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de l'amitié absolue à l'absolu romanesque

dans les faux monnayeurs d'andré gide


par aziz bouachma

plan

i- amitié absolue

1- amitié virile

2- amitié et bonheur

3- amitié et liberté

ii- amitié illusoire

1- amitié et amour

2- amitié et solitude

3- l'amitié reste à venir

iii- amitié et absolu romanesque

1- ecrivain-ami-de-tous

2- poétique d'un texte offert

3- ami-lecteur

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introduction

la prolifération des récits, les commentaires et les commentaires des commentaires, la narration elliptique, la vision discontinue, le montage de constituants hétérogènes, la suppression des perspectives temporelles, les scènes répétitives, les clins d'oeil rappelant à l'ordre le lecteur distrait… tout cela rend impossible, sinon extrêmement ardue, inamicale une lecture amicale des faux monnayeursd'andré gide(1). mais c'est justement parce que ce texte me parle d'une manière aiguë qu'il m'est facile d'admettre qu'en son nom, qu'en son non, l'on condamne les textes qui ensorcellent, ceux qui engourdissent, ceux qui enchaînent aux mornes normes d'une littérature désuète, ceux enfin qui assujettissent par une morale rigoriste. ce roman est un livre difficile – moins aujourd'hui sans doute qu'il ne le semblait en 1925 – dont le caractère novateur, la structure profuse, l'ironie constante avaient tout fait pour déconcerter les lecteurs du projet gidien. il est placé sous le signe d'une dédicace; autrement dit, il peut être considéré comme un cadeau ,comme un texte offert et ce de deux manières:

- en observant son intention première inscrite dans la dédicace à un ami très cher: roger martin du gard

- en tenant le roman en soi, détaché de toute fonction d'échange, c'est-à-dire comme un don inaugurant une amitié avec un lecteur-donataire-ami, comme une attention portée au langage, portée à un hypothétique destinataire, à un ami –lecteur, à la vie…

dans le chapitre trois de ce roman expérimental, andré gide –comme son personnage edouard, lui aussi romancier- cherche à renouveler le genre romanesque, en osant un certain «volontaire écartement de la vie» (p. 183) qui fait qu'une oeuvre d'art devienne «profondément humaine»(p. 183). l'interlocuteur d'edouard, sophroniska, porte un regard de thérapeute (elle est psychanalyste) sur ce qui doit rester pour gide (et pour edouard) une «oeuvre d'art». et cette exigence de vérité clinique se double de l'attente plus traditionnelle de la lectrice de romans, qui attend de ce genre une vérité «humaine» immédiatement reconnaissable, le jugeant implicitement plus libre à l'égard des règles de l'art. tout l'enjeu de la réflexion est là: le roman doit tendre à la «perfection» de l'oeuvre d'art considérée comme un don gratuit.. notion «d'humain» et de «perfection» sont donc étroitement liées, l'ordre de l'esthétique, qui a ses lois propres, son «style», et celui de l'humain qui renvoie à des vertus comme l'amitié par exemple. l'étymologie «d'esthétique»- aisthèsis: la sensation - permet de réunir les deux notions: l'esthétique comme forme, certes, mais aussi comme sensibilité, comme «réception» esthétique, sensible qui permet de «faire l'amitié' selon l'expression chère à gide lui-même. l'être est déjà source de joie, un bien. vouloir l'être pour l'autre n'est pas une surenchère, cela constitue l'amitié elle-même en tant que joie, jouissance: la jouissance de la vie, pour l'autre, et la jouissance de l'autre pour moi. or une telle amitié a-t-elle une existence réelle? ne signifie-t-elle pas l'abolition des liens sociaux? et si cette amitié absolue est illusoire , qu'en est-il de l'amitié dans l'écriture comme don et la lecture comme réception de ce don? que signifie écrire les faux-monnayeurs dans l'amitié, lire et commenter les faux-monnayeurs dans l'amitié?

