maintenant et je:

hardy d'un nouveau coeur maintenant je m'adresse

la préposition maintenant annonce la nouvelle mission du poète. il s'agit de combattre le monstre hybride. la création poétique n'est plus une«folle ardeur», mais une mission difficile à accomplir, ce qui justifiera l'invocation de dieu:

«le fardeau, l'entreprise est rude pour m'abbattre;

mais le doigt du très-fort me pousse à le combattre.» (vers 41-42.)

le poète souligne la difficulté de la tâche, par l'énumération asyndétique le fardeau, l'entreprise, suivie de l'attribut rude. l'image du doigt du très-fort inscrit la mission dans le registre belliqueux, inspiré par l'épisode biblique («alors les devins dirent à pharaon, c'est le doigt de dieu», exode, 8:19).

le jeu des miroirs est également employé, pour souligner le rapport du poète avec ses vers. s'il renie ceux du passé, il s'dresse aux vers du présent, avec bienveillance:

«Çà mes vers bien-aymez ne soiez plus de ceux,(…)» (vers 55)

la prosopopée employée ici, et qui consiste à traiter ses vers, comme la progéniture préférée, contraste avec les anathèmes, adressées aux vers anciens. le poète conçoit cette nouvelle création comme le nourrisson, qui a besoin des conseils paternels ne soiez plus. la modalité jussive, ou encore impérative, développe le procédé hypocoristique, qui montre l'enthousiasme du créateur devant sa création.

la mission dévolue aux vers bien-aymez, et qui consiste à «crever» l'ennemi, se dote d'une triple cible: les flatteurs (vers 103-390); les princes (vers 391-458); les rois (vers 459 et sq.).

et à la guerre, comme à la guerre, le poète choisit les flatteurs, pour cible, en premier lieu, parce qu'ils sont l'élément le plus faible, dans cet ennemi composite.

«flatteurs, je vous en veux, je commence par vous

a desploier les traicts de mon juste courroux» (vers 103-104)

le substantif flatteurs, isolé par la ponctuation, au début de cette séquence, est d'emblée dans une position fragile. le ton devient plus menaçant, et s'annonce en deux temps, dans une cadence majeure: je vous en veux (4 syllabes), je commence par vous (5 syllabes). le poète développe aux vers 113-114 une asyndète adversative, pour souligner le danger des flatteurs:

«ils ne prenent aucun que celuy qui se donne:

a peine de leurs lacqs voi-je sauver personne»

si les flatteurs sont dans une position de faiblesse, par rapport au poète, c'est parce qu'il sait leurs secrets: ils n'ont aucun pouvoir sur celui qui refuse de se livrer à eux; mais le vers qui suit souligne combien il est difficile d'échapper à leurs rets. c'est ce qui justifie le combat du poète, initié, contre ces «vipereaux» (vers 110).

le poète, en se prenant aux princes et aux rois, use des contrastes, qui lui sont chères. c'est ainsi qu'il a recours aux invectives les plus recherchées, s'appuyant sur des renvois à l'histoire de l'egypte (vers 400), et sur la comparaison du prince vicieux à une tête gangrenée:

«mesme si le mal est au haut: car la cervelle

a sa condition tout les membres appelle.» (vers 397-398).

la trame logique est notoire, comme l'atteste l'emploi mesme si et car, ainsi que les deux points conclusifs. il s'agit de montrer la gravité de l'enjeu: si le prince est mauvais, c'est toute la cité qui le paye. mais, conformément à l'esprit du contraste, le poète recourt également aux calomnies les plus basses, pour dénoncerles princes:

«et vous comme jadis les bastards de la terre

blessez le sainct esprit, et à dieu faictes guerre.» (vers 457-485).

le poète, en se désignant une lignée mythique et religieuse, dote ses ennemis, par antithèse, d'une double lignée: les titans (bastards de la terre), qui s'insurgent, par démesure, contre zeus; et les ceux qui pèchent contre l'esprit, et de ce fait, ils sont irrévocablement damnés, puisque ce péché, n'aura pas de pardon, selon mathieu12:31, et luc 12: 10.

le poème met en scène charles ix, malade et à bout de souffle, et féroce en même temps; henri iii, ridicule dans son costume de bal, asexué cyniquement par le poète:«…un roy femme ou bien un homme reyne». la galerie des rois infirmes est articulée autour de la proposition hypothétique, postulant l'ablation du membre pourri:

«quand la plaie noircit, et sans mesure croist,

quand premier à noz yeux la gangrene paroist:

ne vaut il pas bien mieux d'un membre se desfaire» (vers 475- 477).

la question oratoire inscrit l'ablation dans la nécessité et l'urgence. le poète est aussi le devin qui prévoit le désastre, tout en prescrivant le remède. le parallélisme entre le registre de la médecine et la gestion de la cité est une dominante dans les princes.

le chant se termine par le conte d'un jeune homme à la cour (vers 1099-1486). le poète met en scène un débat allégorique entre fortune et vertu. si fortune fait apprendre au provincial les moyens de parvenir, l'autre en revanche lui enseigne l'honnêteté et la mesure.

le chant deuxième des tragiques, d'agrippa d'aubigné, est un morceau de bravoure, qui a su déployer l'art de l'antithèse, le parallélisme, le récit allégorique, ainsi que l'image, la comparaison et tant d'autre procédés, afin d'être en mesure d'honorer sa mission inspirée par le souffle divin, et le sens de l'histoire.

1 agrippa d'aubigné, les tragiques, édition critique de jean-raymond fanlo, honoré champion éditeur, paris, 2003.



Pour citer cet article :
Auteur : Brahim Boumeshouli -   - Titre : Les tragiques Agrippa Aubigné Chanter antithèse.,
Url :[https://www.marocagreg.com/doss/monographies/agrippa-aubigne-princes-antithese-boumeslouhi.php]
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