premièrement, nous allons voir que l'amitié absolue parvient à se développer, à s'exprimer sous diverses modalités. deuxièmement, dans ce monde «où chacun triche», l'amitié ne peut être qu'une illusion que le romanesque –et ce sera notre troisième partie- cherche à transcender grâce à la gratuité du don que constitue l'écriture du roman.

    i- de l'amitié absolue.

dans les faux monnayeurs, le mot «amitié» suggère le cas d'une amitié élective, d'amis qui se sont choisis l'un pour l'autre: c'est une affection qui ne peut s'étendre beaucoup sans se dissoudre. elle est là, omniprésente, naît entre deux personnes qui communient dans la possession d'une certaine perfection. amitié virile, généreuse, bienveillante, en un mot heureuse.

- amitié virile

dans les faux monnayeurs, l'amitié concerne souvent deux hommes; c'est un idéal d'équilibre, comme un amour dépassionné, peut-être «dé cristallisé» pour reprendre le terme d'andré gide. amitié ou inimitié donc entre des hommes comme chez les anciens: amitié entre bernard et olivier, armand et bernard, bernard et profitendieu, passavant et vincent… l'amitié entre homme et femme est présente mais très discrète: amitié d'edouard et laura, de bernard et laura, de boris et bronja.

ainsi l'amitié concerne deux hommes comme une paire plus ou moins isolée. c'est cette leçon qui fait dire à olivier que «l'amitié de ses deux amis (bernard et edouard) évinçait la sienne»(p. 171).elle est fondée sur une asymétrie structurale: l'un des deux amis a plus d'importance que l'autre: l'amitié de bernard et olivier est dominée par bernard, celle d'edouard et bernard par edouard. en outre ces réseaux d'amitié virile fonctionnent comme des réseaux d'opposition: opposition entre armand et olivier, entre bernard et olivier. dans le chapitre 3 on voit qu'olivier «éclate en sanglots; il étreint convulsivement bernard.»(p. 35) alors que «bernard l'embrasse, puis le repousse en riant.» (p 35). l'un peut tout oser; l'autre envie cette attitude.. et c'est cette différence, cet intervalle qui rend possible une telle amitié, et qui la rend en même temps extrêmement précaire. seul le langage permet de traverser la différence, la distance qui me sépare de l'ami, sans combler, sans abolir cette distance mais au contraire en la maintenant. de nombreux dialogues entre amis balisent le roman; l'un d'eux nous paraît particulièrement intéressant: dans le chapitre 14 de la troisième partie, bernard demande conseil à edouard, mais celui-ci , en accord avec son attitude tout au long de l'entretien, refuse de lui apporter une quelconque réponse. on retrouve ici la dimension socratique du personnage:

«vous ne pouvez trouver ce conseil qu'en vous-même» (p.p 339-340) lui dit-il.

cet entretien se termine sur une réplique fameuse, tout à fait représentative de la morale gidienne:

« il est bon de suivre sa pente pourvu que ce soit en montant».(p.340)

edouard rend bien alors l'opacité de l'âme humaine, il révèle combien nous sommes obscurs à nos amis et aussi à nous-mêmes. edouard –porte-parole de gide- met de côté sans espoir de retour la conception traditionnelle de l'amitié qui est basée sur l'affinité et la communauté des esprit. l'amitié telle que l'entend andré gide devient la communauté de ceux qui n'ont rein en commun, ceux, pourtant, qui communient dans le bonheur.

- amitié et bonheur.

a la considérer pour ce qu'elle est , il n'y a pas d'amitié malheureuse. le roman commence par une rencontre heureuse entre deux amis bernard et olivier. lorsque ce dernier voit venir bernard «son ami le plus intime»(p.15), sa force d'exister ou sa puissance d'agir est augmentée , favorisée. l'amitié est donc une joie enveloppant une augmentation de la puissance d'agir, elle consiste plutôt à aimer qu'à être aimé: conception véhiculée par bernard qui «devait éprouver (..;)que, pour une nature généreuse autant que la sienne, il n'y a pas de plus grande joie que de réjouir un autre être.» (p.331) .

par contre, devant un ennemi qui chagrine, qui rend triste, la force d'exister est inhibée, empêchée. au chapitre 11 de la troisième partie, edouard se prête à se rendre chez le comte de passavant pour qui il a peu d'estime. l'entretien a bien passé mais «ils se quittèrent sur un salut des plus froids»(p.315). après une ouverture connotant la plénitude – bonheur d'edouard -, la suite de l'entretien a un effet déceptif.

chaque rencontre des amis est une joie immense. on remarque avec gide que si l'amitié est une joie qu'accompagne l'idée de sa cause extérieure, si toute amitié , dans son essence est joyeuse, la réciproque est vraie aussi: toute joie a une cause, toute joie est donc aimante au moins virtuellement (une joie sans amitié est une joie qu'on ne comprend pas, c'est une joie ignorante, obscure, tronquée. l'amitié est ainsi comme la transparence de le joie , celle de bernard qui «ose rarement s'avancer, mais devient fou de joie dès qu'li voit qu'olivier s'approche.» (p.17), celle de la deuxième rencontre, la nuit dans la chambre d'olivier, celle d'edouard avouantà propos de son ami olivier :

«c'est par lui, c'est à travers lui que je sens et que je respire.» (p.324)

l'amitié est la lumière du bonheur, comme sa vérité connue et reconnue. mais qu'est-ce que ce bonheur issu de l'amitié? c'est bien-sûr le passage a une perfection ou à une réalité supérieure. se réjouir dans l'amitié c'est exister davantage, c'est préserver triomphalement dans l'être. c'est enfin être libre.

- amitié et liberté.

au début des années 20, le purisme esthétique et morale est à la mode. une quête sérieuse tente de rejeter aux ténèbres obscurantistes les puissantes mais épaisses fresques zoliennes et leur appareillage «scientifique», de condamner les conventions sociales, religieuses… dans les faux monnayeurs, la fugue de bernard constitue la scène initiale du roman: elle semble donner l'importance à deux thèmes liés, celui de l'aventure et celui de la libération. et la fugue n'est pour ce personnage qu'une épreuve transitoire sur le chemin d'une libération grâce à l'amitié. ceux qui ont vécu l'amitié absolue sont ceux dont la quête a été une conquête, celle de leur probité comme bernard et olivier ou ceux dont le mouvement , la fuite, n'est pas une recherche mais la raison même de leur être , comme edouard. les autres qui n'ont pas d'amis sont souvent immobiles (profitendieu, molinier, la pérouse, vedel), ils incarnent les conventions et la résignation; d'autres ont bien des amis, circulent mais comme le fait la fausse monnaie, c'est-à-dire vainement, car soit leur agitation est absurde (celle de la bande d'adolescents) ou leur course circulaire les ramène au point de départ(laura).

en une époque où l'on parle que de dégoût du moi, du refus du subjectivisme, de la nécessité de la volatilisation de l'égo, nous en sommes plus près chez un écrivain qui va prendre le parti du visage des autres, c'est-à-dire le parti de la variété, de l'attention et de l'affection. le malaise ontologique, les déchirures de l'être aux barbelés des questions sans réponses, le noir tournoiement aveugle et affolé, les amis vont non pas les abandonner mais les contourner pour mieux aller sur les chemins du monde, les yeux ouverts, les yeux très ouverts, pour mieux saluer ce qui les entoure d'un bonheur triomphant et silencieux. l'ami joue un rôle d'ange qui mène sur le chemin de la libération: edouard est un bon «ange» protégeant la «pécheresse» et «l'orphelin», généreux car il offre l'argent et la protection à ses amis laura, bernard et rachel; bronja est le «bon ange» de boris. elle le maintient dans l'espoir de la vie, quand elle disparaît, boris se dirige vers la mort.

vivre le bonheur et la liberté dans l'amitié, c'est être sensible à leur disparition. sur le trop beau plane la fatalité et la douleur. ayant parlé d'un oui et d'un non, nous voici avec gide dans l'oeil du cyclone. l'amitié absolue reste menacée, en l'occurrence par l'amour et la solitude; elle n'est jamais une donnée présente, elle reste à venir, à désirer, à promettre.

    ii- amitié absolue: une illusion.

- amitié et amour.

dans les faux monnayeurs, l'amitié est menacée par l'amour ou parfois il serait difficile de tracer des frontières entre les deux: gestes affectueux de bernard et d'olivier au début du roman, jalousie de bernard quand il voit olivier au bras d'edouard, jalousie bien plus grave de conséquences d'olivier quand il sait que bernard dort dans la même chambre qu'edouard. l'ami veut la liberté; il subit l'oppression. l'amitié fait de lui l'otage d'un absent qu'il ne peut ni fixer, ni esquiver, ni éconduire. une telle amitié est une passion: une répudiation du monde. la conception de l'amitié dans le roman comme idéal de formation reste bien pédérastique. et le roman semble remettre en question un préjugé que nous a légué la tradition philosophique sur l'amitié, à savoir que l'unique but qu'elle poursuit est d'éviter avant tout que l'amitié ne retombe en amour ou en passion. il s'agit bien de savoir, c'est la question lancinante à notre avis depuis des siècles, comment l'amitié entre un homme et un autre, ou un homme et une femme ou entre deux femmes pourrait être possible sans chuter dans la passion? pourquoi cette hétérogénéité entre l'amitié et l'amour? dans les faux monnayeurs le problème n'est pas celui de l'amitié au risque de la passion amoureuse et du désir physique, mais celui de la passion et au désir au bénéfice de l'amitié. dans ce sens, ne serait-il pas légitime de parler à propos des faux monnayeurs d'une véritable érotique de l'amitié? d'un amour amical? en fait, on trouve dans l'amitié le même processus de cristallisation dans l'amour. le romancier suit de manière didactique l'amitié ou plutôt l'amour d'edouard pour olivier: il évoque le désir de séduction, la tendresse, l'exigence, la coquetterie, la protection, l'inquiétude… bref toutes les formes de l'amour. comme dans les dialogues de platon, l'un devient un éromène assailli de compliments , l'autre un jeune éraste assoiffé de faveur physique. le but est-il celui de soutirer quelques gratifications sexuelles ou pour accéder comme chez les anciens grecs à la sagesse et à la vertu? ce rapport consiste-t-il en l'apprentissage de la virilité au sein d'une relation érotisée entre l'éraste et l'éromène? en tout cas, à ces questions, nulle réponse décisive, on s'en doute, ne peut être donnée. en outre, les personnages assoiffés d'amitié découvrent en eux un manque, une absence qu'autrui ne peut pas combler, en un mot leur propre solitude.

- amitié et solitude.

«un monde où chacun triche» enferme chacun dans sa solitude. souffrir de solitude consiste au départ à éprouver en soi un manque, l'absence d'un ami. passavant présente la figure parfaite de cette solitude; tout le monde le quitte, quand ce n'est pas lui qui éloigne les autres; il connaît une forme d'amitié avec lady griffith mais cette amitié reste superficielle. cependant la présence d'un ami ne renvoie pas à un avoir dont on pourrait être à tout moment dépossédé. un ami ne manque pas comme il manque du sel à un plat. bien plutôt en éprouvant l'absence d'un ami, c'est moi-même que je découvre comme manque, comme béance. laura, pourtant très entourée par ses amis, se tourne dans sa tristesse vers edouard qui lui apporte un soulagement passager, mais ne résout pas sa vraie solitude. la solitude d'armand est particulièrement cruelle. dans le chapitre 8 de la première partie, edouard se livre à l'introspection et s'aperçoit que la notion de sincérité n'a plus aucune pertinence à propos de soi-même. on assiste à une remise en question de la notion même d'identité. le sujet se divise en trois instances: l'être du matin, celui du soir et celui qu'il faut bien supposer sous le «je» qui écrit:

«rien ne saurait être plus différent de moi, que moi-même. ce n'est que dans la solitude que parfois le substrat m'apparaît et que j'atteint à une certaine continuité foncière; mais alors il me semble que ma vie s'alentit, s'arrête et que je vais proprement cesser d'être.»(p.75-76)

ainsi la solitude me prouve à la fois qu'un ami m'est nécessaire pour autant qu'il constitue mon être, et en même temps que je suis inéluctablement séparé: toute solitude me découvre ma finitude et ma liberté. il s'ensuit que , pour gide, un ami ne saurait éviter la solitude car elle est inévitable. pire encore, c'est cet ami qui engendre ma solitude. je prends conscience de moi-même par la médiation d'un autre avec lequel j'entre d'abord en conflit, et que je dois reconnaître comme conscience égale à la mienne si je veux être moi-même reconnu comme tel, et parvenir à la conscience de soi. loin qu'un ami m'évite la solitude, il l'engendre en devenant présent à ma conscience. dans l'amitié, l'ami arrive du dehors, s'installe en vous, et vous reste étranger. il vous atteint, jusqu'à accaparer tout le champ de votre conscience, et se dérobe à votre atteinte. besoin d'un ami et conscience d'en être séparé, telle est bien la définition de la solitude que traduit le dernier paragraphe du chapitre 7 même s'il s'agit d'une expérience amoureuse:

«vincent, tout en marchant, médite; il éprouve que du rassasiement des désirs peut naître, accompagnant la joie et comme s'abritant derrière elle, une sorte de désespoir.» (p. 70)

la réflexion de gide sur l'amitié nous conduit à une aporie: il n'y pas de liberté véritable sans amitié, mais la vérité de l'amitié exclut le lien social puisqu'elle mène à la solitude. comme tout idéal, elle reste à venir.

- l'amitié reste à venir

l'amitié ne résout peut-être rien: «quiconque aime renonce à la sincérité». une telle formule semble impliquer l'impossibilité d'une réelle communication avec eux que l'on aime. olivier et bernard ont du mal à communiquer; bernard ose parler «vraiment» à olivier mais il le blesse; laura et edouard laissent entre eux bien des non-dits et même la relation entre olivier et edouard est sujette à caution.

au lieu de chercher l'absolu comme les héros d'andré walter, l'immoraliste, la porte étroite, isabelle ou la symphonie pastorale, les personnages des faux monnayeurs acceptent la relativité inévitable de la vie et de l'amitié. prenons edouard comme étant le personnage le plus imposant du roman et constatons qu'aucun acte amical ne semble pur chez lui: sa générosité envers bernard n'arrive pas à être gratuite; il propose le mariage à laura, mais il s'agit bien d'une tentation… sa formule individualiste: «suivre sa pente, pourvu que ce soit en montant.» (p. 340) - acculée elle-même à une impasse – traduit bien cette lutte du bien et du mal chez «le confrère» des faux monnayeurs comme disait lui-même. dans un monde où les valeurs sont niées, qui peut-il être? un ange protégeant bernard, rachel, olivier? un démon manipulant les autres, causant la perte de boris, jouant un trouble jeu avec georges…? les contradictions et l'opacité font de lui un être complexe.

opaque et paradoxale, l'amitié dans les faux monnayeurs? c'est bien possible. en tout cas, elle ne se laisse pas aisément circonscrire. il est difficile d'en parler sans risquer de réduire sa complexité, d'aplanir ses ambiguïtés. et pourtant, cette notion est un carrefour de questions posées par la littérature: quels rapports entre roman et amitié? comment peut-elle nous aider à penser notre rapport de lecteurs et/ou commentateurs des faux monnayeurs? entretient-elle des rapports voilés avec le roman? en est-elle l'emblème?

iii- amitié et absolu romanesque.

si l'on se réfère à l'essai classique de marcel mauss qui a étudié le fonctionnement du don dans les sociétés archaïques, celui-ci s'inscrit dans une logique de l'échange. il oblige le donataire à un contre-don, de sorte que s'instaure un va-et-vient de dons offerts et de dons compensatoires. dès lors que l'on s'inscrit dans cette logique, on se situe dans un espace de la générosité . le don est par essence dépense, voire pure dépense: dépense de celui qui offre le banquet - notamment ici les faux monnayeurs – et qui invite à une large consommation de cette nourriture intellectuelle, dépense affective de celui qui exprime et expose ses sentiments, dépense verbale de celui qui compose un roman «lawless».

- l'écrivain-ami

sans partager la haine de valéry et des mallarméens pour le roman et ses préoccupations bassement psychologiques ou sociologiques, gide refuse le postulat fondateur du roman: la création d'un monde imaginaire qui envoûte le lecteur. il choisit d'ébranler pour libérer, de ne pas captiver, ni de feindre. inquiéter, toujours inquiéter, telle est la devise de gide qu'edouard va reprendre en formulant ce voeu:

«… je voudrais un roman qui sera à la fois aussi vrai, et aussi éloigné de la réalité, aussi particulier et aussi général à la fois, aussi humain et aussi fictif qu'athalie, que tartuffe ou que cinna.» (p. 184).

au chapitre 14 de la troisième et dernière partie du roman, la discussion d'edouard – le romancier – et son lecteur –bernard – permet de nous éclairer sur le rôle de l'écrivain. en effet, le romancier n'accepte de parler que de ce qu'il connaît bien: la littérature, et l'allusion que se fait bernard à christophe colomb est pour lui l'occasion d'une métaphore: il regrette que les écrivains contemporains ne soient que des «côtoyeurs», c'est-à-dire des marins qui ne font que longer les côtes sans jamais s'aventurer au large. pourtant, il s'agit entre les deux d'un dialogue de sourds: bernard attend un conseil de son ami. il poursuit le récit de ce qui s'est passé la veille et le rôle d'edouard se borne à faciliter chez lui une prise de conscience. semblable à socrate, l'écrivain est celui qui pose des questions, qui fait «accoucher» les esprit et non le détenteur d'une quelconque vérité. car comment peut-on être l'ami de tous si on détient une quelconque véritévalable pour tous ? en réalité, dans l'écriture et la lecture, il n'y a pas d'échange, pas de communication. d'un côté une solitude ouverte sur un don (celle de l'écrivain), de l'autre une solitude ouverte sur une réception (celle du lecteur).

a saas-fee, lieu rappelant l'idéal du jardin, de tradition épicurienne, le jardin où l'on se refait, où l'on cultive l'amitié; l'image de l'hortus conclusus: clôlture abritant aussi bien le colloque spirituel qu'amoureux, edouard soumet le sujet de son roman à ses amis qui n'hésitent pas à exprimer leur désapprobation et leur critique. comme lui, gide a l'habitude de soumettre à l'épreuve de ses amis nombreux ses ouvrages, et combien est grande sa déception lorsqu'il rencontre l'indulgence. pour lui, l'ami est celui qui vous aime pour le meilleur de ce que vous pouvez être. l'amitié est donc une épreuve, dans le double sens du terme: elle s'éprouve et elle donne à lire une image de soi-même. l'indulgence du faux-ami empêche l'écrivain de se développer dans toutes ses dimensions, pire encore elle le déforme, l'empêche à offrir le banquetd'exception ?

- le texte offert.

la gratuité du don a pour corollaire sa préciosité et l'écriture d'un roman a pour corollaire sa générosité générique, sa plasticité originelle. constat proposé par edouard qui exprime la pensée de gide dans cette longue citation:

«est-ce que parce que, de tous les genres littéraires, (…) le roman reste le plus libre, le plus lawless…, est-ce peut-être pour cela, par peur de cette liberté même (car les artistes qui aspirent le plus après la liberté, sont les plus affolés souvent, dès qu'ils l'obtiennent) que le roman, toujours, s'est si craintivement cramponné à la réalité? et je ne parle pas seulement du roman français. tout aussi bien que le roman anglais, le roman russe, si échappé qu'il soit de la contrainte, s'asservit à la ressemblance. le seul progrès qu'il envisage, c'est de se rapprocher encore plus du naturel. il n'a jamais connu, le roman, cette «formidable érosion des contours», dont parle de nietzsche, et ce volontaire écartement de la vie, qui permirent le style, aux oeuvres des dramaturges grecs par exemple, ou aux tragédies du xvii siècles français. connaissez-vous rien de plus parfait et de plus profondément humain que ces oeuvres? mais précisément, cela n'est humain que profondément; cela ne se pique pas de le paraître, ou du moins de paraître réel. cela demeure une oeuvre d'art.»

genre mêlée dès sa naissance, fils paradoxal de l'épopée et de la satire ménipée, le roman est un genre libre, «lawless». esthétiquement, les faux monnayeurs sont un roman englobant qui comprend lettres, discours, récits, pamphlet, méditation… sa liberté absolue se voit aussi au niveau de la longueur et le nombre des personnages écrasant: huit personnages de premier plan au moins (bernard, olivier, edouard, vincent, laura, lilian, boris), plus d'une dizaine de personnages secondaires (les trois profidendieu – georges, son père, sa mère -, molinier père, sophroniska, bronja, rachel, sarah, le vieil azaïs, le pasteur vedel, armand, la pérouse) et une quarantaine de figurants. aussi cette liberté se traduit-elle par l'hypertrophie du lieu: lieux parisiens – luxembourg, jardin du luxembourg, banquet des argonautes, école de boris, les appartements…-; lieux hors paris: amérique du sud, avec la croisière évoquée par vivian pour vincent; sass fee où séjourne edouard au moment de notre extrait, l'angleterre, autrefois lieu de séjour de laura et de douviers. multiplicité des lieux plaisamment affichée comme emblématique de la liberté de ce roman, de son «excès», de son «enflure». et pourtant, la réflexion d'edouard s'inscrit dans une lignée «classique» (si le classicisme est le souci de rigueur dans la composition), lignée qui refuse «l'arbitraire» et opte pour le primat du travail esthétique: mise en abyme, forme fuguée(…) qui peuvent «dépouiller le roman de tous les éléments qui n'appartiennent pas spécifiquement au roman»(p.78). primat donc de la «manière» sur «la matière», une espèce de fête de l'intellect qui réplique à un défaut, une surabondance qui corrige un manque, recueil de la figure des choses, accueil d'un lecteur-ami.

- lecteur-ami.

nouveau deus ex machina, le lecteur occupe une place privilégiée dans le roman. les lecteurs des faux monnayeurs – le projet d'edouard - sont avant tout les amis intimes du romancier: bernard, olivier, laura, sophroniska. le texte est ainsi la surface où se réfléchit la lumière d'un regard hétérogène, un regard qui est capable de convertir la nuit en lumière, capable d'enrichir le texte, c'est-à-dire non pas un critique sympathique (au sens étymologique: latin «sympathia»fait d'éprouver les même sentiments) mais qui critique, qui prolonge la création dans sa lecture propre; ce prolongement, dans la pratique gidienne, loin d'obscurcir le texte initial en jetant sur lui l'ombre d'une autre subjectivité, en épanouit les richesses, en fait resplendir la lumière. la lecture est le moment où s'accomplit l'offrande. n'est-il pas surprenant que ce type de critique se trouve être l'ami le plus proche d'edouard: olivier. le romancier nous rapporte cette expérience:

«olivier m'a demandé à quoi je travaillais. je me suis laissé entraîner à lui parler de mon livre, et même à lui lire, tant il semblait intéressé, les pages que je venais d'écrire. je redoutais son jugement, connaissant l'intransigeance de la jeunesse et la difficulté qu'elle éprouve à admettre un autre point de vue que le sien. mais les quelques remarques qu'il a craintivement hasardées m'ont paru des plus judicieuses, au point que j'en ai tout aussitôt profité». ( p. 324 )

le romancier n'écrit pas seul: il a à l'horizon, l'attente d'un public socio-historiquement déterminé, horizon d'attente qu'il prend en compte dans sa création, que ce soit pour le confirmer, l'infléchir, le décevoir ou le transgresser, créant ainsi, s'il est entendu, un nouvel «horizon d'attente». dans sa démarche créatrice même, l'écriture dialogue tant en amont (l'horizon d'attente constitué à l'heure où l'on écrit) qu'en aval (un futur horizon d'attente se dessine à l'horizon du texte, véritablement neuf). la littérature telle qu'elle est représentée dans les dialogues entre edouard et ses amis ne serait donc pas seulement le corpus d'un texte écrit mais ce rapport entre réception et oeuvre: ce qui fait les faux monnayeurs, ce n'est pas seulement le roman, mais les lectures qu'on en a faites, et qui infléchissent pour un lecteur donné, la lecture qu'à son tour il en fait. la lecture est un rapport échappant à la médiation comme à l'immédiation, échappant à un double écueil qui est le même que celui qui menace l'amitié: éviter l'écueil de l'appropriation médiatrice, qui analyse, conceptualise, compare et identifie; et éviter l'écueil de l'union fusionnelle qui assimile immédiatement aux questions, effaçant la différence, l'étrangeté fondamentale de la voix de l'ami.

conclusion

dans les faux monnayeurs, la conception de l'amitié apparaît comme idyllique: réaliser dans l'union une communion aussi parfaite que la symbiose conjugale, union qui permet de briser l'isolement des individus et de mettre fin à leur solitude et à leur séparation, union enfin qui permet à deux êtres incomplets de s'associer pour former une entité harmonieuse. pourtant ce que nous apprend ce roman, c'est à contester la beauté même de cet idéal, c'est à retirer son prestige de la fusion. le huis clos de l'amitié est condamné à s'embraser dans la passion amoureuse; l'intimité du tête-à-tête est une répudiation totale du monde, une emprise. présent, l'ami reste toujours en quelque sorte prochain (toujours à venir, tel un rendez-vous sans cesse ajourné) de telle sorte que l'amitié fait de vous l'otage d'un absent que vous ne pouvez ni fixer, ni renvoyer. etranger et prochain, lointain dans sa proximité même, puisque sa présence consiste toujours à différer sa présence.

si l'amitié reste à venir, c'est parce que c'est là son essence: elle reste insuffisante, future, appartenant au temps de la promesse. elle est un moment d'exception qui se promet ou promet sans rien promettre. aussi l'idée s'impose-t-elle ici du roman –les faux monnayeurs- comme ce moment d'exception, comme cette fête intellectuelle instaurant une amitié –seule possible mais sans doute souvent fragile- entre l'auteur qui offre ce banquet et son lecteur singulier invité à une large consommation de cette nourriture.

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1- les citations desfaux-monnayeursd'a. gidesont tirées de l'édition gallimard.



Pour citer cet article :
Auteur : Aziz Bouachma -   - Titre : Amitié absolue ou l'absolu romanesque dans Les Faux Monnayeurs de Gide,
Url :[https://www.marocagreg.com/doss/monographies/Gide-Faux-monnayeurs-amitie-absolue-absolu-romanesque.php]
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